SAINT DOMINIQUE, ABRÉ DE SILOS
Tannée de sa naissance ; mais la tradition des deux monastères de San Millan et de Silos nous apprend qu'il vit le jour en Tan 1000. Il descendait de parents dont les ancêtres s'étaient depuis longtemps fait remarquer par leur foi religieuse et la distinction de leur noblesse. Jean, son père, et sa mère dont le nom ne nous est pas connu, étaient demeurés tidèles à ces traditions de famille ; mais, à l'époque qui nous occupe, leur fortune était des plus modestes '. Aussi, dès que Dominique fut sorti de l'enfance^ ses parents lui confièrent-ils la garde de leur troupeau. Grimald se plait à nous le montrer se préparant ainsi, à l'exemple des patriarches de l'ancienne loi et des premiers rois d'Israël, à sa future mission de pasteur des âmes et de guide du peuple choisi de Dieu ". Il passa quatre années dans cet humble ministère, donnant à tous l'exemple de l'obéissance filiale la plus parfaite, et s'exerçant déjà à cet amour des choses célestes, qui fut l'aspiration de toute sa vie. Mais Dieu l'appelait à une vocation plus haute ^
Il se sentit bientôt un goût irrésistible pour l'étude des lettres sacrées, et y fit en peu de temps des progrès si rapides, que l'évêque
1. « Dominicus ex paire nobili ac religioso noDiine Johaune extitit progenitus. . ., cuius gencrationis liuea semper floruit uobilitatis religiositatisque norma generosissima. » Mais Griuiatd, qui parle ainsi, ne uous dit pas le nom patronymique de cette famille, si tant est qu'elle eût déjà un surnom tiéréditaire, chose assez peu probable à cette époque. Quoi qu'il eu soit, Berceo, le premier poète de la Rioja, qui vivait un peu plus d'un siècle après, et qui n'a guère fait que mettre en vers le récit du moine de Silos, nous apprend que notre saint appartenait à l'illustre lignage des Mansos :
Juhan havie nomne el su padre hourado, Del linage de Manns un orne sennalado, Amador de derecho, de seso acabado.
Non falsarie su dicho por aver monedado. {Vida de sanlo Domingo de Silos, str. 7.)
Une branche de cette noble famille, les Mansos de Ziuiiga, possédait encore au XV11« et au XYIIl" siècle la seigneurie de Caîias et de Ganillas. De cette branche sont sortis les comtes de Herbias, et c'est à D. Francisco Mauso de Zùùiga, premier comte de Ilerbias, que le Père Ambrosio
Gomez dédiait eu 1653 sa Vida de sanlo Dominr/o de Silos.
2. Saint Émilien, envers lequel Dominique professa toujours une tendre dévotion, avait été aussi berger dans son enfance. <c Futurus pastor hominum, nous apprend son illustre biographe, erat pastor ovium minabatque oves ad interiora montium et, ut mos esse solet pastorura, citharam vehebat secum » (Braulio, Vita sancti Ai,)niliani, dans Migne, t. LXXX, col. 703.)
3. La tradition locale a gardé le souvenir d'un prodige opéré par le saint adolescent à cette époque de sa vie. Au plus fort de l'été, il aurait, pour désaltérer ses compagnons, fait jaillir une fontaine, que l'on montre encore aujourd'hui à deux cents pas environ de l'antique prieuré de Santa Maria sobre Cahas (dépendance de San Millau) et qui porte le nom de Fuente de santo Domingo. D'après un écrivain, contemporain des faits qu'il raconte, les eaux de cette source guérirent, vers 1620, D. Pedro Gonzalez del Castillo, évêque de Calahorra, alors cruellement atteint de la goutte. (Alouso del Corral, Vida de sanlo Domingo. — Pour tout le reste, ce travail, écrit en 1691, est un simple résumé sans valeur. — Arch. de Silos, ms. 39, fol. 20.)
de Nâjera ne tarda guère à lui conférer la dignité du sacerdoce '. Cependant la sainteté de son nouvel état ne satisfaisait pas pleinement la ferveur du jeune prêtre. Il aspirait à quelque chose de plus parfait encore, et, après avoir passé depuis le jour de son ordination un an et demi au sein de sa famille, il s'enfuit secrètement et se retira dans le désert. 11 y vécut pendant dix-huit mois dans la solitude la plus profonde, ignoré des hommes, nous dit Grimald, et connu de Dieu seul au service duquel il vaquait sans relâche. Quelles tentations, poursuit son disciple, quels combats incessants il eut alors à supporter de la part de l'ennemi du genre humain, de quel éclat brillèrent ses vertus, son abstinence, ses veilles continuelles et ses jeûnes quotidiens, il ne nous a pas été donné de le connaître ; car aucun de ses familiers n'a jamais pu, môme par les plus instantes supplications, lui en arracher le secret. Une seule chose est hors de doute, conclut Grimald : c'est que le bienheureux Dominique entra au désert orné de vertus et de mérites, et qu'il en sortit plus vertueux encore et j)lus digne de louanges ^
1. Le récit de Grimald suppose que le saint avait reçu, dos sa plus tendre enfance, une instruction sérieuse, ce qui explique comment il put, aussitôt après avoir abandonné le soin du troupeau de son père, se livrer aux études théologiques {sludla divinurum litterarum) et arriver si vile à la science requise pour la réception des ordres sacrés. — Nous serions assez porté à croire qu'à ces deux époques de sa vie il suivit les enseignements de l'école ni(iniipti(|ue de Sainte-.Marie de Canas, dont il devait être plus tard le restaurateur et le père. (Cf. Berceo, Vida, str. 34-42.)
