‹ Histoire de l'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre, Ordre de Saint Benoît et de la Congrégation de Saint MaurChapitre 42 sur 69 · OCTAVE DE BELLEGARDE · texte numérisé non relu

OCTAVE DE BELLEGARDE

Le gouvernement de Pierre de Lyon fut une crise continuelle : se3 dilapidations exercèrent une funeste influence sur les habitudes claustrales ; la Providence a entendu le cri de douleur des moines. Cet abbé commendataire (I) se retire ; un autre va , dans son long règne, faire fleurir la sainte observance tant recommandée par les règlements, et conserver ce qui reste du patrimoine monastique. Dieu suscita, au dix-septième siècle, une foule de pieux évêques, de prêtres zélés , de fervents religieux , de saints laïques , qui vinrent consoler l'Eglise des maux que les hérétiques lui avaient causés le siècle précédent. De ce nombre fut Octave de Bellegarde, fils posthume de César de Saint-Lary,

(I) Dom Viole, auteur contemporain , dit que ces abbés étaient appelés par dérision abbés comèdataires. Ils écorchent leur troupeau, dit-il , ils n'ont d'autres soins que de s'engraisser du plus beau et du meilleur revenu des abbayes dont ils ne sont que les administrateurs. Dom Violcmss, t. % p. 1782.

lieutenant du roi dans la province du Poitou et celle de la Saintonge. 11 naquit à Brouage au mois de février 1587. Sa mère , Jeanne de Lion de Châteauneuf, d'une ancienne famille du Périgord , 1 éleva avec un grand soin , le confia à des maîtres vertueux, tant à Brouage qu'à Bordeaux. De là il passa à Toulouse , où il fit son cours de philosophie sous un maître fameux , nommé Bardet; ensuite , il vint à Paris, en 1606 , où il étudia la théologie pendant quatre ans, sous l'abbé Gamache et sous l'abbé Duval , célèbres professeurs de Sorbonne.

Le jeune Octave ayant manifesté son inclination pour l'état religieux, son oncle, Roger de Bellegarde, grand écuyer de France, gouverneur de Bourgogne, seigneur de Bellegarde et de Termes , marquis de Tresey et premier gentilhomme de la chambre du roi , ne tarda pas à le pousser dans les dignités ecclésiastiques. 11 lui fit d'abord donner l'abbaye de Saint-Mélaine , à Rennes , qu'il échangea aussitôt pour celle de Saint-Germain d'Auxerre , dont il ne reçut les bulles que six ans après. Ce même oncle lui fit aussi donner la domerie de Notre-Dame d'Albrat ou d'Aubrac, de l'Ordre de saint Augustin, bénéfice important situé dans les montagnes du Rouergue, et l'abbaye de Nisors, de l'Ordre de Citeaux, dans l'évêchédeComminges. Le 1er février 1607, Henri IV le fit son aumônier ordinaire et lui assigna trois mille livres par an.

Le pape Paul V, en lui adressant, trois ans plus tard, ses bulles pour Saint-Germain et la domerie de Notre-Dame, l'obligea à prendre l'habit de l'Ordre de saint Benoit dans les six mois et d'y faire profession au bout de la première année de son noviciat. De Bellegarde n'avait guère que seize ans lorsqu'il fut nommé à l'abbaye de Saint-Germain, et vingt-trois lorsqu'il reçut ses bulles. Docile à l'avis du pape , il prit possession la même année, et, quatre jours après, il reçut l'habit de religion , c est-à-dire le scapu-

laire seulement, des mains du frère Germain Thiennot, le plus ancien des religieux qui faisait les fonctions de prieur. Les moines, voyant qu'il mangeait au réfectoire avec eux, mirent à sa disposition les domaines de la mense conventuelle; mais, revenant sur sa première résolution, le jeune Octave se fit dispenser de prendre l'habit monastique et de faire professiou. Néanmoins, il prêcha le jour de la Toussaint dans l'église du monastère. Deux ans après , Jérôme de Lingua , évêque de Conserans, le fit son coadjuteur du consentement de Louis XIÏI , ce qui l'obligea de prendre les ordres sacrés en 1614. Le cardinal Barberin, légat en France, les lui conféra pendant la semaine de la Pentecôte. Quelques jours après, il le sacra évêque dans unechapelle de Sainte-Geneviève-du-Mont, à Paris. Les religieux de Saint-Germain, voyant qu'il avait refusé de faire profession et qu'il avait accepté d'être coadjuteur, rompirent le traité qu'ils avaient fait avec lui l'année précédente et lui retirèrent le domaine de la mense conventuelle.

L'imposition des mains opéra dans cet évêque un heureux changement. Ce jeune homme, qui avait fait paraître quelques légèretés à Auxerre, lorsqu'il était abbé, devint grave , retiré , enfin un des prélats les plus accomplis de son temps. Son air noble et ouvert lui conciliait à la fois l'estime et l'affection. Jean Duperron, archevêque de Sens, étant mort en 1621 , le roi , à la recommandation du connétable de Luynes, sollicité lui-même par le grand écuyer de Bellegarde, le nomma à cet archevêché ; il reçut ses bulles l'année suivante et prit possession par procureur en 1623, après qu'on eut soustrait à la juridiction métropolitaine de Sens l'église de Paris pour l'ériger en archevêché. Le jour de l'Assomption de la même année , il fit son entrée solennelle dans sa métropole. Cette nouvelle dignité ne l'empêcha pas de conserver l'abbaye de Saint- Germain en commende.

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Pendant les guerres civiles , les moines , troublés sans cesse par le cliquetis des armes et le passage des troupes sur les remparts de leur abbaye, manquant même des choses nécessaires à la vie, s'étaient écartés de leur ancienne règle : les veilles de la nuit, la psalmodie , l'abstinence de la viande avaient subi des interruptions; c'est pourquoi l'abbé-archevêque mit d'abord tous ses soins à faire revivre l'observance régulière , qui est la condition d'existence de toute communauté. Pour atteindre ce but , il s'occupa de trouver un prieur plein de l'esprit de Dieu pour lui confier cette œuvre importante. Il fit venir de Lons-le-Saunier dom Benoit Drouhin, docteur en décrets, homme plein de vertus, de zèle et de science, et le mit à la tête du monastère avec le titre de prieur. Soit qu'il ne mît pas assez de prudence dans ses réformes, soit qu'il exigeât trop à la fois des moines accoutumés à un règlement facile , il ne tarda pas à reconnaître que les efforts de son zèle étaient inutiles pour un certain nombre ; alors , sans prendre congé de qui que ce fut, il quitta le monastère pendant la nuit, un an après y être entré, et le laissa comme un vaisseau sans pilote, agité par les vents et les tempêtes. Pour se soustraire à de nouveaux règlements, les religieux disaient hautement qu'Octave de Bellegarde n'était qu'un abbé commendataire et qu'il n'avait pas une pleine juridiction sur eux. Toutefois on ne tarda pas à reconnaître qu'ils n'étaient pas éloignés d'entrer dans les voies de la perfection ; c'est ce qui détermina leur abbé, après avoir consulté le seigneur , à introduire parmi eux la réforme de Saint- Maur. Son entreprise fut couronnée du plus heureux succès.

Le concile de Trente avait renouvelé les anciens règlements touchant les réformes et ordonné que tous les religieux vivraient exactement selon leur règle. L'ordonnance de Blois, se conformant aux vues du saint concile,

enjoignit aux évêques et aux chefs d'Ordres de rétablir la discipline monastique suivant les premières institutions. Deux célèbres congrégations s'établirent alors en France : celle de Saint-Maur pour les moines, et celle de Sainte- Geneviève pour les chanoines réguliers. La première commença en 4613 (1) et forma une congrégation qui fut confirmée , huit ans pkis tard , par le pape Grégoire XV. Urbain YM Approuva à son tour, en 1627, et permit aux supérieurs d'$ agréger les maisons religieuses qui voudraient suivre leur réforme.

