HISTOIRE TIRÉE DE L'ANNÉE BÉNÉDICTINE , AU 31 JANVIER
L semble que ce soit hors de mon sujet de raconter icy la vie de saint Elesme ; mais si l'on considère que mon intention est de rapporter ce qu'il y a de plus considérable dans les antiquitéz de la ville de Laon , aussi bien que dans celles de Saint-Vincent, on ne trouvera pas mauvais que je mette en cette place un abrégé de la vie d*un saint qui reconnoit ce pais pour sa patrie.
Saint Elesme estoit illustre par sa naissance , laquelle il tira d'une des plus nobles familles de Laon* et sa piété ne le rendoit pas moins considérable. Il fut néanmoins eslevé par ses parents dans les exercices militaires et il y seconda leurs intentions pendant les premières années de sa jeunesse, donnant des preuves de son courage en plusieurs occasions, sans néanmoins jamais souiller la pureté de ses mains et de son âme. Elesme estoit possédé de la crainte de Dieu ; ce qui fut cause qu'en-
(1) Robert Wiard se trompe; saint Elesme était natif de Loudun et non de Laon. Nous n'en publions pas moins Thistoirc intéressante ici rapportée.
trant un jour dans une église et entendant ces paroles do Té- Tangile : Si tu-veux esire parfait, vends tout ce q}ko tu possèdes et domne Vargent aux pauvres , il en fut tellement touché qu*il résolut aussitôt de les mettre en pratique. Il distribua aux pau vres les grands biens dont ses parents décédez Tayoîent fait héritier, se faisant pauvre lui-même ; ce qui excita contre lui l'opposition de ses autres parents, lesquels craignoieot qu^il ne tomb&t en nécessité ou qu'ils ne fussent privez eux-mêmes d'un légitime héritage après la mort du saint ; mais celui- cy répartit généreusement que son héritage estoit si peu de chose qu'il avoit résolu de le donner à usure et à intérêt aux pauvres lesquels lui en rendroient plus que le centuple en la vie éternelle. Les intéressez ne se contentèrent pas de cette sage et chrétienne réponse, mais redoublant leurs persécutions ils obligèrent saint Elesmeà quitter «a patrie ; ce qu*il fit secrètement n'estant suivi que du plus fidèle de ses domestiques , lequel l'accompagna volontairement; mais Elesme le renvoya bientôt avec une magnifique récompense des services qu'il lui avoit rendus. Changeant d'habit, le saint prit le chemin de Rome, déguisé en pauvre pèlerin ^ mendiant sa vie avec joye , se croyant seulement alors véritable et fidèle serviteur de Jésus- Christ.
Elesme , passant l'Auvergne, trouva saint Robert, abbé de la Chaise-Dieu% dans la ville d^Issoire* et lui découvrit son intérieur. Le saint abbé connut dès lors que Dieu avoit de grands dessdns sur Fâme, du pieux pèlerin ; désirant en faire un disciple de saint Benoît , il lui parla de rexcellence do la sainte règle avec tant de zèle et d'énergie que iès ce jour , Elesme auroit pris l'habit, si son vœu d'aller à Rome ne l'eût engagé à en différer l'exécution jusques à son retour. Il continua donc sa route, observant une pénitence très-rigoureuse ;
(1) Ancienne abbaye de bénédictins, en Auvergne.
(2) Ville de France, dans la Basse-Auvergne; elle possédait autrefois un couvent de bénédictins sous le vocable de Saint-Austrcmoinc.
son Jeûne estoit quotidien, il marehoit nu -pieds , prioit sanscesse et ne réservoit rien des aumosnes que les fidèles lui donnoient, obéissant à la lettre au commandement du fils de Dieu de ne rien porter par les chemins pour vivre ou pour acheter ses nécessitez. Ce fut pour cette raison qu'il refusa une somme notable d'argent qu'une personne de piété lui offrit » aimant mieux souffrir que d'estre infidèle à ses promesses.
