DE U SITUATION DE LA MONTAGNE DE LAON
VANT que de parler de la fondatiou de cette Abbaye de Saint-Yiocent de Laon , j'ai jugé qu'il seroit très-à-propos de dire un mot du lieu et de la montagne où elle est située, afin que chacun puisse mieux la distinguer et juger de ses avantages.
Cette Abbaye est située , aussi bien que la ville de Laon , sur une montagne fort estevée et pir eooséqvent fort exposée aux tempestes , n^ayant aucun abry. Elle regarde au levant le bourg de Notre-Dame-de-Liesse, célèbre par toute l'Europe pour le concours des pèlerins qui s'y fait » et le nombre des miracles que Dieu y opère par rinteroession de'isa bénitte mère ; ce lieu de dévotion n'en est distant que de trois lieues. Au midy, cette montagne a le bourg de Corbeny, aussi connu pour le concours du peuple qui s'y trouve tous les jours de toutes parts, pour estre soidagé desetcrpuéllei par les oiéritesde saint Marcoid , doift le coips y repose ; il B*eit eslmgné de Laon que de quatre lîeiies. Bu c^ du septentrion est la ville de Saint-Quentin , enVermandois, esloignée de dix lieues de Laon.
La montagne , e^'ant fort eslevée , est de fort difficile accéz et rend la fortification de la ville fort considérable , en sorte que c'est un des motifs qui a meu sainte Salaberge, abbesse, d'y venir bâtir la noble et célèbre Abbaye de Saint- Jean en la cité ' , car
jusqu'alors ni les Buns , ni les Vandales , ni aucune autre nation n^avoient pu forcer cette ville, quoiqu'elles ayent eu la témérité de l'attaquer.
Lescostéz de la montagne en son circuit sont plantés de vignes très-bonnes et très-fertiles , qui rendent un vin fort savoureux et généreux. La vallée n'est pas moins féconde en grains et autres fruits ; en sorte qu'il sçmble que Dieu ait mis la bénédiction d'Esaû sur ce pays , lui donnant la rosée du Ciel et la graisse de la terre en partage avec les autres choses nécessaires à la vie humaine.
Cette montagne est en ligure ronde, en forme de croissant de lune , dont les deux cornes, que d'autres appellent deux bras , s'estendent vers TOrient. Le bras septentrional est beaucoup plus long que celui du midy. Entre ces deux bras est une grande profondeur en forme de cuve , et qui s'appelle pour celte ridson Cuve de Saint^Vincent, Elle est remplie de vignobles qui dorment du vin
(1) Voir livre 3, chap. 4.
excellent'. C*est ce que nous uppellons aujourd*huy les fonds de ChenizeUe,
La ville de Laon est située sur le bras septentrional de cette montagne , dit la MoncelU; le Bourg , ajouté à la cité de Laon , s*jesteod sur k.corpa de la montagne, depuis la porte mmlMe* jusques au bout du eôt^ du eouehant. Il y avoit ensuitte deux espèces de faubourgs consécutifs sur la même montagne , retournant du couchant au levant du bras méridional, dont le premier estoit appelé la ViiUité et se terminoit à une terrasse qui se voit et se nomme encore aujourd'huy là porte Dame Epe. Dans cette VIHeUe estoient anciennement les égliseii de Saint-» Victor * et de Saint-Otbœut
L'autre faubourg de Laon comprenoit depuis la même porte Dame Eve jusqu'à TAbbaye de Saint-Vincent'; il s'appelloit le faubourg de Saint- Vincent ou Isl ville de Saint-Vincent. Enfin TAbbaye de Saint- Vincent tenoit l'extrémité du même bras méridional de la montagne , comme on la voit encore aujourd'huy. L'ancienne Abbaye de Saint-Hilaire , qui avoit le rang de troisième siège de TEvéché de Laon , estoit située devant la première porte de cette Abbaye de Saint-Vmcent Des religieuses lont habitée depuis sa fondation jusques à sa ruine causée par les Normans , environ Tannée 882. Elle a servi de paroisse du depuis jusques après la venue et le ravage des Anglais en ces païs^,^ lesquels ruinèrent
(i) Au 17e siècle, la culture de la vigne avait atteint à Laon ses plus grandes proportions.
(2) Ou porte des morts , porta mortuorum , c'était la porte par Ia(iuetie sortaient les convois se rendant de la ville au cimetière de Saint-Vincent. Elle avait autrefois un autre nom : elle s'appelait porte Mariée ou de Mars , à cause du voisinage d'un temple consacré au Dieu Mars.
(3) Voir livre 5, chap. 4.
