CHAPITRE XII
ZELE DE PLUSIEURS PRIEURS POUR L'OEUVRE DE LA REFORMS ET DE LA RESTAU- RATION DE L'ABBAYE. TRANSLATION ET CULTE PUBLIC DBS RELIQUES DE SAINTE THEODECHILDE. DOM COTTRON, RELIGIEUX DE SAINTE-COLOMBE, ECRIT UNE CHRONIQUE DU MONASTERE. DOM MATHOUD, PRIEUR : SES ECRITS. L'ETUDE FLEURIT A SAINT-PlERRE-LE-VlF. EXTINCTION DU TITRE D'ABBE. LA MENSE ABBATIALE EST ATTRIBUTE AUX LAZARISTES DE SENS. DERNIERS JOURS. EPILOGUE.
JACQUES. LXIX e (1644-1668).
Jacques Berruyer, nomme par le roi, obtint clu pape des bulles, en 1644, mais il ne prit possession dc 1'abbaye que le 5 mars 1645.
Sous cet abbe, D. Severin de Lanchy continua 1'oeuvre d'union des deux monasteres qui ne s'accomplissait qu'avec lenteur et difficulte, bien que la mense conventuelle seule de Saint-Remi fut reunie a celle de Saint-Pierre. En effet, la mense abbatiale avait passe, 1'annee precedente, a 1'abbe Aubert, interprete du roi, lequel devait la ceder, en 1651, a Henri de Gondrin. Lorsqu'il s'agit d'apporter a Saint-Pierre-le-Vif le tresor et les chartes de Saint-Remi, il n'y eut aucune opposition; mais quand il fut question de transferor les reliques, les paroissiensde Saint-Romain, chez qui les plus precieuses avaierit ete deposees, voulurents'y opposer ct il s'en suivit une lutte tres vive. Monseigneur Octave de Bellegarde fut oblige d'intervenir : il decida que la chasse de saint Remain resterait seule a la paroisse. Trois des principaux ossements et le chef de ce saint furent reserves aux moines, avec les autres reliques et les ornements. Le XIX e dimancheapres la Pentecote (1645), jour fixe pour le transferement, les paroissiens de Saint-Romain etaient dans la douleur. Les moines de Saint-Pierre, accompagnes de ceux de Sainte-Colombe au milieu desquels se trouvait D. Gottron, vinrent en procession solennelle; et, au milieu d'un immense concours de peuple, apres que Paul Leriche, cure de Saint-Romain, eut jure que le chef presente etait bien celui de saint Remain, depose a la paroisse, ils rcmporterententriomphe, avec les autres reliques de Saint-Remi.
En 1646, D. Severin transfera les reliquesde sainte Theodechilde de la boite ferree qui les contenait dans une autre decemment ornee, qu'il plac.a plus tard dans une tres belle chasse en bois fabriquee par ses soins. A. travers mille peripeties, cette chasse est arrivee jusqu'a nous et se trouve en la possession des religieuses du Bon-Pasteur, de Sens. Elle a la forme (1) d'une maisonnette a deux eaux. Toute unie et sans aucune moulure, elle n'a d'autres ornements que des peintures assez ordinaires. Le fond est peint en bleu avec un semis e'pais de fleurs de lys d'or sur toute la surface. Le pignon de gauche repre'sente la sainte en religieuse. Gelui de droite la montre en reine (2), vetue d'une robe rouge que recouvre en partie une cuirasse de fer richement damasquinee en or. Un long manteau bleu, seme de fleurs de lys d'or, est attache au-dessus du col par une broche enrichie de pierreries. De la main droite elle soutient les plis de son manteau; de la gauche elle presente un petit edicule surmonte d'une Heche tres aigiie. Une couronne ornee de quatre fleurs de lys d'or est posee sur sa chevelure qui retombe en gran des boucles sur ses epaules.
L'annee suivante, le 2 aout, Robert de Rollet, grand archidiacre de Sens, donna une partie du chef de sainte Theodechilde a 1'eglise collegiale des Andelys qui possedait deja des reliques de sainte Clotilde, et ainsi son culte se repandit dans ces contrees.
