DE REIMS
^^^ ETTB abbaye de Saint-Vîncent «eut son alarme après la vUlc, car le fameux Tendegaud, dont nous- avons parlé,
se disaiit évêque de Laon et ayant rais Tannenu pa:i9'toral à son doigt, vint en ce monastère et y chercha partout ceu3^ dont il voulpit faire une nouvelle boucherie. Il remua le» coins et les recoins^ sonda les dessus et dessous des voûtes ; il n'est ei^n. aucun lieu du monastère' qu'il ne parcourut Tépée nue à la main.
Adalbéron^ abbé de Saint-Vincent , ayant appris que Tévêqiie Waidrjc avoit esté tué, voulut aller lever son corps, selon le droit ancien de cette abbaye , mais les séditieux lui firent dire avec une effronterie épouvantable , que s*il y alloit et se méloit parmi la foule « ils ne manqueroient pas de lui en
faire autant qu'à Tévêque, ce qui l'obligea de rester au monastère. Le lendemain, qui es toit le vendredi dans roctave de Pasques , le doyen de la cathédrale , maître Anselme , lequel s*estoit caché dans le fort de la sédition, pria les chefs de tous ces troubles de permettre qu'on donnât la sépulture au corps de Waldrîc, puisque, encore qu'il ne se fût pas conduit en évéque, il en avoit le caractère et en avoit porté les marques et le nom; il obtint Teffet de sa requête , quoique avec toutes les peines du monde. Mais les coups que Waldric avoit reçus sur la face et sur la teste Favoient tellement défiguré que personne ne pouvoit le reconnoître. Il n'y eût qu'un de ses domestiques qui avoit esté fort familier avec lui pendant sa vie , lequel le reconnut à une cicatrice que l'évéque avoit sous le col. Il avoit reçu cette blessure, joutant un jour avec un autre, divertissement qui estoit commun aux soldats de ce temps-là ;
son compagnon et lui estoient à <;heval. L'adversaire estant plus adroit que lui à la joute lui donna un coup de bout de perche, lequel lui avoit rompu un qs. Le corps de l'évéque ayant esté reconnu à cette marque, on le leva de terre à l'endroit où il estoit resté nu et comme un chien jette à la voierie, depuis les vespres du jeudi dans l'octave de Pasques jusques au lendemain vendredi dans la même semaine , à la troisième heure du jour, laquelle estoit environ la neuvième du matip.
Maître Anselme , doyen de. la cathédrale , le fit enlever après avoir jette un drap mortuaire sur le corps et le fit apporter au plus vite à Saint-Vincent. On ne peut expliquer combien les porteurs du corps et ceux qui Taccompagnoient reçurent de pialédictions et de menaces, combien aussi on en donna au corps mort de Tévêque. Le convoi estant arrivé dans l'église de cette abbaye , on fit une fosse devant l'autel de Saint-Benoit , qui est aujourd'huy le second autel de la sacristie , et la fosse es tant à demi creusée , on jetta le corps dedans si serré entre deux ais , qu'il sembloit qu'on dût le voir crever sur l'heure. Nourseulement on ne lui fit pas d'office convenable à un évéque, mais il n'eût même pas ce qu'on accorde aux simples chrétiens.
Plusieurs ennemis de Tévèque se trouvèrent à ses funérailles , et Ils n'eurent ni repos , ni paix qu'ils n'eussent outragé le corps du prélat avec le plus de malice qu'ils pouvoient. Cette journée se passa sans qu'on fit aucun office divin dans ce monastère de Saint- Vincent ; ce qui continua plusieurs jours suivants, parce que les moines estoient occupez à empêcher le désordre chez eux et à préserver par là de toute violence ceux qui leur avoient demandé asile ; outre que nos moines ne craignoient pas moins que les autres, croyant que leurs vies n'estoient point en assurance dans une si grande confusion de la ville.
On mit une pierre d'ardoise sur la fosse de l'évêque Waldrie avec une inscription de dix vers latins qui ne se lisent plus qu'avec peine aujourd'huy, comme je vais les mettre icy :
SPITAPHB DE L'ivÊQUE WA.LDBIG , TIBÉE DE SA TOMBE DANS l'église de SAINT-VINCENT.
Proditûme jaces vulgi, Gtialdrice, protervi y PftëidT honestatis , fructus amorque gre^. Pctsiorem jugulaoit oms . . . . . .
Vix tihi terra daiur . . -
.... subsistit icus
. . . • Vincentî •
Tu quoque qui transis , quœso, mémento •
Quinque dies . . quod . • n . .
Prœsul . . . stat . • ira es , . * On lit encore ces seuls mots comme je les ai mis et ils paroissent encore sur la tombe de cet evêque selon que je les ai lus et d'autres avant moi. Je ne sçais où M. Antoine Beilotte a
(1) « Ici tu reposes, Gaudri, viottme delà trahison d*un peuple audacieux ; « pasteur honnête , Texemple et Tamour du troupeau ! La brehis a égorgé
« le pasteur C'est à peine si on lui donne un peu de terre ;
« Toi aussi passant, souviens-toi, je t*en prie cinq jours . .
