QU'IL LE CROIE
Bs brigandages desXaonnois estoient commis impunément parles premiers de la ville et par leurs seifviteurs; il îi'y avoit en particulier sûreté pour personne de marcher la nuit par la ville» car on estpit volé , pris> blessé ou tué. Gela fut cause que le clergé , les archidiacres et autres personnes plus apparentes de la ville permirent au peuple d^ériger une Commune pour sa propre sûreté. Les premiers de la ville avec le clergé se joignirent à la populace par une ligne et conjura-^ tion dcffensive, pendant que Tévêque, ayant épuisé les sommes immenses qu^il avoit apportées d'Angleterre , estoit retourné dans ce païs pour eUvChercher encore d'autres. A son retour^ en France, il fut irrité de rétablissement de la Commune et de la ligue deffensive et refusa d'entrer dans Laon Le refroidissement commençoit déjà à s'établir entre lui et Tarchidiacife Gauthier, lequel n'estant pas fort circonspect en ses discours , y méloit des mots fort désavantageux pour l'évêque , touchant le meurtre de Gérard de Cerisy.
L'évêque , d'autre part , tâchoit d'attirer à son parti tous ceux qu'il pouvoit , et particulièrement Guibert de Nogent , à qui un jour il dit ces mots : a Monsieur T Abbé , si rarchidiacre à Gauthier vient à m*accuser de quoi que ce soit en^ plein cona elle , le souffrirez- vous ? » Du reste, il s'efforçoit d' étouffer tous le,s bruits et les discours qui circuloient par le moyen de grosses sommes d'argent qu'il distribuoit de toutes parts. Mais comme les sommes qu'il avoit apportées d'Angleterre, quoique immenses; n'y suffisoieqt pas , il permit d'altérer la monnaie qui avoit cours dans Laon , afln d'amasser des richesses par ce moyen ; ce qui réduisit plusieurs personnes à la mendicité. Tout cela aigrissoit singulièrement les esprits contre lui ; un autre fait particuUer fit renaître encore dans l'esprit des habitants de Laon le souvenir du meurtre de Gérard. Ayant fait mettre en prison un certain mayeur, nommé aussi Gérard , lequel estoit attaché àThomas, fils doçomtelngelrandeBoves, l'évéquelui fit arracher les yeux par un de ses domestiques qui estoit éthiopien '. €e qui offensa également le roy, les évéques , les prêtres et les clercs. Le pape même trouva cette action si noire qu'il le suspendit de sou office ; mais il ne laissa pas de faire lu dé-* dicace d'une église nonobstant sa stispensîon. Il lui fallut néanmoins aller à Rome pour se faire absoudre et réhabiliter des censures qu'il avoit encourues ; il y alla et sut adoucir de telle sorte le pape par ses paroles qu'il fut rejnvoyé de Rome en son diocèse avec autant d'autorité que s'il n'eût jamais fait aucune faute.
Dieu ne voulant pas permettre que le meurtre de Gérard de Cerisy restât impuni , souffrit que l'évêque Waldric amassant péchez sur péchez, poussât les habitants de Laon jusques à rextrémité. La Commune de la ville lui déplaisoit; il tâchoit pour cette raison de l'abolir. Cela fut cause qn'il s'occupa de t^le sorte à cette affaire avec les officiers du roy pendant le jouir du Jeudi-Saint, qu'il n'entra pas à l'église de toute la jour-
(1) Guibert, de vitâ suâ, lib. 3, cap. 7.
née. Le desseiïi du roy estoit, en Tabolition de la Commune de Laoù, de réduire la ville à ses seuls droits préeédents. Les bourgeois lui offrirent quatre cents livres*, présent pour lors assez grand, pour que laCk)mmune ne fût point abolie; mais révéque et les seigneurs en offrirent sept cents qu'il aec;epta ; Tabolition futeiécutée. Maisleroy qui avoit son palais dans la ville n^sa point y coucher , craignant Fétnotion de la populace ; il sortit de Laon dès le grand matin , après avoir cou<}hé dans le palais épiscopal*. Les seigneurs ou principaux deë habitants qui s'estoient engagez au paiement çte la somme de sept cents livres avee Tévéque , faisant réflexion que cette somme énorme dépassoit leurs fkeultéz, craignant d*autre part rémotion du peuple, eherchoient occasion de retirer leur épingle bors du jeu. Mais Tévêque, ayant cette affaire très-à-^ cœur, promit de payer seul la somme totale, afin de les engager à ne point l'abandonner a Si je ne tiens pas ma prora messe,, leur dit-il, mettez-^moi dans la prison royale et ne c( m*ên tirez. point que je n'aie payé ma rançon.»