Gependantleprieurcontinuaitla reedification clumonastere. II lit batir une nouvelle et plus commode sacristie, ornee de belles boiseries et plus a 1'abri des voleurs, au rez-de-chaussee du dortoir. II disposa un jardin de trois a quatre arpents, qui fut plante de vigne et d'arbres et en to u re de murs, ainsi que toute 1'enceinte du monastere. II batit le logement du portier et du cellerier etmit la basse-cour dans un etat satisfaisant. A 1'eglise, il eleva, clans la partie detruite, six grands pilastres carres jusqu'a la hauteur des chapitaux.
D. Gottron qui termine ici sa Chronique de Saint-Pierre-le-Vif (1650) s'ecrie : Que le Tout- Puissant lui donne la force et le moyen de retablir dans leur premier etat le transept de 1'eglise et 1'ancien chceur! Graces soient renclues a Dieu, puisque le monastere de Saint-Pierre, de'pouille dc ses ornements, de son inobilier et de ses biens, presque detruit, a ete, clans Fespace d'environ dix ans, renouvele et en grande partie restaure par le zele et les travaux des Peres de la congregation de Saint-Maur! Gessouhaits
(1) Histoire cle sainte Theodechilde, par 1'abbe Chabau, p. 107.
(2) G'est le sentiment de D, Cottron,
de longue vie a 1'adresse clu laborieux et fervent prieur ne devaient pas etre exauces, car, en 165'], un acle capitulaire lui donnait comme successeur Dom Gueuly.
D. Gottron, dont il est si souvent parle dans cette histoire, etait un religieux benedictin de Sainte-Golombe. II a ecrit une chronique de Saint-Pierre-le-Vif, intitulee : Clironicon ecclesice perce-
lebris ac ccenoMi regalis sancti Petri mm senonensis studio et
opera domni Victoris Cottronii. congregationis sancti Mauri, ordinis sancti Benedicti . G'est un manuscrit latin, in-quarto, de 985 pages, qui se trouve aujourd'hui a la bibliotheque d'Auxerre. D. Matlioud y a ajoute en marge quelques rectifications.
Le chroniqueur indique d'abord les sources ou il a puise. Les voici :
1 Un tres ancien breviaire clu monastere, divise en deux parties, hiver et ete, qui fut e'tabli ou recopie en 1123, et dans lequel apparaissent, comme dans un miroir, les gestes, actes et translations des saints martyrs senonais .
2 Les chartes authentiques conservees aux archives du monastere.
3 Odoranne.
4 Un anonyme qu'il croyait avec raison etre Glarius.
5 Robert d'Auxerre, qui copie souvent Glarius et Odoranne.
6 Geoffrey de Courlon, dont il connaissait deux exemplaires, I'un en majuscules sans nom d'auteur, semblable a un autre en minuscules, portant la signature de Geoffroy de Gourlon.
7 Bureteau, Gelestin de Sens, qui a recueilli un grand nombre de documents dans les manuscrits et les chartes de Saint- Pierre, en 1516.
8 Pierre Coquin, Taveau et d'autres chronologistes senonais.
9 Alphonse Gauthier, moine de Saint- Victor, dont il sera parle plus loin. II a fait plusieurs erreurs, remarque D. Cottron, en parlant de son travail sur 1'abbaye, et je ne me flatte pas de n'en avoir point fait dans ma chronique, malgre ma sincerite et mes efforts . Nous pourrions adopter comme notre cette reflexion du moine de Sainte-Colombe.
10 Enfin, il faut encore citer un codex de Tan 1000, d'ou il a tire un grand nombre de transsumpts.
D. Cottron donne ensuite sa preface ou il traite des prerogatives singulieres de 1'eglise de Saint-Pierre, de son antiquite remontant jusqu'a saint Savinien, de sa saintete, puisqu'elle renfermait alors plus de trente-deux corps saints et une multitude de reliques.