(A) L'abbaye de St-Hilaire, après les ravages des Anglais, en 1359, n^étaitplus qu'une ruine. Les restes en furent entièrement démolis, en 1390, suivant contrat passé entre Jean de Guise , abbé de St-Vincent , et les habitans de Semilly , avec permission de Jean de Roucy, évéque de Laon. Les matériaux servirent à agrandir la chs^pelle de St-Christophe et St-Jacques au faubourg de Semilly. Cette chapelle,
les autres églises de Saint-Genest , de Saint-Vieter et de Saint- Otbœuf, avec les deux faubourgs de la VilletU et de la ville de SSoffit- Vmcent.
Quoique cette montagne soit fort haute' , Veau des puitâ et des fontaines n'y manque pas , et ^ ce qui est admirable , c'est que les -puits né sont pas profonds pour la hauteur excessive de la montagne.
911 n*était qu*im secours de St-Hilaire , fiit alors érigée en paroisse ; elle a été détruite depuis pendant ia révolution.
(1) On sait que Ja montagne de Laon est élevée de 110 mètres (390 pieds) andessus de la petite rivière d'Ardon, et de 188 mètres (564 pieds) au-dessus du niveau moyen de l'Océan.
OBAFSnUB n.
DE L'ANCIENNE BIPRAX, DONT CiESAR FAIT MENTION EN SES COMMENTAIRES.
jssAJfi, en ses commentaires, livre S^ où il traite expressé* ment de la guerre des Gaules , fait mention d'une ancienne
^^^ ville, Bibrax , que les auteurs recherchent bien loin sans la pouvoir trouver. Dupleix ' , en ses mémoires des Gaules , chap. 20, s'imagine que c'est la ville d'Autun , en Bourgogne, d'autres, attribuentce nom à la ville de Beaune , d'autres croient que c'est le village de Brayne , ou Braye , dans le territoire de Rethel ou d'Amiens. D'autrejS en approchent davantage et disent que c'est Brayoe, dans le Soissonnois , ou bien Bruières, situé auprèts de Laon. Un chacun se forge divers lieux sans pouvoir rencontrer cette ancienne Bibrax de Cœsar.
Quelques-uns en ont approché de si près qu'ils ont , ce semble, découvert la vérité , entre lesquels est. feu Monsieur Ëstiemie de LaUain% avocat au présidial de Laon , en ses mémoires qu'il a
(1) Dupleîx (Soipion) , historien du 17* siècle , fit entr'autres ouvrages, les Mimoires des Gaules, ouvrage assez estimé. 11 était né à Condom, en 1569 , et y mourut en 1661 , à Tâge de 92 ans.
(2) Etienne Delallain, avocat au bailliage du Vermandors, entreprit au commencement du' 17e siècle une histoire de laon , sa ville natale. Cet ouvrage qui dénote, dit Devismej un homme savant, était divisé en deux parties : \^ Recherches des antiquités des églises de Laon; 2o de l'état et police de la ville et du pays. L'ouvrage n'a jamais été pul)lié ; il est même à croire que le manuscrit en est aujourd'hui perdu.
est la
Je tro«Te celle aotorilèKdes brax , m foa cfiiiingie, CMUIaBl qne ee mol .
tagnede Laoo, qak a
dont rn porte la rBe et raaHe rAkhijn 4e raolorité de Cssar' sesbk anâ îaiîfKr Bîbna est la moata^ne de Laos ; ev 1 dM qa* Rems, il est tomi passer b riôère CEiae sw us poat , est pcol-eslie ee qae nous appeioaa aaîoQfd^aiy le pont à Fair, #■ le J^ é Bmrf, et qv^il s*CBt cMipê ca us ica csloi^ de aullca de la TlHe de Kbfax. Ce BoQ da caoïp de Gcsar peal ei4é ee qae bous appeUoas aojond'boT Corbeny , oa es cai car 00 en reaMrqoe eaeore les lignes . à ee qae rapporte fea M. de Lallain, en ses méaioires déjà citez. Or* il est tovt coostant qoede Laoo^andenneBibfaxdeCBSU'yjasqaesaacaaipdoatje Yîens de parler, il b*j a qoe quatre lîeoes de Fkance , qai viennent aux huit milles des Rooiiaias. Par conséquent , semble désigner cette ville de Laon par le nom de BIbrax.
Il est vrai que qaelqa^un pourra former une difficnlté sur ce que les auteurs appellent la Bibrax de C«sar, oppiAun ei mameipium Bemorum (ville flrancbe da pays Rémois) , qamqa^ soit tout constant que Laon soit dans le Vermandols. liais cette dil^ Acuité s*évanouit, lorsque Ton fait réflexion que Hlncmar*.
(1) Jérëinie Laurent, avocat né aussi i Lauo, moant eo 16ia. Son akéfé ée ÏHiiknre de Laon n*est qu*uae table des matières ou le prospectus d*aa antre ouvrage qu'il avait composé et dont le maposcrit , formant 2 vol. is-folio , n*a pas été conservé.