« Prélat . . . git . . . . colère , .
pris i'épitaphe de ce évêque qu'il rapporte assez diversement pour les vers quoique ce soit le même sens. Voilà comme il l'a escrite :
Fructus a/morque gregis , uiriusque modesiia legts ^
Vivere dum lieuil WaUricus iste fuit,
Prœml pmdmtis super dta negotia mentis ,
Eeclesiœ clipeus , sit suus indé Deus I
vix terra reoepit ,
Pastorem juguUmt ovis /*...,...•..•
Cette épitaphe » comparée avec la première qui est très-véritable, est manifestement fausse comme ceux qui .prendront la'peine de lire ce qui est sur la tombe de Waldric pourront bien le remarquer*.
Mais poursuivons le reste de cette funeste tragédie.
G'estoit un spectacle pitoyable de voir la femme du cbatelhin Guinimare et ses filles faire litière de leur grande noblesse et mépriser la faiblesse de leur sexe pour charger le corps de leur père tué dans ce sanglant stratagème et le traîner par toute la ville, afin de venir lui donner sépulture dans ce monastère de Saint-Vincent. On en voyoit plusieurs autres faire de même ; le corps de Rainier , qui avoit épousé la cousine de Tabbé Guibert de Nogent , fut mis sur un essieu posé sur deux roues et apporté en notre église de cette façon par un
(1) « Tant qu'il lui fut donné de vivre y Gaudri fut Texemple et Tamour de son « troupeau , il était plein de modération à Fégard du peuple et du clergé. « C'était un pr^at d'un esprit prudent dans les affaires importantes ; il fut le
t bouclier de Téglise, que Dieu désormais soit sa récompense
« C'est à peine si la terre a pu le recevoir
« La brebis a égorgé le pasteur. »
Ces deux épitaphes sont Irès-laudatives ; si Ton en croit, dit don Lelong , les fîûts rapportés par Guibert de Nogent , Gaudri ne méritait pas les éloges qu'on lui a donnés après sa mort.
(2) Nous donnons ci-joint le fac-similé d'une crosse épiscopale du moyenâge, trouvée dans un des tombeaux de Saint-Vincent, au commencement de ce siècle, et qu'on croit avoir appartenu à l'évêque Gaudri.
CROSSE DI GAUDRI
(XirSikle.)
de ses fermiers et une jeune dame , sa parente. Gela faisoit compassion , surtout lorsqu'on considéroit le haut de ses jambes tout grillé et consumé par le feu. Aussi ces deux personnages reçurent sépulture avec plus de regret et de larmes que révéque.
Ou trouva quelques restes du corps d'Adon parmi les cendres de la maison épiscopale ; on les ensevelit dans un petit linge et on les garda assez longtemps jusques à ce que Raoul, archevêque de Reims, vint à Laon pour réconcilier Téglise polluée par Teffusion du sang humain et par le feu. Le maître d*hôtel de révéque , appelle Raoul , fut apporté par sa propre mère toute cassée de vieillesse à Saint- Vincent , en même temps que son petit-fils qu'on mit en sépulture sur la poitrine de son père et dans la même fosse, le mieux qu'on put au milieu d*une si grande confusion; car leur enterrement se fit le même jour que celui de l*ëvêquey ainsi que celui des autres corps morts qu'on ensevelit à la hâte, C'est pourquoi , plusieurs jours après, Raoul, archevêque de Reims, estant' venu à Laon pour y réconcilier la cathédrale, fut contraint d'en transporter quelques-uns d'une sépulture peu convenable à leur qualité dans une autre plus honorable. Cela se fît , non sans renouveller la douleur, les larmes, les soupirs et les sanglots des parents des deffunts, car après la réconciliation delà cathédrale, l'archevêque vint en cette abbaye faire cette cérémonie et chanter la première messe de Requiem pour l'âme du deffunt évêque ; jusques alors on n'avoit fait aucun office pour lui, ni pour ceux qui avoient esté tuez avec lui dans la sédition , quoiqu'il y eût déjà long-temps que cette méchante aetion estoit passée. L'archevêque prononça un discours touchant cette infortune pendant la grande messe , faisant voir la malice exécrable des Communes , par le moyen desquelles les sujets se séquestrent de l'obéissance qu'ils doivent à leurs seigneurs , contre tout droit divin et humain . vu que TApôtre prescrit aux esclaves et sujets de se soumettre à leurs maîtres et à leurs seigneurs , non-seulement aux bons et aux raison-
nables , mais encore aux cruels et aux plus déraisonnables , sans prendre prétexte de leur dureté ou de leur avarice pour secouer le joug de lear obéissance.