II commence 1'histoire du monastere par celle de saint Savinien et ia fondation de la premiere eglise de Saint -Pierre. II
donne le morceau Patet fidelium mentibus qui correspond au n IV des Actes de saint Savinien (1), et, sauf quelques differences d'orthographe, le texte est le meme jusqu'a la page 348 de la BibliotJieque'historique. La, le chroniqueur continue Si (lignum et salulif&rum esse constat qu'on lit egalement clans les Actes, a la fin clu n 11. D. Cottron dit avoir tire ce morceau de 1'antique breviaire de 1'abbaye, partie d'hiver des saints page 82.
Vient apres une autre legende des martyrs, tire du meme breviaire, partie d'hiver, page 282, et qui commence par ces mots Inter beatos et gloriosos . Comme cette Passion est resteeinedite, nous en publions le texte integral, en supplement ; elle peint, dit le chroniqueur, plus elegamment et plus specialement que la premiere les gestes et les miracles de saint Savinien et de ses compagnons.
En dernier lieu, il donne la Passion des saints Potentien, Altin, Serotin et Eodalcl, commencant par ces mots Post triumpJmm denique martyrii .
Parmi les autorites qu'il apporte comme confirmation de ces Actes auquels il attribue la valeur de 1'histoire, nous citerons : 1 Un livre des actes des archeveques de Sens, compile par Bureteau en 1518, et au debut duquel on trouve la composition In diebus priscis qui n'est autre que la grande Passion ; Bureteau dit 1'avoir empruntee au tres ancien legenclaire de 1'eglise de Sens. 2 Deux autres beaux discoursen 1'honneur de saint Savinien et de ses compagnons, qui se lisent dans 1'antique breviaire clu monastere, 1'un au climanche dans 1'octave de la translation de saint Savinien, 1'autre au jour de 1'octave. II est regrettable que le chroniqueur ne les ait pas copies, comme il avait fait des autres actes. Mais ces morceaux se trouvent probablement parmi ceux qu'a publics 1'abbe Duru dans la Bibliotheque Jiistonque.
D. Cottron a, dans sonouvrage, une marcheuniforme : il donne d'abord les textes des differents chroniqueurs, puis il les resume etyajoute des observations et des commentaires parfois tres longs, surtout sur les dates. Malgre cela, sa chronologie n'est pas toujours exacte. II copie souvent les chartes dans leur entier, en particulier celles qui ont rapport aux reliques, et il en discute ensuite les passages obscurs. Sa maniere de proceder est toujours eclairee, solide et judicieuse ; et, Men que la critique moderne rejette quelques-unes de ses conclusions, on doit lui attribuer, en general, une grande autorite. II donne aussi quelques dessins et plans qui, tout en etant fort grossiers, n'en sont pas moins precieux.
(1) Bibliotheque historique de 1'Yonne, tome II, p. 339.
170 HISTOIPtE DE SAINT-PIERRE-LE-VIF.
Outre ?a Chronique de Saint-Pierre-le-Vif, Dom Cottron a ecrit : 1 une chronique de Sainte-Colombe de Sens ; 2 une chronique de Saint-Germain d'Auxerre; 3 enfin une histoire de Saint-Remi de Sens, jusqu'a Monseigneur de Gondrin qui en fut le dernier abbe.
Pen de temps apres que ce chroniqueur eut ecrit 1'histoire du monastere, un habile geometre dont le nom est reste inconrm, en dressa le plan par terre, tres exact. Ce plan est actuellement aux Archives nationales (1) ou M. Henri Stein, archivistepaleographe, 1'a decouvert et nous 1'a indique. G'est un dessin a la plume, date de 1656, et mesurant O m 80 de long sur O m 60 de large. II est rehausse de hachures aux crayons de couleur et comprend, outre le plan figure de 1'eglise de Saint-Pierre-le-Vif, 1'ensemble du cloitre, des cours et cles jardins. L'echelleest soigneusement indique*e en toises. Nous renvoyons a la fin de cette histoire, en supplement, a cause de leur longueur, les deux legendes fort interessantes qui I'accompagncnt.
