CHAPITRE IV
COMPOSITION DE PLUSIEURS ECRITS sim SAINT SAVINIEN. INVENTION ET
TRANSLATION DE SES RELIQUES. FAVEURS ACCORDEES AU MONASTERE PAK LES ARCHEVEQUES DE SENS. &RANDE DEVOTION ENVEBS LES RELIQUES.
ALBERT. VHP (829-831).
Le successeur de Frodebert, Albert, ne vecut que deux annees apres son elevation au siege abbatial. On ne sait rien de lui, sinon qu'il etait d'une profonde humilite.
Deux actes seulement, dont il fut temoin, meritent d'etre signales. En 830, Rotelande, comtesse de Sens, fit ensevelir dans 1'eglise de S.-P.-L.-V. le pere de son mari, le comte Maynerius, lequel avait donne aux religieux de grands biens et des reliques precieuses. De raeme, au commencement de 1'annee suivante, Ansegise, abbe de Fontenelle, legua par son testament ime livre aux moines de Saint-Pierre.
ANASTASE. IX e (831-848).
Ce fut le venerable Anastase qui remplaca 1'abbe Albert, en 831. D. Cottron dit qu'il faut le considerer comme un des plus remarquables abbes de Saint-Pierre-le-Vif, a cause de sa saintete, de ses oeuvres admirables et de la dignite avec laquelle il gouverna le monastere pendant de longues annees.
Parmi ces oeuvres admirables, que le chroniqueur n'indique pas, il faut sans doute placer YHomelie, que lui ou Fun de ses moines composa pour 1'anniversaire des premiers apotres senonais et qui fait partie des Actes de Saint-Savinien (1). L'auteur nous donne lui-merne la date de cette composition, lorsque, apres une eloquente exhortation, il emet cette pensee que les fondateurs de 1'eglise de Sens ont laisse une posterite spirituelle, deroule brievement la serie des pontifes les plus saints et les plus eminents de cette eglise, et nomme Aldric comme celui qui occupait alors le siege archiepiscopal. II nous reste superest
C\) Bill. Mst. de V Tonne, t. II, p. 323.
nobis Aldric, eveque d'une rare saintete et d'une intelligence d'elite dans le gouvernement de son eglise. Or, ce prelat a siege a Sens de 829 k 841.
Un ecrivain conternporain (1), par une opposition syste'matique et pour retarder la date de cette homelie, a pretendu, bien a tort, qu'elle s'est trouvee ainsi tronquee par le hasard dans la suite des temps, et il s'est efforce en vain de donner aux mots superest nolis une autre signification que le sens naturel que nous avons indique. Au reste, le style de 1'ecrit et surtout certaines expressions revelent visiblement, suivant I'abbe Henault (2), la grande epoque carlovingienne, ou 1'art d'ecrire se releva de la decadence, surtout a Sens, ou 1'archeveque etait un ancien eleve d'Alcuin et s'etait acquis une immense reputation de savoir. Le langage de 1'auteur n'est pas aussi brillant que celui de la charte redigee en 822 par quelque notaire royal ; il est encore un peu barbare, mais tres image, et emprunte toutes ses figures au vocabulaire de la
guerre: les fleches de la parole , les puissants beliers de la
vertu , les chefs d'une sainte legion. II avait, sans nul doute,
1'esprit preoccupe des hauts faits et des victoires de Charlemagne, et il prenait le langage des armes, langage de circonstance, pour celebrer les pacifiques triomphes des conquerants spirituels de la Gaule celtique.
Nous inclinons egalement, avec M. Henault, a placer vers cette meme epoque la redaction de la Passion abregee de saint Savinien (3). En premier lieu, la maniere d'ecrire offre beaucoup de ressemblance avec YHomelie dont il vient d'etre parle ; c'est le meme style image, non completement pur, empruntant aussi ses figures au langage militaire: Saint Pierre est occupe des soins de la divine milice..., les disciples font passer les vaincus sous le joug de Dieu, etc. L'ecrivain renvoie de meme aux Histoires pour connaitre en tous leurs details les gloires passees de la cite senonaise.
