DIVERS TEMPS
uoiQUB le temps de l'histoire du frère Wétin me soit inconnu y je la dirai en ce chapitre , ne sçachant où la mettre mieux ; il me semble cependant qu'elle arriva dans ce siècle et en cette même époque.
Il arriva qu*un jour les moines de ce monastère où estoit frère Wétin, prirent un médicament nécessaire afin de se procurer une meilleure santé , ou de chasser quelque maladie déjà formée , peut-estre même pour prévenir quelque mal dont ils sembloient estre menacez. Tous reçurent du soulagement de ce remède^ excepté le frère Wétin , lequel ne pouvant digérer sa
(1) Celte vision que nous livrons sans commentaires et dans toute sa naïveté est (l(?crite en vers et en prose dans les Annales bénédictines, ¥ siècle, partie li^».
médecine, fut contraint de la rejetter, ce qui lui causa un dégoût extraordinaire des nourritures pendant toute cette Journée qui estoit un samedi. Le lendemain qui estoit dimanche il prit son repas , en la compagnie des autres religieux , lesquels estoîentavec lui à rinfirmerie; néanmoins 11 aVoit même dégoût pour la nourriture que la journée précédente. Son dégoût diminuant , 11 mangea comme s'il estoit bien portant les Ixnidi et mardi suivants* ce qui lui donnoit courage et il n'a- Tolt pas la moindre pensée que ce mal dût lui causer la mort do c(Hrp8. Mais sur le soir, après le soleil couché , voilà que comme il estoit as»s à table avec les autres infirmes pour l^endre la réfection , il dit quUl ne pouvoit pas demeurer là jusques à la fin du repas. Ce qui fut cause qu*on le mena dans une autire chambre contiguê à celle où les infirmes soupiient; il n^y avoit entre eux et lui que le paroi qui sépare les deux chambres. Il y ta porter son lit pour s'y reposer, tandis que les autres ac^èveroient de souper. Or , pendant qu'il estoit couché , les yeux fermez » mais n^estant pas encore endormi , l'esprit maliii vint à sa chambre sous Tapparence d'un clerc , avec nn port difforme et horrible à voir ^ son visage estoit aveugle et ténébreux 9 il n*avdt pas même forme d'yeux, dans ses deux mains estoient diverses sortes de tourments ; regardant le malade / il sembloit se féliciter de ce que le lendemain il devoit le tourinenter après sa mort. Gomme cet esprit de ténèbres le mena^ Qoit de ceS'tomrmens effroyables , voici qu'une troupe de démons remplissent la cellule du pauvre et misérable frère ; ils avoleAt des petits boucliers et des petites lances , quelquesruns soutenoient une espèce d'armoire comme pour l'y renfermer. Le pauvre frère estoit surpris d'une si grande frayeuret d'une crainte si effroyable qu'il ne croyoit jamais pouvoir échapper à on danger tdiement évident. Mais la miséricorde divine qui veille toujours à la conservation des si^s , ne tarda guère à le délivrer d'un si grand péril. Incontinent il vit des hommes honorables et d'une apparence magnifique, dont les visages remplis de majesté s'attiroient la vénération de ceux qui les
regardolcnt. Ils cstoient vcstus d*habiis monastiques et s'estojent assis sur les bancs de la chambre ; celui d^entr'eux qui estoit au milieu parla en latin en ces termes : Non est csquium ut %8ti intUiles taîia faciant , nàim komo spiritus istos jvhH reee* dere\ La troupe des esprits malins, ayant entendu xes paroles, disparut aussitôt et se retira de la chambre. Incontinent uu ange d'une beauté incroyable , vestu d'une robe de pourpre» se trouva debout aux pieds du malade , et, lui parlant d'une^ voix douce et aimable , lui tint ce discours : a Je viens à vous, a ô âme très-aimée de Dieu. x> A quoi le pauvre malade ré^ pondit : a Si mon Seigneur veut me pardonner mes péchés., a qu'il me fasse miséricorde; s'il ne me pard(Hme pas , je sute a en sa disposition , qu'il fasse de moi ce qu'il lui plaira. » « Les patriarches , dit la voix, les prophètes aussi» lesapô- . a très et les dignitéz célestes et terrestres se sont toujours ema ployez à défendre le genre humain: mais c'est à présent que a vous devez faire plus .d'^orts pour votre conservation , a parce que votre ioûrmité est beaucoup plus grande qu'elle a n'a jamais esté. » Ainsi se termina la première vision du frère Wétin , sur le rapport duquel l'abbé l'a fait escrire.