D. Mathoud succeda, en 16o7, au prieur D. Gueuly. C'etait un religieux tres erudit. L'annee precedente, il avait decouvert, sous les decombres de la maison abbatiale, le T-raite des Reliques de Geoffroy de Gourlon et avait depose ce precieux manuscrit a la bibliotheque du convent. Nous verrons plus loin les savants ouvrages qu'il publia.
A 1'imitation de Severin de Lanchy, il temoigna une vive devotion envers les reliques de son eglise et, en 1660, il fit faire, par devant deux notaires royaux et un grand nombre de personnages, un inventaire (2) detaille de toutes ces reliques. Nousne donnerons pas le detail deja connu de toutes ces reliques ni des chasses dont quelques-unes etaient en metal precieux et des merveilles d'orfevrerie. Mentionnons seulement 1'argenterie, relativement pauvre par le fait des bouleverseraents des siecles precedents.
Nous avons depius vu dans le merae thresor de ladite abbaye deux grandes croix de procession qui sonl d'argent et ornees de quelques pierreries ; 1'une desquelles est cloree dans laquelle il y a de vraye croix ; et sur 1'autre est un crucifix aussi d'argent. Item une chappelle d'argent blanc cisele et bien travaille, consistant en un grand calice avec sa patene, deux burettes, une belle croix sur laquelle est attachee une petite croix d'or garnie de quelques pierresprecieuses clans laquelle il y a de la vraye croix : quatre chandeliers etunencensoir avec sa nave tte,le tout d'argent.
(1) Cole no 3, Yonne, no 4.
(2) Bulletin de la Societe archeologique de Sens, tome XI, page 80.
HISTOIRE DE SAlNT-PIERRE-LE-VIF. 171
Laquelle chappelle a este acheptee depuis dix ans par les religieux de laditte abbaye.
Item trois autres calices d'argent avec leurs patenes, deux desquels sont ciseles et acheptes on donnes depuis dix ans avec le soleil d'argent pour la Feste-Dieu.
Item un ciboire d'argent lequel a este donne avec un des calices susnommes par M. Mathoud, president du Masconnais, en Fan 1654. (C'etait probablement un parent du prieur, peut-etre son frere).
Item le baston de chantre qui est d'argent, au hault duquel est une grande fleur de lys de cristal sur laquelle est entee une figure de sainct' Pierre, d'argent massif, donnee parle meme president 1'annee demiere.
Item une grande croix en cristal de roche.
Item le livre des evangiles couvert d'argent .
En cette meme annee!660, la publicite du culte de sainle Theodechilde fut consacree clans le diocese de Sens. Henri de Gondrin, dans un nouveau rituel et processionnal qu'il fit editer, autorisa 1'insertion du nom de lasainte soit au calendrier, soit aux petites et grandes litanies parmi les noms des vierges. Mais le diocese de Clerrnont avait devance celui de Sens dans la glorification de la fondatrice de Saint-Picrre-le-Vif. Des quela nouvelle de 1'invention de son corps etait parvenue clans les montagnes de 1'Auvergne (1643), les religieux de Mauriac dont les relations avec 1'abbaye-mere avaientpresque cesse depuis la commende, s'etaient empresses de demander avec instances et aplusieurs reprises une portion de ses reliques, pour la placer dans une cliapelle de leur eglise, dediee a cette sainte vraisemblablement depuis le xii c siecle. En 1658, le breviaire mauriacois contint 1'office de sainte Theodechilde. Sa fete fut marquee au 28 juin; 1'office fut tire du commim des Vierges, comme dans le breviaire remain, sauf I'oraison et les lecons qui furent empruntees au marfcyrologe gallican et aux anciens manuscrits conserves a Saint-Pierre d'Aurillac. En tete du breviaire se trouvait une gravure (1) consacrant les traditions religieuses dela ville de Mauriac et ou sainte Theodechilde est representee au milieu des quatre patrons de la ville. Sur un phylactere on lit ce vers latin : Prodigiis Virgo nascentem illuminat ur&em. La ville naissantc est eclairee par les miracles de la Vierge.
