‹ Histoire de l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif de Sens [microform]Chapitre 11 sur 40 · SAINT EBBON. III · texte numérisé non relu

SAINT EBBON. III

Le monastere continue, au commencement du vm e siecle, a etre une ecole de doctrine et de saintete. Saint Geric (Guerry ou Gery), de 1'illustre famille des comtes de Tonnerre, entre comme novice a Saint-Pierre-le-Vif ; la prudence et le zele de ce noble religieux le font bien vite remarquer de saint Vulfran, archeveque de Sens, qui le choisit pour admihistrer le diocese, pendant qu'il s'en va lui-meme exercer un glorieux apostolat chez les Prisons.

Un si bel exemple devait produire d'heureux fruits. Son neveu, Ebbon, s'etait distingue, des sa plus tendre jeunesse par son gout pour les belles-lettres et son devouement pour la religion. Devenu comte de Tonnerre par la mort de ses parents et maitre d'un riche patrimoine, il ne tarda pas a envier la pauvrete du Christ, et s'enfuyant secretement, il vint se refugier a 1'abbaye de Saint-Pierre. La, apres s'etre depouille de tons ses biens, il se soumit a 1'obeissance la plus complete, sous la conduite de 1'abbe.

Ebbon fit de si grands progres dans la vertu qu'il devint bientot le guide de ceux qui etaient charges de le conduire et depassa ses freres dans la voie de la perfection religieuse. Aussi, les moines, d'un consentement unanime, le mirent-ils a leur tete, malgre ses repugnances et ses efforts pour se soustraire a cette charge. II fut le successeur d' Aigylene, d'apres Clarius, ou de Viraibod, suivant le G-allia Christiana. Le nouvel abbe sut soutenir la reputation du monastere par son zele pour 1'etude et la discipline. II se faisait un devoir d'enseigner ses freres, non seulement par la douceur et la force de ses paroles, mais encore par 1'autorite de ses exemples.

L'abbaye ne pouvait conserver longtemps a sa tete un homme d'un si grand merite. Son oncle, Geric, qui avait succede a saint Vulfran sur le siege de Sens, etant venu a mourir, le clerge et le peuple, apres avoir enseveli, suivant son desir, sa depouille mortelle a Saint-Pierre-le-Vif, porterent a 1'unanimite leur choix sur Ebbon. Le roi Childebert II accueillit favorablement la requete des Senonais qui le suppliaient de leur donner pour premier pasteur 1'abbe de Saint-Pierre; mais Ebbon refusa energiquement 1'honneur qu'on lui offrait. Le peuple entier vint alors se jeter aux genoux de 1'humble religieux. II fallut ceder a des instances si tou-

HISTOIRE DE SAINT-PtERRE-LE-VIF. 37

chantes et le sacre eut lieu au milieu des acclamations de toute la cite. Le nouveau prelat devint la consolation des affliges, la providence des pauvres, la lumiere et le guide des ames.

CRODOLIN. IV e . (Commencement du vui e siecle).

Ce fut un personnage distingue par sa noblesse, sa simplicite et sa piete que choisirent les moines comme successeur de saint Ebbon : il s'appelait Crodolin. II contribua a faire connaitre dans toute la Gaule la reputation de saintete dont jouissait 1'abbaye.

Parmi les personnages que le desir de la perfection chretienne am en ait de toutes parts a Saint- Pierre -le-Vif, citons au premier rang saint Paterne. Ne a Coutances, en Normandie, vers 680, il etait entre dans un monastere de benedictins, pres de Granville. Son merite et 1'eclat de ses vertus 1'avaient rendu venerable et cher a ses freres. Desireux d'echapper aux visites importunes que sa haute renommee lui attirait, il quitta son pays, arriva jusqu'au monastere de Jaulnes (pres cle Bray-sur-Seine), puisil vint a Saint- Pierre-le-Vif ou 1'abbe Crodolin et toute la communaute le regurent avec grande joie. Mais la encore, on vit bientot arriver une foule de malades et d'infirmes qui s'en retournaient en remerciant Dieu de leur guerison et en publiant les vertus d'e son serviteur.