L'abbé-arAievèque , pleiu de vénération pour l'institut de Saint-Maur, assembla capitulairement les moines de Saint-Germain , le 13 décembre 1625 , et leur proposa de l'embrasser. Ceux-ci lui déclarèrent sans détour qu'à raison de leur âge , des infirmités de plusieurs d'entre eux et des habitudes qu ils avaient contractées , il leur serait impossible de supporter les austérités de la réforme qu'il leur proposait ; ils le priaient de les laisser vivre et mourir dans l'observance de leur ancienne règle ; que néanmoins, pour ne pas mettre d'entraves aux pieux et louables projets de sa Sainteté , ainsi qu'à ceux du roi et aux siens propres, ils consentaient à ce qu'on introduisit dans leur monastère des religieux réformés , ajoutant qu'ils mettraient à leur disposition l'église , le dortoir, le cloître, le chapitre, le réfectoire , .la cuisine et le jardin. Ils consentaient aussi que les profès et les novices qui seraient reçus dans la suite, fussent mis au nombre des religieux réformés et non parmi eux , ce qui , au bout d'un temps peu éloigné, amènerait une réforme complète dans le monastère (2).

(1) Ses premier» religieux forent tiré* de la congrégation de Saint - Vannes, qui n'était fondée elle-même que depuis dix ans. {% Accords et Iransact., mss, f. 40.

L'abbé approuva ces propositions qu'il trouva justes et raisonnables. 11 dédara que les anciens religieux jouiraient de la même considération qu'auparavant et qu'ils conserveraient les charges dont ils étaient revêtus. Ils n'étaient plus qu'au nombre de onze ; voici les noms de ces nobles débris de tant de moines qui avaient illustré la vie monastique: Simon Goisot, ouvrier, C.ermain Drinot, chantre, André Vivant, Etienne Taimeau, Charles Leblanc , sacristain , Louis Tribolé, Christophe Lefebvre, André Montauban , Claude Espiard, Edme Bourgoin, Infirmier , et Jean Dumont, aumùnier, tous prêtres et religieux profès. Ces moines, si fiers autrefois de ne relever que du Saint-Siège, qui avaient repoussé si énergiqnemcnt la dépendance envers Chiny, 1 obéissance à l'évêquc d'Auxcrre, alors que leur monastère servait de palais aux rois Carlovingiens , abandonnent sans opposition leur abbaye à l'Ordre de Saint-Maur, parce qu'As se voient menacés d une dissolution prochaine, tant la commende a énervé les courages.

Cet affaiblissement de la vie religieuse n'était pas particulier à Saint-Germain : c'était un mal qui menaçait l'Ordre de Saint-Benoit tout entier. Les richesses, les hérésies, les guerres civiles, la commende , l'absence de fortes études , le désœuvrement, avaient, après de longs siècles, abaissé les intelligences et amoli les cœurs. La société tombait aussi sous le poids de la même lassitude et demandait également une réforme qui ne se fit pas longtemps attendre. La Providence , qui veille à tout, suscita, pour ranimer la vie monastique, la réforme de Saint-Maur, qui n'était autre chose que la règle de saint Benoit appliquée à la marche du temps et aux besoins de l'Eglise. Cette sage constitution fut embrassée par un grand nombre de monastères, des divers points de la France; elle rendit à la vie contemplative sa dignité et accomplit une œuvre de

régénération et d'unité appelée par les vœux de tous les membres de l'Ordre.

La règle s'occupa peu des abbés commendataires qui habitaient rarement les abbayes , mais seulement des prieurs. Us étaient élus par les définiteurs du chapitre général et ne pouvaient demeurer en charge plus de deux triennaux ou six ans. La règle exigeait , dans celui qui remplissait cette charge, une vertu éprouvée , soit qu'il fût sous un abbé régulier, soit qu'il ne dépendit que des supérieurs de l'Ordre de Saint-Maur , ce qui arrivait lorsqu'il était dans un monastère en commende. On vit dans ces prieurs d'éclatants exemples de vertus et de sainteté : la plupart étaient très-versés dans la science des saints et avaient reçu de Dieu le don de la faire goûter aux autres, car, dans tous les temps, l'Eglise a donné, pour édifier les cloîtres, de ces hommes auxquels une vive piété a inspiré dès le bas âge le goût de la solitude et le désir de s'y faire une retraite.

Les chapitres généraux se tenaient tous les trois ans , ainsi que des diètes provinciales intermédiaires. Comme il était impossible d'y réunir tous les religieux , ils s'y rendaient par députations. Le premier chapitre général parait remonter à l'an 1630; ils ne devinrent bien réguliers que quinze ans plus tard. Lorsque le supérieur général en faisait la convocation , il indiquait en même temps la date de la diète où devait se trouver le visiteur de la province, le supérieur de chaque monastère et un religieux élu à la pluralité des voix , que l'on appelait conventuel. Chaque diète provinciale devait élire, pour le chapitre général, six députés, dont trois supérieurs et trois conventuels. Par ce double degré d'élection, chaque couvent, chaque religieux se trouvait représenté.

L'Ordre de Saint-Maur était dans sa première ferveur, lorsque , le 7 juillet i629 , c'est-à-dire huit ans après que

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cette congrégation eût éiù confirmée par le pape , Octave de Bellegarde passa un accord avec dom Ange Nalet, prieur du monastère des Blancs-Manteaux , et le révérend père dom Placide de Sarcus , visiteur de la congrégation et prieur de Vendôme. Celui-ci, accompagné de dom Bernard Jevaudae, procureur général , vint prendre possession du monastère de Saint-Germain, le dernier jour d'octobre de la même année, et y plaça dix religieux de chœur qu'il avait amenés avec lui, car la règle voulait qu'il n'y eût jamais moins de dix frères dans chaque établissement : c'étaient dom Joseph Bongard, dom Joseph Baldet, Alexis Partout, Adélard Mabire, revêtus du caractère sacerdotal; ensuite Elienne Poncelet et Maur Harlot , diacres. Les autres , seulement engagés dans la cléricature , étaient : Aigulphc Letourneur, Jean [.anglais, Laurent Priet et Léon du Laurent. On leur donna pour prieur Augustin de Renevue.