Il employa deux ans entiers à visiter les sanctuaires de Rome, avec une dévotion nonpareille» partageant toujours avec les pauvres les aumosnes qu*on lui faisoit. Après avoir satisfait au sujet de son pèlerinage et fait de longues et ferventes prières sur les tombeaux des saints apôtres, il retourna en France, au monastère de la Chaise-Dieu et il estoit si changé par suiite des austéritéz qu'il avoit faites que Tabbé saint Robert eut grande peine ti le reconnoître. Ce dernier le reçut avec Joye et avec une bonté très-particulière , lui donna Thabit de Tordre et le considéra depuis comme le plus cher de ses disciples. Toutes les pensées d'Ëlesme ne tendoient qu'à la perfection; imitateur de notre saint patriarche et fondateur , il réussit de telle sorte en son estude que bientôt on lui donna la chargede maître des novices.
Il portoit un tel respect au nom de Jésus qu'il ne le proféroit jamais sans une inclination de teste, par respect et adoration. Cette dévotion fut la source de tous les miracles qu'il opéra pendant sa vie, lesquels furent signalez et en grand nombre ; car on ne peut pas signifier la multitude des malades qu'il a délivrez par ce remède salutaire. Les plus remarquables furent un homme travaillé par un serpent , lequel estoit entré dans son corps pendant qu'il dormoit , une femme qui avoit un cancer au sein et un enfant muet , lesquels furent tous gnéris par l'invocation du sacre nom de Jésus. Un lépreux , dans le désespoir de se voir attaqué de cette vilaine maladie, découvrit au saint la tentation qui le prcssoit de se faire mourir soi-même; Elesme le retenant sept jours avec lui , lui lavoit le visage ci lui rendoit les autres oftlces de charité qu'il au roi t rendus à
son propre frère ; ensQitte il le renvoya. Le lépreux estant sorti d'a?ec lui, retomba dans son désespoir et se jelta dans un fleuve pour y perdre la vie ; mais sur le point de périr » il fut touché de Dieu auquel 11 demanda miséricorde par les mérites de saint Elesme , qui parut aussitôt sur la surface de Peau et en tira le lépreux. Cecy lui arriva encore une seconde fois et le saint le délivra de nouveau , le guérissant cn^ même temps de la lèpre, vraie cause de son désespoir.
Saint Blesme fut engagé au sacerdoce par son abbé, quoique son humilité lui en donnât une vive crainte. Estant dans la ville épîscopale pour ce sujet, il fut visité par les principaux du clergé, excepté par un seul, lequel poussé par l'envie, publioît que les miracles du saint estoient une pure illusion et les effets d*UH esprit qui avoit besoin d*estre arrêté. Mais à peine eut^il achevé ce blasphème qu*il fut attaqué d'une maladie si violente qu^en peu de temps il perdit Tusage des membres, et ses nerfs s'estant retirez , il devint contrefait. La grandeur de sa peine lui lit reconnoitre la grandeur de sa faute ; il s'en humilia devant le serviteur de Dieu, lequel lui rendit la santé par sa seule bénédiction. Une autre personne de qualité lui refusa une faveur qu'il lui demandoit; alors Dieu la frappa de douleurs si sensibles qu'elle en estoit accablée ; connoissant qu'elle estoit justement punie , elle fit appeller le saint homme et aussitôt qu'elle lui eut accordé, ce qu'il demandoit, la santé lui fut rendue.
Durand, successeur de saint Robert à la Chaise-Dieu , ayant esté sacré évèque, saint Elesme fut élu abbé en sa place , no-nobstant ses répugnances. 11 gouverna le monastère avec tant de sagesse qu'il contentoit les religieux sans rien omettre de ce quMl devoit au Seigneur; il montroit le chemin de la vertu à tous et le leur faisoit suivre avec une joye incroyable.