Le prologue de ce morceau est riche pour nous en renseignements. Marcus (Tullius Cicero ?) declare, commence-t-il, en maint endroit de ses ecrits, que la longueur nuit plus que 1'obscurite a Fintelligence d'un discours. Puis, clans un morceau que nous avons donne, racontant le motif qui 1'a fait ecrire et la" premiere reconstitution des Actes de saint Savinien, 1'auteur continue en ces termes : Cependant, il vous a semble bon, ainsi
(1) L'abbe Duchesne.
(2) Op. cit., p. 303.
(3) Bill. hist, de V Tonne, t. II, p. 329.
qu'a plusieurs p'ersonnages religieux, de faire decouler de ce fleuve profond de pctits ruisseaux pour les presenter a des lecteurs qui n'aiment peut-etre pas aiitant que vous la longueur clans les legendes, et qui lisent sans gout les ecrits trop longs. C'est a moi que vous avez confie ce soin, comrae a un savant capable d'y reussir ; aussi, la rage do jalousie dont j'ai parle ne me poursuit pas avec moins de fiel que vous. Cependant, nous ne devons pas plus rechercher, dans nos bonnes actions, le vain eclat de la gloire, que negliger celles que Ton jalouse; confiant dans le secours de vos prieres et de celles de vos freres, j'entreprendrai ce que j 'avals craint d'abord, a juste titre, de trouver au-dessus de mes forces. Je laisse de cote, dans ce travail, 1'elegance du style, parce que, au temoignage de Severinus, lorsqu'on cherche la verite, on ne doit point s'occuper des ornements et des expressions brillantes, mais de 1'exactitude des fails.
L'auteur de ce prologue devait etre un moine de Saint-Pierre il s'adresse a ses freres. Studieux et verse dans les lettres, il commence par une citation de Cice'ron. Quand il parle de la reconstitution des Acles, le pluriel, nous 1'avons.dit, indique qu'il attribuait cette ceuvre a une collect! vite, c'est a- dire a son couvent. Lorsqu'il ne s'agit, au contraire, que d'analyser la Grande Passion, on volt qu'il n'a recu cette mission que d'une seule personne, probablernent de son abbe.
Mais la ou le moine ecrivain nous fournit de precieuses indications, c'est lorsqu'il nous dit la jalousie et les accusations iniques et incessantes qui avaient accueilli ses freres assez heureux pour recueillir Jes Actes de saint Savinien et de ses compagnons. D'ou venait cette jalousie? Les envieux etaient-ils, se demande 1'abbe Renault, des pretres seculiers d'une eglise voisine, d'Auxerre, par exemple, on des religieux de quelque monastero de Sens? Cette derniere supposition serait plus admissible, car 1'abbaye dc Saint- Pierre e'tait une des plus favorisees de cette ville par la munificence des rois et des archeveques, en raison meme du depot dont elle avait la garde.
M. Ducliesne nous dira mieux. Ces jaloux se trouvaient a 1'abbaye de Fontenelle, ou le martyrologe hieronymien fut complete, vers la fin du vm c siecle, sans qu'on y ajoutat les noms des saints Savinien et Potentien. Us devaient etre surtout parmi les religieux de Sainte-Colombe de Sens, car plus tard, au x siecle, en remaniant le martyrologe en question, ils y introduisaient un long eloge de leur patronne, an 31 decembre, jour egalement considere alors comme anniversaire de saint Savinien, tandis qu'ils n'y mentionnaient nullement le souvenir de celui qui versa
HISTOfRE DE SAINT-PIERHE-f.E-VJF. 49
le premier, longtemps avant sainte Colom.be, son sang pour le Christ dans la cite de Sens. De telles rivalries provenaient sans doute du desir, un peu trop exclusif, qu'avaient ces abbayes de glorifier leur patron special aux depens meme du culte des autres saints. Ces petitesses (car on doit les appeler de ce nom), sont bien dans la nature humaine, qui ne se depouille jamais completemen t du principe du mal, meme clans les institutions les plus parfaites.
Ces differents indices demontrent suffisamment cette conspiration du silence que denoncc 1'auteur de la Passion abregee et contre lequel il declare que ses freres prolesteront toujours, en faisant connaitre de plus en plus le nom et les merites de saint Savinien. Aussi, ce moine, en se plagant clroit clevant ses adversaires, en declarant qu'il accomplirait toujours son devoir, sans s'occuper de la malveillance et de 1'envie, donnait une singuliere autorite a son recit ; il repondait victorieusement non seulement aux accusations de quelques-uns de ses contemporains, mais encore a d'autres ennemis qui devaient surgir plus tard et le trailer, lui et ses freres, d'hagiographes de basse epoque dont on pretend faire accepter les fantaisies en les qualifiant de traditions antiques (1). L'humble et savant religieux do Saint-Pierre, dans sa declaration Tranche et naive, nous inspire plus de confiance que le critique dans son appreciation virulente et sans mesure.