L' abbé-archevêque , pour relever l'importance de la réforme dans le concordat passé entre lui et les pères de la congrégation de Saint-Maur, semble affaiblir les vertus religieuses du monastère de Saint-Germain. «Le seigneur archevêque, y est-il dit , aurait remontré que la dite abbaye avait été jadis grandement florissante de toute sorte de bonnes mœurs, dévotion et discipline monastique, laquelle néanmoins par le moyen des guerres civiles et parce qu'elle n'était pas agrégée ni soumise à aucune congrégation, cette ferme observance régulière s'était tellement relaschée , que s'il n'y apportait quelque efficace et prompt remède , il craignoit qu'elle ne fust en danger de s'anéantir tout-à-faict : pour à quoi obvier après avoir souvent et longuement recommandé à Dieu cette affaire très-importante à son honneur et gloire et au salut des ames, et, à cet effet, imploré l'assistance du Saint-Esprit. Sachant que le meilleur moyen de rétablir la première

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discipline régulière en son premier lustre et splendeur était d'unir et incorporer ladite abbaye de Saint-Germain d'Auxerre à quelque congrégation du même Ordre de saint Benoist, approuvée du Saint-Siège, du roi et des cours souveraines, il avait jeté les yeux sur la congrégation de Saint-Maur, comme la plus estroite et la plus régulière du dit Ordre qui soit en ce royaume et à laquelle quantité d'autres très-célèbres abbayes se sont déjà unies à la gloire de Dieu , ornement de l'Eglise , avancement dudit Ordre et édification publique. » (1)

De Bellegarde mit ensuite les bâtiments du monastère à la disposition des supérieurs de la congrégation de Saint- Maur , du consentement des anciens moines; leur permit d'y vivre selon leur règle , de changer les religieux de maison , s'ils le jugeaient convenable, et de remplacer ceux qui décéderaient, pourvu qu'ils les maintinssent toujours au nombre de dix-huit, tel qu'ils étaient alors. Il fut spécifié qu'on ne dérogerait en rien au titre abbatial dont jouissait l'établissement, qu'il serait toujours à la nomination du roi et qu'il jouirait de ses prieurés. Il fut encore convenu que : « s'il arrivait que la congrégation (ce que Dieu ne veuille) se relaschast formellement de l'estroite observance régulière, selon les statuts à présent gardés en icelle , soit au vivre , en mangeant de la viande, soit au vêtement, comme en portant linge ou bonnets carrés (2), soit en l'estroite observance des vœux , possédant quelque chose en propre : nonobstant tout privilège contraire obtenu ou à obtenir, sera permis aux seigneurs abbés qui

(t; Accords cl trausaci , f . II.

(2) Le bonnel carré, qui remonte au moyen âge cl que les ordonnances des évoques remplacent généralement aujourd'hui par la barrette, est en carton recouvert détofle noire. Sa forme est carrée et un peu en pointe ; sa hauteur est d'environ vingt-cinq centimètres, compris une houppe en soie de la grostenrdu p»ing dont il e>t surmonté.

pour lors seront , de poursuivre la désunion de la dite abbaye et l'union et agrégation d'icelle à une autre congrégation réformée (4). » Des religieux pris dans l'Ordre de saint Benoît et dans d'autres maisons devaient être juges en cette matière, sur l'invitation de l'abbé, et, après avoir prévenu le chapitre général, d'y remédier dans l'année.

Une rente de cinq mille cinq cents livres fut assurée par l'abbé pour l'entretien des frères. Les aumônes dont la distribution leur était confiée s'élevaient à trois boisseaux de blé par semaine, à trente bichets le jeudi-saint, comme pareillement ce que Yaumosnier est obligé de donner à raison de son office, pour estre en tout distribué à la descharge tant du dit seigneur abbé que de l'aumosnier, en la manière accoustumée (2). On sait que les revenus de différentes terres étaient destinés aux aumônes du monastère et perçus par l'aumônier lui-même.

Dieu bénit l'entreprise de l'abbé de Bellegarde. Les anciens religieux s'édifièrent des bons exemples qu'ils avaient sous les yeux, et dès-lors on ne reçut plus de nouveaux frères que sous la condition expresse qu'ils suivraient l'étroite observance. L'exemple donné par le monastère de Saint-Germain fut suivi par celui de Saint-Michel de Tonnerre, qui embrassa la même réforme en 4667, ainsi que Molosme, situé à trois kilomètres de cette ville. Bientôt tous les monastères de France sentirent la nécessité d'entrer dans une voie nouvelle. L'Ordre de Cîteaux se soumit à une réforme en 4666, celui de Cluny fut attaché deux fois à la congrégation de Saint-Vanne, pour subir une réforme, et deux fois il en fut détaché. On vit dans ces deux Ordres une commune et une étroite observance.

Le lendemain de l'installation des nouveaux religieux ,

(1) Accord* et transact.. f. 13.

;«) IbM.

DE SALNT-iiERAUlX. Mi

qui était le jour de la Pentecôte 1629, l'abbé-archevèque célébra la messe pontificalement , dina au réfectoire avec les frères tant anciens que nouveaux. Après le repas, il prêcha sur la fête de tous les saints. Etant venu à parler de la réforme introduite dans le monastère , il se répandit en actions de grâces envers le Tout-Puissant, qui prouvait par là qu'il avait encore des ames choisies qu'il voulait amener à Saint-Germain pour les élever à la plus haute perfection ; ensuite il se félicita de ce que Dieu avait bien voulu se servir de lui pour cette bonne œuvre. Beaucoup de citoyens présents à ce discours , conclurent que son intention était de se démettre de l'abbave en faveur des pères de la réforme ; c'était la conséquence naturelle de sa généreuse entreprise , mais il n'en fit rien : tant il en coûte à l'homme pour se défaire des biens de la terre! Un prieur de la congrégation le remplaça dans la direction du monastère.

Comme l'entretien de l'église et des autres bâtiments était à sa charge, il plaça dans le chœur de nouvelles stalles, il couvrit les cloîtres et pratiqua, dans le grand réfectoire, qui tombait eu ruine , une sorte d'appentis pour former une petite salle à manger; il meubla une douzaine de cellules, donna un calice d'argent et quelques ornements d'autel ; il ajouta deux mille livres qu'il remit aux religieux pour suppléer à ce qui pouvait manquer à l'ameublement d'une nouvelle communauté. Pour couvrir ces dépenses, il vendit des bois de haute futaie pour dix mille livres; ensuite il pria les frères de ne point exiger pour le moment d'autres dépenses que celles qu'il venait de faire en leur considération. Peu après, il agrandit cependant le jardin abbatial qu'il environna de hautes murailles du côté du rempart de la ville. Il donna aussi aux religieux le prieuré de Saint-Florentin, qu'il avait refusé aux jésuites, malgré leurs instances réitérées ; ceux-ci voulaient l'unir au collège

d'Auxerrequ ilsdirigeaient.Cettedonation, n'étant appuyée d'aucune bulle apostolique, ne tarda pas à être annulée.

Peu de temps auparavant , de Bellegarde avait détaché de l'abbaye, du consentement des religieux, le prieuré de Saint-Pierre de Decize, et l'avait annexé au couvent des révérends pères Minimes de cette ville , moyennant une rente annuelle de cent écus envers l'abbé et à la charge de chanter tous les ans une grande messe en l'honneur de saint Benoît , le 21 mars, qui est le jour de sa fête , et le lendemain un service pour le repos des ames des religieux et des bienfaiteurs du prieuré. Cet arrangement fut confirmé, en 1624, par une bulle du pape Urbain VIII (1).

Quelques années après, on fit connaître à l'abbé qu'il y avait des réparations très-urgentes à faire à l'église : le devis s'élevait à quarante mille livres. Il ajourna ces dépenses et fit seulement mettre de nouvelles portes. Comme il désirait être déchargé du fardeau des réparations et mettre fin aux plaintes des religieux qui trouvaient insuffisante la somme qu'il leur avait allouée pour cet effet, il passa, en 1637, une autre transaction par laquelle il leur remettait différentes terres dont le revenu s'élevait à cinq mille sept cent quatre-vingt-quatorze livres et six feuillettes de vin d'Irancy. Il laissa à leur charge les réparations des bâtiments de l'abbaye et de ceux des terres dont il leur cédait la jouissance, leur abandonnant, pour y subvenir, le revenu des prieurés, le bois de la Provenchère et trente livres tournois sur le fermage de Diges. 11 se réserva l'institution des baillis dans les seigneuries du monastère , la présentation et la nomination aux cures et aux vicariats perpétuels, ainsi que le soin de pourvoir aux prieurés (2).

Avec une modique pension et l'abandon de quelques

1) Dom Viole, mss, l. 2, p. 1356.

