‹ Histoire de l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif de Sens [microform]Chapitre 9 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

THEODECHILDE VISITE LES ORATOIRES DU BOURG DE SAINT-PIERRE. IDENTITE DE CETTE SAINTE. FONDATION DU MONASTERE DE SAINT- PlERRE-LE-VlF. CHARTE DE CLOVIS. BASOLUS RELIGIEUX. FONDATION DE L ? ABBAYE DE MAURIAC. AlVIALBERT, PREMIER ABBE. TESTAMENT DE SAINTE THEODECHILDE. SES EPREUVES ET SA MORT.

Au commencement du vi e siecle, une double revolution transforme profondement notre pays. Tandis que les Francs se melent aux Gallo-Romains qu'ils ont subjugues, pour former de cette union la race franchise, 1'influence de 1'Eghse eatholique s'etend peu a peu au milieu des populations a demi barbares et repand de tous cotes les germes de la civilisation chretienne. La conversion de Glovis inaugure cette ere feconde, et les Francais accueillent les enseignements de 1'Evangile avec toute 1'energie et la franchise de leur race. Au milieu du debordement des passions brutales non encore comprimees, on voit s'e'panouir les plus belles et les plus heroiques vertus, sur les trones, sur les sieges episcopaux, dans le monde et surtout dans les cloitres. Des milliers de fideles se retirent dans la retraite pour s'adonner a la pratique des vertus et des conseils evangeliques. De tous cotes de pieux personnages fondent des monasteres, de preference aupres des tombeaux des saints, des martyrs et en particulier des premiers apotres de la Gaule. C'est dans ces conditions que Fabbaye de Saint-Pierre-le- Vif va prendre naissance.

Quelle fut la fondatrice du nouveau monastere? Cette question, comme plusieurs problemes historiques se rapportant a ce chapitre, est enveloppee de tenebres au milieu desquelles il est difficile de distinguer pleinement la verite. En effet, l'unaniinite des historiens admet que la fondatrice de Saint-Pierre-le-Vif est une princesse, du nom de Theodechilde, recommandable par sa naissance, ses vertus, sa saintete. Mais, lorsqu'il s'agit d'etablir son identite, deux opinions se presentent : la premiere fait de Theodechilde une fille de Clovis, 1'autre la considere comme fille de Thierry, petite-fille seulement de Clovis.

Si nous consultons la Chronique d'Odoranne qui vivait au xi siecle et fut le premier historien connu du monastere, son affirmation est categorique. Apres la mort cle Clovis et de ses trois fils ahies, dit-il, et du vivant de Clotaire, le plus jeune de ses fils, une soeur de ce dernier, nominee Teutechilde, fonda avec son aide, pres de la ville de Sens, un monastere semblable a celui que son pere avait construit a Paris en 1'honneur des saints apotres Pierre et Paul, pour permettre a des moines de s'y livrer chaque jour au service de Dieu, en vivant sous 1'autorite d'une sainte regie et la direction d'un abbe. Elle choisit en ce lieu sa sepulture. Elle laissa egalemenl a ce monastere par testament tout ce qu'elle possedait ou pourrait posseder en dec.a de la Loire c'est-a-dire en France, et au-dela de ce fleuve, c'est-a-dire en Aquitaine. Celui qui voudra se rendre compte de ce fait pourra, en consultant les archives d% monastere, acquerir une certitude absolue. Le chroniqueur ajoute : A cette epoque, le pretre Fortunat, homme tres savant et celebre dans toute la Gaule, ecrivit quelques opuscules a la louange de Sigebert et de la reine Brunecliilde ; nous possedons ses ecrits. On voit, par les beaux vers qu'il dedia a la reine Theudechilde, combien fut grande la piete de cette reine et quelle vie meritoire elle mena. Ces beaux vers qu'Odoranne a cites, sont deux pieces de poesie intitulees, 1'une : Eloge de la reine Tbeodechilde (1) et 1'autre Epitaphe cle la reine Theodechilde.

