‹ Histoire de l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif de Sens [microform]Chapitre 35 sur 40 · JEAN. LVII · texte numérisé non relu

JEAN. LVII

Le roi nomma comme premier abbe commendataire Jean de la Forest, que le pape confirma le 21 octobre suivant.

Ge n'etait qu'avec peine que 1'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif avait echappe a la commende. Elle tomba enfm entre leurs dents (les abbes commendataires), ecrit D. Cottron avec une indignation non contenue, et ils la rongerent de toutes parts, au point qu'il ne resta presque plus rien aux moines pour vivre. Jean de la Forest fut rec, u avec les meraes ceremonies que les abbes reguliers par des moines sans volonte et degeneres, qui lui firent les memes promesses . Le nouvel ordre de chose devait precipiter la decadence du monastere.

Jean de la Forest, qui ne fit presque aucun sejour au monastere, perit d'une mort cruelle a Constantinople, dans une mission que

lui avait confiee le roi.

L'abbaye fut, sous cet abbe, temoin d'un evenement assez inte-

ressant pour que nous en donnions ici la relation. Le cardinal de Bourbon qui avait pris possession du siege arehiepiscopal par procureur, le 29 septembre 1534, fit son entree solennelle dans la ville de Sens, le 23 Janvier de Fannee suivante.

Messieurs les baillis, le lieutenant general et le lieutenant particulier, assistes du corps de la ville, allerent, raconte le chroniqueur, au devant du nouvel archeveque qui etait grand oncle du roi Henri IV : ils le rencontrerent aupres de 1'abbaye de Saint-Jean ; apres 1'avoir harangue, ils I'accompagnerent a 1'abbaye de Saint- Pierre-le- Vif ou il prit son repas, et, apres les prieres ordinaires, passa la nuit.

Le lendemain matin, le chapitre, le clerge de la ville et de cinq abbayes, revetus de riches chapes, se rendirent processionnelle-

nient au monastere, suivis de tout le peuple, et trouverent Louis de Bourbon, revetu de ses habits de cardinal. Devant. lui se presenterent alors tous les vassaux des fiefs et seigneuries relevant de 1'archeveche.

Jean Bon terns, tresorier et chanoine, lui fit une harangue an nom du clerge de la ville et lui recommanda, entre autres choses, la foi qui avait ete inviolablemerit conservee par ses predecesseurs ; puis les religieux le porterent, assis dans une chaise, jusqu'a la porte de 1'eglise ou quatre barons les reraplacerent suivant 1'usage : ils porterent le prelat jusqu'a Pentree de la cathedrale. Derriere lui venait un cortege compose de cardinaux et des eveques de Chartres, de Troyes et d'Auxerre, revetus de leur rochet et montes sur des mules. Les abbes de Saint-Jean, de Saint-Edme, de Ghateau-Lanclon et de Fontaine-Jean, plusieurs barons et gentilhommes, les enfants des maisons de Vendome et de Chatillon, les dues d'Enghien et de Merle suivaient a cheval. A travers les rues pavoisees de rouge, le cardinal s'avangait sous un magnifique dais porte par le maire et les echevins.

A 1'entree de la ville et sur le passage du cortege on avait dispose un pare qui etait une allegoric de 1'eglise de Sens, et dans lequel on avait eleve tin echafaud pour jouer un mystere. On y voyait une enorme fleur de lys de laquelle sortait un cardinal representant le cardinal de Bourbon. Sur un second echafaud, superieur au premier, etait Dieu le Pere, accompagne de plusieurs joueurs d'instruments. Au moment ou passait le cardinal, le mystere commenga. Du dialogue qu'eurent entre eux les difterents personnages de la piece, nous ne clonnerons que les deux strophes

suivantes :

Saint-Savinien

Ma dame, foi jadis vous apportai

De par saint Pierre apportee de Judee

Et en ce pare je vous plantai

Qu'en metropole de toute la contree.

Or etes-vous si bien enracinee

Qu'avez produit a Dieu un fruit tres bon.

De vous joint comme bien reneontree

Lois (Louis), illustre cardinal de Bourbon.

L' 'Eg Use.

Prime notable et reverendissime, A toi soumets ce peuple en foi tres bon, Sois lui pere comme nobilissime, Lois, illustre cardinal de Bourbon.