;2} Accords et transacL, f. 19 et 20.

terres , l'abbé laisse à la charge des religieux tous les embarras qu'entraîne l'administration des biens de la terre; c'est pourquoi nous les verrons, dans la suite, obligés de recourir aux emprunts pour acquitter leurs engagements.

La chapelle de saint Michel-Archange et de saint Jean- Baptiste , bâtie devant la tour qui subsiste encore , tomba en 1622, faute de réparations. L'abbé ne s'occupa nullement de la relever, quoiqu'elle renfermât des sépultures honorables. Le portail de l'église demeura défiguré par cette ruine. La façade que l'on voit au frontispice de cet ouvrage est celle qui existait à cette époque et dont on retrouve deux dessins dans dom Cotron. Si les religieux avaient eu la libre disposition de leurs biens , ils auraient prévenu cet éboulement ou auraient relevé la chapelle.

Un arrêt du parlement obligea alors les habitants de Villiers-Vineux à payer tous les ans, au monastère de Saint- Germain , quatre bichets d'avoine par ménage ; ceux qui n'étaient pas mariés n'en devaient qu'un seul.

Pour gagner l'indulgence d'un jubilé publié en 1628 , les religieux, assistés du curé ou vicaire perpétuel de Saint- Loup, ainsi que des autres prêtres et des habitants de cette paroisse, se rendirent en procession, le premier dimanche du mois d'août , à la chapelle de Notre-Dame de Lorette, pour en faire l'ouverture ; ils jeûnèrent le mercredi, le vendredi et le samedi de la semaine suivante, pour se conformer à la bulle du pape.

En 1630 , comme on démolissait le grand-autel pour le reporter plus loin, dans un endroit plus apparent, on trouva une croix en pierre , ayant au milieu une cavité de la grandeur et de la forme d'un boisseau. Comme elle était fermée d'une pierre plate , on présuma qu'elle renfermait quelques reliques précieuses. On fit venir le prieur et les religieux pour être témoins de l'ouverture qu'on voulait

WA HISTOIRE DE l' ABBAYE

en faire : on y trouva trois petits coffres couverts de laines d'ivoire. Un seul était entier : il contenait une motte de terre qui paraissait trempée de sang et qui était enveloppée de taffetas rouge. Dans les deux autres, qui tombaient en poussière , on trouva un gros ossement de l'épine du dos , une petite côte, une dent et deux fioles carrées : dans l une, on remarquait seulement un peu de sang desséché et attaché à la paroi du verre, et dans l'autre, on distinguait de la terre trempée de sang (1). Toutes ces reliques furent portées avec révérence à la sacristie et déposées, plus tard, dans une fenêtre de la chapelle de saint Martin, dans les saintes grottes. On les enveloppa immédiatement de damas bleu et on les plaça dans un reliquaire. L'opinion commune fut qu'elles venaient de saint Maurice et de ses compagnons, premiers patrons du monastère, et que c'était saint Germain lui-même qui les avait déposées dans cette pierre, en leur dédiant l'oratoire. Le bruit de cette découverte s étant répandu dans la ville, une foule de peuple accourut pour en être témoin , et revint wbec grande dévotion et édification^). Dans les premiers siècles du christianisme , c'était l'usage de bâtir les églises-gur les tombeaux des martyrs; l'autel était placé sur le tombeau même. C'est de là qu'est venue la coutume de mettre toujours des reliques dans les autels.

Comme les huguenots s'attachaient particulièrement à détruire tout ce qui attirait la piété des fidèles, on douta si les reliques qu'on voyait à Saint-Germain étaient authentiques. Dom Viole, prieur de l'abbaye, exposa à Dominique Séguier, évêque d'Auxerre, la nécessité de les vérifier afin de rassurer la confiance publique , c'est pourquoi ils convinrent que l'on ferait , à ce sujet , des recherches

(I) Il a déjà été fait mention de cette découverte, p. 89. X Le prorèf-verbal se Irouvc dans dora Colron, p. 12G0.

scrupuleuses , non -seulement à Auxerre , mais encore dans le diocèse et dans la France entière, s'il était nécessaire. On commença donc à fouiller dans tous les lieux de l'abbaye où l'on croyait, d'après les épi ta plies, les manuscrits et la tradition, que des saints avaient été enterrés. Le prieur et les religieux voulurent travailler à un ouvrage aussi honorable , à l'exemple de l'empereur Constantin , qui n'avait pas rougi de courber ses épaules pour fouir la terre de l'église de Saint-Pierre. Ils se livrèrent donc pendant tout l'hiver à la recherche des dépôts sacrés de leur église. En déblayant les terres, ils mirent à découvert des épitaphes et des inscriptions fort anciennes. Les tombeaux furent trouvés dans leur entier et bien fermés ; la plupart étaient toujours conformes à la description qu'en fait Héric, ce qui démontra jusqu'à l'évidence que les huguenots les avaient laissés intacts (1).

Enfin, tout étant disposé, le 2 novembre 1634, l'évêque d'Auxerre, revêtu d'un surplis et d'une étole, accompagné de l'abbé-archevêque, d'une partie de son clergé, de toute la communauté de Saint-Germain et en présence des principaux de la ville , après avoir invoqué le nom de Dieu , s'approche avec respect d'un tombeau près duquel on lisait sur la muraille : Saint Grégoire, On l'ouvre et on voit audedans un corps étendu et entouré d'un grillage en fer, ayant auprès des épaules un peu de soie qui n'était pas encore consumée. Vers les pieds se trouvait le cuir de ses sandales et cinq pièces de monnaie : la plus grande, qui était d'argent, portait, d'un coté, une croix avec ces mots: Sit nomen Christi Benedictum, et de l'autre un K couronné

(1) On ne voit pas que les huguenots aient amoncelé des décombres dans les saintes grottes : ceux que les religieux enlevèrent provenaient «aos doute des derniers caveaux qu'on y avait creusés, dont les terres étaient entassées en divers endroits.

4 i6 HISTOIRE DE L ABBAYE

et entouré de (leurs de lys(l). De là on passa au tombeau de saint Théodose, dans lequel on trouva un corps réduit en cendres, ayant encore une partie de ses sandales. En l'ouvrant, on sentit s'exhaler une odeur si suave, qu'elle frappa d'admiration et d étonnement tous les assistants. On lisait sur la muraille cette inscription : Cy gist le corps de Monsieur saint Théodose, qui fust évesque de cette cité et trépassa le vingt-septième jour de juillet. Une autre inscription en latin dit qu'il siégea huit ans et qu'il mourut à l'âge de soixante et quinze ans.

Ensuite on tira , non sans peine , le tombeau de saint Germain de la fosse profonde où il était déposé, derrière son autel , dans les saintes grottes, et on le lixa au-dessus de cette fosse. On procéda à son ouverture avec la profonde vénération que méritait le souvenir du grand homme qui y avait été inhumé. On y trouva beaucoup de cendres, un petit ossement des doigts et quelques fragments de son cercueil de cyprès. L'évêque déclara que ces restes vénérables appartenaient à saint Germain ; il prit même un morceau du cercueil pour le déposer dans une châsse particulière. On n'alla pas plus loin dans cette première visite, qui ne fut continuée que deux ans après.

