‹ Histoire de l'Abbaye de SenonesChapitre 26 sur 82 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

HENRI, 32e Abbé de Senones, depuis 1205 où 1206. jusqu’en 1225.

Henri (a) etoit Religieux du monastère de Senones, lorsqu’il en fut élu abbé. Il étoit natif de Metz et assés savant pour ce tems là. Il auait vécu longtems dans le Cloître et dans l’exercice des observces. monastiques, aimant l’office diuin et les solennités des Ss. chantant, lisant et réglant l’exterieur du Culte du Seigneur d’une maniéré édifiante. Richer (a) qui a vécu sous son gouvernement lui rend ce témoignage; mais il avoüe qu’il étoit trop attaché aux choses temporelles et qu’il étoit ménager à l’excès ; et comme il n’accordoit pas aux Religieux leurs nécessités comme il deuoit, et comme ils étoient accoutumés de les receuoir, la division se mit entre eux, et la chose éclatta d’une maniéré

qui faillit de causer un schisme entre les Religieux et l’abbé (i).

L’Abbé se voiant poussé par ses Religieux, eut recours à Henri comte de Salm voué de l’abbaye, et à la comtesse son épouse (c’etoit Henri IL de Salm, et Judithe de Lorraine) il les gagna de telle sorte, qu’il en faisoit ce qu’il vouloit. Il les fit donc venir à l’Abbaye et les pria de parler aux Religieux et de les ramener à l’obeissance. Le Comte et la Comtesse emploiérent les prières, les menaces, les promesses, les présens, et firent si bien qu’ils les réconcilièrent à l’Abbé et les engagèrent à lui rendre obéissance. Mais Henri reconnut bientost le tort qu’il s’etoit fait à lui même et à son Abbaye ; car le Comte de Salm voyant le besoin que l’Abbé auoit de son autorité pour se maintenir et pour réprimer la mauvaise disposition de ses Religieux, ne mit plus de bornes a ses entreprises contre les droits de l’Abbaye et de ses sujets; et agissant à sa volonté sans aucune dépendance de l’Abbé, il commença à imposer des tailles et à faire des exactions sur les sujets du Val de Senones; chose qui ne s’etoit point vûe pratiquer jusqu’alors. D’ou vient que l’Abbé disoit souvent à ses Religieux, en frappant sa poitrine: malheur à moi! qu’ai-je fait? Quand j’ai été élu Abbé de ce monastère, à peine l’avoué tiroit-il de tout le Val de Senones quatre liures, où cent sols toulois ; ce qui s’appelait précaire ; à présent par ma faute ces cent sols sont convertis en autant de livres. Voila le commencement des malheurs de l’Abbaye de Senones; les voüés depuis ce tems aiant toujours empiété sur les biens du monastère et ayant commis une infinité de véxations contre elle et contre ses sujets.

Pour entrer à présent dans le détail des biens et des maux que causa l’Abbé Henri à son Abbaye pendant les 21. ans qu’il la gouverna, Richeriuslui reproche d’auoirpris trop d’autorité et d’auoir gouverné auec un Empire trop absolu ; en sorte qu’aucun de ses Religieux n’osoit lui résister et que

lie Comte Henri de Salm et la Comtesse son épouse reconc i 1 i e n t l’Abbé H e n ri auec ses Heligieux.

Suite de cette affaire.

Maux que causa Henri à l’Ab baie nes.

(1) Ce passage est entièrement corrigé de la main de D. Calmet.

Ouvrages que l’Abbé Henri fit au profit de son abbaye.

Donation de la Cure de S1 Hilaire de Metz à 1 ’ Ab baie de Senones.

quand il vouloit quelque chose, il falloit que la chose s'exécutât selon ses désirs, sans qu’il suivit d’autre loi que sa volonté. Ainsi il tint ses Religieux dans un assujettissement servile. Il supprima la prévôté où le prieuré de la Cour, qui étoit dans l’enceinte de l’Abbaye, et qui est aujourd'hui la ferme de St Sauveur; il ota l’office d’ Aumônier,, et retint entre ses mains celle de Ghambrier. Il en usa de même de la plus part des obédiences, où des Prieurés; il en retint les Revenus, sans en remplir les places en y nommant des Religieux. Il laissoit ses biens à des fermiers de dehors, en sorte que les Religieux ignoroient absolument l'etat du monastère, tant pour ce qui se passoit au dedans, que pour ce qui se passoit au dehors.

