CETTE ÉGLISE
ES bourgeois de Laon , réfléchissant enfîn à ce qu'ils avoient fait , virent bien que Taffaire n'en demeureroit pas là y mais que tôt ou tard le roy prendroit connoissance du fait et puniroit sévèrement les coupables. Prenant alors une résolution mauvaise , au lieu de chercher à alléger leur faute , ils ajoutèrent mal sur mal. Thomas de Marie , fils d*Ingelran de Goucy » vivoit pour lors ; c'estoit un homme de sac et de corde , qui n*avoit d'inclination que pour le meurtre et les voleries , au rapport de Guibert de Nogent , et qui épargnoit moins le sang des hommes que celui des derniers animaux. La Commune de Laon ne voyant pas de personnage plus capable que Thomas de Marie de la deffendre , eut recours à lui pour le prier de la protéger contre les forces du roy» et de la mettre ainsi à couvert des châtiments qui lui estoient préparez. Les bourgeois de Laon le firent venir dans cette ville pour ce sujet et lui ouvrirent leur dessein. Thomas de Marie , voyant l'importance de cette affaire , ne voulut pas leur répondre avant d'à-, voir pris le conseil de ses amis , ni leur donner son sentiment dans la ville de Laon , où il estoit pour lors ; majs il lés, mena dans la campagne , à une demi-lieue de la ville , pour leur y faire entendre sa résolution. Voyant alors tous les séditieux ras-
sembléz autour de lui , il leur parla en cette sorte : a Je vous a remercie du choix que vous avez fait de ma personne pour a estre votre protecteur; j'accepterois volontiers, mais il est a impossible que je tienne la ville capitale du royaume contre « les armées du roy. Si vous craignez la justice royale de Sa a Majesté, et que vous redoutiez que ses troupes ne vous fassent a violence, venez avec moi sur mes terres, et je vous deffendrai a comme un véritable protecteur et ami. d Ou ne sçauroit croire combien grande fut la consternation que cette réponse mit dans les esprits des séditieux. Car, d'un costé , faisant réflexion sur la grandeur du crime qu*ils ayoient commis , ils en estoient tout hors d'eux-mêmes et en perdoient Tesprit ; d*un autre , ils voyoient les justes châtiments que ne tarderoit guère à leur infliger le roy ; en punition de leurs forfaits. Un grand nombre d*entreeux, prenant résolution là dé'ssus, suivit Thomas de Marie sur ses terres, afin de s'y réfugier sous la garde de sa protection.
Entre ceux qui suivirent Thomas de Marie fat ce cruel et téméraire Teudegaud , le plus déclaré des ennemis de cette abbaye de Sant-Vincent, et celui auquel le meurtre de Tévêque Waldric doit estre particulièrement imputé Ce perfide , n'osant pas plus que ses complices rentrer dans la ville , suivit Thomas de Marie, sans rien emporter avec soi. Les paîsaus , ayant appris que la ville estoit déserte, y accoururent , pillèrent les maisons abandonnées , en enlevèrent les richesses et les meut)les , sans que personne leur résistât , et s'en allèrent chez eux avec leur butin.
Ingeiran de Boves y vint aussi peu après avec son gendre , nommé Guy, mari d'une fille qu'il avoit eue de sou mariage in** cestueux. Il acheva de piller ce que les païsans avoient laissé ; mais particulièrement il s'adressa aux maisons de ceux contre lesquels il avoit de la haine , n'épargnant ni chanoines , ni bourgeois , et après avoir vidé les habitations par le pillage , il y mit le feu. Les moines eux-mêmes ne furent pas exempts de ces vexations, car ils ne pouvoient entrer ou sortir de la ville
qu'on ne leur prit leurs chevaux , et qu'on ne les .dépouillât même de leurs habits. Il ne fut pas non plus pardonné aux religieux de Saint-Vincent ; quelques-uns d'entre eux passèrenj; par les épées et les armes ; on sembloit en vouloir plus à leurs personnes qu'à leurs biens, car il n'y avoit pas lieu de faire un riche i>utin dans cette abbaye. La langue exprimeroit difficilement les autres maux que notre monastère souffrit en cette confusion ; car les coupables aussi bien que les innocents s'estolent réAigiéz chez nous avec ce qu'ils possédoient de pluç précieux.
Le crime des séditieux ne resta pas impuni; car le roy Louis sixième, dit le Gros, en tira une vengeance si sévère et si ejusaxplaire qu'elle fut capablç de détourner les plus furieux de sem* blables désordres.
