CHAPITRE II
Silos depuis Fernan Gonzalez jusqu'à saint Dominique
I. Le célèbre comte de Castille Fernan Gonzalez, restaurateur et bienfaiteur de l'abbaye. — II. Les premiers abbés connus de Silos. — III. Abderrahman et Almanzor. — IV. Nouvelles ruines.
I. — L'histoire proprement dite de l'abbaye de Silos commence en Tannée 919, date de la charte de Fernan Gonzalez, comte de Castille*. Ici encore les incertitudes sont nombreuses. Tout d'abord, devons-nous voir dans Fernan Gonzalez le fondateur, le restaurateur, ou simplement un des bienfaiteurs de Silos ? Mabillon, s'appuyant sur ces quelques mots du document : offerimus fiindamentiim ipsiiis loci, embrasse la première opinion, bien qu'avec une certaine réserve '. Nous ne croyons pas pouvoir adopter son avis, que contredit manifestement Tensemble du privilège. On y voit en effet que l'église existait déjà à cette époque, ainsi que le monastère gouverné par un abbé et peuplé de religieux vivant sous la règle de saint Benoit. Les expressions mêmes de l'acte de donation ne sauraient sur ce point donner lieu au moindre doute '.
L'abbaye était donc debout et les voûtes de sa basilique retentissaient déjà du chant des cantiques sacrés, lorsque le comte fit cette
l. L'abbaj'e s'appela tout ilaboni Saint- (|iii l'a fait confondre parfois avec Sanlo
Sébastien de Silos ; mais, après la mort Domingo de la Calzada.
de saint Dominique, c'est-à-dire dès la 2. Annales ordinis Snncii liencdicl/,
fin du XI'' siècle, nous voyons ce titre tome III (ad anu. OU»), p. 339 de l'édition de
s'effacer peu à peu devant le nom du Lucques.
l)ieuheureux abbé, pour disparaître enfin li. « In quorum {sanctorum palroniim)
compiècement. Toutefois l'église abbatiale bonore baselica fundata est... Nos Frede-
garda et conserve encore aujourd'hui le nando et Sancia... pro stipendia... mona-
vocable de Saint-Sébastien. — La ville chorum omnium ibidem dcgentium, qui in
ou hurr/us de Silos suivit les mêmes vicis- altaria l)eatitudinis veslre et reliquias...
situdes que le monastère. Son nom offi- deservire cotidinuis diebus videntur, cunc-
ciel est de nos jours non pas Silos, mais torumque obediencium... » etc. (Voy. le
Sanlo Domingo de Silos. Des textes anciens liecueil des chartes de l'abbaye de Silos,
l'appellent simplement Sonio Do)iiingo, ce t. 1, p. 1-2.)
i>E i'I:knan (;()N'/.\le/ a ?;aim" dominioui'; ' 9
importante donation. Mais alors, nous dira- 1- on, de quel droit possédait-il le terrain, sur lequel était bâti le monastère, et tout le territoire environnant ? C'est ce que nous allons expliquer, sans vouloir toutefois, en l'absence de textes positifs, donner un caractère de certitude absolue à la solution de ce problème.
Au commencement du x'' siècle, les Maures étaient encore maîtres de toute cette partie de la Vieille Castille qui forma plus tard au nord du Duero la merindad ou district de Santo Domingo de Silos. Leur domination s'étendait même plus loin du côté du nord-ouest et leur présence dans la forteresse de Lara était une menace continuelle pour la cité de Burgos, de fondation toute récente à cette époque. C'est alors, probablement vers l'an 912 ^, que parait pour la première fois sur la scène le célèbre Fernan Gonzalez, dont 1 epée fut pendant plus d'un demi-siècle la terreur des Arabes, et dont le nom, resté aussi populaire en Espagne que celui du Cid Campeador,son émule en courage et en gloire, a donné naissance à tant de récits légendaires. Le comte de Castille se signala tout d'abord en s'emparant de la citadelle de Lara et en forçant les Maures à reculer jusque dans les montagnes de Silos. Il ne tarda pas de les y poursuivre. Mais là il se trouvait en présence de la redoutable forteresse de Carazo, où les ennemis pouvaient, en attendant des renforts, braver longtemps les assauts de la petite armée chrétienne -. Songer à s'emparer de vive force dune pareille position semblait une folie. Peu après cependant, le comte, servi par les circonstances, s'en rendait maître et y arboraitl'étendard de la croix \ — La prise de Carazo soumettait au vainqueur toute la
1. Nous n'iguorons pas toutes les dif- il décrit l'état de l'abbaye de Silos au
ficultés chronologiques que présente l'his- moment où saint Dominique vint en pren-
toire de Fernan Gonzalez où tant de fables dre possession, dit de cette montagne :
se mêlent à un peu de vérité, et nous ne ,. .- j r. • i i
. , ^ . , , tn tierra de Carazo, si oyestes contar
pouvons avoir la prétention de les resou- ^^^^ ^jj^ ^.^^^^^^ f^,^^^^ castellar,
dre dans ce travail. Quelques historiens HavJe un mouesterio, que fue rico logar.
