‹ Histoire de l'Abbaye de Saint-Vincent de Laon ... publieé, annotée et continuée par l'abbé Cardon, et l'abbé A. MathieuChapitre 58 sur 116 · DANS LA SEMAINE DE PASQUES · texte numérisé non relu

DANS LA SEMAINE DE PASQUES

'evêque Waldric , présumant de plus en plus de sa sécante , dans la croyance que la populace n'auroit pafs la témérité d'attenter quelque chose contre sa vie , àppella spn archidiacre Gauthier , le jeudi dans la semafnç de Pasques , après-midi. Mais comme ils estoient tous deux occupez à chercher les moyens dé tirer les sommes qu'ils prétendoieiit du peuple, voilà que le tumulte et la sédition s*élèvent, et les cris de Commune retentissent pai" toutes les mes de la ville de Laon, Le peuple , passant par le milieu de la cathédrale, entra dans la cour de l'évêché par la même porte qui avoit donné entrée aux meurtriers de Gérard de Cérisy. Les premiers habitans de la ville , appirenant ce qui se passoît et se souvenant du serment qu'ils avoienl fait de secourir Févêque en cas de sédition , coururent au plus vite à lui. Le premier de tous fut le châtellain Guinimar, personnage très-noble , d'une fort belle taille et déjà avancé en âge, lequel passant par l'église, armé de son bouclier et d'une hallebarde , entra dans la cour de révéché. Il y rencontra un certain Raimbert, lequel lui cassa le derrière de la teste avec sa bcsaigùe. Le second qui fut tué estoit Bainier^ lequel avoit épousé la cousine de Guibert de No-

gent ; voulant entrer dan$ le palais épiscopal , il lut percé d'une lance, et cherchante pénétrer, dans la chapelle de l'évéché, il tomba raide mort ; le feu le consuma ensuitte depuis les pieds jusques à Taine.

Adon , vidame de Laon , terrible en ses menaces , entroit aussi dans la cour d^ Tévèché; il fut attaqué alors par toute la populace , mais il se deffendit si vigoureu^iement avec son épée et sa hallebarde qu'il tua sur place trois de ses assaillants. M(mté ensuitte sur une table de la salle de Tévéché , il se deffendit encore ; tout percé de coups par le corps et particulièrement aux genoux^ il s'agenouilla sur la table et tua ou blessa plusieurs de ses aggresseucs jusques à ce que « vaincaparla lassitude , il fut tué lui-cnême d'un coup dé javelot. Le feu réduisit son corps en cendres peu de momens après.

L'évéque , 4e aon costé , accompagné de ses domestiques « se deffendit le plus qu*il put avec les pierres qu'il jeitoit et les flèches qu'il décochoit contre ses aggresseurs ; mai» voyant qu'il falloit céder à la force , il prit l'habit d'un de ses esclaves, s'enfuit dans le cellier de l'église et s'y fit enfermer dans un tonneau à vin par un de ses plus fidèles serviteurs , croyant estre là caché en sûreté. La populace, entrée dans le logis épiscopal, et ne trouvant plus nulle part de résistance, <iommença à courir partout en criant : <i Où est-il, l'évéque, le pendàrd? » Elle prit un de ses valets ,.mais sa fidélité ne découvrit pas h lieu où son maître estoit caché. Elle en prit un autre et le perfide fit un signal , sans mot dire , pour faire connoitre aux sé-^ ditieux le lieu où ils dévoient le cb^cher. Us entrèrent en foule danslex^ellier, et furetant de tous costéz, ils le trouvèrent enfin.

Parmi cette troupe misérable , il y avoit un certain Teude-^ gaud, très-funeste à cette abbaye de Saint-Vincent ; son visage du reste témoignoit assez la méchanceté de son cœur. Il avoit esté officier d'Ingelran de Coucy , mais estant tombé en disgrâce, il s'estoit entièrement donné à la Commune de Laon. Cet homme ne pardonnoit ni aux moines , ni aux pèlerins , ni au

sexe , et pendant tout le temps qu1l fut chef de cette misérable entreprise de la Commune de Laon , il en vouloit particulièrement à révêque , le haïssant avec plus de passion qu'aucun autre.

Teudegaud, avec satroupe, cherchant par tous les réduits du cellier, trouva enfin Tévêque dans un petit tonneau oiï i! s*estoit caché après avoir enfoncé la futaille. Il demanda plusieurs fois qui estoit là ; a Je suis itn nommé Captif, j) G'estoit le nom d'un certain Isengrin, appelle vulgairement de ce dernier prénom à cause de son visage qui avoit la forme d'un loup. Le méchant homme répondit à Tévêque: « Comment se- « roit-il possible que Monsieur Isengrin se fût misicy? » Incontinent l'évèque fut tiré du tonnl;au par les cheveux et toute la populace lui donna nhe infinité de coups ; puis il fut mené dehors le cloître, devant la maison d'un cbapellain de la cathédrale, nommé Godefroy. Là le pauvre prélat leur fit mille prières et soumissions qui auroient esté capables de fléchir les cœurs les plus durs, leur jurant qu'il ne seroit plus davantage leur évêque, qu'il leur donneroit des ricbesses et des sommes immenses et sortiroit du pais , s'ils vouloient seulement lui donner la vie sauve. Mais tant s'en faut qu'il fut écouté dans ses regrets et dans ses promesses; tous au contraire lui faisoient insulte et'Pun d'eux, nommé Bernard de Bruïères lui cassa là teste d'un coup de besaigûe. Comme il tombait de ce coup , quoiqu'il fût terni de plusieurs , un autre le frappa au milieu du nez et il mourut incontinent de ces deux coups. Ils lui firent alors mille outrages, malgré qu'il fût mort, lui coupèrent les jambes et couvrirent son corps de plaies. Le méchant Teudegaud, dont nous avons déjà parlé, voyant l'anneau pastoral au doigt de l'évèque, lui coupa le doigt avec son épée et garda la bague pour soi. Enfin ils le dépouillèrent nu comme la main et jettèrent son corps dans un coin proche la maison de son cbapellain. Il n'est pas croyable combien d'injures et de malédictions les passants donnoient à ce corps étendu sur le pavé ; il estoit tout couvert de mottes de terre , de poussière et de