Le mystere termine, le cortege penetra dans la ville, tou jours

dans le meme ordre. Devant le palais de 1'archeveche etaient exposes sur im echafaucl trois prisonniers; ils implorerent la misericorde du nouvel archeveque qui leur accorda leur grace. Apres avoir entendu im discours de 1'archidiacre, M. de Salazar, a la porte de 1'eglise, il vint jusqu'au pied de 1'autel, y fit une priere et alia revetir ses ornements pontificaux dans le Tresor ; il revint ensuite celebrer la messe solennelle du Saint-Esprit, assiste des eveques de Ghartres et de Troyes.

Le chroniqueur ajoute que le Chapitre refusa d'aborcl F entree du chceur a 1'eveque d'Auxerre, parce qu'il portait une grande barbe ; le prelat y penetra cependant, mais il n'approcha pas du grand ant el.

FRANCIS. ;LVIII e (1539-1542).

Ce fut mi chanoine, Jean-Francois de Valere, qui regut, en 1537, la commende de Saint-Pierre. II fut pendu, quelques annees apres, a Venise, ou il avait ete envoye en ambassade. Son action au monastere ne se manifesta que par un exces depouvoir : en 1540, il donna plusieurs benefices au meme religieux.

JEAN. LIX e (1542-1551).

Jean de Mersancausine etait aumonier du roi et son ambassadeur lorsqu'il fut nomme, par le pape Paul III, abbe de Saint- Pierre -le-Vif. Son remarquable talent d'orateur le fit envoyer en mission a Venise et en Ecosse.

L'abbaye perclit de son temps un excellent religieux, Pierre Baseau, qui etait prieur claustral. Parmi ses travaux il faut compter 1'erection de deux autels de marbre dans 1'eglise. Sur sa tombe on lisait cette epitaphe : Cy-gist frere Baseau, natif de Sens, jadis religieux de ceans et prieur de Saint-Barthelemy-du-Buisson, qui trepassa le 18 fevrier, 1'an 1544. Priez Dieu pour lui.

Jean de Mersancausine renonga a 1'abbaye en 1551, lorsqu'il devint eveque de Valence. II monta plus tard sur le siege archiepiscopal de Toulouse.

ETIENNE. LX e (1551-1552).

Le nouvel abbe, Etienne de Poncher, etait archeveque de Tours. Le 12 Janvier 1552, il eut un concordat avec les religieux pour augmenter leurs pensions qui etaient trop faibles. II mourut la meme annee. II avait pour armes : d'or, au chevron de gueules charge en pointe d'une tete de mort de sable, deux en chef et une en pointe.

PHILIPPE. LXP (1552-1564).

Philippe Hurault etait, selon toute probability parent de son predecesseur, Etienne de Poncher, dont la mere portait le nom cle Catherine Hurault. II remplissait la charge de senateur a la grande cour du parlement et etait, en merae temps, conseiller a la cour de Sens. En 1555, il comparut devant le bailliage de cette ville, dans 1'acte relatif a la redaction de la Coutume de Sens , par I'intermediaire de 1'infirmier de Saint Pierre-le-Vif, Charles de Croiset.

Les symptomes de decadence qui se sont deja manifestos allaient en grandissant, et aux premieres causes cle destruction venaient s'en joindre d'autres plus desastreuses encore. Aussi le besom d'une reform e se faisait sentir. En 1560, il y eut line tentative d'union de la mense du monastere de Saint-Pierre avec celle de Saint-Remi, qui etait completement ruino. Du consentement de Philippe Hurault. les officiers du couvent, le tresorier, I'aumonier 1'infirmier et le chantre partagerent les logements; mais cette premiere tentative n'aboutit point.

II est fait mention de Philippe dans les actes de 1'abbaye jusqu'en 1564. Ses armes etaient : d'azur a la croix d'or cantonnee de quatre soleils d'or.

FRANCOIS. LXIP (1564-1574).

Frangois de Luxembourg, vicomte de Machaud, baron de Pougy, etc., parait sur les chartes de Saint-Pierre depuis 1564 jusqu'a 1574. II lui etait reserve de voir la ruine du monastere.