Les démons n'eurent point la hardiesse de le tourmenta davantage, mais s'estant éveillé et regardant de tbus costéz pour voir s'il y avoit quelqu'un, il trouva le prévost du monastère et un autre religieux qui avoient esté laissez à sa gardé, les autres estant allé se reposer. Ayant appelle les deux religieux, il leur déclara ce qui s'estoit passé, estant encore tout saisi de crainte; il estendit son corps eu forme de croix et pria les deux moines qui le gardoient d'intàrcéder de tout leur pouvoir auprès de Dieu pour lui obtenir la rémission de ses péchez. Eux restèrent les sept psaumes pénitenciaux et d'autres prières propres à une si grande anxiété. A la fin des prières , il se leva , et s'estant assis sur son séant , il demanda le dialogue de saint Grégoire pour le faire lire en sa présence. On lui lut le comimen-
(1) 6 II n*cst pas juste que les esprits oisifs ea fassent davantage , Phomme « leur commande de se retirer. »
cernent du dernier livre du même dialogue , environ neuf ou dixlèuillets. La lecture estant finie, il pria les deux religieux qui Tassistoient de se reposer jet de soulager par leur repais ia lassitude qu'ils avoient contractée à le veiller, lis se retirèrent donc dans le coin de la chambre et prirent leui^ repos pendant le reste de la nuit.
La malade se reposa aussi et ne fut pas plutôt endormi que le même ange qu'il avoit vu dans sa dernière vision en habits de pourpre lui apparut en habits blancs au chevet de son lit. B reluisoit dune splendeur incroyable » et lui parlant avec des paroles douces et aimables , il le loua d'avoir eu recours à Dieu dans ses peines , par les suffrages des psaumes et la lecture des bons livres , l'exhortant d'en user toujours de la sorte en semblable occasion. Il lui conseilla particulièrement de se servir souvent du psaume CXVUI » parce qu'il est tout moral ; il commence par ces mots : Beaii immaculati in vid qui ambulant inkgeDominif etc.\ Il l'assura qu'il lui plaisoit beaucoup de voir qu'on s'appliquât à la psalmodie et à la lecture des bons livres et que c'estoit le. moyen d'apaiser la colère de Dieu , pourvu qu'on s'y iq)pliquàt sincèrement et non avec fantaisie.
Après ce discours » l'ange prit par la main le malade et le mena par un chemin très-agréable, clair et plaisant. Pendant ce voyage il lui fit voir des montagnes d'une excessive hautear et d'une beauté incroyable, si bien qu'il sembloit qu'elles fassent de marbre. Un fleuve de feu les environnoit de toutes parts et Ton voyoit dans ce feu une infinité de damnez qui y soofArolent les peines dues a leurs crimes , et le malade en reeoinnt plusieurs. £u quelques autres lieux , il en vit encore une mrititude innombrable qui souffroient plusieurs et divers tourments; il y remarqua auâsi des prêtres du petit et du grand caractère , c'est-à-dire , des simples prêtres et des évèques ; ils estoient attachez à des poteaux dans le feu par
(1) « Bienheureux ceux qui sont irréprochables dan^ leurs voies , qui ùb> « servent la loi du Seigneur, &. »
des liens très -serrez. L'ange lui dit que de jour à autre ces damnez souffroient les fouets et les^ verges parcequé Us avoient offensé Dieu; il en connoissoit aussi un grand nombre. L*aiige lui expliqua comment beaucoup d'ecclésiastiques de ce temps estoient précipitez dans le désordre ; c'est qu'ils recherchèrent trop les profits du monde et s'attachoient au service des seigneurs de la cour , se plongeant dans les délices du eorps et des sens; par ce moyen ils se rendoient ennemis de Dieu. Ds auroient pu soulager le monde en son malheur , lorsque la peste où la famine l'accabloient, ils se sont rendus indignes de leur service par leur négligence ; c'estoit la cause de leurs tourments,
li vit aussi un certain ouvrage en façon de ch&teau IDût de bois et de pierres assez en désordre et confusion » tout difforme à cause de la suie qui y estoit attachée , duquel il sortoit une fumée horrible qui s'esle voit en haut. L'ange dit au malade que ce lieu avoit esté le séjour de certains moines réunis là de plusieurs lieux et provinces pour y estre purgée des souillures de leurs péchez, et il lui en nomma un de ceux qui y estoient actuellement; il estoit renfermé dans uncofifire de plomb pour jusques au jour du jugement universel , à cause de Tamour de l'argent qu'il avoit eu quelque peu pendant sa vie. Un pèlerin, estant à l'article de la mort, en avoit eu là révélation et l'avoit vu au milieu de ce tourment , dans un ravissement d'esprit qu'il eut. Il l'avoit raconté d^à et le bruit en avoit esté tout commun, mais on n'en parloit plus et le frère moribond n*en avoit pas eu connoissance.