Mais on doit aussi lui faire justice sur le bien qu’il a fait à la Maison, et reconnoitre que de son tems l’Abbaye et toutes ses dépendances étoient comblées de toutes sortes de biens. Il bâtit un moulin à Art sur Meurthe sur la rivière, où l’on en voit encore quelques vestiges. Il bâtit une maison de pierre à Roshem, dans la Cour franche de l’Abbaye, et il acquit la paroisse de Sf Hilaire de Metz au pont Remmon. Mais j’ai de la peine à suivre ici Richerius, puisque l’Eglise de St Hilaire de Metz étoit déjà à l’abbaye en il 25. sous l’Abbé Antoine, comme il paroit parla Bulle du Pape Honoré II. et sous l’Abbé Humbert en 1152. Elle avoit été donnée à l’Abbé Antoine par Etienne Evêque de Metz.

Il est vrai qu’en 1221. sous le gouvernement de l’Abbé Henri, le Chapitre de la Cathédrale de Metz accorda son consentement à la donation que Conrade Evêque de la même ville auoit faite à l'Eglise de Senones, de l’Eglise de St Hilaire du pont Rémon à Metz. Or l’Evéque Conrade siégea à Metz depuis 1210. jusqu’en 1218. Il faut donc dire que Richer n’a voulu marquer ici autre chose, sinon que ce n’est qu’au tems de l’Abbé Henri que cette paroisse de St. Hilaire, a été bien assurée à l’abbaye de Senones, où que l'Evéque Conrade nous donna l'autel de cette Eglise et les revenus qui en dépendoient. En effet on verra par la suite, qu’elle appartenoit entièrement à l’Abbaye. Le Pape Adrien

VI. l’unit en 1523. à la mense abbatiale. Cette paroisse ne subsiste plus. On en a déjà parlé sous l’an 1125 (<).

La donation que Henri IL Comte de Salm, Judithe son épouse, Henri et Frideric ses fils firent à l’Abbaie de Senones en 1 219. de leur fief de Dongevin auec ses dépendances, situées à Herbéviller, et à Blumeré, sont des preuves de la piété de ce Seigneur et du soin qu’eut l’Abbé Henri de procurer l’auantage de son monastère. Il est remarqué dans la Charte, qui est expédiée à Senones même, le lendemain de la fête de S4. Simeon en l’an 1219. que cette donation se fit en présence de plusieurs témoins, en mettant un gazon sur l’autel des Apôtres S. Pierre et S1. Paul (a). Dans la même lettre il est dit que l’Abbé et la Communauté de Senones, en reconnoissance de la libéralité du Comte, lui donnèrent soixante livres de messins; et le Pape Honoré III. dans la Confirmation qu’il donna de ce présent la même année dit que les Abbés et Religieux ont achepté ce fief de Dongevin pour une certaine somme d’argent, Allodium de Donjeven , quod cum pertinentiis suis pro certâ emistis , ut proponitis, pecumae quantitate. Ainsi c’etoit plutost une vente de la part du Comte Henri, qu’une véritable donation.

Le même Pape Honoré III. confirma au Monastère de Senones l’Eglise de S4. Hilaire du Pont Remmon à Metz et les Prieurés de S4. Christophe de Léomont, de Xures et de Deneuvre. Il auoit confirmé en 1219. le fief de Mervaville auec la Chapelle qui y étoit ; Allodium de Murvaldi villa cum consistente in ipso capellâ. On peut remarquer ici que quelquefois on donne pour Patron au prieuré de Léomont la Ste Vierge, quelquefois S4. Christophe, et quelquefois S. Michel.

A l’egard de Mervaville et de sa Chapelle, voici la première fois qu’il en est fait mention dans nos titres ; a moins que ce ne soit le meme qui est nommé le fief de Mauvaldivillae, ci-deuant dans la Bulle d’Eugene III. de l’an 1152. G’etoit donc d’abord un fief, ensuite on y bâtit une Cha-

Donation où A o h a p t du fief de Donjevin ,

en 1219.

(a) Impositions unius cespitis super altare Apostolorum Pétri et Pauli.

Confirma* tionde l’Eglise de S.

Hilaire de Metz et des prieurés de Léomont , de Xures et de Deneuvre par le p. Honoré III en

Prieuré de Mervaville. Sa fondation, etc...

(1) Voir les art. XXIX et XXX du chapitre XII, p. 85.

Acquest de de la Rivière d’ Art sur Meurthe.

pelle. La déuotion y attira beaucoup de monde et quantité d’offrandes et on y envoia quelques Religieux pour la desservir. En 1224. l’Eveque de Toul Eudes de Sorcy exhorta l’Abbé de Senones à achever l’Eglise de ce lieu, et lui accorda les memes franchises et privilèges dont jouissoient les autres prieurés de la même Abbaie.

