‹ Histoire de l'Abbaye de SenonesChapitre 55 sur 82 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

CHARLES DE REMONCOURT, fils naturel du Duc Charles III, 56e Abbé de Senones, depuis l’an 1631. jusqu’en 1648.

C o m m e n cem1. de l’Abbé C h a ri e s de Lorraine Remoncourt,

Malheurs de l’Ab baie de Senones pendant les guerres de Iiorraine.

Charlçs de Remoncourt fils naturel du Duc Charles III. fut abbé de Gorze, de S1. Remi de Lunéville, de Relchamp, prieur de Flavigny et grand prevost de S4. Diez. J'ay vu quelques lettres du bon duc Henri, qui montrent que ce Prince avoit très grande envie de le faire cardinal. Il fut fait Primat de Nancy en 1636. après la mort d’Antoine de Lénoncourt. Il fit frapper de la monnoye étant abbé de Gorze, où l’on voit d’un coté son effigie avec ces mots : Carolus à Lotliaringia Dei et S. Sedis Apost. grat. supremus Dnus. Gorziensis Abbas, et de l'autre les armes de Lorraine avec la barre et ces mots, moneta nova Gorz. cusa. Il fit permutation de son Abbaye de Belchamp contre celle de Senones en 1631., comme on l’a vu ci devant, et en 1634. après que le Duc Nicolas François eut quitté l’état ecclésiastique, le prince Charles Abbé de Gorze, entra en possession de FAbbaye de Senones et de tous ses fruits, au lieu qu’auparavant il n’en tiroit qu’une pension de 500 fr. barrois.

Sous son gouvernement l’abbaye fut exposée à une infinité de malheurs, de même que tout le pays de Lorraine et des environs, pendant les guerres de Charles IV. qui attirèrent en ces pays non seulement les François, mais aussi les Allemands et les Suédois. La guerre, la discorde, la peste, la lamine, les Lorrains animés contre eux mêmes, contre leurs compatriotes comme contre leurs ennemis, firent de la Lorraine le théâtre de tous les maux dont l’esprit humain se peut former l’idée, et il sembloit que la colere de Dieu eut envoié sur ce malheureux pays tous les fléaux de sa vengeance.

L'Alsace dans le méme^ tems étoit le théâtre de la guerre. D’un coté les Suédois commandez par Gustave Horn, d'un autre coté Montecuculli avec les autres generaux des trouppes allemandes & impériales, le Duc de Saxe Weimar, le duc Charles IV de Lorraine, le comte Herman-Adolphe de Salm, chacun de son coté portoit la désolation dans cette province, l’Allemagne et la France, le parti catholique et le parti protestant travaillant à l’envi à s’en rendre maitres, ou à se la conserver. Ce n’étoit que troubles, qu’hostilitez, et tous les maux qui sont les suittes et les effets de la guerre, et surtout d’une guerre de religion. Les Chartreux de Molshem apres la prise et le sac de cette ville, arrivez le 6. Novembre 1632, se réfugièrent dans les montagnes de Vosge. Ils se retirèrent d’abord dans l'abbaye de Senones, et nous savons par la tradition de nos anciens, qu’on leur céda la rotonde pour y faire l’office divin et les autres exercices de leur profession. Ils demeurèrent aussy quelq. tems en 1633. dans l'abbaye d’Etival. Nous ignorons combien de tems ils demeurèrent dans ces montagnes. Ce fut sans doute jusqu’à la fin de la guerre d’Alsace.

Le Prieuré du Moniet, qui consistoit en un grand corps de logis, avec plusieurs belles chambres, caves, greniers, etc. . . le tout contigu à l’eglise, plus la basse cour avec un corps de logis faisant grange et écurie, tout cela fermé d’un enclos de belles et hautes murailles, fut brûlé par les soldats lorrains en l’an 1639., à la réserve de l’eglise et en 1665. on fit réparer la grange, une écurie et deux petites chambres pour loger le fermier.

La ferme de la Neuve Maison, fut de même brûlée et détruite vers l’an 1636. et ne fut reparée qu’en 1692. Il était dub aux PP. Carmes de Baccarat une redevance de neuf quartes de seigle, évaluées à 18 resaux, affectez sur une chapelle de SL Martin et de Ste Barbe. Il y eut un long procès sur cette redevance et l'abbaye de Senones fut condamnée par indivis avec l’abbé à payer la ditte redevance par arrêt rendu par le Parlement de Metz séant à

Registre de Pan 1670.

Article Moniet.

ni

On vend les colomn es de cuivre du grand autel en 2 64 0 ou

(à) J’en ai veu à Soissons qui sont de mesme goût que les candélabres qui sont devant notre grand autel. Il n’y a point a présent de colonnes de bronze à Chalonssur-Marne depuis l’incendie de l’Église.

Le Prince Charles Abbé de Gorze sort de Lorraine. Il résigne son Abbaye.

Toul en 1642. avec permission de saisir sur l'abbé ou les religieux de Senones, au choix des PP. Carmes ; de plus condamne la ditte abbaye à 4180 frans pour arrerages. Cette redevance se prend sur les dixmes de Merviller.

