ANGELRAMNE, 7e Abbé
L’histoire ne nous a conservé que les noms des cinq successeurs immédiats de St. Gondebert. On nous dit seulement que Magneramne étoit un homme saint et de mœurs très pures (a), moribus sanctis exornatum. L’ancien nécrologe ms. met sa mort au 17. d’octobre, auec celle de St. Gondebert. On ne sait rien du tout d’Ageric, de Magneramne 2. du nom, de Bonciole, ni d’Etienne, sinon qu’au 28 juillet on marque le décès de Bonciole, Abbé de ce lieu.
(i) Dans la liste des Monastères qui étoient en société de prières avec l’Abbaye d’Augie au IX. siecle, on lit Senonioas ,
(1) Renvoi de D. C •
Mediano et Gorzia , etc. Et ensuitte: Exmonasterio mediano Gundarberto abba; ex Mnrio Gorzia Optarius abba: Or nous savons, que Gundinbert, abbé de Moyenmoutier, gouverna depuis l’an 758. jusqu'en 789 et qu’Optarius, abbé de Gorze, vivoit en 795. 796. On peut donc mettre notre abbé Bonciole , vers l’an 750. ou 760. puisqu’entre luy et Angelramne nommé à l’Abbaye par Charlemagne vers l’an 770. nous ne connoissons que l’abbé Etienne, à qui l’on peut donner dix ou douze ans de gouvernement selon le même ms. d’Augie, que nous y avons veu. Il y avoit à Senones environ deux cent Religieux, y dénommez et à Moyenmoutier environ 80.
Etienne eut pour successeur Angelramne, évéque ou archéveque de Metz ; car dans cette Eglise plusieurs Evêques ont été honorés du titre d’archevêque. Angelram où Angelramne succéda à Grodegrand dans ce siège l’an 768. le 25 de septembre. Il auoit été élevé dans l’Abbaïe de Gorze (a) par un Religieux nommé Norgandus, maitre des jeunes enfans qu’on y enseignoit. Angelram fut religieux dans l’Abbaïe de St. Auold. Richer soutient qu’il étoit chancelier de l’empereur Charlemagne auant qu’il lut fait Eveque. La chose n’est pas sans difficulté (6), mais il est certain qu’il fut fait grand Aumônier de l’Empereur depuis son Episcopat (c).
L’Abbaïe de Senones étant venue à vaquer vers l’an 770. par la mort de l’abbé Etienne, Angelram la demanda et l’obtint de l’emper1' ou du roi Charlemagne ; car il ne fut nommé Empereur qu’en l’an 800. Notre historien dit ( d ) qu’avant Angelram l’Abbaïe de Senones etoit impériale et que l’Evéque Angelram demanda à l’Empr qu’elle fût dans la suite soumise à l’Eglise de Metz, de même qu’auparavant elle etoit soumise à l’Empire. Ce qui causa une douleur très sensible aux Religieux, qui ne purent voir sans un extrême déplaisir leur monastère déchu de la dignité d’Abbaïe impériale. Mais c’étoit un honneur qui leur étoit très onéreux, continue toujours Richerius, car ils ne consideroient pas que les Eglises du voisinage qui jouissoient de ce priuilége, étoient exposées à l’oppression de la part de l’Empire, qui exigeoit d’elles de grosses contributions, ou
Angelramne est fait abbé et Seigr de Senones par Charlemagne.
(o) Voies l’Wsî.
de Lorr.j t. I, I. 11, p. 524.
(b) Richer, I 2, c. 1, p. 299.
( c ) Coini ,t. 5, Annal franc.
(d) Rich , 1. 2, c. 1, p. 299.
des troupes de soldats pour leur contingent, où à d’autres charges encore plus onéreuses de la part des ennemis de l’Empire qui les ravageoient, sans que les Emprs qui étoient souvent éloignés, fussent en état de les secourir. G’étoit donc mal à propos que ces religieux s’affligeoient si fort de n’etre plus soumis à l’Empire ; car si les monastères de ces quartiers ci, continué Richer, étoient toujours demeurés impériaux, il n’y seroit pas resté pierre sur pierre, par la difficulté qu’il y auoit d’aller demander le secours des Emperrs, qui ne pouvoient pas par eux-mêmes deffendre leurs vassaux ; au lieu que les evéques étant plus à portée, pouvoient en moins de deux où trois jours écouter leurs plaintes et apporter du remède à leurs maux.