Gene futqu'en -J663, apres avoir obtenu 1'autorisation du superieur general de la congregation et de 1'archeveque de Sens, quo les religieux de Saint-Pierre firenfc don d'un os verta'bral de la
(1) En lire la description dans 1'ouvrage de 1'abbe Chabau.
sainte au convent de Mauriac ; il la regut avec allegresse et de grands honneurs, et de la son culte se repandit non seulement dans la ville mais j usque dans te Limousin.
S- Quirridiiur-
G-RAVURK DU BREVIAIRK MAURIACOIS, 1658.
Cependant I'oeuvre de relevement du monastere, menee avec tant de vigueur clepuis 1'introduction cles Peres de Saint-Maur,
etaitloin d'etre terminee. Le transept et le choeur des moines se commengaient a peine, sans compter les reparations necessaires dans le reste cie 1'eglise. Un devis, fait en 1668, montre que la somme a depenser dans ce seul but s'elevait a 127,500 livres. La raense conventuelle ne suffisait pas pour de pareilles depenses ; aussi, vers la fin de la meme anne'e (11 octobre),le siege abbatial se trouvant vacant par la mort de Jacques Berruyer, le superieur general permit aux religieux de saisir la mense abbatiale pour aider a soutenir ces charges.
JEREMIE. LXX e (1668-1714).
Jeremie Rouget, chanoine de Troves, fut le dernier abbe de Saint-Pierre-le-Vif. Designe le 26 octobre par lettres royales, il prit possession le 18 novembre suivant. II se hata de protester centre la saisie de la mense abbatiale ; 1'annee suivante, les religieux demanderent au Chapitre de leur ordre la permission de le poursuivre pour le contraindre de cooperer aux reparations de 1'eglise.
Les bulles de Rome, confirmatives des lettres royales, se firent longtemps attendre. Lorsqu'elles arriverent, le 20 fevrier 1671, et que Jeremie Rouget prit de nouveau possession du monastere, il ne voulut point, suivant la coutume, preter serment de sauvegarder les droits de 1'abbaye. Les religieux protesterent, mais le conflit s'apaisa peu apres, quancl le grand Conseil eut declare que la charge des reparations de 1'eglise incombait aux heritiers de 1'abbe Rerruyer. Les travaux recommencerent done pour se continuer pendant de longues annees.
Au milieu de ces evenements, 1'observance de la discipline reguliere, la piete et la science florissaient dans I'interieur du couvent. C'etait 1'epoque ou, a la cour de Louis XIV, une pleiade d'hommes de genie entourait le grand roi d'une aureole de gloire indestructible. Dans une sphere inferieure, un mouvement general vers la culture des sciences historiques suscitait des homines d'une erudition et d'un savoir profonds, et clont les travaux gigantesques font encore autorite aujourd'hui.
L'abbaye ne resta pas etrangere a ce mouvement et nous voyons les grands historiens de 1'epoque venir visiter la bibliotheque du convent et consulter ses manuscrits venerables et ses livres precieux. D. Mathoud raconte, dans un de ses ouvrages (1), la reception qu'il fit au pere Sirmond, puis aux freres Sainte-Marthe (auteurs du Gfallia Christiana] qui, apres avoir consulte les docu-
(1) De wra Sen. orig. Christ.
'174 H1STOIRE DE SAWT-PIERRE-LE-V1F.
ments, parchemins, chroniques et inscriptions du monastere. abandonnerentles prejuges qu'avaient fait nailre en eux les attaques de Jean de Launoy centre Saint-Pierre-le-Vif.
Le couvent possedait lui-meme ses savants. Deja, en 1645, le benedictin AlphonseGauthier, chasse par la guerre de la Lorraine, son pays natal, etait venu s'y refugier ; pendant son sejonr qui dura environ six ans, il composa en latin une chronique abregee du monastere. Plus tard, le prieur T). Janet ecrivait une etude sur le meme sujet, et un catalogue des archeveques de Sens, avec notes. De meme dans le domaine des sciences naturelles, un religieux dont le nom ne nous est pas reste, faisait, probablement a cette epoque, une invention precieuse, celle d'un clepsydre a eau. II communiqua son precede a un potier d'etain de la ville, nomme Regnard, qui en fabriqua une grande quantite. Ses petits-fils en continuerent, jusqu'a la fin du xvm c siecle, le commerce qui s'etendait jusqu'en Asie et en Amerique. On peut voir dans Tarbe la description de cet instrument ingenieux qui procura pendant longtemps a la ville de Sens une grande renommee.