Ses merites devaient etre couronnes par le mar tyre. Un jour qu'il traversait la foret de Sergines, en se rendant au monastere de Jaulne, des brigands qu'il rencontra et qu'il voulut exhorter au repentir, lui trancherent la tete. C'etait le 13 novembre 726, jour anniversaire ou sa memoire a toujours ete celebree dans 1'eglise de Sens.

Deux confesses de Tonnerre, Ingoare et Leotherie, sceurs de saint Ebbon, abandonnerent egalement le monde et ses delices pour venir s'enfermer, non loin de leur frere, dans le monastere de Saint-Jean. Gette maison semble avoir ete dans la dependance et sous la direction de celle de Saint-Pierre-le-Vif, tant qu'elle abrita des femmes, sans qu'il y eut cependant entre elles communaute d'eglise. Le 21 octobre 711, Ingoare fit don d'une partie de ses biens a 1'abbaye de Saint-Pierre. Dans les termes de la charte qu'elle donna a cette occasion, on sent le souffle puissant de la foi qui engendrait alors de si heroiques vertus.

Au nom du Pere, du Fils et du Saint-Esprit Jesus-Christ notre

Seigneur et Redempteuv de tons les hommes, nous dit clairement dans 1'Evangile : Amassez-vous un tresor dans le Ciel, ou les vers et les voleurs ne pourront vous 1'enlever ; preparez-vous avec 1'argent de 1'iniquite des richesses qui ne vieillissent pas ; et dans un autre endroit : En donnant peu, vous acquerez un royaume; vous i'aites une petite anmone,

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et vous recevez une recompense sans bornes . Gorame tout homme est soumis a la volonle de Dieu, il semble juste qu'il observe en toutes choses son commandement. C'est ainsi que moi, Ingoare, pauvre vierge consacree a Dieu, saine d'esprit et penetree de la salutaire pensee de 1'eternelle recompense, j'ai resolu, pour attenuer mes peches, porter remede a mon ame et suivre la parole evangelique, de donner quelques-uns de mes biens au monastere de Saint-Pierre, conslruit sous les murs de la ville de Sens, et aux moines qui y vivent sous la conduite du venerable abbeChrodolin. Par cette charte, je leur donne, a partir d'aujourd'hui, et je veux qu'il leur soit donne a perpetuite ma portion dans la villa de Fontaines, qui est sise dans le pagus de Tonnerre, tout ce qui me revient de mes parents paternels et maternels, avec tous les biens qui se trouvent a Fontaines : de plus, ce qui existe dans le pays de Lassois, a Pauliac et a Bagnole, avec toutes les parcelles qui touchent a Fontaines, soit terres, maisons, edifices, libertes, ouvrages des habitants, vignes, bois, champs, pres, troupeaux, terres cultes et ineultes, eaux et ruisseaux, tous les animaux males et femelles qui peuvent etre nommes, et que je pourrai augmenter ou ameliorer : je les abandonne pour tou jours au profit du monastere. Si quelqu'un, que ce soit moi merne, Fun de mes heritiers ou quelque autre personne, voulait empecher ou detruire cette donation que j'ai faite et approuvee de ma pleine volonte, qu'il encourre d'abord la colere de 1'eternelle Trinite, qu'il soit eloigne de la demeure des Chretiens etdu lieu saint, et qu'il demeure excommunie ; de plus, qu'il soit condamne a payer au rnonastere, ainsi qu'au flsc, deux livres d'or et cinq livres d'argent. Que la presente donation demeure ferme et stable en tout temps, munie de ma signature. Fait a Sens, Ingoare. Sachez que cette donation a ete faite par

moi Moi, Ermenbertus, Ingoare me le demandant pour Dieu, j'ai

ecrit cette donation, et je 1'ai marquee au xne jour des calendes de novembre, la premiere annee du regne de notre maitre Dagobert, roi (1).

