‹ Histoire de l'Abbaye de Saint-Vincent de Laon ... publieé, annotée et continuée par l'abbé Cardon, et l'abbé A. MathieuChapitre 82 sur 116 · DEUX MAISONS · texte numérisé non relu

DEUX MAISONS

M E premier abbé qui fut élu pour celte abbaye de Saint- Martin, s'appelloit Gauthier ; il estoit religieux de Prémontré et fut sacré évêque de Laon , lorsque Barthélémy quitta répiscopat pour se faire pauvre moine à Foigny. Il a esté enterré à Prémontré selon qu'il Tavoit désiré avant sa mort^ laquelle lui est arrivée en odeur de sainteté.

Cette nQuvelle abbaye s'accrut de telle sorte qu'en Tespace de douze ans on comptoit plus de cinq cents religieux de cette communauté seule, lesquels servoient Dieu en toute perfection et sainteté sous la conduite du même abbé Gauthier, dit de

Saint-Maurice. Mais ce grand nombre de religieux vivoit dans une pauvreté si extrême en ces premières années que, n'ayant pour toute possession qu'un âne, lequel ils appelloient J^urdtn, du nom de Tantipape Grégoire YIII , ils menoient cet àne tous les matins dans la forêt de Vosage , l'y chargeoient de bois et reyenoient à Laon pour vendre le produit de leurs fatigues et acheter du pain pour aider à la nourriture des religieux. Il folloit ordinairement qu'ils demeurassent à Jeun jusques après None, alors qu'on apportoit ce pain de douleur et quelquefois plus tard. La grâce et la bénédiction que Dieu versoit sur cette pieuse communauté, avec les consolations pleines de saveur que Tabbé Gauthier faisoit couler de sa bouche dans leur sein, leur faisoit porter la rudesse et Taustérité de cette vie avec patience. Ils servoient Dieu avec dévotion et assiduité, travailloient de leurs propres mains et augmentoient de quelque chose, par ce juste moyen, les revenus de leur abbaye. Ensuitte les legs pieux les enrichirent de telle sorte que ce monastère surpassa toutes les autres abbayes du diocèse en revenus et en richesses'. Chacun des religieux qu'on y recevoit y apportoit ses possessions et son patrimoine , lesquels estoient appliquez au profit de la^ maison . Entre ceux-cy je remarque un fils de France qui donpa à Tabbaye les vignes de la Roue ; c'est pour cette raison que le monastère de Saint- Martin porte aujourd*huy l^s armes de France pour les siennes» les distinguant de celles des roys par une roue placée au milieu des trois fleurs de lys. Cette roue est le symbole ou hiérogliphe des vignes de la Roue dont je viens de parler. Ces vignes se multiplièrent de telle sorte , du temps même de Té-véque Barthélémy, que les moines en retiroient jusques à tr<HS mille muids de vin en une année ordinaire ; il n'est pas étonnant alors que L'abbaye de Saint-Martin passât pour une des plus riches de France. Le moine Herman a attribué la cause

(1) Les revenus de Tabbaye de Saint-Martin» au moment de la révolution française , étaient encore de 75,000 livres.

ije cette soudaine augmentation au soin qu'avoient les religieux de faire Taumosne aux pauvres età Thospitalité qu'ils exerçoient envers les pèlerins et Içs étrangers qui affluoient tous les jours en leur maison.

L'abbaye de Saint-Vincent contribua de tout son possible à f augmentation de celle de Saint-Martin. Car, outre la terre adjacente à la même église que nos moines lui donnèrent, comme je ïai dit déjà , ils eurent encore pour cette nouvelle colonie de saint Norbert la charité de lui donner la moitié du siège d'un moulin , avec des prairies ei des terres contiguës situées à un village appelle dans la charte Boditmi, à condition que Tabbaye de Saint-Martm rendroit au prieuré de Saint-Thomas^ dépendant du monastère de Saint- Vincent , une reconnoissance de quatre sols de cens annuel. Cette aumosne fut faite à Saint-Martin de Laon en Tannée 4 435 , du temps de Tabbé Anselme , de Saint- Vincent.