Voici un miracle arrivé dans les saintes grottes pendant cet intervalle. Lorsque les huguenots pillèrent l'église de Saint-Germain , ils s'emparèrent , ainsi que nous l'avons déjà remarqué, de plusieurs châsses magnifiques, et ils jetèrent loin d'eux les ossements qu'elles contenaient. De pieux fidèles les ramassèrent et en remirent la plus grande partie aux religieux qui les renfermèrent dans une armoire

(1) Le maçon chargé de fermer ce tombeau prit une dent du saint qu'il cacha soigneusement. Aussitôt il fut saisi d'une agitation et d'un tremblement qui ne cossa que lorsqu'il l'eut remise aux religieux, qui la firent enchâsser dans une croix d'argent qu'on exposait sur le grand aulel aux fêtes solennelles. Description des saintes grottes, p. 26.

DE SAINT— GERMAIN . iii

pratiquée dans un pilier. Le 9 avril 1636, dom Deicole Vocelle, prètre-sacristain de l'église du monastère , ayant un cierge à la main , faisait voir les saintes grottes à Guillaume Pirot, avocat au parlement , et à deux prêtres de la ville de Troycs. Arrivés à l'armoire où étaient les reliques profanées par les hugueuots , il l'ouvre, tire un rideau de taffetas rouge, et les leur montre posées sur des degrés. Les visiteurs s'agenouillent et font leur prière. Lorsque l'armoire fut refermée, les deux prêtres auxquels le sacristain venait de raconter l'histoire de ces reliques, élevèrent des doutes sur leur authenticité, disant qu'on pouvait avoir substitué d'autres ossements à la place de ceux des saints, et qu'on ne devait pas rendre légèrement des honneurs à des reliques qui n'étaient pas authentiques. A l'instant il se fit dans l'armoire un grand bruit comme d'un choc, fracas et cliquetis d'ossements, comme s'ils se fussent choqués et froissés les uns contre les autres, et que le tout eût été renversé. Ce bruit dura l'espace de temps qu'il faudrait pour dire un Ave Maria. Tout est renversé là-dedans, dit l'un d'eux; le même bruit recommence aussitôt, mais avec plus de force et plus de durée que la première fois. Pirot et les deux prêtres se jettent à genoux pour demander pardon à Dieu et à ses saints de leur incrédulité. Avant de se retirer, ils retournèrent visiter l'armoire : loin de trouver les reliques bouleversées, comme ils s'y attendaient, ils les virent toutes dans le même ordre qu'ils les avaient trouvées la première fois (1).

Le 17 septembre 1636 , on continua la visite des tombeaux. La cérémonie se prolongea durant trois jours au milieu d'une affluence considérable. L'évêque d'Auxerre et l'abbé-archevêque déclarèrent que tout ce qu'on avait

'}} Le procès-rerbal se trouve dans les mémoires de Lebeuf , t. %, pr. p. *56\

trouvé dans les sépulcres devait être tenu pour reliques de saints. L'archevêque de Sens remit plusieurs de ces restes vénérables à du Rollet , son grand-vicaire , pour les Carmélites de sa métropole et pour les bénédictines de Villeneuve-le-Roy. Nous n'entrerons pas dans le détail de cette longue et importante visite dont il a déjà été parlé à l'occasion de la description des saintes grottes. On peut voir d'ailleurs , à la fin de cet ouvrage , le procès-verbal qui en fut dressé. Toutes les épitaphes y sont rapportées avec soin.

L'année suivante , on ouvrit le sépulcre de saint Fraterne et celui de saint Censure. Quelques-uns de leurs ossements furent donnés à l'évêque d'Auxerre et à Pierre Séguier, son frère, chancelier de France. Les jésuites obtinrent aussi, en 1667, des reliques dequelques martyrs pour servir à la dédicace de leur église. Le prieur Dom Viole, qui était l'ame de cette cérémonie , ayaut été placé dans un monastère de Paris et ensuite dans celui de Corbie, on ne dressa un procès-verbal de cet intéressant examen que huit ans après, et encore ce fut aux instances de dom Viole , pour lors prieur de Saint-Fiacre en Brie. Ce retard était aussi dû à un voyage que l'évêque d'Auxerre avait été obligé de faire à Paris , et à sa translation sur le siège de Meaux.

Cette visite solennelle réveilla la foi des fidèles envers les précieux restes des saints; on ajouta d'autres caveaux et d'autres niches dans les murs. Des dames de qualité firent présent de draperies de soie pour orner le grand-autel, la sacristie fut enrichie de chappes, de chasubles, de tuniques, de dalmatiques de couleurs blanche , noire , rouge , verte et violette , de nappes d'autels et d'autre linge nécessaire au service divin.

Le jour de la Pentecôte, en 1635, Philippe Chrétien célébrait sa première messe dans l'église de Saint-Germain,

et entrait ce même jour dans l'Ordre de Saint-Maur. Son père , riche marchand d'Auxerre , fit une offrande , selon l'usage, et donna une lampe d'argent ornée de belles ciselures et une chasuble dont le tissu était d'argent à fleurs de velours rouge. Il se disposait à faire de plus riches présents lorsque la mort l'enleva (1).

Un autre miracle, opéré dans les saintes grottes, vint encore affermir la foi des fidèles envers les reliques des saints. Dom Viole avait chargé un maçon, nommé Ejame, de faire quelques réparations à certains tombeaux et surtout à celui de saint Marien, qui avait une ouverture d'environ vingt centimètres. Ce maçon forma le projet de profiter de cette circonstance pour enlever des reliques du saiut. 11 arrive de grand matin, muni d'un linge très-blanc qu'il étend près de lui ; mais à peine a-t-il enfoncé son bras dans le tombeau, qu'il le sent retenu. La frayeur s'empare de lui , une sueur froide coule de tout son corps, ses cheveux en sont inondés; son bras devient froid et immobile. Sur ces entrefaites, dom Viole, qui l'avait vu entrer dans l'église, arrive près de lui et se plaint de ce que l'ouvrage n'avait pas été fait les jours précédents; mais lorsqu'il vit l'embarras extrême de cet homme , il lui dit de demander pardon à saint Marien , dont il allait témérairement profaner les saintes reliques. Il ne l'eût pas plutôt fait qu'il sentit son bras repoussé du tombeau par une force invisible. Cet homme fut plus de huit jours sans pouvoir prendre de nourriture ; il ne pouvait raconter ce qui lui était arrivé sans éprouver un tremblement dans tous ses membres; son bras, qu'il croyait perclus, reprit cependant ses forces , en sorte qu'il vaqua , comme auparavant, aux occupations de son état. Le procès-verbal de ce miracle est rapporté dans les mémoires de l'abbé

; T Don» Colron, mss, p. 1*202.

450 HISTOUtE DE I ABBAYE

Lebeuf (1). On montre encore aux visiteurs l'ouverture du tombeau que ce maçon avait commission de fermer.

Deux religieux étant allés en pèlerinage au monastère de Molesme , rapportèrent des reliques de saint Robert, patron et fondateur de cette célèbre abbaye, dont ils enrichirent l'église de Saint-Germain.

On fit, en 1655, les peintures symboliques que l'on voit a la voûte et sur les murailles des saintes grottes. A une autre époque , on eut fait des bas-reliefs pour enseigner le bien et éloigner du mal par les plus nobles scènes puisées dans les livres sacrés. Au dix-septième siècle, on se borne à de médiocres peintures que le temps et l'humidité auront bientôt détériorées. La plupart de ces fresques sont accompagnées de devises et de vers latins : c'était le goût de l'époque. Voici quelques-unes de ces devises qui paraissent plus heureuses que les autres : à côté du tombeau de saint Betton, un emblème représente un été abondant en toutes sortes de fruits, ce qui marque sa grande charité envers les pauvres. Au bas on lit ces mots: Tellus non ditior usquàm. Nulle part on ne trouve une terre aussi fertile. On a encore voulu marquer par là l'avantage qu'a cette église de posséder un si grand nombre de corps saints. Au-dessus du tombeau de saint Alode , on voit un aigle peint sur la muraille avec son aiglon , qu'il expose aux rayons du soleil et qu'il regarde fixement. On lit auprès : Hœc est propria proies , ce qui veut dire que saint Mode a été le fils spirituel de saint Germain et le digne héritier de ses vertus. A côté du portrait à fresque de sainte Maxime, représentée couverte d'un manteau royal avec une couronne d'or sur la tète , un livre à la main droite et une palme dans la gauche , se trouvent quatre vers latins

(1 l.fil»., incin., I. 2, pr. p. 258.

qui rappellent son zèle , ses services , ses voyages et son humilité jointe à ses autres vertus (1>.