Huit ans plus tard, la scBtir d'Ingoare, Leotherie ou Mumraie, donnait egalement a Saint-Pierre-le Vif ses biens situes au pays de Lassois, aux Riceys (2) et Pauliac (3), composes de manses, de, serfs, de bois, de prairies, de cours d'eau, de troupeaux ou autres heritages, et d'une eglise situee a Saint-Martin. Les termes de cette donation, comme ceux de la precedente, sont euipreints d'une grande majeste religieuse.

A la maitresse et venerable basilique de Saint-Pierre, apotre, construite pres des murs de la ville de Sens, ou repose dame et reine Theodechilde, Leotherie craignanl Dieu et songeant a la retribution elernelle, pour que le Seigneur daigne, dans la vie future, diminuer quelques-uns

(1) Cartul. gtn de rYonne, 1. I cr , p. 22.

(2) Aujourd'hui les Riceys (Aube), arrond. de Bar-sur-Seine. Us devinrent plus tard un prieure.

(3) Aujourd'hui Pouilly-en-Auxois.

de mes peches, et que mon corps mortel merite d'etre enseveli dans le monastere de Saint- Pierre. . . . Pour ces causes, je fais don au monastere

sus nomine et que cette donation, ainsi stipulee, demeure inatta-

quable a perpetuite.

Apres avoir mene line vie tres sainte, les deux vierges furent ensevelies a 1'eglise de Saint-Pierre, dans 1'oratoire de la sainte Vierge.

Mais a la periode de calme et de prosperite qui vient de s'ecouler, vont succeder pour le monastere et la cite, cles jours mauvais. Les Sarrazins ravageaient alors la Provence et la Bourgogne ; ils mirent bientot le siege devant la ville de Sens. On sait quels desastres accompagnaient ce torrent devastateur. Eglises incendiees, monasteres mines, religieuses outragees, pretres et moines egorges, sans compter les meurtres et les brigandages de toutes sortes exerces sur le reste de la population : tels etaient les fleaux qui menacaient de fondre sur la ville.

Les religieux de Saint-Pierre, s'etaient refugies dans 1'interieur des rnurs, a 1'approche de ces hordes sauvages. Ils purent voir les reflets sinistres de 1'incendie qui devorait leur monastere. La ville elle-meme etait en grand peril. L'ennemi, raconte le chroniqueur, 1'entoura de son camp, et plaga aux portes des sentinelles vigilantes pour farmer toutes les issues. Des engins de guerre, balistes, pierriers, catapultes, battaient les remparts. De leur cote, les citoyens munissaient les points faibles, elevaient des tours de defense, et langaient des traits enflammes pour bruler les machines de 1'ennemi. La fureur cles assiegeants, doublee par 1'energie de la resistance, ne connut bientot plus de bornes. Gette race barbare imagina un expedient epouvantable. De toutes parts, des arbres furent coupes, et quand le bois eut ete amoncele, comme line montagne circulaire, autour de la ville, on y mit le feu. La flamme s'eleva vite triomphante. Les citoyens vinrent trouver leur eveque saint Ebbon. A cette epoque de calamites publiques, les eveques etaient charges de proteger au dedans 1'ordre et la civilisation aussi bien que la religion, et au dehors 1'independance nationale. L'homme de Dieu etait agenouille, les yeux baignes de larmes. D'une voix entrecoupee de sanglots, il suppliait le Seigneur Jesus-Christ en faveur du peuple dont le soin lui etait confie. Sa priere terminee, il se releva et, desormais sur de la protection celeste, il benit la foule. Les gros bataillons ne clonnent pas la victoire, s'ecria-t-il, une poignee de soldats conduits par le Seigneur suffit pour nous sauver. Suivez-moi. Se dirigeant alors vers une des portes qu'il fit ouvrir, il se precipita avec ses guerriers a travers la fumee et les flammes, dans le dessein de se jeter

sur 1'ennemi. Temoin de cette hero'ique et temeraire sortie, le peuple s'abandonnait au desespoir, mais 1'homme cle Dieu et ses compagnons ne douterent pas un instant du succes. Pris a 1'improviste dans leur campement, les barbares s'enfuirent en desordre, poursuivis par les troupes senonaises qui les chasserent hors de la contree.