On etait arrive a 1'epoque ou les guerres de religion decbiraient nos belles contrees. En 1567, 1'armee protestante menagant d'assieger la ville de Sens, le gouverneur de la cite fit abattre 1'abbaye de Saint- Jean et le prieure cle Saint-Sauveur, pour empecher les envahisseurs de s'en servir comme de repaires. Ils tenterent en vain de s'emparer de la ville et, avant de se retirer, ils incendierent le monastere de Saint-Pierre-le-Vif. La rage des Huguenots qui se dechainait, dit le chroniqueur, de toutes parts clans la province senonaise, s'abattit, au mois de novembre 1567, sur 1'abbaye de Saint-Pierre. Tout ce qui tomba sous leurs mains sacrileges et que les moines ne prirent pas la peine de mettre en surete, ornementset mobilier devient la proie de cessectaires qui mirent en pieces ce qu'ils ne purent enlever. C'est alors que disparurent deux reliquaires renferrnant, 1'un une cote, 1'autre un bras de sainte Theoclechilde. Ils s'emparerent meme des cloches du campanile et de la grande tour, et les h'rent transporter a

Paris, Pendant de longues annees, le monastere fut livre sans defense a leurs ravages et a leurs depredations. L'eglise de Saint- Savinien fut egalement incendiee, ainsi quele teraoigne une inscription qui subsiste encore dans cette eglise.

Louis. LXIIP (1574-1575).

Louis, dit Charles de Bourbon, cardinal, eut pendant deux annees la commende de Saint-Pierre-le-Vif. Ses armes etaient les raemes que celles de Louis de Bourbon, cardinal-archeveque de Sens, mort en 1557 : d'azur a trois fleurs de lys d'.or, au baton de gueules en bande.

Louis. LXIV C (1575-1579).

Louis de Mainteternes sortait d'une tres noble famille. Aux desastres causes par les calvinistes vinrent alors s'aj outer, dans le monastere, des forfeits attestant que le relachement y a\ait dGgenere chez plusieurs en une honteuse corruption. Quelques moines, pousses par la misere et plus encore par les mauvaises passions, depouillerent de leurs ornements d'argent les chasses de saint Sanction et de saint Felix, martyrs, et d'autres reliquaires. Mais le chatiment ne se fit pas longtemps attendre pour les coupables. L'un d'eux, nomme Etienne Robinet, qui avait change en monnaie 1'argent vole et commis d'autres crimes, fut pendu, a Sens, apres avoir confesse publiquement ses fautes.

BENE. LXV e (1579-1583).

Ne a Milan d'une maison noble et ancienne, Rene de Birague se retira en France ou Frangois P r le fit conseiller an Parlement de Paris, puis surintendant de la justice. Charles IX lui donna la charge de garde des sceaux en 1570 et celle de chancelier de France en 1573. Gregoire XIII honora Birague du chapeau de cardinal, a la priere d'Henri III qui le dechargea des sceaux. Nomme abbe de Flavigny et de Saint-Pi erre-le-Vif, il donna a ce dernier monastere comme vicaire, Philibert Prudhomme. De son temps la grande verriere de 1' eglise fut refaite a neuf. Les armes de Birague etaient : d'argent a trois faces de gueules bretonees a double de cinq pieces, chacune chargee d'un trefle d'or.

BARTHELEMY. LXVP (1584-1594).

Barthelemy de Crottes regut du roi la commende du monastere, en echange de la marche de Malespine. II etablit comme procureur Gauthier de Malespine, son cousin.

Une epreuve douloureuse, mais peut-etre merit ee, attendait

HlSfOlRE DE SAINT-PIERRE-LE-VIF. 1B9

alors les moines. Le calrae s'etant retabli pen a peu, ils avaient resolu de reprendre les reliques qu'ils avaient deposees chez les Peres Celestins, dans 1'interieur de la ville. A la fin done d'une procession generale qui eut lieu le deuxieme dimanche apres Paques (1590), en actions de graces du depart des troupes du roi de Navarre, les religieux de Saint-Pierre se preparaient a emporter leurs reliques, lorsque les chanoines de Saint-Btienne, le maire et les consuls vinrent enjoindre aux Celestins de ne pas livrer les reliques sans leur consentement. Puis, craignant sans doute que leurs ordres ne fussent point executes, ils s'emparerent des chasses de saint Gregoire, des chefs de saint Savinien et de saint Potentien, des saints Innocents et des saints Sanction, Beate et Agrice. Les moines n'en obtinrent la restitution qu'apres un recours pres du bailli de Sens et ils les remporterent en triomphe.

Ils eurent encore a se defendre centre leur propre abbe. Malgre une transaction lui attribuant le tiers des revenus de 1'abbaye, et a eux les deux autres tiers ; en depit d'un arret de 1'official de Sens, qui ordonnait a 1'abbe Barthelemy de pourvoir a 1'entretien des religieux, au nombre de clouze, et a celui de 1'eglise, il commettait les injustices les plus odieuses ; il ne faisait aucune reparation au monastere et privait les moines des choses les plus necessaires. Aussi un decret du grand Conseil royal lui retira, apres dix ans, la jouissance de 1'abbaye.