Ce fut pendant ce tems de disgrâce et de misère, que les Religieux de Senones furent obligés de vendre les colomnes de bronze qui étoient au grand autel, plus grandes que celles qu’on y voit aujourd’huy. Les uns disent que ce fut l’an 1640., d’autres mettent cet événement en 1645. et qu’on les emmena à Chaalons sur Marne, où selon d’autres à Rouen (a). Ce fut la nécessité extrême où la maison étoit réduite, qui força les supérieurs d’alors, d'en venir à cette extrémité. Ils avoient encore vendu l’aigle de bronze que nous voyons au milieu du choeur ; mais un religieux de la maison, nommé D. Boniface Thiriet, pendant qu'on concluoit le marché, se transporta secrettement à l’Eglise, démonta promptement les pilastres de l’aigle et les autres pièces qu’il put arracher et les cacha si bien, que la baze et le corps de l’aigle dépouillés de ces ornemens, ne purent plus être vendus à profit, ni délivrés aux achepteurs. Ainsi fut sauvé ce monument de la pieté de l’Abbé Raville.

En 1645. on vendit aussi aux Pères du Prieuré de Breüil, pour acquitter certaines dettes, le petit orgue qui se voioit à la Rotonde.

Le Prince Abbé de Gorze et de Senones, aiant reçu en 1643. ordre de la France de sortir de Lorraine, se retira à Bruxelles; de là il suivit Madame la Duchesse d’Orléans à Paris ; mais craignant qu’étant là, on ne voulut le porter à prendre pour coadjuteur de ses bénéfices une personne qui ne seroit pas de son goût, il en passa une procuration avant son départ de Bruxelles en faveur de Monseigneur le Prince Charles, fils du duc Nicolas François et célébré depuis sous le nom de Charles V. duc de Lorraine. Il mit cette procuration entre les mains de Made. la Princesse de Phalsbourg, pour l’envoyer au Duc Charles IV. son frère, ce qu’elle ne manqua pas de faire aussitost. Mr. de Gorze en porta un double avec lui, qu’il remit à son arrivée à

Paris à Madame Nicole Duchesse de Lorraine, pour lui faire sa cour, en disant qu’en sa considération il avoit choisi pour coadjuteur dans ses bénéfices, Monseigneur le Prince Charles son neveu (a).

On écrivit aussitost à Rome pour faire agréer cette coadjutorie au Pape Urbain VIII. qui s’en excusa sur le bas âge du Prince, disant : ab amicis sunt petenda honesta ; et que s’il étoit question de faire tomber cette coadjutorie sur le Prince Ferdinand, il la pouroit accorder. Le Duc François qui étoit craignant Dieu et conscientieux, consulta sur cela son confesseur et d’autres théologiens, qui furent d’avis, qu’encore qu’il ne destinât pas le prince Ferdinand son fils aîné à l’Etat ecclésiastique, il pouvoit, eu égard à l’état où se trouvoient alors les affaires de sa maison, lui faire donner la coadjutorie en question. Il en parla à l’Abbé de Gorze qui changea aussitost le nom du Prince Charles et mit en sa place celui de Ferdinand , mais il retrancha de sa procuraôn l’Abbaye de Lunéville et la coadjutorie de la Commanderie de SL Antoine du Pont à Mousson ; et quelque sollicitation qu’on lui put faire, il ne voulut pas se relâcher sur cet article, disant qu’il vouloit réserver quelque chose pour le Prince Charles.

Il fallut donc en demeurer là, et sans mettre en oeuvre la procuration faite en faveur du Prince Ferdinand, on se contenta de rafraichir d’année à autre à la datterie, la procuration pour le Prince Charles, en attendant qu’il eut atteint l’age convenable et désiré par le Pape (1).

Alors on supplia Sa Sainteté Innocent X. de mettre en éxecution la bonne volonté que son prédécesseur Urbain VIII. avoit témoignée envers le Prince Charles ; ce qu’elle fit sans répugnance, et aussitost on en fit expedier les Bulles, en 1647. Comme tout cela s’étoit conduit fort secret-

(1) Le nom de daterie s’applique à la fois au lieu où s’assemblent les officiers Je la chancellerie du pape pour exercer leurs fonctions et à l’office même ou tribunal que constituent ces fonctions et ceux qui les remplissent. Ils sont au nombre de trois : le dataire ou prodataire t le sous-dataire et le préfet des vacances.

(a) Mémoires mss. de M Hennequia sous l’an

Election de I>. André Royer pour Abbé de Senones en

tement et à l’insu de M. de Gorze, que l’on amusoit toujours en le priant de ne pas retrancher de sa procuration l’Abbaye de Lunéville et la communauté de S. Antoine du Pont à Mousson, dès qu’il vit les Bulles arrivées, il en fit de grandes plaintes, de meme que le Duc Charles IV. oncle du jeune prince Charles, qui témoignoit son chagrin de ce qu’il eut ainsi disposé de ses bénéfices sans sa participation. L’Abbé de Gorze picqué de ce procédé, fit consulter la chose par des avocats, et après sa mort, on trouva leur réponse dans son portefeuille, portant que la procuraôn ayant été insinuée et les dattes rafraîchies de tems à autre, et puis admises sans révocation ni plainte de la part du résignant, et les Bulles expédiées, il n’y avoit plus de regrés pour lui. Ainsi le Prince Charles devint coadjuteur de Senones et des autres bénéfices de son grand oncle. Celui-ci mourut en l’an 1648. Et le Prince Charles lui succéda dans ses bénéfices, mais les Religx. de Senones firent élection du R. P. D. André Royer, ainsi que nous l’allons voir.

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