Heureux d'avoir rendu la paix a son peuple, Ebbon resolut de sanctifierle restede sa vie au sein de la solitude laplusprofonde; il se retira a Arces, clans un ermitage. A sa mort (744 ou 750) son corps fut, conformement a sa volonte derniere, transports a Saint- Pierre-le-Vif et inhume dans la chapelle de Notre-Dame, pres cle deux tombes qui lui etaient cheres, celles d'Ingoare et cle Leotherie.

VIRAIBOD. V e . (v.m e siecle).

Cependant, la deroute des Sarrazins n'avait pas cte pour 1'abbaye la fm de 1'epreuve. Apres les ravages de ces barbares, elle eut a subir les rapines des soldats de Charles-Martel. Les archeveques eux-memes, par leur titre cle Defenseur de la cite, contraints de supporter une grande partie des charges de guerre, clurent sacrifier les interets clu monastere au bien general et eurent recours a ses biens comme a ceux de Saint-Jean et de Saint-Remi, afin cle reparer les mines de 1'invasion. Ainsi les moines de Saint-Pierre, prives du necessaire, furent forces d'aller demander leur subsistance a la charite cle freres plus lieureux, et le monastere ne put se relever que bien lentement cle ses mines.

Une des consequences de ces perturbations fut 1'obscurite qui enveloppe 1'histoire cle Saint-Pierre-le-Vif a cette epoque. On sait que le successeur de Croclolin sur le siege abbatial est Viraibod, mais on ignore en quelle annee il y monta.

De meme aucun document ne nous re vele 1'endroit precis ou furent inhumes alors au monastere plusieurs archeveques qui, d'apres le sentiment de la plupart des auteurs, y recurent la sepulture : saint Honobert et saint Honulphe, cle 1'illustre famille des comtes de Tonnerre, Loup II et Willicaire.

BERTHEMARE. VI e . (Vers 800).

L'abbe Berthemare succeda a Viraibod vers 773, car on constate qu'il assista, avec le titre d'abbe de Saint-Pi erre-le-Vif, a des cornices generaux reunis par ordre de Charlemagne. C'etait un personnage venerable et rempli de merites. II vecut (1) sous les archeveques Godescalc, Gombert, Giron, Pierre, Willebaud, Berard

(1) Pierre Coquin.

et Raimbert, qui furent tous inhumes au monastere, le premier dans la chapelle de Saint-Remi.

A cette epoque, Charlemagne, en fondant FEmpire d'Occident, imprimait a la societe une impulsion feconde en heureux resultats. Sans se laisser absorber par 1'administration civile de sa vaste conquete, il donnait une large part de son activite aux affaires de 1'Eglise, soit en provoquant la reunion de conciles nationaux et provinciaux, soit en soumettant certaines decisions a ces assemblees et en pretant 1'appui du bras seculier aux eveques qui etaient alors les represenlants les plus respecte's de 1'autorite. De meme, il protegeait et enrichissait les monasteres.

La puissante influence du grand empereur fut ressentie a Sens. II avait une particuliere predilection pour cette cite et il lui fit de nombreux presents. II allait prier aux sanctuaires des martyrs a Sens et aux environs, aussi 1'abbaye de Saint-Pierre fut sans cloute honoree plus d'une fois de sa visite.

FRODEBERT. VIP. (? a 828)..

A la rnort de 1'abbe Berthemare, on lui donna clu consentement de tous comme successeur Frodebert, qui ne tarda pas a etre consacre par I'archeveque Raimbert. Ge prelat n'ayant survecu que pen de temps, le pape Leon III benit comme archeveque de Sens, en 801, Magnus, un des prelats qui avaient accompagne Charlemagne a Rome lors de son sacre.