Dans la Passion abregee, non plus que dans la Grande Passion, il n'est question claircment du lieu precis de la sepulture des martyrs, et c'est la une nouvelle preuve qu'elle avait ete ecrite avant 847, date de la decouverte des tombeaux ; autrement, 1'auteur n'aurait certainement pas manque d'indiquer le lieu exact des sepultures. Les restes des martyrs, y est-il dit, avaient ete laisses exposes pour etre devores par les betes fauves et les
oiseaux et echapper ainsi a la veneration des fideles Mais, avec
la protection divine, des Chretiens les cleposerent, suivant les rites sacres, dans des sepulcres dignes d'eux; et il advint, chose admirable, que ceux que la foi avait unis pendant leur vie, reposerent, apres etre morts pour le Christ, dans le meme champ et sous la meme terre.
La vie de saint Savinien et de ses compagnons n'etait pas le seul objet qui occupait les savantes etudes des moines dc Saint- Pierre-le-Vit. On possede encore aujourd'hui les Actes de saint Sanction et sainte Beate, martyrs senonais et parents de sainte
(1) M. Duchesne, Bull, critique, 15 mars 1885, p. 106 et suiv.
50 HlStOlRli Dli SAlNT-flERRE-LE-VH-'.
Colombe, dont les corps etaient conserves a Sancy, dans un prieure dependant de Saint-Pierre. Or, ces Actes ont ete composes, du eonsentement unanime des historiens, vers la fin du vmsiecle ou au commencement du ix e . C'est done aux religieux de Saint- Pierre qu'il faut, selon toute probability attribuer cette ceuvre liagiographique, dont 1'authenticite n'a ete raise en doute par personne. Comme les autres ecrits de la rneme epoque et sortis de cette abbaye, elle relate clairement la mission de saint Savinien et de saint Potentien envoyes a Sens par le bienheureux Pierre, et renvoie egalement aux Actes de leur passion.
Le silence autour des foridateurs senonais n'etait done pas aussi profond que 1'ont pense certains savants, d'apres des renseignements insuffisants. Les invasions du iv et du v e siecle avaient en pour consequence 1'aneantissement de la crypte et la mine de 1'eglise. Plus tard, cette derniere avait ete reconstruite, puis les Sarrasins 1'avaient de nouveau fortement endommagee, et il n'en restart alors qu'une partie convenablement restauree. Maisle souvenir de saint Savinien demeurait inoubliable, et 1'attention qui se portait de plus en plus sur les martyrs senonais allait enfin amener la decouverte de leurs tombeaux.
Le successeur d'Aldric sur le siege archiepiscopal, Venilon, montra egalement un grand zele pour les monasteres de la ville, et en particulier pour celui de Saint-Pierre. Le roi Charles le Chauve se trouvant, au mois de mars 847, au monastere de Saint- Martin, le nouveau prelat lui fit presenter la charte que Louis le Debonnaire avait clonnee a Jeremie, en 822, pour retablir la discipline religieuse dans trois monasteres de la ville de Sens et assurer aux moines leur subsistance. Le.-roi se preta avec bienveillance a ce desir et confirm a le privilege donne par son pere (1).
Mais cette annee 847 devait etre marquee dans les annales de 1'abbaye par 1'importante decouverte que nous venons de signaler. Nous la relatons d'apres un document inedit. Voici comment, dit 1'auteur, en parlant de la reconstruction de 1'eglise de Saint- Savinien, en 1068, les reliques des saints furent decouvertes jadis pour la premiere fois clans leur sepulcre. II y avait un frere du monastere, venerable par son age et sa saintete, qui avait coutume de sortir chaque jour du monastere, avec la permission de Fabbe, et de se retirer en un lieu secret pour y etre seul avec Dieu et Lui adresser, prosterne a terre, de ferventes oraisons. Or, cet endroit se trouvait derriere 1'eglise, fort ancienne, au chevet
(1) Cart.' gen* de I' Tonne, t. I, p. 53.