Le chroniqueur semble croire que cette reine Theodechilde a laquelle Fortunat adressait des vers, n'etait autre que la fondatrice de Saint-Pierre-le-Vif dont il venait de parler. Cependant, on pense generalement aujourd'hui que cesdeux pieces s'adressaient a une autre princesse du meme nom, nee en 522 et qui etait fille de Thierry I cr , roi d'Austrasie et de Suawegothe, fille de saint Sigismond, roi de Bourgogne. Apres avoir ete mariee successivement a deux rois des Varnes, Hermegiscle et Radiger, sans avoir d'enfants, elle avait ete repudiee par ce dernier et s'etait retiree a Metz, aupres de sa mere. C'est la, ainsi qu'a Reims, metropole de 1'eveche de Metz, qu'elle se livrait avec ardeur aux pratiques de la piete et aux bonnes ceuvres.

Le second chroniqueur de 1'abbaye, Clarius (xn e siecle), tout en ajoutant quelques details plus complets sur la vie cle la fondatrice de Saint-Pierre, n'est pas moins categorique, ni moins precis qu'Odoranne sur cette question, o Clovis et Glotilde, dit-il, eurent, avec leurs quatre fils, une fille du nom de Techilde qui, apres son

(1) Voir texte latin, Mdl. hist, de VYonne, t. II, p. 441. Bollandistes, 28 juin, de sainte Theodechilde, no 34.

hapteme, fit a Dieu le voeu de virginite et 1'observa pendant les soixante-quinze annees de sa vie. Du vivant de son pere et avec 1'aide de sa mere et de ses freres, elle commenga a clever, a 1'orient de la ville de Sens, un mojiastere en 1'honneur des apotres saint Pierre et saint Paul. Le pape Hormidas occupait alors le siege apostolique (514-523 ) , le bienheureux Heracle dirigeait 1'eglise archiepiscopale de Sens (487 vers 520) et saint Remy celle de Reims (mort en 523).

Des renseignements fournis par ces deux chroniqueurs on pent conclure que la fille de Clovis commenga du vivant de son pere, c'est-a-dire avant 511, la construction du raonastere, et qu'elle ne termina son oeuvre que du temps ou Clotaire etait seul roi, de 558 a 561. Nous nous arretons a cette opinion, qui est celle des Bollandistes, contrairement au sentiment des freres Sainte-Marthe et de Mabillon qui attribuent la fondation de Saint-Pierre-le-Vif a la fille de Thierry dont nous avons parle plus haut. II serait trop long de donner ici meme un resume des nombreuses et savantes. discussions dont cette question a ete 1'objet. Nous renvoyons le lecteur a la dissertation qui se trouve a la fin de cet ouvrage. Contentons-nous de constater qu'une tradition immemoriale a attribue jusqu'au xvir siecle, la fondation de 1'abbaye a une fille de Clovis et cet argument nous parait d'autant plus fort que les preuves contraires, alleguees plus tard, sont purement negatives.

II faut placer vers Fan 498 1'epoque ou sainte Clotilde donna le jour a sainte Theodechilde. La royale enfant regut au bapteme un nom qui signifie fille de Dieu . Elle devait se rendre digne de ce nom. Nous n'avons que pen de details sur son enfance et sa premiere jeunesse. N'etant encore que petite enfant, dit Geoffroy de Gourlon, elle s'appliqua uniquement a servir Dieu et a 1'aimer de tout son coeur. Son pere, charme de voir un si grand amour de Dieu naitre si tot et croitre si vite dans 1'ame preclestinee de sa fille, se prit a 1'aimer plus qu'il ne 1'avait fait jusque-la et a 1'exhorter avec line affection toute paternelle a conserver fidelement la couronne de la virginite. Aussi la jeune Theodechilde, ecoutant des conseils si desinteresses et si pieux, se consacra specialement au service de Dieu, en faisant le voau de chastete perpetuelle. Elle s'efforgait a la fois de mettre le comble a sa perfection en s'appliquant resolument aux ceuvres de misericorde et en secourant les pauvres, sans menager ses fatigues ni ses sueurs. Tout charme de voir les bonnes oeuvresque faisait sa fille, si jeune encore (1), son pere lui donnait les ressources necessaires pour

(1) L'Histoire cite plusieurs exemples de saints et de saintes qui montrerent de si precoces dispositions pour la vertu et la chastete.