(i) DeBettoGaDico^libr. 2.
(8) Hiocnuur, archevêque de Reims en 845, le seul rai ei le seul pape de la Franee au fh siècle , dit on historien. Le passage auquel allusion est faite , est
archevêque de Reims , Flodoard * et pluaieura autres , donnent tes mêmes épithètes à la ville de Laoo , Tappellant communément opifidum et municipium Remorum, Par là cette objection trouve son entière solution.
Mais on ajoute que les Belges ont battu cette ville de Bibrax, comme si elle eût esté en pleine campagne ; à quoi il est facile de répondre , si Ton conçoit qu'autrefois il n*y avoit que le bras gauche ou septentrional de la ville qui estoit habité. La ville se terminoit à la porte Mortelle ou à la tour du Roy; le bourg de Laon y a esté ajouté depuis et fermé de murailles. Cela, posé , le reste de la montagne estant vide « Cssar ^voit plus que suffisant pour battre la ville, comme si elle eût esté en pleine campagne Et c'est la solution. à la seconde difficulté.
L'autorité d'un ancien manuscrit de ce monastère de Saint- Vincent, cité dans les mémoires de. feu Monsieur de Lallain , nous donne un témcHgnage que cette montagne estoit appelée autrefois Bibrax, et par eonséquent que c'est la Bibrax de Gaesar; car il n'est point de témoignage qu'il y ait eu deux Bibrax : Macrobius,
tiré de la lettre 35e de ce préUt , daus laquelle il nomme Laon une ville franche da pays rémois , municipium Remorum.
(1) Flodoard, ou Frodoard, historien du 10«' siéelc, a laissé une Chronique des derniers rois Carlovingiens et une Histoire de l'Eglise de Reims généralement estimées des savans. Les événemens contemporains y sont traités avec une teUe exactitude et une telle impartialité , qu'on ne saurait puiser à une source meilleure. Nous trouvons dans un vieux manuscrit Téloge suivant fait de VHisioire de V Église de Reims.
Sy ti vcB de Rein lavoir le» éveiquef > Lye ly teaporair de Flodon le sage.
Y les mort du Um d'Odalry ëvesque Et f«t d'Espenay né par ptrantage .
Nous avons encore de Flodoard les Vies des Saints de la Palestine , d'Italie et d'Antioche , en vers , et l'histoire des Patriarches , des Apôtres et des souverains Pontifes jusqu'à Léon 7. Ce dernier ouvrage n'est que manuscrit. Flodoard fut chanoine de Reims, puis curé de Cormicy, au même diocèse. Il mourut dans un monastère , en 960.
Véqait Catie Clercq • bon noioe » millev. abbé. Et d*Agapit ly RiiflMÏn fat aabé.
Par ten byttore aMintet nonrellca «aura, Et en lUec tovte aBti«|«ité be«n.
prwier romanus, (Bdificavit civitatem laudwiensem , super mùntetn eœeelsum , nomme Bibrax , et vocavit eam Laudunum*. Gecy nous donne à entendre que ce il*estoit pas tant la ville que la montagne qui s^appelloit Bibrax , comme il le parott par ce que nous avons déjà dit , et comme il sera confirme par les autoritéz que nous aflons ajouter.
Du temps de Guibert , abbé de Nogent * , ce nom de Bibrax*, pris pour la montagne de Laon , estoit encore fort connu , et il 8*en sert pour exprimer le lieu par lecjael les femmes et les bommes , fuyant Tincendie et la sédition excitées du temps de VE-^ véque Guaidrîc , venoient de F Abbaye de Saint-Jean en la cité , se mettre en plus sûr abry dans ce monastère de Saint-Vincent : c Ayant pris des habits de moinesses, dit-il, elles vinrent à Saint- Vincent par la vallée dé Bibfax. » Cette vallée est celle que nôny appelions la Cuve de Saint- Vincent , appellée vallée de Bibraa^, parce qu'elle est entre les deux bras delà montagne. C*est le sens de Guibert , lequel s'explique cnsuitte par ces paroles r « Tout le jour et cette nuit-là , le chemin des clercs et des femmes qui fuyoient h Saint-Vincent, se tenoit par dedans les vignes, entre les deux bras de la montagne, o Pour cette opinion est aussi Dudo^ doyen de la grande Eglise de St-Quentin, en Vermandois , lequel vivoit cent ans avant Guibert de Nogent'. Willelmus verà, dit-il.