En venant prendre possession de son siege, Magnus se rendit directement a 1'abbaye de Saint-Pierre-Ie-Vif, ou, selon le te'moignage deshistoriens, les religieux lui devaient 1'hospitalite ; de la, le lendemain, il fut solennellementporte a la cathedrale par le clerge et le peuple, au milieu de 1'allegresse generate et du chant des psaumes et des cantiques. L'archeveque Magnus est le premier que 1'histoire signale comrne s'etant arrete a Saint-Pierre, avant de penetrer dans 1'interieur de la ville de Sens. II est probable qu'il se conformait a un usage adopte par ses predecesseurs. Ce fait a une cause et une signification importantes sur lesquelles il est bon d'insister. N'est-ce pas un indice remarquable de la vivacite du souvenir que le peuple et le clerge senonais conservaient de leur premier eveque? Le prelat, nouvellement consacre, passait laveillede son intronisation en prieres dans 1'abbaye qui s'etait constituee la gardienne du sanctuaire de saint Savinien, cornme pour y mecliter sur la vie de 1'apotre qu'il allait remplacer dans le soin et la sollicitude des ames, et pour representer le se'jour que son premier predecesseur avait fait dans ce faubourg avant d'entrer dans la ville. Cette veille, passee clans le lieu ou il serait peut-etre

42 H1STOIRE DE SAWT-PIERRE-LE-VIF.

inhume un jour, en lui rappelant la pensee de la mort a Fheure meme des preparatifs de son entree solennelle et triomphale, etait bien propre a lui faire sentir le neant cles choses de la terre et a rappeler a tous les sublimes enseignements de 1'bumilite chretienne.

Quelques chroniqueurs ont suppose que cet usage s' etait introduit pour signilier la juridiction dorit le nouvel archeveque prenait pour ainsi dire possession sur les abbayes du diocese, clont celle de Saint-Pierre etait la plus importance. Mais cette interpretation n'a que tres pen de vraisemblance et est insuffisanle.

L'archeveque Magnus accomplit un autre acte qui nous fournit egalement un renseignement utile. Avec le consentement de 1'abbe de Saint-Pierre et des moines, il construisit dans une vigne voisine du monastere, une eglise qu'il dedia au Sanveur et dont il fit un lieu de sepulture pour les chanoines de la cathedrale. II parait bien difficile d'admettre que le prelat eut dedie cette eglise au Sauveur, a une si faible distance de celle que saint Savinien avait jadis consacree egalement sous le meme vocable, si cette derniere avait encore conserve a cette epoque son premier titre. 11 faut done croire que Feglise actuelle de Saint-Savinien portait cleja ce nom lorsque Magnus construisit non loin de la celle de Saint-Sauveur. Le diplome de Clovis le lui attribue des le vi e siecle.

Avec le retour de la paix sous la domination de Charlemagne, 1'ordre et la regularite avaient commence a renaitre dans 1'abbaye. Le nouvel archeveque Jerernie, qui avait etc religieux et temoignait un zele devoue pour les inonasteres de la ville et du diocese de Sens, acheva cette oeuvre de restauration. Dans un concile ten LI a Sens au mois de mai 822, il lit aux abbayes de Saint Pierre, Saint-Jean et Saint-Remi une restitution solennelle deleurs biens; et pour donner une sanction plus forte a cet acte, il profita de 1'ascendant qu'il avait acquis sur le roi en obtenant de lui une nouvelle charte de confirmation (1).