Mais 1'homme le plus remarquable qu'ait possede a cette epoque le monastere de Saint-Pierre, est, a coup sur, dom Mathoud. Ne a Macon, en 1622, et entre a Saint-Pierre-le-Vif comme religieux, il avait debute dans la critique et 1'histoire en editant les oeuvres d'un cardinal anglais, Robert Poulle ou Pully. Cet ouvrage etait precede d'une dedicace a monseigneur de Gondrin et accompagne de scolies (1). Mais un champ plus vaste allait s'ouvrir devant lui. Jean de Launoy attaquait alors 1'apostolicite de Feglise de Sens. L'abbaye de Saint-Pierre avait accepte corame une de ses missions de soutenir ce fait memorable auqtiel etait liee sa propre origine ; aussi le critique dirigeait surtout contre elle ses violentes accusations. II rejetait les Actes de saint Savinien comme apocryphes et pretendait que les moines de Saint-Pierre avaient interpole sciemment et meme fabrique entierement surtout la charte de Glovis et le testament de sainte Theodechilde.
De pareilles insinuations causerent une vive emotion a Sens. D. Mathoud, devenu prieur, recut de Mgr Jean de Montpezat la mission de refuter les assertions du sceptique. Encourage d'ailleurs parFappui de Jacques Boileau, docteur en Sorbonne et official de Sens, des chanoines Jean Berlugay et Jean Leriche, des grands et des magistrats dela ville, il entra resolument dans la lice etpublia a Paris, en 1687, un volume in-4 d'environ 400 pages intitule : De vera Senonum origine Christiana, adversus Johannis de Launoy criticas olservationes .
(1) Patrologie latine de Migne, t. 186.
Apres- avoir proteste de ses loyaux sentiments a 1'egard de Launoy avec qui, disait-il, il s'etait trouve en bonnes relations d'amitie, D. Mathoud s'eleva avec vigueur contre la critique du novateur qui avait attaquesans management les traditions senonaises. II repondit a i'espoir que Ton avait fonde en lui et peutetre fut-ce en recompense que monseigneur de Gondrin le nomrna plus tard son grand vicairc. Son ouvrage est divise en trois chapitres. Le premier resume 1'histoirede 1'originede 1'eglisede Sens. Dans le second, il prouve que saint Savinien a ete envoye par saint Pierre en Gaule, a 1'aide de la tradition, puis des Actes de saint Savinien et de saint Sanction, du diplome de Clovis, contre 1'authenticite duquel il refute onze objections, des martyrologes et d'autres documents. Enfin, le dernier chapitre est consacre a la discussion des difficultes apportees contre sa these.
La valeur de cette oeuvre a ete diversement appreciee de ceux qui Font etudiee. On a reproche surtout au prieur de Saint-Pierre de combattre pro aris et focis ; mais cette objection sans valeur deplagait la question, sans la resoudre. Au reste, c'etait non seulement son droit, mais son devoir de defendre ses aulels et ses foyers attaques. Quelques-unes de ses reponses aux objections de la cliarte de Clovis sont peut-etre en opposition avec les donnees de la science paleographique actuelle, et il faut rejeter son opinion d'apres laquelle 1'original de cette charte aurait existe a Saint- Pierre-le-Vif jusqu'au milieu du xvn e siecle. On pent lui reprocher aussi son style diffus et ampoule qui rend 1'etude de son ouvrage fort difficile. Mais a cote de ces defauts, on rencontre une erudition solide et profonde, une parfaite connaissance de la question, et une argumentation methodique qui laisse pen de chose subsister des objections de Launoy. Son livre forme une mine feconde ou sont venus puiser la plupart de ceux qui ont, apres lui, defend u la meme these.
