LE 5 OCTOBRE
La ville de Laon ayant esté affligée d'épidémie en Tannée i626, le clergé et les Messieurs de ville eurent recours aux mérites de saint Canoaid, leur ancien évéque et tutélaire, comme à un remède très-pressant à un mal qui ne trouvoit aucun remède parmi les escoles des médecins. Ils vinrent demander la châsse de ce grand prélat par une requeste présentée aux prieur et couvent de ce monastère , lesquels accordèrent la demande si juste de Messieurs de Laon, à condition qu'avant de la transporter chez eux , ils donneroient un acte signé de Tévéque » du chapitre et des notables de la ville , par lequel lis promettroient de restituer la châsse dans le même estât qu'elle leur seroit confiée.
L'évêque , accompagné du corps de son chapitre et de la plus grande et plus noble partie de Laon , vint en ce monastère enlever la châsse de saint Canoaid pour la porter processionnellement et en pompe dans sa cathédrale. Chose admirable ! dès lors que ces sacrées reliques entrèrent en la première porte de la ville , du costé de Saint-Martin , on remarqua sensiblement que la contagion fut abattue et devint sans force ni vigueur, en sorte que ces saintes dépouilles estant arrivées et ayant esté déposées en la cathédrale» délivrèrent en un instant la ville de cette-maladie fâcheuse dont elle estoit affligée depuis trois ans ou environ.
La châsse de saint Canoaid ne fut pas incontinent rapportée dans ce monastère , mais elle resta dix-sept ou dix-huit ans
dans là cathédrale de Luon, sçavoir, depais Tan 46^ jusqnes au cinquième jour d'octobre 1643.
Ce jour donc, cinquième d'octobre, qui estoit un lundi. Tévèque etabbédeLaon, raessire Philibert de Brichanteau , pour rendre le lustre ancien à cette abbaye nouvellement réformée , ne voulut pas souffrir que les reliques du glorieux saint Ca— noald en demeurassent plus long-temps absentes, et il ordonna qu^elles fussent apportées en grande pompe dans notre église abbatiale. Avant que de commencer la procession de ces dépouilles précieuses , il fit la translation des sacrez ossements dans la cathédrale , où il conserva un grand ossement qu'on croit estre une cuisse du même saint Ganoald ; puis il fit faire la procession de la relation en notre abbaye , à laquelle il assista avec tout le clergé et une foule des habitants de la ville.
Le chef de saint Ganoald n'est point dans la même châsse que les autres ossements , mais il se trouve en un reliquaire séparé , fait d'argent , en façon de ciboire ; il est l'œuvre de dom Simon de la Porte , abbé de céans. Un ossement d*un des bras est aussi à part dans un reliquaire fait en forme de bras , lequel estoit revêtu anciennement d'or, d'argent et de pierreries
Il y a aussi dans le trésor de cette abbaye deux anneaux pastoraux du même saint Ganoald, le plus grand est certainement de ce saint , sa matière est de l'or avec une pierre précieuse blanche ; quant au plus petit , une tradition croit qu'il est de l'abbé Charpentier. Ces deux anneaux apportent un très-grand soulagement aux femmes en mal d'enfant.
L'évéque ne put pas assister aux vespres, ayant esté mandé ailleurs pour les affaires de sa charge. Après vespres, la châsse de saint Ganoald fut scellée des sceaux du visiteur dom Anselme des Rousseaux et du couvent de Saint- Vincent, le 5 octobre 1643 , en présence des, autres supérieurs et moines anciens et modernes. Gette châsse de bois peint , contenant les reliques de saint Ganoald , est à costé du grand autel, au-dessus d'un tableau du même saint , vis-à-vis une autre châsse
contenant le chef de saint Paul , premier ermite , et quelques autres reliques. Aiusi se termina la solennité de la réformatiou de cette abbaye.
J'ajouterai icy qu'il y avoit dans le trésor de ce monastère une dent et un bras de saint Philibert , abbé de Jumiège , lesquels l'évêque et abbé Philibert de Brichanteau enleva, conime -voulant dire que la relique lui appartenoU parce qu'il portoit le nom de ce saint. Ce fut le sujet pour lequel il obligea dom Denys Plouvier de quitter Saint- Vincent de Laon , parce qu'il lui résistoit en cette occasion. Le même évéque dispersa aussi quantité de reliques de saint Ganoald et en donna en divers lieux. Il y en a quelques parcelles dans l'église du prieuré de Lesquielles.
De ce qui regarde le reste des actions du même étêque et abbé
DE Laon Philibert de Brichanteau.
Le même évéque et abbé de Laon Philibert de Brichanteau, ayant pris la liberté de parler du cardinal de Richelieu d'une façon qui ne lui estoit point agréable , fut obligé de s*absenter de son diocèse pendant l'espace de six années, et enfin mourut le 21 septembre de l'année 1650. Son corps est enterré en la chapelle de la Très-Sainte-Trinlté. *
Philibert de Brichanteau estoit frère de Benjamin de Brichanteau, abbé de Sainte-Geneviève de Paris et de Barbeaux,* de l'ordre de Gîteaux, lequel avoit esté consacré évéque et duc de Laon après le déced de Geoffroy de Billy, son oncle , en l'année 1612. Tous deux estoient fils d'Antoine de Beauvais Nangis , chevalier des deux ordres du roy et ambassadeur de Sa Majesté en Portugal. Leur mère estoit Antoinette de la Bo-
(1) Cette chapelle était située au centre de la ville , sur la place du Bourg, contre la grosse tour. Elle avait été fondée en 1400 par Jean, seigneur de Clamecy et de Prouvais. Le chapitre de Saint-Jean la desservait* et l'un de ses membres y disait la messe tous les dimanches et les jours de fêtes.
(2) Ancienne abbaye dans le Gâtinois, à deux lieues de Melun.
chefoacauld-Barb?zieux. Notre Philibert n'estoît point encore daos les ordres sacrez de Téglise lorsqu'il fut nommé à l'évèché; c'est pourquoi il s'y fit promouvoir au plus tôt, pendant le caresme de raouée 1620 , par meshire Âodré Fremont, arche\éque de Bourges, puis peu de temps api es il reçut la consécration épisc'opale des mains de François de la Rochefoucauld , cardinal de la sainte b!glise romaine, lequel estoit son cousin du costé de sa mère. Philibert assista à rAssemblée da clergé de France tenu à Fontenay , en Poitou, en Tannée 1 628. On a remarqué en lui un amour particulier pour la Mère de Dieu , en Thonneur de laquelle il établit à Laon la maison des religieuses de la Congrégation de Notre-Dame.
La réformation du monastère de Saint- Jean-Baptiste-en-la- Cité de Laon est aussi un de ses ouvrages. * 11 y mit les reliques de sainte Salaberge et de sainte Anstrude dans un estât plus décent.
Le révérend Père dom Gabriel de Sainte-Marie , anglois de nation et archevêque de Bbeims, reçut le pallium des mains de Philibert , évéque de Laon , dans sa métropole , par ordre du pape. Il donna un cruciûx d'argent à Antoine Bellotte , doyen de la cathédrale et grand-vicaire de l*évêque Philibert , lequel ce doyen loua fort, dans son ouvrage sur les anciennes cérémonies de réglise de Laon, pour ses ausléritéz et sa vigilance pastorale, qu'il préféra toujours à sa propre santé, laquelle il eut néanmoins a«sez bonne jusques à son déced , qui arriva la soixante et dixième année de sou âge.
(i) Cette réforme eut lieu en 1648.