On trouve une Charte de Catherine de Limbouig, Duchesse de Lorraine Epouse du Duc Mathieu II. dattée de l’an 1242. par laquelle elle donne au prieuré de Mervaville, tout ce qu'elle possédoit dans les bans de Mervaville et de Reulles ; ensuite elle raconte qu’une Dame nommée Cunégonde de Viviers aiant perdu son mari et ses deux fils Gospert et Thierri, qui furent enterrés dans le Chapitre de Senones, elle donna pour le salut de leurs âmes au Prieuré de Mervaville, les biens qu’elle possédoit dans le ban d’Epinal et la moitié du fief qu’elle auoit à Reulles et à Mervaville, conjointement auec la Duchesse Catherine de Limbourg dont on à parlé.

Sur ce pied là il faudroit dire que c’est Cunégonde, qui à donné les biens sur lesquels le Prieuré de Mervaville est fondé. Ce qui n'est nullement impossible, quoyque nos anciennes chartes n’en parlent pas; mais de faire vivre Cunégonde en même tems que Catherine de Limbourg, c’est un anacronisme insoutenable. De plus ce titre de 1242. porte tant de caractères de fausseté où du moins d’altération, que nous ne pouvons admettre son témoignage. Au reste le village Reulles non plus que celui de Mervaville ne subsistent plus. Mais le Prieuré de Mervaville est en état ; et en cette année 1129. l’on a fait réparer l’Eglise qui est très belle et sans doute la même qui fut bâtie sous l’Eveque Eudes de Sorcy, mais en 1738. le 26. Janvier une grande partie de la nef de la même Eglise tomba de pure vétusté.

L’Abbé Henri acquit d’un Gentilhomme de Dame-liviere une partie de la Rivière d'Arc sur Meurthe, avec quelques autres biens au même endroit. Environ trente ans après, un Seigneur nommé Othon d’Amance fit donation de ce qu’il auoit dans la même pescherie d’Arc sur Meurthe.

L’Abbaie a possédé cette partie de la Riviere qu’elle s’est réservée lorsqu’en il 01. l’on a démembré de la mense abbatiale les fiefs, les dixmes, l’Eglise et les autres biens qui appartenoient a la mense Abbatiale a Art-sur-Meurthe (i), pour les unir à l’abbaye de S. Léopold de Nancy, et en 1732. les religieux de Senones ont échangé cette partie de la riviere qui leur appartenoit à Arc sur Meurthe, contre l’étang de la Rappe situé au dessus de notre Etang de Bademénil, qui a été achetté par les Peres Chartreux de Bosserville, et a nous cédé en échange de cette partie de riviere que nous possédions à Arc-sur-Meurthe. x

L’Abbaye de Senones possédoit autrefois de grands biens Echange de à Moyen ; car outre le droit de patronage et les dixmes dont elle joüit encore à présent, elle y auoit de grands droits sur les hommes, les terres, les bois, les eaux et même dans le ban où la justice de ce lieu. Jean d’Apremont Eveque de Metz engagea les Abbés et les Religieux à lui céder tout ce qu’ils auoient à Moyen, à la réserve du droit de patronage et des dixmes et il leur donna en échangé dix liures monnoye de Metz, à prendre annuellement sur les places où maisons où ils faisoient leur sel à Vie, lesquelles étoient chargées envers lui de quelques ventes où cens ; jusqu’à ce que ces places où maisons appartenantes à l’Abbaye de Senones fussent entièrement libres et déchargées des dites redevances, où que le d. Evêque leur eût assigné d’autres revenus à Vie où a Metz de la meme valeur de dix liures de produit annuel. Les lettres de cet échange furent passées à Metz dans l’octave de l’Assomption de N. D. en 1224.

La meme année le Princier, le Doien et tout le Chapitre de la Cathédrale de Metz, donnèrent leur consentement à la Jean dA“

1 premont

donation qui auoit été faite par Jean d’Apremont Evêque de Eveque de

Metz, à l’Abbaye de Senones, de la Cure de Colombey dans Metz don"

, ne à l’Ab-

le pays messin. baie de

Senones

(1) Ce passage jusqu’à l’art. X est ajouté par D. Calmet lui-même et l’Eglise de

continue par une note sur feuillet volant collé en marge du manuscrit à la Colombey

page 113. 3.224.

ce que l’Ab baye possédoit à Moien contre d’ a utr e s biens que l’Eveq. de Metz donne en contre échange. 1224.

Accompagnem1. de Henri le Iiomb a rd à la Cour où maison franche de 13 or vi lie par Henri Abbé de Seno nés.