H1STOIRE DE SAItST-PIERRE-LE-VIF.

satisfaire son gout des pieuses largesses et lui en promettait de plus grandes, si elle perseverait dans de si saints et si heureux commencements.

L'influence de sainte Glotilde, bien que le chroniqueur la passe sous silence, avait certainement contribue pour beaucoup dans ces admirables dispositions de la jeune princesse.

Cependant la ville de Sens etait an pouvoir de Clovis depuis 486. Saint Heracle qui avait assiste an bapteme clu roi, a Reims, occupait le siege archiepiscopal de cette cite. La presence de ce venerable personnage, ainsi que les precieuses et nombreuses reliques de martyrs renfermes dans les sanctuaires de cette ville et des environs, attirait souvent a Sens la reine qui y avait fait construire, suivant 1'opinion commune, dans 1'interieur des murs et avec beaucoup de somptuosite et d'elegance, une eglise portant le nom de Saint-Pierre-le-Donjon, Sancti Petri ab arce. Theoclechilde accompagna un jour sa mere; elle se faisait un bonheur de visiter frequemment et avec la plus grande devotion les trois eglises du faubourg de Saint Pierre. Des lors, elle re'solut de se fixer a 1'ombre de ces sanctuaires venerables.

Tandis que sa fille grandissait ainsi en grace et en sagesse, Clovis revait de nouvelles conquetes. II marche contre les Visigoths, les defail a Vouille et se rend a Bordeaux pour y passer 1'hiver, pendant qu'il envoie son fils Thierry s'emparer du territoire d'Albi, des -Ruthenes et des Arvernes. Le jeune prince soumit toutes ces con trees jusqu'a la frontiers des Burgondes.

Parmfles vaincus se trouvait un riche gallo-romain, du nom de Basolus, qui posseclait sur les deux rives de la Dordogne, en Auvergne, en Limousin et dans le Gevauclan, des proprietes considerables. Etabli par Alaric gouverneur d'Aquitaine, on plus vraisemblablement comte d'Auvergne (1), ce seigneur arverne n'avait accepte que par force la domination de Glovis. II se revolta bientot et Thierry marcha de nouveau contre lui.

Vaincu une seconde fois, Basolus est traite sans misericorde et en rebelle; enchaine sur un char, il est entraine avec les siens vers le Nord par son vainqueur et est jete dans les prisons de Sens. Mais an lieu du dernier supplice et de la mort qui semblaient 1'y attendre, le fier seigneur y trouva le salut du corps et de 1'ame. Dans une des visites qu'elle faisait aux prisonniers pour les soulager, Theoclechilde vit Basolus, et, touchee de son triste sort, elle adoucit pour lui les rigueurs de la captivite, et obtint sa soumission avec sa conversion.

(1) Voir abbe Chabau, p. 144, sur 1'identite de ce personnage.

La sainte fit enfin part a son pere des projets qu'elle avait formes dans son cceur. Clovis ecouta avec bienveillance la demande de sa fille et lui donna en toute propriete plusieurs domaines, villages et autres biens-fonds, pour lui permettre cl'accomplir ses desseins. II lui accorda egalement la vie de Basolus, a condition que le prisonnier entrerait dans le monastere qu'elle desirait fonder, qu'il serait rase et qu'il se ferait moine. Glovis abandonna egalement a Theodechilde tons les biens que Basolus possedait en Auvergne et ailleurs et qui avaient ete confisques par droit de conquete.