L'ange lui fit voir une autre montagne sur laquelle il disoft qu'un abbé , décédé depuis environ dix ans , falsoit pénitence et se purgeoit du reste de ses péchez. Son tourment estoit dcr souffrir sur le haut de cette montagne l'incommodité de Tair , du vent et des pluies. H ajouta qu'un certain évèque décédé tout nouvellement , devoit soulager cet abbé par ses bonnes œuvres, pénitences et prières , afin de lui obtenir miséricorde , selon qu'il le lui avoit fait sçavoir par un clerc , auquel il estoit ap-
paru en vision , mais quei'évêqae avoit Qcgligé cet avertissement, estimant qu'il estoit une rêverie, et avoit manqué de cbarité envers le deffunt. Le malade demanda à Fange où es toit cet évéque, et Pange lui dit qu'il estoit de l'autre costé de la montagne, souffrant la peine due à son défaut de charité. II vit au milieu un prince qui avmt gouverné Tltalie et les Etats- Romains; ce prinee souffroit un supplice déchirant, à cauçe de certains crimes cachez ; il devoit en estre délivré plus tard et parvenir avec les élus à la vie étemelle.
L'ange lui fit voir encore plusieurs personnes religieuses et séculières rassemblées en un même lieu , quoiqii'estant de diverses provlûces ou de divers monaistères. Le pauvre malade vit encore Jésus-Christ venir à soi avec une multitude trèsgrande de saints; ce fut pour lorsque Tange lui déclara qu'il estoit son gardien , de même qu'il Tavoit esté pour le grand Samson, duquel il est parlé dans le livre des Juges; ilavoit beaucoup ^mé cet homme, quoique ce dernier lui eut déplu^ lorsqu'il s'attacha à Dalila. .
L'ange lui conseilla de s'adresser successivement à chaque choeur des saints afin d'obtenir miséricorde de Dieu^ Pendant qu'ils prioi^t ensemble, le malade entendit une voix sortir du trône devant Jequel les saints s'estoient prosternez , laquelle ôifpit que. pour obtenir miséricorde, il falloit que lui , Wétin , demandât pardon des mauvaises édification^ qu'il avoit données à ceux qu'il devoit édifier. Enfin après plusieurs autres circ<Hiâtances d,o cette vision il revint à soi de son extase et raconta ce qui lui estoit.arrivé , en présence de Tabbé et des religieux rassemblez en sa ehambre. Il mourut le lendemain , selon que l'ange le lui avoit prédit , quoique donnant des signes d'une santé parfaite et s'estant mis à genoux devant la communauté jBt ayant demandé pardon à tous , selon que Notre<>Seigneur le lui avoit enjoint.
Ainsi finit l'histoire du frère Wétin.
C'estoit une bonne chose , dans tout l'ordre de Saint-Benoit, d'avoir des religieux célestes presque en tous les menas-
tères ; lesquels non contens d'estre séparez du monde par leur profession religieuse vi voient séquestrez de toute eonversation humaine et se retiroient, loin des religieux de leur monastère, en des lieux écartéz^de toute communication ; ils estoient appeliez communément reclus. Quelquefois des supérieurs et abbéz, quittant le pesant fardeau de la prélature. , se retiroient en d'autres monastères, afin d'y mener aussi , en reclus, cette vie angëlique et divine. li y en a eu de <ses deuxfaçons en l'abbaye de Saint- Vincent , du temps de la vie de saint Gérard , de laquelle les actes font foy qu*un nomme Martin avoit quitté la cliarge d'abbé de Saint-Denys en Hai-^ nault, pour venir vivre reclus en notre monastère de Laon. Un autre, appelle Ëbroïn, y estoit aussi à la même époque , lequel avoit pris ce genre de vie après avoir porté quelque temps les armes. Notre obituàire nous en fait connoitre un troisième , lequel s^appelloli Rainaldus ; un autre encore qui de moine de Safnt- Vincent avoit esté fait abbé de Saint-Michel en Thiérache, quitta son abbaye de Saint-Michel pour se faire reclus à Ânchin, proche de Cambrai* ; mais il n'y fut pas long-lemips car on le tira de sa douce solitude pour le forcer a estre le quatrième abbé de cette abbaye. Ne pouvant enfin oublier la douceur de la solitude et la comparant avec l'embarras de la charge abbatiale , il quitta encore Tabbaye d' Anchin et se re* tira en celle dé Saint-Bertin, à Saint-Omer, où il vécut reeltls comme auparavant, Tan de Notre-Seigneur 4 109.
Quelques auteurs pensent avec fondement que le lieu où vivoient les reclus du monastère de Saint- Vincent , estoit là Magdeleine, dans le milieu du jardin. Cependant on peut în* firmer cette opinion en disant que ce monastère possédoit des reclus bien avant que la chapelle de la Magdeleine ne fut faite» puisqu'elle a esté bâtie par Âdalbéron , successeur de saint Gérard, sous lequel il y avoit déjà des reclus en ce monastère de Saint-Vincent.
(1) C'était une abbaye de bénédictins ; elle lot fondée en 1079 par Anselme, comte de Ribemont, dont il est parlé au chapitre suivant.
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