vont même jusqu'à attribuer la restau- Mas era tan caido, que se querie ermar.
ration de Silos à un autre comte de Cas- [conviento,
lille du même nom, mais dont l'exi'^tence Solie de monges negros vivir y buen
est assez problématique. C'est l'opinion de ^e cuyo mmisterio avie Dios pagamiento.
L. de Salazar [Historia de la Casa de Lara, '^^^'"^^ ^« ^«"'« Domingo de Silos, str.
t. I. p. 39-50), lequel n'avait qu'un texte 187-188.)
incorrect de la charte de Fernan Gonza- 3. On peut voir le récit poétique de
lez. La même chose était arrivée déjà au la prise de Carazo, dont le souvenir est
P. Moret, l'historien du royaume de Navarre encore populaire en terre de Castille,
(Investigaciones histôrlcas de las antigile- dans un manuscrit de l'Escurial (U, H, 8)
dades del reyno de Navarra, p. 467). intitulé : Coronica de Fernan Gonzalez y
2. Le poète Berceo, dans un passage où noticia de algunos reyes de Castilla (aux
contrée qui s'étend au nord du Duero entre Calatanazor, Gormaz, San Esteban et Roa, places fortes qui tombèrent à leur tour en son pouvoir. C'est à cette époque, croyons-nous, et avant de poursuivre ses exploits, que Fernan Gonzalez releva de ses ruines le monastère de Silos et lui fit donation d'une partie du territoire qui maintenant lui appartenait par droit de conquête. Tout au moins faut-il admettre que, quelques années plus tard, cette œuvre de restauration était un fait accompli. En ellet, les termes mêmes de l'acte solennel, par lequel le comte compléta et consacra en 919 ses premières libéralités, nous prouvent qu'à cette date l'abbaye était déjà habitée, ainsi que nous en avons fait plus haut la remarque '. Malgré la concision de la charte de donation, il est possible de déterminer d'une manière assez exacte les limites du domaine primitif concédé alors au nouveau monastère. Il renfermait toute la partie de la vallée comprise entre les gorges de Carazo à l'est, les hauteurs de Penacova au sud, les deux sanctuaires [altaria] de Saint-Jacques et de Sainte-Marie à l'ouest, et s'étendait
folios 124-130). Cette chronique, composée dans l'abbaye d'Arlanza à l'aide des documents de ses riches archives et plus encore d'après les traditions locales, renferme de ppécieux renseignements sur l'histoire si obscure du premier comte de Castille. .Malheureusement il n'est pas facile de les défjager des légendes tout à fait invraisemblables et des circonstances merveilleuses dont le crédule narrateur a cru devoir orner les gestes de son héros.
— Le manuscrit comprend 001 folios et est divisé en 4 livres : 1. Les ancêtres de Fernan Gonzalez, 43 chapitres, fol. 1-89 ;
— 2. Feruan Gonzalez, 147 chapitres, fol. 89-526 ; — 3. Les descendants de Fernan Gonzalez, rois de Castille et de Navarre, 26 chapitres, fol. 526-590 ; — 4. Rois de Castille et de Navarre jusqu'aux Rois Catholiques, 20 chapitres, fol. 590-601. — Il se termine ainsi : » Ruega por el autor, llamado fray Gonçalo de Arredondo y .\lvarado, abbad del monesterio de Sant Pedro de Arlanra, aunque iudigno, y prior de Boveda.
Sea loor, gloria y bendicion Ai summo bien, al quai plega Nuestros herrores y fallas perdonar Y las animas que el crio salvar.
Amen. Fin. Laus l)eo ».