Ces differents details sont confirmes par une charte que Clovis aurait octroyee, en 509, a sa fille et qui est comme la charte de fondation clu monastere.

Le texte latin de ce document que nous reproduisons a la fin en frangais est celui des Bollandistes (1) qui Font public d'apres deux copies, Time de '1369 et 1'autre de 1485, fournies par D. Toussaint du Carroy, prieur de Saint-Pierre-le-Vif. II a ete reproduit egalement par un grand nombre d'auteurs. L'authenticite en a ete admise jusqu'au xvn e siecle, epoque a laquelle on commenca a la discuter. Parmi les historiens qui le rejettent comme apocryphe se trouvent Mabillon et Pardessus. Mais ces auteurs, s'ils s'accordent sur un point, se contredisent sur tons les autres.

Entre ceux qui admettent ce diplome, quant an fond, reconnaissant qu'il a ete altere en plusieurs endroits, nous citerons seulement les Bollandistes. Us supposent que ce document est compose de deux chartes qui ont peri, clont on aura garde la substance, mais dont les differentes parties ont ete rajustees avec pen d'habilete. La premiere emanait du roi et de la reine qui donnerent a leur fille ce qu'ils possedaient a Sens. La seconde est de Basolus qui ayant ete fait prisonnier, offrit a la sainte ses francs-alleux de 1'Auvergne et du Limousin pour sauver sa vie. Cette charte est expressement mentionnee dans le testament de Theodechilde. Plus tard on fondit ces deux chartes en une seule : le diplome de Glovis en composa la premiere partie, et dans la seconde, on aura conserve la donation de Basolus.

Que cette charte ait ete reconstitute de cette maniere ou bien que les passages incrimmes aient ete introduits par des copistes ignorants, toujours est-il que cette piece, dans sa substance, est inattaquable, comme nous croyons le prouver dans la dissertation placee a la fin de cet ouvrage, et elle revet, a coup sur, toute la force d'un document historique.

(1) Tome VII, de juin, p. 328.

22 HISTOIHK DE S.UNT-PIERRR-LE-VIF.

Lorsque Theodechilde eut obtenu le consentement de son pere, de sa mere efc de ses freres, elle revint a Sens jeter les fondations du monastere projetc. Pendant que les bailments s'elevaient dans le bourg, elle voulut,dit 1'abbe Chabau, se rendre en Auvergne pour visiter les possessions de Basolus, dont elle avait desormais la propriete. La, comme a Sens, elle laissa des traces durables de sa piete et de sa bienfaisance. Les fondations importances qu'elle y etablit furent entourees de circonstances merveilleuses que nous trouvons consignees dans cl'anciennes et respectables legendes. Quelle que soit 1'autorite de ces eerits rapportes par les chroniqueurs mauriacois et sur lesquels nous ne pouvons nous arreter ici, ce qui parait certain, c'est que dans son voyage en Auvergne, Theodechilde, a la suite d'une apparition de la Vierge Marie, batit une chapelle en son honneur, sous le vocable de Notre-Dame-des- Miracles. Ainsi commenga le culte que Ton continue, aujourd'hui encore, de rendre en ce lieu a la Reine du Ciel.

Aussitot que le monastere de Saint-Pierre, a Sens, fut termine et qu'une grande basilique eut remplace 1'ancienne egli.se, d'apres le ehoix du bienheureux archeveque Heracle, dont la ibi et les merites brillaient dans toute la Gaule, Theodechilde confia la charge d'abbe a Amalbert, religieux d'une haute vertu et riche, suivant 1'expression du chroniqueur, en fleurs de science et de sagesse.