H1STOIRE DE SAlNT-PIERRE-LE-VIF. 51
de laquelle s'ouvrait une tres large fenetre ; il etait clans un coraplet abandon, herisse d'epines et de ronces ; un noyer solitaire y recouvrait de son ombre epaisse quelques pans de murs disjoints et ronges par la pluie et les intemperies des saisons. Comme on demandait souvent au vieillard le motif qui lui faisait choisir ce lieu pour aller y prior, il repondait humblement qu'une revelation et le recit des anciens lui avaient fait connaitre que les restes ignores des martyrs reposaient dans I'interieur de ces murailles, ou 1'indifference la plus absolue les laissait dans Fabandon. Ces paroles arriverent de bouche en bouche jusqu'aux breilles de Venilon, alors archeveque de Sens, homme d'une grande noblesse et d'une science consommee, heureux d'apprendre cette nouvelle. Emmenant avec lui une grande partie du clerge, de la noblesse et du peuple, il accourut a 1'endroit indiqud, le fit debarrasser des broussailles qui le couvraient, ordonna de faire une breche a travers les ruines, de creuser une tranche'e, et, a cote d'une pierre dont il est parle ailleurs, on trouva les restes des saints martyrs. Apres de ferventes actions de graces rendues au Ciel, on les porta dans la grande (1) eglise de Saint-Pierre et Saint-Paul et on les deposa avec honneur clans des ccrcueils en plomb, qui furent places sous le maitre-autel, dans la crypte (2). Cette relation que donne D. Cottron, il dit Tavoir empruntee a Bureteau, savant Celestin de Sens, qui vivait au commencement du xvi e siecle, dans son ouvrage intitule : Actes des archeveques de Sens, an cliapitre concernant Farcheveque Richer. Get ouvrage a disparu clepuis longtemps, au grand clommage de 1'histoire senonaise, car il parait avoir une grande valeur. Bureteau avait extrait la relation ci-dessus d'un rapport ecrit par un religieux, lors de la restauration de 1'eglise de Saint- Savinien. Si elle est authentique, comme nous avons tout lieu de le croire, elle offre une certaine importance, puisqu'elle a echappe a tons ceux qui ont traite depuis cette question. Elle jette un jour nouveau sur 1'invention des ossements de saint Savinien et de ses compagnons, invention qui a ete confondue par quelques chroniqueurs soit avec la translation de 1029, soit avec la nouvelle decouverte dc 1006 dans 1'interieur du monastere, soit avec la restauration, en 1068, de 1'eglise de Saint- Savinien. Par ses termes un pen vagues, elle laisse croire que la partie de 1'eglise qui se trouvait au-dessus des tornbeaux etait detruite depuis longtemps, et que Ton avait ferme le reste du monument pai une muraille dans laquelle se
(1) Major em.
(2) In arcuata dwio,
trouvait une grande fenetre ; elle montre egalement que ce sanctuaire etait en dehors du monastere et formait deja a cette e'poque une eglise a part, sous la dependance de Saint-Pierre-le-Vif. Mais venons aux faits qui accompagnerent ou suivirent la de'couverte des tombeaux.
Odoranne ne nous donne que ce recit laconique : En l'anJ34.V les corps des saints martyrs Savinien, Potentien et Eodald furent transfere's par 1'archeveque Venilon dans la basilique de Saint - Pierre-le-Vif, le VIII des calendes de septembre. Clarius, qui vint plus tard, le copie textuellement, et il ajoute que Ton entendit des voix angeliques. Geoffroy de Courlon est bien plus etendu. On voit qu'il cormaissait, ainsi que Glarius, le recit intitule : De translatione, etc., que 1'on trouve dans les actes de saint Savinien, car il mentionne les memes circon stances. Nous discuterons plus loin 1'autorite de cet ecrit; rapportons ici brievement les renseignements qu'il nous donne : Apres que les cendres des martyrs eurent repose pendant de longues annees en cet endroit, pour qu'un culte et des honneurs plus grands leur fussent offerts par le peuple, une revelation divine tit connaitre leur presence au pontife senonais Venilon et a Anastase, abbe de Saint-Pierre, qui, dans la sincerite et 1'allegresse de leur coeur, s'empresserent, au milieu d'un immense concours de peuple, de les transferor dans la basilique de Saint-Pierre, contigue a celle de Saint Savinien. Ces premiers details sont en parfait accord avec le recit de Bureteau et ils en confirment 1'authenticite.