On voit un exemple sensible de ces inconveniens, dont parle icy Richer, dans l’abbaye de Moyenmoutier, qui étant demeurée impériale, ou roiale et astreinte à fournir les subsides et le nombre des soldats equippez qui leur etoient imposez, furent réduits aux dernières extremitez sous l’Abbé Pippin du tems du roy Lothaire, qui abandonna leur monastère au duc Régnier qui leur enleva tout d’un coup plus de quinze cens métairies. Puis on les livra au comte Hillin, il qui en chassa les moines et mit des chanoines en leur place.
Xi’Abbaîe de Pour entendre (i) ce que dit ici Richerius que TAbbaïe de ste “ ' ° * Senonesétoit impériale (2), il faut remarquer qu’anciennement
impériale chez les Grecs, et même chez les Latins, il y avoit des moavant An- nastéres de trois sortes. Les uns etoient soumis, selon le geiram. commun à la jurisdiction des Evéques; les autres dé-
pendoient immédiatement du St. Siège en Occident, ou du Du cange. Patriarche en Orient; Les 3es etoient nommez roiaux, ou fTp'/u Pin impériaux, parce qu’ils etoient de fondation roiale ou imhût. mzant. e- periale, et par cette raison exemptes de la jurisdiction des
dit. paris. ...
Ordinaires.
L’Abbaye de Senones etoit donc Monastère roial ou im-
(t) Pour entendre, renvoi fait sur le manuscrit par D. C. et mots écrits de sa main.
(2) Il faut remarquer qu* anciennement, mots écrits en interligne par D. C. avec un renvoi à une feuille volante
péri al, comme aiant été fondé par St. Gundebert, archevêque de Sens et dottée & confirmée par Childeric II. roy d’Austrasie, qui l’avoit pris sous sa protection particulière. St. Gundebert y exerça sans difficulté les fonctions épiscopales, qu’il s’etoit réservées, ditRicherius, solo sïbiepiscopi officio reservato , quo in tanta , et tam vasta solitudine ad Ecclesias consecrandas , et personnas ad officia divina ido neas promovendas, uti potuisset , et il consacra lui-même r Eglise qu’il avoit bâtie.
Charlemagne aiant donné l’Abbaye de Senones en commande à Angelram, luy en donna aussy la regale ou la seigneurie, que les éveques de Metz ont conservée jusqu’à vers l’an 1570. et dont les comtes de Salm, pendant les troubles du roiaume de France, s’emparèrent depuis Angelrame. Les Abbés de Senones relevèrent de fEveque de Metz pour le temporel ; ils recevoient de lui les regales, ou les droits régaliens ; et comme l’Eveque de Toul etoit le plus à portée, ils s’addressoient à luy pour exercer dans leurs territoires les fonctions réservées de droit au caractère épiscopal : Abbates hujus loci ab Episcopo Metensi temporalia ; ab ipso vero Episcopo Tullensi spiritualia receperunt.
Avant Angelram l’Abbaye de Senones étoit soumise aux rois d’Austrasie, qui l’avoient comblée de biens et qui lui avoient donné les privilèges d’immunité, franchises et exemptions, qu’on n’accordait qu’aux Abbaïes royales. C'est ce qui paroit manifestement par le diplôme accordé à ce Monastère en l’an 661. dans lequel il dit: Cum antiquitus juxta constitution em Pontificum per regalem sanctionem multorum Sanctorum monasteria sub eodem libertatis videantur privilegio quo et praesens , volumus cum Dei adju torio praemunitum consistere. Il ajoute que tous les biens du monastère demeureront francs : liberrima sibi illibataque permaneant ; en sorte qu’aucun juge, ni officier roiaux ne puisse n’y s’emparer du monastère, ni le soumettre à l’autorité d’un autre seigneur, sans le consentement des Religieux ; ut nullus judicum praefatum monasterium absque voluntate ipsorum seruorum Dei , in alterius hominisjus
vel dominium audeat verteve, vel sibimet usurpare. Le Roi ajoute qu’il l’affranchit de toutes, charges publiques et lui remet tout ce qu’il pouvoit deuoir au fisq roial ; Quidquid indè fiscus noster forsitan aut ex eorum hominibus , aut ex illorum seruitorib., vel in eorum agris manentibus , vel unde cumque poterat sperare aut solebat suscipere, ex indulgentiâ nostrâ penitus ipsi sancto loco remittimus.
G’etoit donc de ces priuiléges où d’une partie d’iceux que les Religieux de Senones souffroient si impatiemment de se voir dépouillés ; et au lieu que jusqu’alors ils auoient été sous la dépendance immédiate du Roi, ils étoient affligés qu’Angelram voulût les soumettre à son Eglise et rendre les Abbés de Senones vassaux des Eveques de Metz. En effet pendant plusieurs siècles les Abbés de ce monastère reprenoient leur temporel de l’Eveque de Metz et receuoient d’eux des avoues et des deffenseurs, comme nous l’allons voir. Ainsi Angelram ne fut pas simplem1 nommé Abbé de Senones, mais il en fut constitué Seigneur et Régalien par Charlemagne.