L'annee suivante, D. Mathoud donna un autre ouvrage de moindre importance et intitule : Catalogus arc/iiepiscoporum senonensium ad fontes Jiistorice noviler accwatus. N'ayant pu parvenir a publier la Chronique de Geoffroy de Courlon, comme il en avait forme le projet, il ecrivit ce Catalogue des archeveques de Sens pour y suppleer. II le composa, dit-il dans sa preface, surtout a 1'aide des chroniques qui avaient ete derobees ou empruntees au monastere et qui lui avaient ete rendues par le P. Sirmond.
Parmi ces manuscrits restitues genereusement au monastere, il faut citer la Chronique de Clarius, sur laquelle D. Mathoud fit une etude qu'il communiqua a Luc d'Acliery. Get historien la completa et la publia dans son Spicilegium .La facilite deplorable
avec laquelle 1'abbaye avail ete depouillee cle ses manuscrits ies plus precieux au commencement du xvn e siecle, explique 1'etat d'abaissement dans lequel elle etait tombee a cette epoque et dont le souvenir persistait encore. Mais ce fait demontre, d'autre part, 1'injustice des accusations portees par ceux a qui 1'ignorance ou la mauvaise foi faisait, du temps de D. Mathoud, assimiler 1'histoire generale du monastere a celledu siecle precedent.
Quelque temps apres, le sous-prieur, D. Toussaint du Carroy, marchant sur Ies traces du prieur, reunit Ies elements d'une etude approfondie sur sainte Theodechilde, qu'il'envoya (1691) au successeur de Bollandus, le P. Daniel Papebrock, pour etre inseree dans leur vaste et savante publication.
Peut-etre ce travail etait-il une reponse a quelques-unes des conclusions que D. Mabillon, religieuxde la congregation deSaint- Maur, avait donnees dans son grand ouvrage des Acta sanctorum ordinis 8. Benedicti, et qui etaient contraires aux traditions senonaises. Bien qu'il faille attribuer a cet historien une Ires grande autorite sur Ies questions generates, il n'en est plus de meme sur Ies questions particulieres qu'il ne pouvait la plupart du temps trailer a fond, a cause du mode insuffisant d'information qu'il empioyait pour reunir Ies materiaux immenses de ses ouvrages. En 1702, le prieur de Saint-Pierre, comme tous ceux de la congregation, recevait une lettre imprimee du savant benedictin, demandant communication de tous Ies documents interessants du monastere pour ses Ann ales de 1'Ordre de Saint-Benoit. La surete et 1' autorite de ces renseignements dependaient done de la science et de la bonne volonte des prieurs.
I). Mathoud repondit-il a cette demande ? II est probable que non. Quoi qu'il en soit, il faut admettre que Mabillon a manque de documents sur plusieurs questions interessant Saint-Pierre-le-Vif, et Ies religieux de celte abbaye semblent s'etre mis plus volontiers en rapport avec Ies Bollandistes. Chose singuliere, leP. Papebrock en publiant sa dissertation sur sainte Theodechilde, en 1709, ne fait aucune allusion aux Annales de Mabillon parties cependant six ans auparavant. Le motif de ce silence nous echappe.
Un des monuments, peut etre le plus ancien et le plus venerable que possedat 1'abbaye, etait la crypte cle 1'eglise Saint-Savinien dont 1'autel tombait en ruine. Mais Ies moines de Saint-Pierre, qui n'avaient conserve qu'im droit de patronage sur cette eglise, ne pouvaient s'imposer la charge del'entretenir, alorsqu'ils etaient impuissants a reparer leur monastere. Ce futun conseillerau presidial de Sens, M. Grassin de Petitbois, qui voulut relever a ses frais 1'autel de la crypte, au mois de juin 1675. Les ouvriers em-
f\ <- vroof 1 "i \y~\ T> ' f "T-i i MIT LJV, I /. -. K ^
&H*H ; 4 'M" <r i t w^Hrtfi.itf^iw fcH* t
i "f 1 ' - " -{^ ^ * ^^ r * -. i'^ji-kL' :'iftL ^" '* ~--^ 1 -.''^^^^^^-?: ^---' "!... //-^ --.-;-' .-; , f $ r J s & ?* ^ .**'?&