Amalbert, ainsi que son nouvel essaim de religieux, sortait sans cloute d'un des monasteres deja existants a Sens. La communaute devint en peu de temps tres florissante : la piete, la regularite et la charite fraternelle y furent en honneur, et des aumones abonclantes commencerent a y etre distribuees aux pauvres. A propos d'une charle de 1462, d'apres laquelle le couvent de Saint-Pierrele-Vif aurait ete dote pour cinquante moines, D. Cottron ajoute : Je suis persuade qu'au moment de sa fondation 1'abbaye renferma plus de quatre-vingts ou cent moines, tant etait grande la renommee dont elle jouissait alors en Gaule.

Parmi ces religieux, un des premiers fut Basolus. Cathechise et instruit par les soins de Theodechilde, il avait abjure 1'arianisme et etait entre dans le giron de Ffiglise catholique. Bientot meme il prit I'habit religieux. Les Bollandistes pensent qu'il fit profession dans 1'ordre des freres convers, comrne beaucoup d'autres princes de ce temps qui passaient de 1'armee au couvent, et cela meme dans les monasteres qu'ils avaient fondes, car ils ignoraient pour la plupart les lettres sacrees et souventmeme leslettres humaines. II est plus probable, cependant, que Basolus fit profession dans le rang des religieux proprement dits, puisque certains auteurs, a tort il est vrai, croient qu'il fut le deuxieme abbe de Saint-Pierrele-Vif.

SAINTE TttEODECHILDE EN RELIGIEUSE (Chasse de S.-P.-L.-V., 1648)

La regie suivie par les moines etait celle de saint Basile, et non celle de Luxeuil (fonde seulement en 590), comrae 1'ont pense quelques chroniqueurs, d'apres une fausse interpretation d'un passage du privilege donne par saint Emmon en 658. Saint Basile, ne a Cesaree, en 329, avait ete, en Occident, un des grands initiateurs de la vie religieuse et ascetique qu'il etait alle etudier aupres des solitaires de 1'Egypte, de la Mesopotamia et de la Palestine. II avait laisse aux monasteres de religieux et de vierges qu'il avait fondes ses G-randes Regies ou il explique a fond les principes generaux de la vie spirituelle, et ses Petites Regies ou il determine le detail de toutes les actions. C'est la que les moines de Saint-Pierre puiserent les principales prescriptions de leur vie religieuse, pour les observer pendant 1'espace de plus d'un siecle.

Suivant une coutume adoptee par saint Basile lui-meme, Theodechilde donna son concours a saint Heracle pour fonder un monastere de femmes. Vers ce temps la, dit Geoffrey de Courlon, saint Heracle fonda un monastere dans sa ville episcopate et comme il faisait grand cas de la virginite, il le fonda en 1'honneur de saint Jean, apotre, evangeliste et vierge, et y etablit des religieuses pres des bornes de Saint-Pierre-le-Vif. Ces religieuses y demeurerent jusqu'au temps d'un certain prevot de la cathedrale qui mit a leur place des chanoines reguliers. D'apres certains auteurs, ce convent aurait forme avec celui de Saint-Pierre un monastere double, dans le genre de celui de Winbourne. Mais la distance de plusieurs hectometres qui separait les deux maisons religieuses et qui, de plus, etait traversee par la grande voie romaine allant de Sens a Troyes, rendait la communaute de 1'eglise dq., Saint-Pierre absolument impossible.

G'est dans ce monastere de vierges que, selon toute probabilite, la fille de Clovis donna un refuge aux jeunes filles qu'avaient attirees son exemple et le gout de la vie religieuse, et qui desiraient vivre aupres du tombeau des premiers martyrs senonais.

Outre le yoeu de chastete qu'elle avait fait dans son jeune age, Theodechilde prit-elle 1'habit religieux, apres la fondation de 1'abbaye de Saint-Jean? Les auteurs du xvir 3 siecle, en particulier Mourguyos et le P. Dominique de Jesus 1'affirment ; c'etait egalement 1'opinion commune alors a Sens, puisque la cliasse de la sainte, datant de cette epoque, la represente en costume de religieuse benedictine. Mais il ne semble pas, disent les JBollandistes, que Theodechilde ait pris le voile ; elle avait seulement fait vosu de- virginite dans le monde,. servant Dieu en dehors de la profession monastique et conservant son titre de princesse. Elle garda rneme celui de reine jusqu'a la mort, puisqu'il fut grave sur la tuile deposee pres de son corps dans son tombeau.

