SAINT DOMINIQUE, ABBK DE SILOS
sereine qui brillait toujours sur son visage '. 11 exiioi'ta ses disciples à la prière ; puis faisant signe à ses disciples de le suivre, il les guida tout droit à la caverne où étaient blottis les malheureux fugitifs. Bientôt tous rentraient à Silos, à la grande joie des religieux.
Ces prisonniers étaient avant tout destinés aux pénibles labeurs de la campagne' ; mais ils durent être aussi d'une grande utilité pour l'œuvre de reconstruction entreprise à cette époque. Nous croyons même que plusieurs d'entre eux ne furent pas de simples manœuvres et eurent une part plus considérable et plus directe aux travaux du grand cloître, qui dans son architecture, et plus encore dans les riches détails de son ornementation, porte des traces si visibles de riniluence arabe. Sans doute, l'étude des monuments mauresques, qui n'étaient pas rares dans une contrée récemment reconquise, aide à comprendre cette influence; elle ne saurait toutefois en donner une explication pleinement satifaisante '\
La générosité du roi Ferdinand P*" avait puissamment secondé les efforts de saint Dominique, et rendue possible la restauration complète et même l'agrandissement du monastère. Sanche II, qui lui succéda
1. « Vir beatus uullo modo est mutatus a solito usu sue sobrie alacritatis » (Ibidem).
2. Les esclaves maures rendaient des services indispensables pour la culture des terres et autres rudes corvées de ce genre, à une époque et dans un pays, où, particulièrement sur les frontières, presque tous les hommes valides étaient appelés à porter les armes contre les ennemis du nom chrétien. Aussi, voyons-nous les princes donner des captifs arabes aux monastères qu'ils voulaient favoriser. Le comte de Castille Garci Fernandez, en confiant sa fille Urraca à l'abbaye de Covarrubias, dans le voisinage de Silos, offre avec la riche dot de l'infante trente maures et vingt mauresques. (Voy. cidessus, p. 30). Les Sarrasins de Silos étaient probablement un don de l'ami de Dominique, le roi Ferdinand l'^'" de Castille.
3. L'inlluence de l'art arabe est particulièrement sensible dans les pièces d'orfèvrerie. Le calice et la patène de Saint Dominique, qui, comme nous l'avons dit, datent du milieu du Xl« siècle, en portent des marques évidentes. Il ne faut pas
oublier d'ailleurs que, parmi les milliers de captifs que le hasard des guerres continuelles entre maures et chrétiens arrachait chaque année à leurs foyers, se trouvaient des personnes de toutes les conditions et de tous les métiers. Les artistes n'étaient probablement pas les premiers à pouvoir briser leurs chaînes au prix d'une forte rançon. Aussi bien, les monastères et les églises avaient-ils tout intérêt à mettre à profit leur habileté et leurs talents, au lieu de les contraindre à des travaux auxquels leur éducation ne les avait pas habitués. Un certain nombre, du reste, trouvaient qu'il faisait bon vivre sous le gouvernement des fils de saint Benoit, et lorsque la liberté leur était rendue, il n'était pas rare de les voir s'établir dans le voisinage à titre de colons. Nous en trouvons encore à Silos au XIV« siècle. (Voy. dans le Recueil des chartes, l'acte de visite de 1338, document n" 363.) Grimald nous raconte les aventures d'un jeune maure qui se fit baptiser et demanda à rester au service du monastère de Silos. Il s'y trouvait encore au moment où le narrateur écrivait son livre. [Vifa, dans Vergara, p. 399.)
46 HISTOIRE DE L AliBAYE DE SILOS
en 1065 sur le trône de Castille, continua les bienfaits de son père. Par une charte datée du 16 avril 1067, il fit don à l'abbé Dominique du monastère alors abandonné de Sainte-Marie de Mamblas, situé à io kilomètres à Test de Valladolid et qui devint dans la suite un des prieurés les plus importants de Silos, sous le nom de Santa Maria de Ducro '. Après la mort tragique de ce prince, vaillant mais ambitieux et téméraire, sous les murs de Zamora (o octobre 1072\ ses Etals passèrent aux mains de son frère Alphonse Yl, qu'il avait deux ans auparavant dépouillé du royaume de Léon par une guerre injuste et criminelle. Le nouveau roi de Castille, qui dans ses jours de malheur avait trouvé un asile à l'abbaye de Sahagun, où il revêtit même (un peu malgré lui, il est vrai) l'habit bénédictin, se montra plus généreux encore envers le monastère de Silos. Nous ne devons mentionner en ce moment que la plus ancienne de ces donations, les autres se raj)portanl à une période postérieure à la mort de Dominique. Par un diplôme en date du t6 juillet 1073;, il cédait au saint abbé et à ses successeurs le village de Cobiellas, avec tout son territoire et son monastère de Saint-Pierre ". Cette bourgade, dont il ne reste aujourd'hui aucun vestige, pas plus que du monastère en question, était situé sur les bords de l'Arandilla, non loin du plateau où s'élevait jadis la ville forte de Clunia.