Au nom du Seigneur Dieu et de notre Sauveur Jesus-Christ, Louis,

par la volonle divine, empereur augusle Qu'il soil connu de tous les

fideles de la sainte Eglise de Dieu presents et a venir, que venerable homme Jeremie, areheveque de la sainte Eglise de Sens, nous a declare que plusieurs monasteres places par Dieu sous sa juridiction : Saint- Pierre, Saint-Jean et Saint-Remi, dans lesquels des moines doivenl s'efforcer de mener une vie sainte, sous la direction de la regie religieuse, ont ete soustraits, a la suite de circonstances malheureuses, issues de la fragilite humaine, a la dependance dans laquelle ils vivaient a. I'egard de

(1) Cart. gen. de P Tonne, t. J er , p. 32.

nos predecesseurs. Presses par la detrosse, ils sont beaucoup dechus de leur premier etat, a cause de la privation d'une partie de leurs biens que les archeveques out ete obliges de prendre pour faire face a toutes les charges qui leur incombaient. Par la, ceux qui devaient, clans le calme et la tranquillite du monastere, offrir a Dieu des prieres et consacrer leur vie a interceder pour uotre sante celle de notre epouse et de nos enfants, pour la conservation -:lu royaume qui nous a ete donne par Dieu, pour la prosperite de 1'Eglise et le salut des ficleles, sortent de leur cloitre, s'en vont mendier leur subsistance et errent de tous cotes, oubliant la mission qui leur a ele confiee, de ielle sorle qu'ils nous sont inutiles et sont reputes se faire dn mal a eux et a leurs eveques. Averti de cet etat de choses par les prieres du prelal sus-nomme, nous jugeons utile, tandis que nous jouissons de ce corps morlel, que ceux qui se sont consacres au service divin dans ces abbayes ou qui doivrnt y entrer plus tard, par amour de la sagesse supreme, regagnent leurs monasteres pour s'y adonner au service de Dieu; qu'ils posseclent des biens en rapport avec leur etal, qu'ils en jouissent pendant leur vie, jusqu'a ce qu'ils soient appeles a jouir du bonheur eternel. Nous decretons done, suivant la demande que nous en a faite 1'eveque de Sens, que parmi les biens qne ces monasleres possedent actuellement, nucun eveque, dans le present et dans 1'avenir, n'ose en retirer quelque chose pour quelque raison ou quelque occasion que ce soil, ni les donner en benefice ou les attribuer a son usage ; qu'il s'efforce au contraire de les mainlenir dans leur inlegrite, d'apres la lisle que I'eveque cle Sens en a dressee, qu'il a signee etfait signer dans une reunion d'eveques, pour eviter plus tard toute dispute; qu'il n'exige aucun service ou d'autres presents que ceux marques par 1'eveque clans cette liste.

n Mais, de peur que celte charte ne donne aux moines de ces abbayes 1'envie de s'insurgercontre leur eveque, nous voulons leur oter toute occasion d'etre tentes par le demon, en faisant respecter I'autorite et la puissance de 1'eveque sur la discipline ecclesiastique. Qu'il mainlienne done ces monasteres sous sa juridiction, qu'il y etablisse les abbes suivant les regies de Fordre, qu'il les change, s'il le juge necessaii-e; qu'il corrige les abus, relranche les superfluiles, entretienne les vertus, deracine les vices, comme un bon agriculteur qui arrache les mauvaises herbes; et, suivant les pratiques des anciens Peres, qu'il sache discerner la semence qui convient a chaque terre.

Que ce decret par lequel nous retablissons dans les lieux susdits 1'ordre et la discipline ecclesiaslique el le service de Dieu, a la g-loire et dans la dependance de qui nous avons ete creep, clemeure inviolable pour toujours; et afin qu'il conserve son aulorite dans tous les temps, nous 1'avons signe de notre main et y avons fait apposer le sceau de notre an-

neau Donne le xv des calendes de juin, en la ixe annee de 1'empire

de notre maitre Louis Auguste, indiclion xv.