Pour le parfait achevement du monastere, il ne manquait plus que Ja consecration solennelle de 1'eglise. La pieuse fondatrice confia cette mission a Heracle et convia a la ceremonie les eveques des cites voisines. La veille du jour indique (20 mars, on ne salt de quelle annee) tous les prelats etant assembles dans 1'eglise pour y passer, suivant la coutume, la nuit en prieres avec le peuple, les assistants entendirent une musique harmonieuse et celeste. Le lendemain matin, les eveques s'etant approches de 1'autel pour commencer la consecration, aperc.urent avec etonnement cinq croix gravees avec soin sur la table de marbre, une a chaque angle et la cinquieme an milieu. En regardant plus attentivement, ils virent que ces croix etaient fraichement ointes d'huile sainte. Saisis d'admiration, ils n'oserent proceder plus loin a la benediction d'un lieu qu'ils croyaient miraculeusement consacre par les anges. Ce prodige est rapporte par 1'unanimite des historiens. Pour en perpetuer la memoire, on prit 1'usage, chaque annee, au jour anniversaire, de chanter solennellement, a la messe, Alleluia, meme lorsque ce jour tombait dans le careme, et cetfce coutume fut toujours religieusement observee.

Des debuts si prosperes stimulerent le zele de Theoclechilde et la porterent a combler le monastere de nouvelles faveurs. Jalouse d'en assurer 1'existence dans 1'avenir, elle lui fit donation authentique de la plus grande partie de ses biens et accorda en sa faveur la charte connue sous le nom de Testament &z sainte Theo&ecMl&e. C'etait en 520. Nous donnons, en supplement, la traduction, d'apres M. 1'abbe Chabau, du texte latin publie par les Bollandistes.

Cette charte a ete publiee par differerits auteurs et en particulier par les Bollandistes, qui en ont donne le texte d'apres une copie de 1'an 1221. On y trouve, dit 1'auteur du Dictionnaire du Cantal, plusieurs des caracteres intrinseques de 1'epoque merovingienne : 1'orthographe en est vicieuse, le style barbare; elle se termine par des imprecations jointes a une amende pecuniaire, qui sont bien clans les moeurs franques. On a fait quelques objections, mais facilement resolubles, centre ce diplome admis par la plupart des historiens.

Si Theodechide avait fait ecrire ce testament en prevision d'une mort prochaine, cornme elle 1'insinue dans le preambule, elle se trompait : quoique bien jeune (elle ne devait avoir que vingt-cleux ans), et ayant fonde toutes ses grandes oeuvres, elle devait vivre longtemps encore.

Desormais le monastere de Saint-Pierre-le-Vif a son existence assuree pour de longs siecles. De nombreux bouieversements lui enleveront successivement de larges parties de son domaine ; mais il ne faudra rien moins que la revolution de 1789 pour abattre ce

colosse qui va traverser tout le moyen age et saura. retrouver sur ses vieux jours une vigueur nouvelle. La charte de Clovis et le testament de Theodechilde forment comme les deux colonnes sur lesquelles il s'appuie : la premiere garantit particulierement, en les enumerant, les possessions des environs de Sens; le second sauvegarde surtout les proprietes de 1'Auvergne et du Limousin venues de Basolus.