VIL — Il nous faudrait à présent dire quelque chose des progrès qui se manifestaient dans la vie intérieure de l'abbaye sous l'active impulsion de son restaurateur. Ici encore le ton un peu déclamatoire (lu biographe contemporain rend trop souvent ses belles périodes, fort élégantes pour l'époque où elles furent écrites, d'une fatigante prolixité et d'un vide désespérant. L'auteur semble même s'interdire, en dehors du cadre un peu étroit de sa narration, tout détail qui ne Iciiiliail pas à l'ètlification des moines auxquels il s'adresse. On y voit seulement, sans pouvoir préciser davantage, que la communauté était fort nombreuse % les prescriptions de la règle bénédictine soigneusement observées et l'oflicc solennel célébré jour et nuit avec beaucoup de piété et de zèle '. Aussi le monastère devint-il bientôt un (les plus fcivciits et des plus ostimi's de toute l'Espagne chrétienne.
I . Vuy. If Uccueil di's cliarles, p. 15. calorva, n)lk't,'iuin, coiigrcpatio, coiiventus
U. Ihideiii, p. 18-20. fralruiu », etc.
li. (îriiiialil dit en divers endroits pnur l. La précieuse colioction de manuscrits ii-
désiguer les liahilanls du iiujnaï^trro : liirgii|ucsdcccUcppoqnc, dont il sera (pies-
" .Mulliludo fratruiii, agnu'^n Minnaclinruiii, lionun peu pluslnin.cnestaussi uuepreuve.
SAINT DOMINIQUE, AliBÉ DE SILOS
En niiMiie temps que ramoiir de la liliirgie sacrée, qui a été à toutes les époques IVeuvrepar excellence du cénobite, plus particulièrement du moine bénédictin, Dominique fit Oeurir à Silos l'étude des saintes lettres, sans négliger la culture des connaissances humaines '. Grimald ne nous fait rien connaître, à ce point de vue particulier, de l'œuvre du grand abbé; mais nous en avons des preuves palpables, auxquelles son témoignage, pour intéressant qu'il fût, n'aurait pu suppléer. Nous voulons parler de la riche bibliothèque en écriture wisigothique rassemblée ou composée par ses soins, et dont une trentaine de volumes environ ont eu la bonne fortune d'arriver jusqu'à nous. On trouvera plus loin le catalogue de cette précieuse collection ^, à laquelle il faudrait ajouter la série d'auteurs sacrés et profanes dont la chronique anonyme du moine de Silos suppose la présence dans rarmarium de l'abbaye '.
Les écrits qui virent le jour à Silos vers la fin du onzième siècle et au début du douzième sont un indice non moins concluant de l'activité littéraire qui y régnait alors, et une preuve de plus de l'impulsion donnée aux études sous le régime du saint restaurateur. Outre la transcription des manuscrits, travail des plus méritoires et qui fut en grand honneur parmi ses disciples, plusieurs moines plus instruits ou plus capables se livraient au labeur moins ingrat assurément % mais non moins dithcile de la composition \ Parmi ces derniers, il
1. Personne ne nous objectera, croyousnous, le style si barbare des documents publics rédigés vers le même temps, ceux en particulier que nous publions dans le Recueil de chartes de Silos. La langue des actes publics devait être entendue de tout le monde ; aussi, en Espagne spécialement, tient-elle d'ordinaire le milieu entre le latin savant dont se servaient les érudits et le latin vulgaire {el romance, disent les castillans) que pariait le peuple et qui a donné naissance à nos idiomes modernes du midi de l'Europe. C'est une vérité qu'il n'est plus besoin de prouver. Un simple coup d'œil, jeté sur les écrits sortis de la plume des moines de Silos au onzième siècle et au douzième, et sur les chartes qui y furent dressées à cette époque, sutlit pour s'en convaincre. — Voy. aussi Amador de los Rios, Historia critica de la lileratura eupanola. t. II, <> Ilustracion IJa I), particulièrement à la page 386.