On à déjà vu dans la Bulle de Galixte II. de l’an 1123. que l’abbaye possédoit dés lors l’Eglise de Golombey. On la voit encore bien marquée dans la Bulle d’Eugène III. de l’an H52. Gomment donc peut-on dire que l’Evéque de Metz la donne à l’abbaye en 1224? Il faut sans doute qu’il lui en accorde la collation et les revenus, distingués des dixmes, où au contraire qu’il leur en donne les dixmes, distingués du droit du patronage. Nous y auons encore l’un et l’autre.

Henri de Lorraine, dit le Lombard (1), Seigneur de Bayon, fils du Duc Ferri de Bitche, premier du nom Duc de Lorraine, fut associé pour sa vie seulement, par l’Abbé Henri à la Cour franche que l’Abbaye de Senones possédoit à Borville, auec toutes ses terres et ses bestiaux, à la charge que le d. Henri dit le Lombard, contribuera pour moitié aux charges et réparations de la Cour et de ses appartenances, et joüira de la moitié du produit, en donnant annuellement à l’Abbaïe un cens de quatorze sols Toulois paiables à la St Remi; et lorsque led. Henri le Lombard sera décédé, tout ce qui se trouvera dans lad. Cour de Borville où dans la Seigneurie, appartiendra sans difficulté à l’Abbaïe, à qui il en fait donation pour le salut desoname;dèz ce moment l’accompagnement cessera et le monastère rentrera dans tous ses biens, coe auparavant. La lettre en fut passée à Senones le Vendredi d’auant Noël de l’an i225. Elle fut faite double et écrite sur le même parchemin, l’une à un bout, et l’autre à l’autre. Entre les deux on écriuit en gros caractères ce mot chiro grahum, que l’on coupa par le milieu, en sorte que chacun des deux contractans en eut moitié. Gela servoit à prévenir et empêcher les fraudes et les falsifications des titres, que l’on vérifioit en les approchant les uns

(1) On voit que D. Calmet relisait les copies et ouvrages de ses secrétaires : dans le présent paragraphe partout où il rencontre Lombard écrit par un t final il lui substitue un d et le copiste avait écrit dans tout le texte ce mot avec un t : aussi voit-on la rectification de f). Calmet partout où elle doit avoir lieu.

des autres. Cette précaution fut fort commune dans tout le Siècle 13e et nous en auons plusieurs de cette sorte dans F Archive.

Il y a beaucoup d’apparence que la clause qui portoit que la Cour de Borville et ses dépendances retourneroient à l’Abbaye après le décés du Prince Henri le Lombard n'eut point d’execution, puisqu'encore aujourd’huy les seigneurs de Bayon jouissent de cette Cour et de ses dépendances. Au reste Henri auoit pour frères Philippe sire de Gerbeviller et Thierri surnommé d’Enfer qui sont dénommés dans le titre d’accompagnement (1) avec le duc Thiébaut leur oncle. Ils y avoient tous mis leurs sceaux; mais il ne reste que celui du duc Thiébaut (2). Henri fauorisa toujours l’Abbaye de Senones, comme on le véra encor ci-aprés ; il fut enterré dans l’Eglise de ce monastère auec la Princesse Agnès son épousé. Leur tombe se voit au bas de l’autel de la Vierge auec les armes de l’un et de l’autre, mais sans inscription (3). Leur mémoire est marquée dans le Nécrologe de l’Abbaye l’onzième des Calendes de février, c’est à dire, le 22e Janvier, et il est dit qu'ils donnèrent 40. sols sur la taille de Borville pour leur anniversaire. Agnès Dame de Bayon épouse de Henri est marquée en particulier au 3e des Ides d’Octobre et il y est dit que ses héritiers donnent aux frères 20. sols par an pour son anniversaire.

Cet accompagnement est le dernier monument que nous trouvions de l'Abbé Henri (a). Il mourut dans l’Abbaye de Beaupré, où il étoit tombé malade et son corps fut rapporté à Senones et enterré au Chapitre, qui étoit à peu prés où est aujourd'huy la sacristie. Sa mort est marquée dans le Nécrologe au 21. Septembre,

(i. 2.) De 1 à 2, c’est le texte compris dans une note marginale e'crite par D. Calmet.

(3) Ici se trouve en marge du mss. p. 116, une note de D. Calmet de deux lignes environ de texte, mais illisible en grande partie. Elle n’a, du reste, pas grand intérêt,

(a) Richer, 1 c. 20.

L'an 1733. (i) en relevant le pavé de l’Eglise, on trouva ce fragment :

In SIGNIS HENRIGVS EST VOCITATVS SI GENVS : EST GERTE GENEROSO SANGVINE GRETVS.

tiré d’une moitié d’une tombe gravée fort propremh Elle ne peut regarder Henri Briton de Deneuvre abbé de Senones, dont on voit la tombe et l’Epitaphe a présent devant l’autel de S. Joseph.

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