Au-dessus de l'armoire du gros pilier, entre la chapelle de sainte Maxime et celle de saint Martin , le père éternel est représenté à la voûte , irrité contre les pécheurs , sur lesquels il est prêt à lancer les traits de sa colère , mais touché des prières ardentes que lui adressent les saints prosternés devant sa divine majesté, il brise les traits qu'il tient entre ses mains; c'est ce qui est exprimé par les vers qui sont au bas (2).

Beaucoup de villes ont ouvert un sanctuaire aux arts et aux sciences : c'est là que les hommes d'un véritable savoir vont examiner ce qui est beau , ce qui est rare , ce qui est précieux pour l'histoire. Que les hommes de foi , que les dignes fils de ces chrétiens de l'ancienne et sainte Eglise d'Auxerre descendent dans les catacombes de Saint-Germain , ils verront dans ce sanctuaire vénérable non de somptueux monuments de bronze ou de marbre, mais les humbles tombeaux de leurs pères dans la foi , les restes précieux de ces hommes qui ont étonné leur siècle par leur piété , leur zèle et leur désintéressement , qui ont sacrifié leur fortune , leur vie même pour faire du bien à leurs frères pour l'amour de Jésus-Christ , et qui , à ces titres, méritent une place immortelle dans les souvenirs de tous

(1) Quo pergis, quo te dimittis, regia virgo :

Officiis, habitu, sorte, labore, vite, Pontificem sequeris sanclum cui sponte minislras, Ipsa tibi vilis, maxima es obsequjis.

(2) Peccalori :

Concussam viliis menleui Dcus, ore minaci

Urget, quâ tutus sede latere potes?

Siste, unus potuit compescere numinis iram,

Plurcs cxcutienl tela parata manu.

les siècles. Une main providentielle a sauvé de la destruction tous ces saints corps , au milieu des révolutions qui ont fait trembler le sol de la patrie. Puissent-ils durer encore autant que la ville épiscopale de Saint-Germain !

Les moines, pour ranimer les bonnes études qui avaient fleuri si longtemps dans leur abbaye , fondèrent un cours de philosophie qui eut de grands succès. L'abbé de Bellegarde, pour encourager les étudiants, assista aux examens, en 1638 , et proposa des objections aux élèves qui soutinrent différentes thèses de philosophie qui lui furent dédiées. Le professeur était dom Philibert Tesson, prieur de l'abbaye.

Encouragés par ce succès, les religieux créèrent l'année suivante, sous la direction du sous-prieur dom Cursy, un cours de théologie auquel les jeunes gens de la ville furent admis comme à celui de philosophie. Gucheman, nommé prieur dans la suite, enseigna aussi la théologie avec beaucoup de distinction pendant six ans. Ces deux cours se soutinrent jusqu'en 1651 , époque à laquelle le chapitre général de la congrégation de Saint-Maur les transféra à Saint-Benoit-sur-Loire , à l'instance d'un abbé commendataire, nommé de la Rivière, qui y résidait. On voit que les moines de Saint-Germain n'étaient pas étrangers au mouvement qui entraînait les esprits à l'application sérieuse aux hautes sciences. C'était le temps des fortes études qui préparaient tant de grands hommes, l'ornement du siècle de Louis XIV. Dans les collèges, les élèves se levaient à quatre heures du matin et entendaient tous les jours la messe. 11 y avait environ vingt ans que le collège des jésuites, fondé à Auxcrre, était en plein exercice.

Quoique l'abbé de Bcllegarde eut fait de bonnes études dans sa jeunesse , il ne laissait pas d'avoir tous les jours des heures réglées pour le travail de l'esprit. On a de lui un traité en latin intitulé: Augustin enseignant parlai-

même (1). Il disait la messe presque tous les jours , il portait souvent la haire et usait de discipline ; il visitait son diocèse, faisait des missions dans lesquelles il se mettait au confessional comme un simple prêtre, même pendant les temps de peste. 11 prêchait souvent dans son église cathédrale et dans d'autres paroisses de son diocèse. Il mit la réforme dans son clergé et dans les monastères soumis à sa juridiction. Les établissements de religieuses ont été surtout l'objet de ses soins et comblés de ses libéralités , comme étant les membres les plus infirmes de l'Eglise. Les couvents auxquels il porta le plus d'intérêt furent la Pommeraye, le Lys , les Carmélites, les Bénédictines de Villeneuve-le-Roy, et les Carmélites ou petit couvent de Paris.

Il se distingua par uu zèle ardent pour maintenir les libertés et les privilèges de l'Eglise ; il disait que Dieu lui avait confié cette mission spéciale. 11 en donna des preuves dans les diverses assemblées d'évêques qu'il présida comme archevêque de Sens et primat des Gaules, particulièrement dans celle de Fontenay-le-Comte, en 1628, et dans celle de Mantes, en 1641. Il montra tant de prudence et de fermeté au milieu des menaces et des intimidations de toutes sortes, que le roi dont on avait emprunté le nom pour ébranler son zèle , lui en témoigna sa satisfaction. Les prélats du royaume, réunis à Paris en 1645, lui adressèrent une lettre de félicitation sur la conduite qu'il avait tenue dans les assemblées dont il avait eu la présidence. Les papes lui confièrent plusieurs missions importantes : ils se reposèrent sur lui, en particulier, pour faire les informations nécessaires à la canonisation de la bienheureuse Marie de l'Incarnation de l'Ordre des Carmélites.

Sur la fin de sa vie , l'abbé de Bellegarde éprouva de

(l) De Augustino per seipsum docenîe.

Digiti

i.Vi HISTOIRE DE 1. ABBAYE

longues maladies durant lesquelles il se prépara à la mort. 11 fit son testament à Paris, le 15 janvier 4643. L'église métropolitaine de Sens fut son héritière universelle, sous certaines conditions. À la fin de son testament, il ajouta ces paroles remarquables : « Je prie mes parents de ne point trouver étrange que je ne leur laisse rien ; ils considéreront, s'il leur plait, que n'ayant jamais eu aucun bien que de l'Eglise, il est bien juste et raisonnable de lui rendre ce qui vient d'elle. » (1). Il mourut le 26 juillet 4646, au bourg de Montreuil , près Paris, où il s'était fait transporter pour changer d'air : il était âgé de cinquante-neuf ans. Son corps fut rapporté à Sens, et inhumé solennellement dans son église cathédrale, le 1 1 août de la même année. Le révérend père Vincent , prédicateur célèbre de l'Ordre de Saint-François, prononça son oraison funèbre. Comme il l'avait connu particulièrement pendant sa vie et qu'il l'avait assisté à la mort, il pouvait louer avec vérité les vertus dont il avait été témoin.