pierres qu'on lui avoit jeitées par ignominie et par aversion. Il semble que cette catastrophe estoit une punition de Dieu pour le serment exécrable qu'il avoit fait deux jours avant sa mort. Voici quel estoit ce serment : les premiers de ses chanoines estoient venus le trouver dans le milieu de la cathé^ drale , se plaignant de ce qu'il avoit dit au roy , lorsque ce dernier estoit à Laon huit jours auparavant , que son chapitre u'avoit point de respect pour lui , parce que presque tous les chanoines estoient enfants des of aciers du roy. Il nia le fait et jura en cette sorte: a Que la sainte communion que j'ai.ireçue c( sur cet autel me soit pernicieuse et devienne ma condam- « nation. J'invoque le glaive du Saint-Esprit contre moi-même c( si j'at dit sur aucun d'entre vous ces paroles au roy.» Plusieurs des assistants haussèrent les épaules entendant le faux serment qui estoit proféré et jurèrent qu'ils estoient présents quand l'évéque avoit proféré au roy ces paroles qu'ils avoient bien entendues.

Une partie des séditieux alla dans la maison^de Raoul , maître-d'hôtel de l'évéque ; il estoit pour lors bien armé ; mais , craignant qu'ils ne missent le feu, par dessous sa chambre» il jetta ses armejs, se mit en croix et se rendit à lear miséricorde. Ils le hachèrent en morceaux comme il estoit prosterné à terre et tuèrent son fils encore petit. Ils pillèrent en outre la maison <|*un seigneur de considération , nommé Guy et y mirent le feu ; l'incendie se communiquant de là à k cathédrale, la réduisit en cendres. Le doyen Anselme avoit prédit cette funeste catastrophe à la mort de Gérard de Gérisy, car voyant que la grande abondance d'eau qu'on jettoitrdans la cathédrale pour effacer le sang du deffunt ne faisoit rien, il dit que le feu, non pas l'eau, devoit effacer cette taclie du pavé de l'église ; ce qui s*est trouvé véritable dans toute l'incendie de la cathédrale de Laon Le feu se communiqua de telle sorte que le monastère des religieuses de Saint-Jean-Baptiste en la cité de Laon, avec les églises de Notre-Dame-la-profonde et celle de Saint-Jean, dans le même monastère, furent consumez

par le feu de cet incendie , lequel fut si général par toute la ville que neuf autres églises furent pareillement réduites en cendï'e^.

Guibert assure que quelques corps de saints furent aussi consumez par le feu dans Fabbaye de Saint-Jean^n-la-Gité. Les religieux de notre abbaye de Saint- Vincent craignoient que le vent qui venoit à Fopposite , de l'autre costé de la rille, nejettât aussi le feu en ce monastère et qu'il n'encourût la mèibe fortune que lés autres églises de là ville.

Pendant lliorrible boucherie que faisoient les conjurez parmi les plbs notables de Laon , les clercs et les femmes , aussi bien que les autres hommes qui vouloient échapper au carnage, se coufoient de maison en maisotf , jusques;en l'abbaye de Saint-Jean-en-la cité , où les hommes prenoient des habits de fëdfimes et les femmes se revétoient sans confusion des habits des hommes. La femme du vidame Adon , dont nous avons parlé ci-dessus, quitta ses riches habits et se revêtit des vêtements de religieuse de Saint-Jean^ puis vint dans notre abbaye de Saint-Vincent pour s'y réfugier. Plusieurs autres nobles dames firent de même et tout le feste du jour ainsi que toute la nuit suivante on ne voyoit que monde de tout estât et de toute condition venir de l'abbaye de Saint- Jean en ce monastère de Saint-Vincent pour s^y réfugier. Ils prenoient leur chemin entre les deux bras de la montagne , appellée Bibrax% parmi les vignes qui y estoient plantées > comme nous en voyons encore aujourd'huy. Cette journée estoitla sixième des calendes de mai, c'est-à-dire, le 26* d'Avril, auquel notre obituatre de Saint-Vincent fait mémoire de Févêqué Waldric.

(1) Guibert, de vitâ sud , lib. 3. JoannesaGuisià, SpecuLHistor. lib. 22, cap. 6.

CBAPITRE VZIZ

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