Cette charte, au style brillant et pompeux, caracterise bien cette epoque ou les lettres refleurissaient, grace a Fimpiilsion donnee par Charlemagne. Elle denonce les graves abus et le relachement

qu'avaient occasionnes les invasions des Sarrazins, et elle indique les remedes qui furent apportes pour faire revivre au milieu des moines, en particulier parmi ceux de Saint-Pierre-le-Vif, la pratique des vertus religieuses. Elle ramenait le monastere a peu pres a la condition que lui avait faite la charte d'Emmon, pres de deux siecles auparavant, a la seule difference que 1'autorite de 1'archeveque de Sens sur 1'abbaye etait augmentee et que le choix des abbes, qui appartenait precedemment aux religieux, lui etait desormais reserve. De si sages mesures produisirent bientot les meilleurs effets et firent renaitre la ferveur primitive. L'archeveque Jeremie donna au monastere une nouvelle preuve

Sceau de Pier-re de Balzac, doyen de Mauriac (1488-1493)

S. COnTRACTVVm DECANATus MAVRIACI Pro DomiNo Petro DE BALSA CO DECANO

de bienveillance en fondant, ou plutot en relevant 1'abbaye de Mauriac en Auvergne. D'apres M. Chabau, qui suit les chroniqueurs mauriacois et dont nous embrassons le sentiment, cette abbaye, fondee par sainte Theodechilde, avait ete defcruite par les Sarrazins. M. Chabau donne, comrae preuve irrefutable de cette assertion, 1'assurance que lors des premieres invasions sarrazines, les moines de Vaison, en Provence, elaient venus s'y refugier et y cacher le corps de saint Quinide, leur patron. Clarius, au con-

traire, suivi de Geoffrey de Courlon et de D. Cottron, pense que 1'abbaye de Mauriac ne recut a cette epoque que sa premiere fondation. A la priere de 1'abbe Frodebert, Jeremie se rendit en Auvergne, edifia le monastere de Mauriac sous la dependance de celui de Saint-Pierre-le-Vif et lui donna le nom de Noviac, nom qui devait se changer peu a pen en celui de Mauriac. II le consacra ainsi que 1'eglise, le roi le prit sous sa protection et 1'abbe Frodebert y envoya une colonie de moines.

Le doyenne de Mauriac portait le titre.de cliapelle roy&U, parce qu'il avait appartenu primitivement au roi par droit de conquete. Le doyen, en raison de sa haute situation, jouit, pendant tout le moyen-age, a Saint-Pierre-le-Vif, de grands privileges. II tenait le premier rang apres 1'abbe et pouvait porter le baton pastoral avec les insignes de sa dignite; cependant ce baton n'etait pas recourbe mais droit, comme on le voit sur les sceaux du doyenne de Mauriac. Sous la dependance de ce doyenne, se construisirent bientot plusieurs prieures dont les noms se trouvent d'ordinaire aux proces-verbaux d'election du doyen. G'etait le prieure claustral, celui de Saint-fttienne, de Saint- Victor, de Saint-Vincent, de Vigny, de Bassiliac, de Venda, d'Orces, etc.

Gette grande oeuvre de restauration materielle operee a Saint- Pierre-le-Vif, sous 1'abbe Frodebert, et d'autres preuves que nous exposons ailleurs (1) nous font admettre le sentiment de M. Quantin (2) d'apres lequel la charte de Clovis aurait etc reconstitute a cette epoque dans le monastere. Mais differentes raisons demontrent que 1'archeveque de Sens et 1'autorite royale intervinrent dans cette oeuvre, et legitimerent, jusqu'a un certain point, la reconstitution que les moines de Saint-Pierre firent de leurs litres disparus. On ne peut s'empecher de condamner comme fort exagerees et injustes les violentes accusations portees par des historiens qui, sur des donnees insuffisantes et inexactes, ont donne a 1'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif, a cause de ce travail de renovation, un rang illustre parmi les officines de faux diplomes.

L'abbe Frodebert put se r6jouir,avant sa mort survenue en 828, d'avoir vu son monastere et celui de Mauriac retablis dans la ferveur et la prosperite.

(4) Voir, a la fin, la dissertation stir 1'identite de sainte Theodechilde. (2) Cart. gn. de VYonne, t. I er , p. 2.

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