Ici se place naturellement une question touchant 1'origine du nom de Saint-Pierre-le-Vif. Trois opinions se presentent pour 1'expliquer. D'apres la premiere, 1'eglise de Saint-Pierre-le-Vif aurait porte ce nom parce qu'elle aurait ete consacree ou du moins construite du vivant de saint Pierre. Elle a ete adoptee par Robert d'Auxerre, clans sa Chronologic, par Nicolas de Lira, Innocent VIII dans une bulle de 1488, et 1'abbe Olivier, en 1462. La seconde opinion tire cette denomination du nom du bourg qui s'appelait le mf, mcus qui dicUur vimis, a cause de son elevation au-dessus du niveau de la ville, de la vivacile et de la purete de son air. Elle est admise par les Actes de saint Savinien, les bulles de Pascal II, par Clarius et Geoffrey de Courlon. Enfm, le troisieme sentiment fait de' river ce mot de mcus, bourg. On aurait appele cette eglise Saint- Pierre du-Vic, et par corruption Saint-Pierre-le-Vif, pour la distinguer de 1'eglise batie dans I'interieur de la ville par sainte Clotilde et qui portait le nom de Saint-Pierre-de-la-Ville ou Saint-Pierre-le- Donjon, Sancti Petri al arce. Bien que la clerniere opinion ait le moins de partisans, elle nous semble la plus naturelle.

Cependant la longue vie de sainte Theodechilde devait etre remplie d'ameres douleurs, et sa vertu allait etre marquee du cachet de perfection qu'impriment la souffrance et I'epreuve ici-bas. Son premier deuil vint de la mort, survenue vers 521, du saint archeveque Heracle. C'etait lui qui 1'avait accueillie a Sens, lui qui 1'avait soutenue et sans doute inspiree dans ses bonnes oeuvres.

A cote d'autres pertes douloureuses, elle eut a pleurer surtout les crimes de ses parents, qui semblerent prendre a tache de lui navrer le cceur par d'odieuses cruautes en vers les membres de leur propre famille.

Mais, au milieu dcs angoisses que faisaient naitre en elle tant d'abominations, les consolations ne lui manquerent pas. Elle vonhit ajouter aux reliques dejanombreuses dont etait pourvu le monastere et, a cet cffet, elle envoya aupres du pape Felix IV des messagers, avec les ambassadeurs de son frere Clotaire, alors roi des Francs. Saint Felix s'empressa d'obtemperer a ces pieux de'sirs en remettant aux messagers des reliques des saints apotres, qui furent deposees a Saint-Pierre le-Vif et conservees avec honneur. Au xvii e siecle, D. Cottron vit encore des lames d'argent detachees

des reliquaires en bronze et SUP lesquelles on lisait les noms de saint Pierre, saint Jean, saint Andre, saint Barthelemy, saint Simon et saint Jacques.

D'un autre cote, des nouvelles satisfaisantes arrivaient d'Auvergne. Le monastere de Mauriac etait termine, et la chapelle de la foret ne cessait d'etre visitee par de pieux pelerins dont le nombre augmentait tous les jours. S'il faut en croii-e les legendes mauriacoises, la fondation de ce couvent avait ete resolue lors du voyage de Theodechilde a Montselis et la construction avait ete coinmencee vers 513, avec les materiaux d'un temple de Mercure et du chateau de Basolus qui prit, apres sa demolition, le noin de Chateau-Vieux, nom qu'il porte encore aujourd'hui. Quand les batiments furent termines, vers 537, la pieuse reine y envoya des moines de Sens. Elle mit a leur tete le doyen .des religieux de Saint-Pierre, Michel, homme tres pieux et d'une grande sagesse, cousin germain de sainte Clotilde. C'est de la que les supcrieurs de 1'abbaye de Mauriac prirent le nom de Doyen, an lieu de celui de Prieur ou d'Abbe.

Selon toute probabilite, Basolus termina sa vie avant sa liberatrice, beaucoup plus jeune que lui. Apres avoir vecu en religieux rempli de piete et n'clele observateur de la regie, il mourul. en odeur de saintete, le 16 Janvier, suivant les uns, le 17 fevrier, suivant d'autres, on ne sait dequelle annee. II fut enseveli dans I'oratoire de saint Barthelemy, apotre, et sur son tombeau on grava uneepitaphe que nous reproduisons avec la traduction :

Gonsulis hie arlus recubant, Ar- Ici repose le corps de Baso-

vernia tellus Magiiifiei Basoli lus, magnifique consul, que la terre

quern cledit esse suis. d'Auvergne donna a ses enfanls.