Lorsque le peuple vit que l'affaire de la rupture de la Commune esioit assuré et qu'il n'y avoit plu& rien à espérer pour la conserver, il en fut tout salai et ému. Personne ne vouloit plus foire le métier ordinaire ni exercer Toffice de sa vocation ; les cordonniers , tailleurs , tanneurs et autres qui gagooient leur yie par un trafic honnête i fermèrent leurs J)ouliques , voyantque tous leurs gains seroient pour les Messieurs qui leur enleveroieint tout ce qu'ils auroient. Ce qui les découragea encore davantage, ce fut. que Tévéque et ses associez commen-* cèrent aussitôt à prendre connoissancc des biens que chaeun possédoit et on obligeoit chaque particulier à payer , pour la rupture de la Commune , la même somme qu'il avoit doiAiée pour son érection. C'estoit l'etercice que Tévéque donnoit à ses ouailles le jour du vendredi-saint , leur- faisant souffiij* Ja
(1) Près de 15,000 francs d'aujourd'hui.
(2) Guiberl, dé vitâ suâ, lib. 3, cap. 8.
passion comme les juifs avoicot fait souffrir, à pareil jour ,, la mort au fils de Dieu. Ce qui dura aussi toute la journée du samedi-saint, veille de Pasques, C'esjtoit aussi la préparation à la communion paschale que Févèque faisoit faire à ses ouailles par des meurtres, des parjures et d'autres crimes. Une conjuration se forma bientôt et le fameux docteur et doyen Anselme, en ayant eu connoissance sur le soir du même samedi-saint , en envoya prévenir Tévéque, au moment où il alloit se coucher^ lui donnant avis de ne pas se trouver aux matines du lendemain, parce que, s'il y alloit, il seroit infailliblement assassiné. L'évêque aveuglé par son avarice et ne pouvant se figurer que la populace eût la hardiesse, de le mettre à mort , dit tout haut ces mots; a Fi , mourrai-^ donc de la main de a cette sorte de gens? » Quoiqu'il les méprisât de bouche , il n*eût pas.néanmoins la hardiesse de se trouver aux matines le jour de Pasques.
Ce même jour de la Résurrection de Notre-Seigneur, Waldric se rendit à la procession avec son clergé ; mais il s'estoitfait suivre de ses domestiques et de quelques soldats armez pour le deffendre en cas de besoin. Or il arriva que comme un certain bruit s*estoit eslevédans cette procession, un homme du peuple lequel s'estoit caché dans une grotte, en sortit, croyant que les conjurez exécutoient leur projet contre Tévêque et s'écria tout haut comme pour donner le signal aux autres: Commune l (hmmune/ Maison réprima facilement cette émotion, parce que le peuple, conservant encore de la dévotion pour les jours consacrez au Seigneur , ne voulut rien entreprendre en une feste comme celle-là. Cecy ne laissa pas néanmoins de faire impression sur révêqucet ses adhérents. La messe estant achevée , Waldric fit venir un grand nombre de païsans des villages qui estoient de sa dépendance et il en mit une partie dans les tours de la cathédrale , une autre partie dans sa cour pour veiller à la conservation et sûreté de sa personne. Il se faisoit en cela garder par des gens qui ne lui estoient pas moins ennemis; car ceux-cy sa voient que les deniers promis par Té-
véque au roy dévoient se prendre dans leurs bourses. Les conjurez de la Commune espéroient jouer leur tragédie le lundi de Pasques pendant la procession que le clergé de la* cathédrale de voit faire à notre église de Saint- Vincent, selon la coutume ancienne. L^évêque s'y trouva à la vérité , ûiais la populace n*osa rien tenter contre lui, attendant une autre occasion où elle pât le surprendre avec les premiers de la ville. Elle ne voulut pas non plus rien faire à un honnête bourgeois, marié nouvellement à une cousine de Guibert de Nogent , lequel elle rencontra dans un faubourg de la ville , dans la crainte que son meurtre ne fût un avertissement pour les autres et que tous ne se missent sur leurs gardes. Le mardi ^ Tévéque , un peu plus rassuré , renvoya tous les paîsans qu'il avoit ftiit venir pour sa garde.
L'abbé Guibert , voyant que cecy ne pouvoit aboutir qu'à une fin tragique , alla trouver Tévéque le mercredi après Pasques, pour le prier de sortir de la ville , afin de la délivrer par là d'un malheur imminent. Waldric lui répondit avec sa présomption ordinaite : « Que croyez-vous qu'ils puissent donc a me faire dans leur émotion populaire ? Si mon Vaîet Jean a Maure arracboit le nez au plus. apparent de la compagnie , (( pas un n'oseroit seulement dire un mot; car je les ai obligez a et contraints hier de renoncer à leur Gqmn^une pour tout « le temps de ma vie. » Guibert , abbé de Nogent , voyant l'alrrogancede l'évèque, lequel ne daignôit point seulement écouter les bons avis qu'on lui donnoit de tons costéz , se tut et prit congé de lui, devinant bien son prochain malheur.
MORT FUNESTE DE L^ÉVÈQUE W\LDRIC, EN L'ANNÉE If 12, LE JEUDI i6 AVRIL,