Le chroniqueur continue: Lorsqu'on retira le chef de saint Savinien du cercueil de plomb, on trouva le suaire qui avait servi a 1'envelopper tout entier et presque intact : La tempe droite etait marquee de coups de balle de plomb. Deux blessures faites par un glaive e'taient encore toutes sanglantes, comrae si eiles avaient ete recentes, et leur vue tira les larmes des yeux des assistants
II est raconte encore differents miracles. D. Gottron rapporte tous ces details et dit les avoir trouves dans un tres ancien lectionnaire de la bibliotheque de 1'abbaye. Ge lectionnaire ne serait-il pas le manuscrit des Actes de saint Savinien qui se trouve actuellement a Auxerre et que 1'abbe Duru a publie dans la Bibliotkeqwe historique de I' Tonne ?
Singularite digne de remarque, le recit de ces evenements ne mentionne que ce qui a rapport a 1'abbaye, sans rien dire de 1'eglise de Saint-Savinien. On reconnait 1'oeuvre d'un des moines de Saint-Pierre, qui s'interesse avant tout a son monastere. Mais u n antique codex de 1'eglise metropolitaine qui;contient 1'ecrit
d'un auteur plus ancien encore, va combler cette lacune. Nous donnons in. extenso ce recit, car il est inedit et offre un grand interet. D. Mathoud n'en a donne qu'une partie dans son ouvrage De #<?m...,chap. II, V, et il affirme que differents chroniqueurs y ont fait des emprunts. C'est D. Cottron qui 1'a copie tout entier dans Bureteau pour le donner dans sa Chronique de Saint-Pierrele-Vif. Deja le passage du religieux Celestin, relate plus haut, indique que 1'eglise de Saint-Savinien etait, en 847, dans un grand abandon, du moins la partie ou etaient les tombeaux. La decouverte des reliques devait araener la demolition des ruines et la reconstruction de ce sanctuaire devenu plus venerable :
Lorsqu'on cut abatlu les murailles, continue Bureteau, en creusant les fondations, on decouvrit, a 1'interieur du mur que Ton demolissait, un autre mur tres ancien, pose sur d'antiques fondements, et qui passait pour avoir appartenu a 1'ancienne eglise etablie par saint Savinien. On trouva alors sur ce mur des peintures si vives et si bien conservees, qu'on les aurait crues tout a fait reeentes. Je me souviens meme d'avoir eti en ma possession un morceau de decombre colore en pourpre, et comme les choses antiques me plaisent, je le conservai longtemps. Mais les fondations ne paraissant pas suffisamment solides, on resolut d'elargir la tranches. Pendant ce travail, on decouvrit une grande urne, tres large, dans laquelle etaient renfermes avec honneur les ossements d'un homme, et qu'on aurait laissee a sa place, si Ton n'avait craint qu'elle ne nuisit au travail commence. Apres 1'avoir raise de cote, on en trouva une seconde, puis une troisieme, au point qu'il devint necessaire de demolir 1'autel qu'on avait resolu de laisser intact. Lorsqu'on 1'eut derange, on trouva un grand nombre de tombeaux, unis les uns aux autres et meme superposes et de plusieurs dimensions. Sous le marchepied de 1'autel, on en trouva un, non pas en pierre comme les autres, mais fait en briques et en ciment, dans lequel nous pensons que reposait un corps tres saint. Tandis qu'on recueillait ses ossements, on trouva ecrite sur une brique une inscription relalant son nom et ses actes :
Calcator mundi jacet hie Titulphus arena, Corpore contectus sidera mente tenet.
Avancant done des deux cotes, ils trouverent un autre tombeau plus eleve que les autres, fait de belles planches et entoure de bandes de fer et de plomb : on trouva dedans un corps enveloppe d'un linceul. Dans tout cela, il y a une chose qui m'etonne grandement, c'est que plusieurs de ces corps n'avaient pas de tete, et a plusieurs il manquait des membres.