CHARLES. LXVIP (1594-1636).

A Barthelemy de Crottes fut substitue Charles Prevost, archidiacre de Sens, conseiller, aumonier et grand predicateur du roi. Le monastere devait etre de sa part 1'objet d'une vive sollicitude.

II eut en premier lieu avec les moines, touchant leur nourriture, un accord (1595) qu'il completa, huit ans plus tard, par un concordat en vertu duquel il leur ceda une rente de neuf cents livres et d'autres droits pour former leur mense. Son attention se porta ensuite sur les reparations urgentes, surtout celles de 1'eglise. Les murs, les charpentes, la toiture et la tour furent peu a peu re mis en bon etat. Pour accomplir cette oauvre de bien, il obtint un puissant concours des prieursclaustraux, particulierement de Jean Jacquemart (1600) et de Vincent Olivier, elu en 1626. Ce dernier depensa dans ce travail toute son activite. II fit peindre ses armes dans le grand vitrail qui se trouvait au midi, vers la grande tour : d'argent, a 1'olivier plante de sinople, charge de fruits d'or, a deux bourdons de sinople en sautoir, auxquels pendent deux raisins d'azur, accompagne des lettres V. 0.

En 1623, 1'archeveque Octave de Bellegarde desirant elablir a

Sens les Jesuites, le couvent de Saint-Pierre contribua a cette fondation en leur abandonnant, moyennant im cens, la maison cles Tournelles, pres du palais archiepiscopal. D'apres D. Mathoud, cette maison aurait appartenu de longue date aux moines de Saint-Pierre-le-Vif, aurait ete le siege de leurs ecoles a I'epoque ou 1'abbaye en tenait de florissantes et leur aurait servi de refuge au temps des invasions. II est en contradiction avec le G-allia Christiana suivant lequel cette maison ne fut achetee qu'en 1490 par 1'abbe Jean le Maistre.

Charles Prevost eut a coeur de raviver les traditions 'glorieuses du monastere. Regnault de Beaune fut regu solennellement (1602) a Saint-Pierre-le-Vif, lors de son intronisation. Mais quelques annees plus tard, lorsque Jacques Davy du Perron vint a son tour prendre possession du trone archiepiscopal, comme il etait souffrant, il se rendit simplement a 1'eglise de Saint-Pierre-le-Donjon, ou Charles Prevost lui promit obeissance.

Une demarche du pape vint, en 1628, apporter la consolation et 1'allegresse parmi les religieux. Urbain VIII ayant decouvert aux archives du Vatican que le chef de saint Gregoire etait depose a Sens dans la basilique de Saint-Pierre-le-Vif, chargea son nonce, Henri de Spada, d'en demander en son nom quelques parcelles a I'archeveque de Sens. Les deux prelats se rendirent ensemble au monastere et presentment a 1'abbe Prevost la lettre dans laquelle le pape donnait comme motif de sa demande la persuasion ou il etait qu'il ne restait pas de reliques plus certaines et plus authentiques de ce saint. L'abbe s'empressa d'en donner un fragment que le pape ceda plus tard aux Peres de 1'Oratoire de Saint- Philippe-de-Nery.

Mais voici un nouveau et effroyable malheur. Dans la nuit du 6 juin 1632, un orage se dechaine sur la ville de Sens. Vers onze heures du soir, la foudre tombe avec une telle violence sur le campanile de 1'eglise de Saint-Pierre qu'il est bientot la proie des flammes; 1'incendie se propage clans les charpentes du chceur et dure jusqu'a ce qu'une pluie torrentielle vienne 1'eteindre. L'eglise qui etait, suivant 1'expression d'nn contemporain, 1'un des beaux vaisseaux de la Bourgogne fut en partie devoree. La premiere attention cles moines avait ete de deposer les reliques en surete dans les cryptes ; apres 1'incendie, ils les porterent chez les Peres Celestins.

Ce sinistre aneantissait les efforts et le travail de plus de vingt annees. L'abbe Prevost fut pris de decouragement. Soit manque de ressources, soit defaut de vigilance, les religieux ne recouvrirent les voutes du clioeur qu'avec des planches et de la paille, et,

Page 1