Ces misères avoient eu leurs prognostiques avant qu'elles ne fussent arrivées ; une personne vit , peu de temps auparavant , comme le globe de la lune tomber sur la ville de Laon ; les moines de Saint-Vincent ouïrent des tintements et des bruits qu'ils crurent faits par les démons. De plus , on voyoit dans l'air des espèces d'incendies se répandant pendant la nuit audessus de la ville. Un monstre prit aussi naissance dans la cité de Laon pendant la sédition; c'esioit un enfant qui aveit deux corps entiers xusques aux reins, et depuis les reins jusque au^ pieds 11 n'avoit que ce que les autres ont coutume, d'avoir. Il reçut le sacrement de baptême et mouri)t au bout de trois jours. Guibert rapporte encore plusieurs autres prodiges qui proçiQStiquoient tous ces différents malheurs '.
L'évéque Waldric a tenu le siège épiscopal trois ans% /selon Guibert de Nogent ; il est décédé le 8 des calendes de mal,
(1) Guibert, de VUâ suâ, lib. 3, rap. 11.
(i) « Il €St bûn de remarquer , dit don BugBiâtre,dans une note insérée au « manuscrit de Robert Wiard, que Tévéque Waldric fut élu et sacré en 1106. « Gérard de Gerisy (ou Quierzy), fut tué en 1109, pendant qjue le prélat était « à Rome , où il retourna encore deux ans après au suyet de l'affaire d*un « autre Gérard , auquel il avoit fait crever les yeux. L*auteur de ce manuscrit
selon la chronique du chanoine de Laon , ou le 6 des mêmes Calendes , selon notre obitaaire de Saint- Vincent. Guifoert dit qu'il est mort le 3* jour des calendes de mai , et il ajoute qu*on célébroit pour lors les litanies majeures ou rogations. Ainsi il faut que ce soit le jour de Saint-Marc , évangéllste^ c. a. d., le vingt-cinquième jour d'avril, qui répond au septième des calendes de mai , non pas, par conséquent, le 8, le 6 ouïe 3 ; car si ce déced n'est pas arrivé le jour de Saint-Marc, il nepeutestre arrivé dans les rogations de TAscension , puisque la siédition survint dans la semaine de Pasques , plus d'un mois avant les rogations de T Ascension. L'année du décéd de Waldric est constamment mise en Tan ii 12 par Guibert, abbé de Nogent , quoique d'autres la placent un an après , sçavoir, en dH3 ; mais leurs catalogues des évéques de Laon sont pleins d^errenrs , et il n'est pas assuré de s'y fier.
Pour achever ce que nous avons à dire de Tévéque Waldric, nous rapporterons icy un tour qu'il joua aux deux reines de France et d'Angleterre , après le dernier voyage qu'il fit audelà des mers. La reine d'Angleterre lui avoit remis une pièce d'étoffe de soie tissue avec de Tor/ pour qu'il en fit présent de sa part à la reine de France. Estant retourné en France , Waldric fit de cette étoffe un chasuble magnifique en Thonneur de la mère de Dieu, sans en dire rien à la reine. La reine d'Angleterre estant venu voir celle de France , ne manqua pas dans le discours de la faire souvenir du présent qu'elle lui avoit envoyé par l'évêque de Laon. Voyant qu'elle ne lui en parloit pas et ne lui en rendoit pas grâces , elle lui dit : ce Peuta estre , Madame , que l'étoffe* que je ^ous ai envoyée par l'é-
ff se trompe donc , et cite à faux Guibert de Nogent , qui lui-même assure que « l'assassinat de Gérard de Cérisy arriva trois ans après le sacre de Waldric. « n faut donner à ce prélat le temps de faire un troisième voyage à Rome et ff deux en Angleterre. Or, cela est impossible si on ne lui suppose que trois « ans d'épiscopat. »
La plupart des historiens admettent que Gaudri tint le siège épiscopal de Laon pendant six années.
a véque de LaoD ne vous plaît pas; c'est néanmoins la plus c( belle que j'ai pu trouver. » La reine de France répondit qu'elle ne sçavoit ce que cela vouloit dire. L'angloise fit venir révéque de Laon et lui demanda s'il avoit donné à la reine de France TétofTe dont elle Tavoit chargé. Il répondit quUl s*estoit acquitté de sa commission et qu'il avoit présenté cette étofifë à la reine de France. La reine de France , présente à cet interrogatoire , répartit : ce Mais vous ne me connoissez donc pas. » (( Je vous connois , répondit Févèque -, mais la Vierge Marie a est la reine de France en l'honneur de laquelle j'ai fait faire « un chasuble avec cette étoffe. » Cette réponse de Tévêque de Laon plut également aux deux reines de France et d'Angleterre.