Hais la gloire et la dignit é de sa charge lui estant insup«> portables, saint Elesme importuna tant sa communauté qu'elle fut contrainte de recevoir sa déposition. Dieu releva cet illustre déposé au lieu de l'abaisser , répandant sa réputation aunlelà
des mers et la faisant arriver partout. Une illastrc princesse d'Angleterre, frappée souvent d*apoplexîe « ayant entendu parler de lui , députa vers le saint une ambassade pour le prier de lui obtenir la santé de Dieu ; à quoi Ëlesme satisfit après beaucoup d*excuses et lui envoya du pain bénit de sa main. Elle en mangea et fut guérie ainsi que tous les autres malades qui en goûtèrent. La reine Constance , femme d'Alphonse quatrième, roy d'Espagne, obtint de son mari de faire venir le saint en son royaume , sous prétexte qu'elle ayoitbesein de sou conseil en des affaires importantes ; Ëlesme y alla et y vécut quelque temps avec tant d'édification que sa conduite y augmenta beaucoup sa renommée. La reine prétendoitle retenir à la cour, mais le bruit des palais s'accommodant peu avec Testai religieux , cette pieuse princesse lui donna la maison et l'église de Saint-Jean l'évangéliste , que le roy avoit fait bâtir proche des murs de la ville de Burgos , pour le secours des pèlerins de Saint-Jacques. Le saint passa miraculeusement le fleuve du Tage qui se Irouvoit sur son chemin , quoique les eaux en fussent fort enflées par les pluies , et les Espagnols qui furent témoins de ce miracle conçurent encore un plus grand respect pour lui.
Il établit un monastère en cette église de Saint-Jean-I'évangéliste et bientôt il eut un grand nombre de disciples sous sa conduite. Le saint y prenoit son repos à plate-terre » après avoir passé la plus grande partie de la nuit en oraison ; il célébroit tous les jours la sainte messe , et rentrant dans sa cellule , il faisoit apporter une corbeille pleine de pain pour la distribuer aux pauvres passants. Le roy Alphonse et la reine Constance dotèreût ms^ifiquement son monastère à cause de la grande estime qu'ils avoient de sa vertu.
Saint Ëlesme fit plusieurs rhiracles en cette nouvelle demeure ; il guérit deux femmes piquées par des serpents , un prêtre attaqué de la fièvre quarte , une possédée qui estoit agitée d'une façon épouvantable ', lorsque le démon sortit du corps de cette dernière , il lui fit vomir un lambeau de pourpre qui
dispàrat à la yae de tout le peuple sans que personne osât le toucher, n fit encore plusieurs autres merveilles , mais luimême estant attaqué d*une violente maladie , il la reçut avec joye , espérant qu'elle lui ouvriroitl a porte de Tétemité. Il fit sa confession générale à Tévêque de Pampelunc, qui estoit alors en la ville de Burgos , versant un torrent de larpaes , et reçut les derniers sacrements des mains du même évêqae. Il se fit ensuitte porter dans la chapelle de Saint-Jean Vévangéliste , disant ces paroles en y entrant: Seigneur, sauvez^moipar la vertu de votre saint nom, et que la clémence qui ixms appartient spécialement,en qualité de Jésus et de Rédempteur préside au jugement que vous aUez faire de mon âme. Puis il adora la Sainte-Croix , et ayant fait des actes de foy, de contrition , d'amour et quelques autres, il jetta les derniers soupirs en prononçant la prière du fils de Dieu : Mon père, je remets mon esprit entre vos mains.
Toute la ville accourut au hruit de la mort du saint, et pour satisfaire la dévotion publique , on fut obligé de laisser son corps sacré exposé pendant trois jours. Ses funérailles furent pompeuses et magnifiques ; il fut enterré dans la même chapelle de Saint- Jean , où il reposa jusques en 1480 ; il est probable qu'il mourut le 30 janvier de Tannée 4091. Sa mémoire est pourtant plus célèbre le 31 , jour de sa translation. Le sépulcre de saint Elesme a esté glorieux à cause d'une infinité de miracles. Deux personnes estropiées y furent remises eiileur premier estât , après avoir esté averties par le saint de se corriger des désordres qui avoient attiré sur elles le châti^ ment du Ciel. Une femme aveugle, un homme muet et plusieurs malades y reçurent lé même secours. Dieu punit de paralysie un artisan qui s'estoit permis des railleries sur ceux qui obsefvoient la feste du saint , et il ne fut guéri qu'après avoir reconnu sa faute et cherché son soulagement au tombeau de celui qu'il avoit méprisé.
Le corps de saint Elesme est présentement dans une belle église fondée en son honneur hors des murs de la ville , et son
ancien sépulcre a esté notablement enrichi depuis cinquante ans par la piété des peuples. La ville de Burgos le reconnoit pour son tutélaire et en fait Toffice double ; le martyrologe bénédictin et celui de France font mémoire de lui.
«fus SIf 91181^