Dux Aquitanensis felix, quern rura Due d'Aquitaine, il mit son honheur

beavit, Pacis in augmento conso- a rend re heureux les sujels de ses

lidans populos. lerres, unissant enlre eux les peu-

Francorum regern Clodovseum cor- p i es par une paix solide. II I'empor-

pore vincens, Abdicat esse suum tail sur le roi des Francs, Clovis,

hunc proprium. dominum. par sa belle stature, et il refusa

Artibus et variis" tandem Rex quern long-temps de le reconnattre pour

proditorem Gonslrictum lenuit son souverain Mais le roi, a force

carceris in tenebris. d'industries, parvint enfin a se sai-

Regia sed merilis proles Regina s i,. c i u re belle et le tint enferme

Theohildis Kreptum precibus dans une obscure prison. Gepen-

constituit monachum. c l an t ) pai . i es ] 30ns offices et par les

Rex proprii juris firma sub lege prieres de Thechilde , princesse

reliquit Petri caenobio, subque royale, il fut elargi, devint moine et

suis monaehis. donna aux religieux de Sens toutes

Pagus Aquitaniae vel quantum Ar- ] es possessions qu'il avail en Au-

vernia tellus Hujus habebat opes, vergne et en Aquitaine. contulit hie monaehis.

Le temps approchait ou sainte Theodechilde allait a son tour quitter cette terre. Comment sa longue vie s'etait-elle ecoulee ? Malheureusement ses historians ne nous en ont laisse qu'une esquisse fort restreinte. Geoffrey de Courlon la resume ainsi : Theodechilde s'etant consacree a Dieu des 1'enfance par le voeu de chastete, mena toujours une vie pure et virginale, perseverant dans la justice et la saintete. Son coeur fut toujours une digne demeure de FEsprit-Saint. Elle fut genereuse et large dans ses aumones, assidue au jeune, a 1'abstinence, aux disciplines et aux oraisons. Elle servait le Seigneur avec une grande tranquillite d'ame. Enfin, apres qu'elle eut accompli le cours de cette vie, d'une maniere digne de tout eloge, elle emigra de ce monde dans la paix du Christ pour aller vivre a jamais avec Lui.

Sa mort arriva le 28 juin, vers 560. Elle avait choisi sa sepulture au monastere de Saint-Pierre, dans 1'eglise ou elle avait concentre toutes ses affections. On la deposa dans le sanctuaire, a gauche du maitre-autel, et Ton placa a cote d'elle, dans son tornbeau, une tuile carree portant Finscription suivante : IIII K. L. Julii, transiit domna Techildis regina. Le quatrieme des calendes de juillet, trepassa dame Techilde, reine .

Sur la pierre de marbre qui couvrait sa sepulture fut gravee une inscription, en vers latins, queplusieurs auteursontattribuee a tort a Fortunat, sur le temoignage de Clarius. On peut la traduire ainsi :

Hunc regina locum monachis cons- La reine Thechilde a fait poser

[truxit ab imo les fondations de cette demeure

Theuchildis rebus nobilitando suis. et 1'a elevee pour des moines, Cujus nunc licet hoc corpus clau- 1'enrichissant de ses propres biens. [datur in antro, Quoique son corps soit maintenant Spiritus astrigero vivit in axe Deo. en ferine dans ce tombeau, son ame Implorans rectis pastoribus euge vit avec Dieu dans le ciel etoile,

[beatum, appelant une benediction sur les

Det rapientibus hinc heu mala di- pasteurs fideles, une malediction

fgna Deus! bien meritee centre ceux qui enleveront quelque chose du monastere.

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