(1) « Macrobc, préleur romuiu, construisit la ville de Laon sur une montagne « élevée, nommée Bibrcuc et rappela Laon. »
(2) Guibert, abbé de Nogent-sous-Coucy , au diocèse de Laon (bénédictin), vivait dans les 11* et 12» siècles. Sa vie entière fut consacrée à la piété et au travail. Nous avons de lui plusieurs ouvrages publiés pour la première fois , en 1651 , par Don Luc d'Achery , Saint-Quentinois. Les principaux sont une Histoire des premières croisades , intitulée , Gesta Dei per Francos , quelques traités des reliques des Saints, de V Incarnation , l'histoire de sa vie, en trois livres, etc. II mourut en 1124, au monastère de Nogent-sous-Çoucy , après Tavoir gouverné pendant 20 années.
(3) Dudon, doyen de Téglise collégiale de St-Quentin, vivait à la fm du 10^ et au commencement du 11« siècle. Il composa son histoire des ducs de Normandie, par reconnaissance pour Richard 3, duc Normand, des bienfaits duquel il fut
regeeocercittique stio... relieto, Laudunum, dawitum quod Bibrax dintur, p^tit cita , antécédente episcoporum Franctœ choro ; quem omnis clerus hvdunensis sedis , omnisque populus cum xngenii apparaiu monastùyo, cum episcopis prcepollentihus reverenter suscepH,,, fVùà Waielmi Ducis^J
Nous ajouterons deux témoignages : le premier tiré d'une an^ cienne tombe d'ardoise mise sur la fosse de l*abbé Baudouin second. Son ^pitapbe , ancienne de quatre cent cincpiante-cinq ans*, dit que cet abbé fut la lumière de Bibrax : more pius , papis spéculum , lumenjue Bibracis, Il fut la lumière de Bibrax « parce que Tabbé de St-Vineent est4a seconde personne de Laon après TËvéque , comme nous le dirons en son lieu.
L*autre autorité est celle d'une vieille prose de saint Vincent , en laquelle est faite allusion au monastère de Saint-Yincetltyiii'as droit de la montagne de Bibrax , que le bras de saint Vincent protège de sa présence :
Gaudeat ecclesia ^
Sedès secundaria
Decus Laudunicum !
Yincens suh Vincentio
Cujus Bibrax brachio
Dextrum munit brachium^.
comblé: « jRtc/iardiil,,dit le manuscrit de Queuliu de Lafons, publié récem- « ment par M. Ch. Gomart, à la prière et recommandation de Dudon, doyen « de cette Église , luy a donné une très-notable teire au haillage de Caux , « consistant en plusieurs droits de dixme , champart et autres , à présent « affermés à la somme de S, 000 livres. ■ Son histoire, écrite plutôt par un romancier que par un historien , mérite peu de croyance .
(1) « Guillaume, ayant laissé le roi et son armée, se .rendit à Laon-le-Cloué , « qu'on nomme aussi Bibrax, précédé de l'assemblée des Evéques de France. « Tout le clergé de Laon , le peuple , les dififérens ordres monastiques , les Evê- « ques revêtus d'ornemens splendides, le reçurent avec respect et magnificence. »
(2) Cette épitaphe est de 1222, ou environ.
(3) « Que TEglise qui est le second siège et Tune des gloires de Laon , se ré- 'd jouisse ! Saint Vincent protège de son bras droit l'abbaye de Saint-Vincent , t laquelle est elle-même le bras droit de Bibrax. »
Poui^ entendre cecy, il fau^t se souvenir que cette abbaye de Sain t- Vincent possède un ossement entier du bras du même saint , et qu*elle. est située elle-même sur le bras droit de la montagne*.
(1) La question traitée dans c« chapitré a divisé depuis bien des siècles les historiens, et les savatns. Sans prendre parti pour aucune opinion, nous constaterons seulement qu'une tradition universelle et généralement reconnue appuie le sentiment de ceux qui regardent Laon comme le Bibraa de César. L^auteur indique cette preuve de tradition dans la dernière partie du chapitre ; les monumens qu'il présente manquent toutefois d'ensemble et sont peu nombreux. Les actes de Sainte Benoîte , au 4« siècle , ceux du martyre de Sainte Preuve à la même ^^ue , la légende de Saint Gobain, au 7^ siècte, Thistoire des démêlés d'Hincmar, archevéque^ de Reims avec Hincmar , évêquo de Laon , au 9« , feint encore foi que la ville 4le Laoa portait, dans les siècles antérieurs, le nom de Bibrax. Qulil y ait dans ces monumens divers une preuve ircéfiragable et qu'ils constituent à. eux seuls une démonstration sans réplique, nous ne le pensons pas ; nous croyons seulement qu'ils peuvent constituer une forte probabilité en faveur de ceux qui prétendent que Laon est la Bibrax désignée par Gésari (Voir les mémoires de la société archéologique du département de V Aisne , année 184S).