Mais , ô instabilité du cœur humain ! Pour actions de grâces de ces bienfaits les mêmes religieux de Saint-Martin firent un déplaisir très-notable à notre monastère et lézèrent les anciens droits de sépulture que notre abbaye possédoit depuis plus de six cents ans, sans avoir eu jamais aucune contestation. Une femme de la ville de Laon, comme je Tai déjà dit au commencement de mon ouvrage*, estant à Textrémité de sa maladie et se voyant proche de la mort , ordonna comme dernière volonté en son testament que son corps fut enterré en Téglise de Saint-Martin contre tous les anciens droits et privilèges de notre église de Saint- Vincent. Au moment qu'un prêtre séculier conduisoit le corps mort à la même église de Saint-Martin pour l'y ensevelir , selon sa demande dernière , les moines de Saint- Vincent enlevèrent le corps et l'ostèrent comme par force des mains du prêtre séculier et de ceux qui le port oient, persuadez qu'on faisoit injure à leur droit de sépulture invariablement placé en leur abbaye depuis plusieurs siècles. Les moines de

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Saint-Martin , croyant d'ailleurs qu'on leur faisoit tort , adressèrent leurs plaintes au Pape , lequel choisit quelques déléguez pour informer du fait^ leur enjoignant d'obliger les religieux de Saint-Vincent à rendre les ossements de la defifunte et à faire restitution entière de tous les émoluments qu'ils avoient perçus à l'occasion de la même sépulture. La maison de Saint-Martin estoit alors en meilleure observance que celle de Saint- Vincent et la réputation de sa sainteté estoit très-grande. La ferveur ne s'y estoit pas encore ralentie , tandis qu'elle s'estoit affaiblie et avoit dégénéré en langueur dans cette abbaye de Saint- Vincent. Nous ne sçavons pas quelle a esté la sentence qui s'en est suivie , mais nous voyons bien qye ce grand et beau droit de sépulture a commencé dès lors à s'anéantir de telle sorte en ce monastère qu'il en est aujourd'huy entièrement privé. Car les Messieurs de la cathédrale ont aussi voulu avoir le droit de sépulture chez eux et l'ont obtenu en donnant quelque compensation-. Les Chevaliers du Temple ont reçu aussi la même grâce ; enfin toutes les communautéz et paroisses de Laon ont fini par avoir leur cimetière, comme cela existe aujourd'huy

De cette action des Messieurs de Saint-Martin sont puUulées quelques affaires importantes entre leur abbaye et celle de Saint-Vincent jusques au temps des abbéz Hugues , de- Saint- Vincent, et Gauthier, de Saint-Martin, lesquels estant ennuyez des longues procédures qu'ils estoient obligez d'avoir par-devant des externes , réglèrent une société entre les deux mo'nastères en l'année i ISO, par laquelle ils ordonnèrent qu'au cas advenant que quelque différend vint à naître entre eux, l'abbé de Saint-Vincent choisiroit deux chanoines de Saint-^ Martin pour son costé et l'abbé de Saint-Martin éliroit deux moines de Saint- Vincent pour le sien , lesquelles quatre personnes termineroicDt à l'amiable le différend entre les limites de quarante jours.

Il y avoit déjà une ancienne société , tant pour les vivants que pour les morts , entre ces deux abbayes de Saint- Vincent

et de Saint-Martin laquelle fut renouvellée pour lors (1180) avec ces augmentations que les chanoines de Saint-Martin viendrolent en corps dans notre église, le jour de Saint-Vincent , pour y chanter la messe avec les moines du monastère selon la solennité requise , mais aussi qu'en eschange les moines de Saint-Vincent assisteroient à la grande messe solennelle au monastère de Saint-Martin, le jour de la feste du patron, onzième jour de novembre , avec les chanoines de la même abbaye de Saint-Martin. Quelqu'un des religieux de Tune ou de l'autre abbaye venant à décéder^ Tabbaye associée feroit un trentin de prières pour le religieux deffunt et célébreroit l'annivert<aire, tous les ans, des abbéz de Tune et de Tautre église*, ajoutant la promesse de s'entre aider mutuellement Tune l'autre dans toutes les affaires et occurrences à venir, deffendant aussi, sous peine d'anathème à tous les religieux des deux abbayes de contrevenir aux clauses de cette société et au cas que quelqu'un leur fût contraire , il seroit obligé d'en faire satisfaction publique dans les chapitres de l'une et de l'autre abbaye. Hugues, abbé de Prémontré, estoit présent à cette action et la société a esté confirmée par son conseil ; un autre Hugues , abbé de Vicoigne', Wibold , prieur de Saint-Vincent de Laon, Bonon, sous-prieur, Raoul , Roger , Rainautd» Herbert, prêtres et moines de Saint-Vincent, Arnoul, Raoul et Gilles « diacres de la même abbaye , tenoient pour Saint- Vincent. Du costé de Saint-Martin estoient Lambert , prieur de Saint-Martin , Henri , sous-prieur , Garsias , chantre, Macbe-