On s'arreta a ces decouvertes et, apres avoir depose en terre les tombeaux, on commenca a poser les fondations. Quant aux ossements, ils furent recueillis avec soin et deposes dans une urne, en attendant qu'on leur preparat un lieu conveuable pour les y deposer avec honneur.
Cependant, dans une nuit du samedi au dimanche, un pretre, nornme
o4 HISTOIRE DE SAINT-PIERRE-LE-VIF.
Eudes, qui demeurait pres de 1'eglise, fatigue par le travail de la journee et plonge dans le sommeil, se reveille au milieu de la nuit et, entendant des chants, il croit que le jour est arrive, que le peuple vient chanter les matines et que la ceremonie est commencee. II se leve done et accourt a 1'eglise ou, ne trouvant personne, il se prosterne a terre et fait une courte priere. En se relevant, il voit un homme revetu d'une robe eclatante par sa blancheur et assis pres de 1'urne sainte, comme s'il avait ete le garclien des ossements. Effraye, le pretre se prosterne avec respect jusqu'a ce que 1'apparition qu'il avait vue descende dans la crypte nouvellement faite (1), comme pour y arranger quelque chose. Lorsqu'elle eut disparu, il se leva avec promptitude, et la peur lui donnant des ailes, il revint a son lit, ou il resta plus de sept jours malade...
(i Or, au commencement de ce travail, alors qu'on abattait les murs efc qu'on derangeait les monuments des justes, on decouvrit, a une cerlaine profondeur, une pierre quadrangulaire ayant 1'apparence d'une table d'autel et dont je ne donnerai pas ici les dimensions, parce que je pense qu'elle sera toujours exposee a la vue de tout le moncle. Pendant que les ouvriers, dans leur pieuse besogne, apres avoir acheve la crypte, nettoyaient cette pierre et enlevaient la terre dont elle etait recouverte, on trouva, a droite en entrant, un corps humain, non depose dans un tombeau, mais enveloppe de briques et de terre et tout entier, avec des sandales
Us fouillerent plus avant dans 1'interieur de 1'edifice, ou ils ne trouverent plus rien. Mais sur le pave, qui etait fait en carreaux, on trouva, ou etaient les tetes, une inscription en lettres tres anciennes et sur deux lignes, avec une croix au-dessus : A paucis ministris christianis ibi positi sunt martyres Dei, secundo calendas januarii, sanctus Savinianus, sanotus Potentianus, sanctus Eodaldus.
Reposant done tous les ossements au meme endroit, on les recouvrit de tables de marbre, on etablit dessus un autel qui porta le nom des martyrs et fut consacre en leur honneur
Les premiers details de ce recit offrent quelques points de ressemblance avec ce qui se passa en 1068; mais la decouverte des reliques, en 847, dut amener les memes fouilles et les memes travaux qu'au xi e siecle. De plus, il est parle de chants celestes et d'urnes funeraires dont il n'est fait mention par personne en
Mais les renseignements fournis sur 1'etat de la crypte, au ix siecle, sont de la plus haute importance. II est dit que le pretre Eudes vit 1'apparition descendre dans la crypte nouvellement faite; il eut ete sans doute plus exact d'ecrire que la crypte etait nouvellement refaite, car le texte nous laisse entrevoir qu'elle existait auparavant. En effet, les peintures que Ton trouva
(1) Nupeirime factam.
sur les murailles, au-dessous du niveau du sol, avaient certainement appartenu a tine eglise souterraine, c'est a-clire a une crypte. 11 n'y a plus lieu d'hesiter, en lisant plus loin que Ton trouva a cote, et probablemenfc sur les tombeaux, unc pierre qui avait 1'apparence d'une table d'autel et qui devait, d'apres le narrateur, rester toujours "en evidence. Gette piorre ne pouvait etre que celle marquee du monogramme du Christ et du labarum de Constantin, ou bien 1'autre pierre qui sert actuellement d'autel clans la crypte et est marquee de taches de sang que la tradition venere comme etant celui de saint Savinien.
Dans I'un ou 1'autre cas, on ne saurait expliquer au sein de la terre, a cet endroit, la presence de cette pierre d'autel qu'en admettant 1'opinion emise ailleurs, et que confirme pleinement le recit de Bureteau, a savoir : que la crypte a existe des les premiers siecles et qu'elle a ete comblee a une epoque que 1'on doit rapporter a 1'invasion des Vandales, alors que les Chretiens senonais, avail t de se retirer clans 1'interieur des puissantes murailles de la ville, entraines par 1'effroi universel, ne trouverent d'autrc moyen de niettre la crypte et les tombeaux a 1'abri des profanations.