Ses grands revenus qu'il employait en bonnes œuvres, et la disposition qu'il fit de ses biens en mourant, pallient la passion qu'il eut de demeurer abbé commendataire de quatre monastères à la fois , car , outre celui de Saint- Germain, il avait encore celui de Vauluisant, celui de Saint-Michel de Tonnerre , et un quatrième à Poitiers. Les religieux, de Saint-Germain ne bénirent pas sa mémoire, parce qu'il les avait totalement oubliés sur son testament , quoiqu'il leur eût donné pendant sa vie bien des marques d'affection. Il assura, en 1636, avoir dépensé pour leur abbaye soixante et dix mille livres (2), et dom Viole fait remarquer que le seul domaine de Moutiers lui rapporta le double de cette somme durant les quarante

(1) Dom Vjole, mss, t. * p. 1215.

i*) Ibicl, p. 1214.

ans qu'il fut abbé. Ce qui coûta le plus aux religieux, ee fut de donner au chapitre de Sens jusqu'aux meubles de la chambre qu'il occupait lorsqu'il venait au monastère.

Un incendie, arrivé le 12 juin 1638, consuma quarante maisons du bourg d'Escamps, ainsi que le grenier, le pressoir et la vinée du monastère. On attribua ce sinistre à la malveillance de quelques cavaliers poussés par messire Léon de Chastellux, baron d'Avigneau. Les religieux lui intentèrent un procès devant la cour du parlement , où il fut condamné à tous les frais, et à réparer les dommages occasionnés par cet incendie.

Pierre de Broc, évêque d'Auxerre, s étant rendu à Saint- Germain, le Jeudi-Saint de l'année 1640, pour son installation , les religieux se réunirent dans la chapelle de saint Hubert , bâtie sur le côté de la grande porte de l'église , pour lui faire une réception officielle : ils étaient revêtus de leurs plus belles aubes et de chappes. Les céroféraires, l'acolyte qui portait l'eau bénite, le thuriféraire et le porte-croix avaient des tuniques. A son arrivée , ils se rangèrent sous le portail où, après les cérémonies d'usage, le prieur lui adressa un discours et le pria, en terminant, de conserver les droits du monastère. L'évêque l'ayant promis, un religieux , revêtu d'une chappe , lui présenta un livre d'Evangile ouvert sur lequel il prêta le serment ordinaire (1); ensuite il fut reconduit à la cathédrale par le baron fondé de pouvoir du roi et par les trois autres barons du diocèse, portant près de lui le fauteuil sur lequel il aurait pu s'asseoir s'il eut voulu. Comme il n'avait pas couché à Saint-Germain , selon l'usage , l'abbé s:e crut dispensé de lui donner le marc d'argent accoutumé.

Au dix-septième siècle, les prérogatives exercent un empire absolu sur les esprits des Ordres civils et religieux.

(1) Uvrc des accorde cl transactions, p. 70.

456 HISTOIRB DE L ABBAYE

Les préséances donnent lieu à des scandales qui éclatent jusqu'aux pieds des autels. En 1630, le jour de la fête du Saint-Sacrement , le clergé de la cathédrale avait négligé d'avertir les moines de Saint-Germain qu'il ferait une station dans leur église. Néanmoins ceux-ci avaient dressé un autel au haut de la nef, pour qu'on y déposât le Saint- Sacrement dans le cas où Ton serait venu dans leur église pendant qu'ils chanteraient la messe: c'est ce qui arriva. La procession générale, composée des chanoines, du clergé de la cathédrale, des magistrats de la ville, et présidée par l'évêque Gilles de Souvré , qui officiait pontiticalement, entra dans l'église de Saint-Germain au milieu delà grande messe que célébraient les religieux. L'évêque, trouvant les portes du chœur fermées, ne put supporter cet oubli des convenances, il les fait enfoncer , et , suivi des principaui du clergé , il marche droit au grand-autel , occupé par le prieur dom Augustin de Renevue et par ses officiers. Il ne put s'empêcher de lui reprocher son incivilité et de faire retomber sur lui tout le blâme du scandale qui avait lieu. Un bruit sourd circulait dans l'assemblée , et on parlait tout haut de toute autre chose que de ce qui devait occuper les esprits dans une cérémonie aussi sainte et aussi solennelle. Lorsque l'office fut terminé, le prieur alla trouver l'évêque pour lui présenter ses excuses , mais il ne voulut pas les recevoir. Les supérieurs généraux furent obligés de le transférer ailleurs. Il fut remplacé par dom Placide Simonet, d'un caractère plus conciliant.

. Neuf ans après , à pareil jour, le clergé de la cathédrale n'était pas encore tout-à-fait sorti de l'église, que les religieux , qui le reconduisaient , reviennent sur leurs pas et rentrent au chœur. Le chantre , ancien religieux non réformé, tenait à la main son bâton d'argent et s'avançait pour commencer la messe, lorsque certains individus, croyant, que les moines, par leur retraite qui leur parut

précipitée, faisaient injure au clergé du dehors, reviennent sur leurs pas , arrachent le bâton d'argent des mains du chantre et le rompent en deux avec un grand scandale (1). Les religieux montrèrent, dans cette circonstance , beaucoup de prudence et de charité , persuadés que ceux qui étaient les auteurs de cette scène affligeante ne connaissaient pas les privilèges du monastère.

L'âpreté de ces procédés entrait dans les mœurs de ce siècle. Les autorités de la ville d'Auxerre étaient continuellement aux prises pour des rivalités de préséance, elles se prenaient à la gorge et elles en venaient aux mains avec des bâtons et des épées; elles portèrent même leurs débats jusqu'au pied du trône. Le conseil d'Etat fut appelé plusieurs fois à statuer sur ceux qui auraient le pas sur les autres. Faut-il s'étonner si les Ordres religieux s'écartent aussi de l'humilité chrétienne (2) ? Les autorités civiles

(1) Ce bâton , d'un travail élégant, était surmonté d'une statuette de saint Germain et précédemment d'un aigle. Celui qui fut brisé en 1G58 avait coûlé 240 livres. Dom Colron,p. 429o.

(2) Le corps municipal et le corps présidial , c'est-à-dire celui de la justice, composé de trente-six membres , eurent de vives altercations au sujet des préséances dans les cérémonies publiques. Le maire affirmait qu'il jouissait de ce droit depuis plus de cent vingt ans. Les officiers présidiaux disaient que dans leurs règlements il élait exprès, sèment défendu au maire et aux échevins de les précéder ou de les couper , c'est-à-dire de traverser devant eux dans les cérémonies publiques.

En 1G95, le maire de la ville, à la tète des officiers municipaux, précédé de la milice bourgeoise, se rendit à la cathédrale pour assister à la procession générale qu'on devait faire à Saint-Germain, le jour de Quasimodo. Le conseil municipal se place à gauche pour entendre la messe, et le corps du présidial à droite. Après la célébration des saints mystères et la bénédiction du Saint-Sacrement, le maire et les magistrats sortent en même temps : «irrivés à la porte du chœur, le maire vent croiser, «''est-à-diic passer devant les deux premiers ofllcicrs du présidial , pour prendre son rang à droite. Le conseiller du présidial le saisit par la inanche de sa robe et persiste à ne pas le laisser passer.

prenaient les précaution? les plus minutieuses pour ne pas laisser prescrire sur leurs droits dans le cérémonial des réceptions. Lorsque, par exemple, le secrétaire du seigneur évèque se présentait au conseil municipal pour faire part des ordres du roi au sujet d'un Te Deum , le cérémonial exigeait qu'on le reçût à la porte d'entrée de la grande salle, au haut de l'escalier, et qu'on le reconduisit au même endroit. S'il arrivait, par inadvertance, qu'on le

Le maire, après an vif débat, par respect pour la sainteté du Heu, cède à son adversaire, remonte vers le chœur et fait part aux officiers municipaux de l'insulte qu'il vient de recevoir. Il se rend avec eux à l'hôtel-de-ville et ils dressent ensemble un procès-verbal. L'affaire est portée au conseil d'Etat ; le roi ordonne qu'on instruise le procès , et qu'en attendant les parties en usent comme par le passé au sujet des préséances ; les officiers municipaux croient leur victoire assurée. La procession de l'Assomption arrive : le maire se rend à la cathédrale» mais quel est son désappointement , le présidial s'abstient de paraître, sinon trois de ses membres.