(1) Prœter antiquas solemnitates quas vivis et defunctisimpendebamus, communi decreto sancitum est quod canonici beati Martini , singulis annis, interesse non omittent processioni et w^issœ cum monachis in festivitate sancti VincerUii , similUer et in transitu beati Martini cum canonicis mo~ nachi intererunt. Sed et decedente altero fratrum monachorum, sive canonicorum alterius ecclesiOR , altéra ecclesia tricenarium persolvere tenebitur ; abbaium autem utriusque ecclesiœ dies anniversarius singulis annis fersolvetur. Cartul. Sancti- Yincentii.

(2) Ancienne abbaye rf^gnlière de prémonlrés, près Valenciennes.

lin , Thierry et Garin , prêtres» Salomon, Simon et Raoul, diacres, Hugues, Jean et Amoul, sous-diacres de Saint-Martin encette année 4180.

Cette société s'estoit rompue dans le siècle passée mais elle s'est renouvellée de notre temps et elle se conserve encore aujourd'huy en son entier. Outre cela , deux religieux de Saint- Martin viennent assister à la messe €t aux vêpres le jour de Saint-Christophe et ensuitte au dîner et au souper , comme au jour de Saint- Vincent. Deux moines de Saint- Vincent rendent la pareille le jour de Saint-Laurent, 10 août, à Saint-Martin, où ils assistent à la messe , au diner, à vespres et au souper.

L'abbaye de Saint-Martin de Laon a beaucoup fleuri en sainteté ; c'est la première abbaye de Tordre de Saint-Norbert après Prémontré. Plusieurs grands et saints personnages y ont vécu et en sont sortis , entre lesquels son premier abbé est très-remarquable. Après avoir saintement gouverné son monastère pendant l'espace de vingt-six ans, il fut élu^ à cause de ses mérites , comme évêque de Laon et successeur de Barthélémy. Il a esté qualiûé du titre de bienheureux.

Un bienheureux Robert, religieux de Saint-Martin de Laon, fleurissoit en sainteté en Tan 1129. Il a esté le premier abbé de risle Notre-Dame-de-Geldre*.

L'ancien ftartyrologe manuscrit de Saint-Martin fait mémoire d'un pape Grégoire, lequel avoit esté eslevé dans la même abbaye*. Quelques-uns croient que c^estoit le pape Grégoire VIII ; mais il y a peu d'apparence et de fondement.

Plusieurs autres saints et grands personnages recônnoissent cette maison pour leur mère , aussi bien que plusieurs abbaye de l'ordre de Prémontré se font gloire d'en tirer leur origii|te»<| Plusieurs personnes laïques, ecclésiastiques ou religieuses, t#i

(1) En Angleterre.

(2) Luc d*Achery dans son Appendix de abbatiâ Sancti-Marlini Laudunensis rapporte ce texte du martyrologe de Saint-Martin. Comtnernoratio venerandœ memoriœ Gregorii papœ , hujus ecclesiœ alu?nni.

noient à honneur et à grâce d*estre associées à elle dans les premiers temps de sa fondation. Le nécrologe ou obituaire manuscrit de la même maison fait mémoire de Guy, abbé de Saint* Vincent de Laon , lequel y avoit voulu prendre la qualité de moine à secourir.

Le bienheureux Thomas^ religieux de Saint-Martin, y apporta le bras de saint Laurent qui s'y volt encore aujourd'huy. Dix monastères reconnoissent celui de Saint-Martin pour leur père.

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