C'est egalement a cette epoque inde'cise (vers le commencement du v siecle) que nous inclinons a placer la composition de la fameuse inscription : A paucis ministris, etc. . Les Chretiens la deposerent sans doute au fond de la crypte afin de perpetuer d'une maniere plus sure le souvenir de la sepulture des martyrs. Cette hypothese resout d'une maniere satisfaisante la plupart des difficultes opposees aussi bien aux critiques qui font remonter cette inscription a la premiere inhumation des martyrs, qu'a ceux qui la regardent comme posterieure au ix e siecle (1).
Les travaux de la crypte termines, on y deposa les tombeaux et les ossements, a 1'exception de ceux qui avaient ete transferes a Saint-Pierre-le-Vif, presque dans le meme etat ou ils avaient ete trouves, comme 1'indique le recit des decouvertes que Ton fit plus tard, en 1068, lors de la reconstruction de 1'eglise.
Les quatre inscriptions que 1'on voit encore aujourd'hui dans la crypte sont-elles contemporaines de cette translation des reliques ? Ce probleme a exerce la sagacile de bien des savants, dont les uns les font remonter au i 01 ' siecle et les autres au xi e . M. Julliot, qui a traite le dernier cette question (2), so retranche derriere une prudente reserve, et hesite a s'arrefcer a une epoque
(1) Voir Bull. Socttte arc//,, de Sens, t. XIII, p. 307.
(2) Loco citato, p. 31'J,
56 HISTOIRB DE SAINT-PIEKRE-LE-VIF.
bien determinee. En parlant ties deux premieres inscriptions : or A toutes les epoques, dit-il, qui oni suivi le martyre de nos apotres, on a pu graver une inscription relatant de tels fails. Nous inclinons a attribuer au ix e siecleltrois de ces inscriptions. La premiere se trouve au raur occidental :
Felix ager et inclitus Valde pulcher et candidus, Roseo sanguine marti Ru feliciter consecraf Oralionuque munere digne adornat'
Heureux champ, tu es celebre, tu es beau, tu es resplendissant ; tu as eu le bonheur d'etre consacre par le sang rose des martyrs, et 1'offrande de la priere ajoute a ton eclat.
La seconde est au mur septentrional :
Per flores rosei sangui Nis supserunt coronas Victorise martires Xri Savinianus et Poten Cianus cum multitudi Ne ingenti et ibi tumulati Sunt pridie kl. januar.
Parmi les fleurs empourprees de leur sang, les martyrs du Christ Savinien et Potentien, avec une multitude immense, out cueilli les palmes de la victoire ; et c'est ici qu'on les a inhumes la veille des calendes de Janvier.
On apergoit la troisieme clu cote de 1'Orient, au dessus dc 1'autel, du cote de 1'evangile :
IIujus edis in receptaculo am Biuntur tumulati Xri marti Res merito Savinian et Potenci An. ac Eoclald' corp' auto' Se Rotini in altera basilica seel In isto cimiterio e pos
Dans 1'enceinle de cet edifice sont inhumes les dignes martyrs du Christ (ou bien : Dans la crypte de ee temple on sollicite avec raison les suffrages des marlyrs du Christ qui y sont inhumes) Savinien, Potentien, Eodald , toutefois, le corps de Serotin a etc depose dans le meme cimetiere, mais dans une autre basilique.
On retrouve dans ces trois inscriptions, d'apres plusieurs savants, la forme epigraphique, les signes et les abreviations qui commencerent a etre en usage au ix e siecle. M. de Cauraont, dans son abecedaire d'archeologie, donne le dessin de plusieurs inscrip-
lions du ix c siecle, avec lettres enclavees, les memes que celles ties inscriptions dont il est ici question. La premiere, poetique et brulante do foi, annonce 1'enthousiasme religieux que souleva a
Sens la decouverte des tornbeaux. Plus simple et moins vague, la seconde se eontente, comme le recit cle la translation qui dut etre ecrit a cette epoque, de nommer saint Savinien et saint Potentien. La seule maniere plausible, a notre humble avis, d'expliquer