En 1G96 , un jubilé universel appelle tous les corps de la ville à une procession générale : aucun des présidiaux ne parait ; ils assistent au Te Deum du 24 juin 1697 , mais ils marchent si vite qu'on ne peut les suivre et qu'il est impossible de les croiser. A chaque rencontre, procès-verbal déposé au greffe de la municipalité. Le 5 décembre, un nouveau Te Deum doit être chanté à l'occasion de la paix conclue avec plusieurs royaumes de l'Europe , et on doit allumer un feu de joie devant la cathédrale. Grand bruit parmi les autorités civiles: le maire prétend que c'est à lui à l'allumer ; le lieutenant-général civil au présidial soutient que cet honneur lui appartient. Le maire croit tout concilier en déférant ce privilège à monseigneur l'évéque; toute la ville applaudit à ce choix , mais voici qu'au moment où l'évéque allait allumer le feu, une main étrangère, qu'on croit dirigée par le lieutenant-général, l'allume avant lui. Le maire accourt et le fait éteindre ; la confusion est à son comble, chacun prend parti et on se retire en tumulte.

Au mois de janvier, un nouveau feu de joie est annoncé : cette fois, on se munit de bâtons et d'épées. Arrivé sur le lieu de l'assemblée, on se dispute encore à qui allumera le feu , on en vient aux mains , on se prend à la gorge , les coups de bâtons pieu vent de toutes parts. Enfin, le maire fait enlever le bois destiné au feu de joie, et on se retire eu tumulte par les rues. Voyez Annuaire de l'Yonne ,aun. 1843, p. !0S et suiv.

menât jusqu'au bas de l'escalier ,' on envoyait un député lui demander s'il entendait s'attribuer le droit d'être reconduit jusque là. On lui représentait en même temps que c'était contre l'usage ; s'il répondait qu'il ne voulait rien innover, on enregistrait sa déclaration ; s'il affirmait le contraire, on dressait de suite un procès-verbal pour y avoir recours quand besoing serait.

Dominique Séguier , évêque d'Auxerre , avait voulu, en 1636, obliger les religieux de Saint-Germain à assister à toutes les processions générales, spécialement à celle qu'il ordonna le lendemain de Pâques pour la réception d'une relique de saint Pèlerin que lui envoyaient les moines de Saint-Denis; mais lorsqu'ils lui eurent exposé les motifs qui devaient les éloigner de ces cérémonies , il n'insista pas davantage et les exempta à l'avenir de s'y trouver. Néanmoins, en 1641 , cédant aux instances réitérées des fidèles , les religieux de Saint- Germain firent quatre grandes processions pour obtenir la cessation de la sécheresse qui désolait la campagne. La première se fit à Saint- Amatre, la seconde à Saint-Médard , la troisième à Saint- Bris et la quatrième à Pontigny . Cette dernière fut accompagnée de circonstances qui méritent d'être rapportées : Deux religieux , revêtus de dalmatiques , portaient le suaire de saint Germain déployé sur un brancard. A leur arrivée, les moines de Pontigny se rangèrent sur deux lignes pour les recevoir. Les prieurs des deux monastères s'adressèrent réciproquement un petit discours , ce qui eut également lieu à leur départ. Ensuite les moines de Pontigny, faisant passer leurs confrères à droite, firent ensemble leur entrée dans l'église au sonde l'orgue. Le prieur de Saint-Germain célébra la grande messe et adressa au peuple une pieuse exhortation. Ceux des moines qui n'étaient pas prêtres se présentèrent à la communion , les autres avaient dit leur messe à Saint-Germain avant le jour. On vil aussi s'appro-

cher de la sainte table, avec de grands sentiments de piété, des jeunes filles auxerroises, revêtues d'habits blancs avec un voile sur la tête , ainsi qu'un grand nombre de fidèles des deux sexes, que la longueur du chemin n'avait pas effrayés , car ils n'avaient pas fait moins de quatre lieues pour arriver à Pontigny. Après la messe, les moines de Saint-Germain allèrent dîner à Héry, aux frais de leur abbé , et ne rentrèrent dans leur monastère qu'à sept heures du soir.^Les jours suivants, une pluie abondante vint consoler les peuples que la sécheresse avait plongés dans la désolation (1).

En 1642, Pierre de Broc pria encore les religieux de Saint-Germain d'assister aux processions générales. Ils y consentirent en déclarant qu'ils voulaient continuer à demeurer libres de ne point paraître à ces solennités extérieures; ils exceptèrent deux circonstances : celle de la procession générale du corps très-sacré de Jésus-Christ et celle de l'action de grâce, après les vendanges.

Quelque temps après, les magistrats de la ville leur adressèrent aussi de très-humbles prières pour qu'ils voulussent bien se trouver à la procession qui devait se faire à Pontigny, le 31 mai. Ils promirent de s'y rendre, mais ils demandèrent un écrit qui constatât que cette démarche ne tirerait point à conséquence pour l'avenir. Voici à quelle occasion elle eut lieu : Le 12 du mois de mai 1644, au lever du soleil , tout espoir de récolte avait été anéanti ; une gelée universelle, n'épargnant aucune des productions de la terre, menaçait d'une épouvantable stérilité. Dans ces temps de foi , quelque grands que fussent les maux, le peuple trouvait un adoucissement dans la prière. A la vue du territoire totalement dévasté, un vœu général

1) Dora Colron, p. ]r>04.

s éleva dans la ville pour qu'on fit une procession extraordinaire afin d'apaiser la colère de Dieu. Le conseil municipal en fit la demande à l'évêque. Toutes les autorités civiles et religieuses se concertèrent pour le jour et l'heure de cette procession. On convint qu'on irait jusqu'à Pontigny et qu'on demanderait particulièrement l'intercession de saint Germain et celle de saint Edme , qui étaient les saints les plus révérés dans le diocèse. L'évêque, le clergé séculier et régulier, tous les corps de la ville et une grande partie de la population assistèrent à cette procession. Les religieux de Saint-Germain portaient la châsse de leur saint patron et occupaient le premier rang après les chanoines de la cathédrale; ils marchaient sur deux lignes. En arrivant à Pontigny, les religieux de ce monastère se joignirent à eux et se rangèrent à gauche. Après la célébration de la grande messe , la foule qui avait suivi la procession fut invitée à prendre des rafîraîchissemcnts dans les appartements du monastère. Les religieux de Pontigny cédèrent leur réfectoire à ceux de Saint-Germain pour y prendre leur réfection, que le receveur de leur abbé avait préparée, suivant la coutume, en telle occurrence. On voit que les différents corps religieux mangeaient à leurs frais. Les dignitaires de la ville acceptaient l'hospitalité monastique.

En 1646, les moines de Saint- Germain firent encore une procession très-solennelle jusqu'à Pontigny , pour obtenir de la pluie , et y portèrent le suaire de leur saint patron. Malgré les résolutions qu'ils prenaient de ne point paraître hors de leur cloître , la charité chrétienne les entraînait dans toutes les cérémonies où l'on implorait le secours du ciel pour la cessation des calamités publiques. H semblait que leur présence était nécessaire pour que le ciel exauçât les vœux qu'on lui adressait.

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