Gonzalo de Arredondo avait reçu le litre de
Chroniqueur des Rois Catholiques. Il écrivit sa Coronica dans les premières années du xvi'' siècle et fut le dernier abbé perpétuel du monastère d'.\rlanza.
1. Cette explication de la présence des moines dans leur abbaye avant 919 pourrait faire croire que Fernan Gonzalez fonda le nouveau monastère aussitôt après la conquête de Carazo ; mais la phrase suivante du prologue du privilège montre bien qu'il n'en fut que le restaurateur. Voici en elTet comment il s'exprime : " Digne iam sue spci vota in domo celica mansionum raultarum colocat, qui domum sancte ecclesie restaurât vel in melius construere provocat... » (Recueil, p. 1). Peut-être même doit-on voir dans ces derniers mots une double allusion à la restauration de 912 et à la donation de 919, qui en est le complément. — Il peut être utile de remarquer qu'il ne faut pas attacher trop de valeur aux formules qui commencent et terminent les actes de donations. Beaucoup étaient simplement empruntées à des recueils ou formulaires composés tout exprès. Toutefois, dans le cas présent il semble difficile d'y voir autre chose que la constatation d'un fait, puisque toute allusion à une fondation est exclue du texte. Il s'agissait non pas de fi.indcr, mais bien de restaurer.
DE l-'l'.UNAN (;oNZALK/ A SAIM' DOMIMQCK
vers le nord jusqu'au sommet de la montagne (\u[ forme aujoui-d'hui le monte de Silos.
Nous ne connaissons que fort peu de chose sur l'histoire de l'abbaye pendant le cours du x'' siècle et les premières années du siècle suivant. Les commencements furent sans doute modestes et n'eurent pas l'éclat que donna vers le même temps au monastère voisin d'Arlanza le martyre de ses trois saints ermites Pelage, Arsène et Sylvain '. Il est toutefois permis de penser que cette période ne fut pas sans gloire. Environ cent ans après, le souvenir de ces grandeurs passées se conservait encore vivant à la cour du roi de Gastille et arrachait au saint moine Licinianus les plaintes amères dont Grimald nous a transmis l'écho ".
II. — A défaut de plus amples renseignements, nous allons mentionner les abbés de Saint-Sébastien de Silos dont la mémoire nous a été conservée,, en groupant autour de leurs noms les quelques notices que nous avons pu recueillir.
La série authentique des abbés commence avec Placentius dont il est fait deux fois mention dans le privilège de Fernan Gonzalez. C'est tout ce que nous savons sur son compte.
Le nom de Gaudenthis, son successeur, nous apparaît pour la
1. Le monastère de San Pedro d'Arlanza n'est qu'à douze ou treize kilomètres au nord-ouest de Silos, de l'autre côté de la montagne, dans une situation des plus pittoresque. — On ignore la date de sa fondation, mais il existait déjà, croit-on, avant l'invasion des Arabes. 1! fut restauré par Fernan Gonzalez au commencement du X^ siècle et devint un des plus importants de Castille. Les bâtiments claustraux, de construction relativement récente, s'étaient assez bien conservés jusqu'à nos jours. Un terrible incendie allumé par un simple feu de cheminée le 21 mars 1894 a presque tout réduit eu cendre. Depuis une vingtaine d'années les voûtes de sa très curieuse église du XI'' siècle s'étaient effondrées ; mais son beau portail à plein cintre richement décoré, sa vaste tour romane et ses élégantes chapelles absidales du XV*' siècle, étaient encore debout et attiraient plus d'un voj'ageur intelligent dans cette merveilleuse solitude. Dans les ruines de cette église nous avons relevé
les deux inscriptions suivantes que nous croyons inédites. Elle étaient gravées sur les piliers qui séparaient la nef du sanctuaire :
^:- ERA M ex VIII SVMSIT IM CI Y M HANC OPERA.
■^r GVILLELME.Z ET OSTEN PR [pater] EIVS FECERVNT HANC OPERA. GVVERNAN[TE] DOMO ABBA VINCEN[TIO] ,i.S^ IN ERA M
(Cette seconde inscription est de la lin du XI"^ siècle. Cf. Espana sagrada, t. XXVII, 2"' éd., p. 53). Les noms des deux artistes aussi bien que la forme de l'écriture qu'ils emploient dénotent des étrangers.