Angelramne ainsy nommé par l’Empereur (1) voulant le corps de £a£ner l’affection de ses Religieux et les consoler de la saint si- perte qu’ils faisoient de la protection immédiate du Roi, méonEve- leur envoia le corps de St. Simeon, 7me éueque de Metz, Metz. C après St. Clément, qui est considéré comme apôtre de cette Eglise (a). On ignore les particularités de la vie de St. Simeon, et le tems de son gouvernement et de sa mort. Mais sa sainteté est connue et Dieu l’auoit déjà honorée de plusieurs miracles, lorsque Angelram le fit venir à Senones. D’abord les Religieux toujours aigris contre leur Abbé, refusèrent de le receuoir dans leur Eglise, et le Prélat usant de prudence et de douceur, fit déposer les saintes Reliques sur une colline située au midi du monastère, où il bâtit une chapelle pour les receuoir. Bientôt Dieu y fit éclater tant de miracles, qu’on y accouroit de toutes parts et que personne ne sortoit de sa présence sans en receuoir quelque soulagement.
in
Angelram fait venir à Senones
(a) Richer., 1. 2, c. 2, p. 800.
(J) Commencement de plirase écrite en interligne par D. C.
Encore aujourd’huy la chapelle de St. Simeon subsiste au-dehors de l’Abbaïe. On y fait une procession solennelle le 3e jour des Rogations et on y dit la messe le jour de sa fête et celui de sa translation. Ce lieu a toujours été considéré avec respect et c’est encor à présent la déuotion du pais. On invoque St. Simeon dans les nécessités publiques et l’on expose la chasse qui est très prétieuse, pour demander à Dieu la pluie ou le beau tems, selon l’exigence des cas. On vèra dans la suite de cette histoire qu’anciennement les Religieux en corps y célébroient tous les jours le St. Sacrifice. On (1) l’a rebâtie tout à neuf et très proprenF en Fan 1735., JeanRuyr, t. I. c. 6., p. 220.
Charlemagne étant à Rome en 785 pria le Pape Adrien de lui donner FEvéque Angelram pour lui seruir d’Archichapelain ou Grand Aumônier (a), afin de demeurer continuellement auprès de sa personne, et afin qu'il put Femploier dans les affaires les plus importantes et de se seruir de ses conseils. Le Pape non-seulement accorda au Roi ce qu’il souhaitoit, mais il nomma aussi Angelram pour son Apocrisiaire où son Nonce auprès de luy ; de manière que notre Prélat accablé d’affaires séculières, ne put plus vaquer, comme il auroit été à souhaiter, ny au gouvernement de son Eglise, ni aux besoins de son Abbaïe. Les Eveques de France ne purent approuver qu’Angelram eut accepté cet emploi, qui jusqu’alors n’auoit été rempli que par de simples pretres, et qui étoit regardé comme incompatible avec la résidence qu’un Eveque est obligé de faire dans son Eglise. Angelram fut obligé de faire son apologie (a), en présentant au Pape Adrien un Recueil de 80 articles tirés des fausses Décrétales ; lesquelles toutes fois ne justifient point sa conduite et n’excusent pas la non-résidence d’un Eveque. On soupçonne même avec beaucoup de fondement Angelramne lui-même d’avoir fabriqué, ou fait fabriquer ce recueil des fausses Decretales de Marius-peccator ou Mercutor , d’où il a tiré les 80. articles pour sa propre justifica-
An gelram fait sa démission de l’Abbaie de Senones en faveur de
l’Abbé
N organdus.
(a/Vide, t. VII, Concil. p. 1061.
an. 791.
( a) Voies noire Hist. de Lorr . , t. I, p. 528. 529 .
(1) Cette dernière phrase est ajoutée par D. Calmet»
Les Re li gi e ux de Senones tra nsportent dans leur Eglise le corps de St. Simeon.
tion. On n’en avoit aucune connoissance avant lui. Il est le premier qui les ait citez, il est manifeste qu’ils sont faits pour luy, et les anciens manuscrits les lui attribuent assez clairemh Voyez le R. P. D. Bernard de Monfaucon, Bibliotheca manuscript. nova , t. folio 100. p. 126. 128. loi. 134. p. 217.
Ce fut apparemment en ce tems là qu’il résigna son Abbaïe de Senones à un Religieux nommé Norgandus ou Norgaudus, dont nous allons parler.