2. Vergara, p. 325. — .\ous ignorons le lieu (|ue le saint solitaire choisit pour sa retraite. Il dut vraiseniblahlcnient s^'abritcr dans (|uelqne grotte de la Sierra de San Lorenzo, connue alors sous le nom de Moules Dislercii, et qui servait d'asile depuis plus de (|uatre siècles iï'j)lusieurs saints ermites. (Voy. Yepes, Coi-onica, t. I, p. 276 et 203.) C'est là aussi qu'avait vécu le grand saint Kmilien, que saint Dominique semble avoir pris plus spécialement puiir modèle. (Vita sancli /EmiUoni, dans Migric, t. LXXX, col. 705.) Le docteur Tejada [llistoria de Smilo iJomin;/o de la l'iilziiila, p. S2i affirme (|uc notre bienheu-
reux se retira dans une caverne de la Sierra de Cameros, près du village de Laguna, à six ou sept lieues de Caùas. Ce qui n'est pas douteux, c'est que les habitants de Laguna ont témoigné de tout temps une particulière dévotion envers saint Domini([ue de Silos et se sont placés, depuis un temps immémorial, sous son patronage. Dès 1283, ils bâtissaient en son honneur une église qui existe encore aujourd'hui. A cette date, ils allèrent même jus(|u'à prétendre contre toute vraisemblance, qu'ils possédaient le corps du saint abbé. (Voy. Pero iMarin, Mivaculos rornanzados, dans Vergara, p. 152.) La grotte où il aurait vécu est à une lieue environ du village, dans la montagne appelée Ai/doinedroso. .Malgré l'aspérité du sentier qui y conduit, elle est encore le rendezvous de nonibreux pèlerins, qui ne manquent pas de visiter aussi un petit sanctuaire construit non loin de cet endroit et placé sous le vocable de saint Dominique. Cette chapelle a été restaurée récemment. (Voy. Barruso, lli.iloria de sanlo Do)tiin(/o de la Culzuda, Logroùo, liS87, p. 80 ; cf. .Madoz, Diccionario geogrôfico de Espuna, au mot << Laguna de los Cameros. ») Cette tradition est, comme on voit, très respec-
SAINT DOiMlNlQUE, ABBÉ DE SILOS
III. — Comme nous l'avons dit, le jeune Dominique ne resta pas longtemps dans cette retraite. Il sentit le besoin de devenir le disciple des parfaits serviteurs de Dieu et de s'instruire do leurs enseignements et de leurs exemples. Du haut des monts Distercii, où il s'était retiré, il pouvait voir à ses pieds deux célèbres abbayes bénédictines : d'un côté, Valvanera, connu déjà par son pieux sanctuaire de Notre-Dame ; de l'autre, Saint-Emilien ou San Millau, l'asile le plus illustre de la sainteté et de la science à cette époque. C'est vers ce dernier monastère^ peuplé alors d'un nombre considérable de religieux, que le saint porta ses pas '. Il y reçut peu après l'habit de Saint-Benoît des mains du vénérable abbé D, Sanche, et devint bientôt le modèle de ses frères par sa charité, sa patience et son humilité. Mais c'est surtout par son obéissance qu'il s'attira l'admiration et l'estime de tous. Son abbé ne tarda pas à la mettre à une rude épreuve. Après qu'il eut exercé pendant quelques mois la charge importante de maître des novices, peut-être celle d'écolàtrc ", D. Sanche lui conlia
table, et on comprend fort bien que Grimald ait pu l'ignorer. — En 1811, l'église de Laguna reçut de l'abbé de Silos une relique de la chasuble de saint Dominique. 1. A la date où Dominique y entra, l'abbaye était située à quelque distance au-dessus du monastère actuel, lequel fut bâti vers 1053 par D. Garcia de Navarre sur l'emplacement qu'occupaient alors l'hôtellerie et rinfirmerie. En raison de la position respective des deux édifices, le monastère primitif, dans lequel vécut saint Émilien (f 364) et où l'on voit encore une très ancienne petite église dans laquelle le saint confesseur reposa pendant près de cinq siècles, reçut le nom de San Millau de Suso (c.-à-d. d'en haut), tandis que le second fut appelé San Millau de Yuso (d'en bas). Dans une visite faite en 1888 à la curieuse église de San Millan de Suso, nous y avons trouvé un souvenir de saint Dominique. C'est une intéressante peinture sur bois, qui décore un des panneaux du retable de l'autel consacré à saint Benoît. — L'abbaye de San .Millan, sauvée de. la ruine après la suppression des ordres religieux, grâce au dévouement d'un simple frère convers, est aujourd'hui habitée par les Pères augustius récollets des missions des Iles Philippines.
2. Voici, en effet, ce que nous lisons dans une description de la magnifique chasse de saint Émilien, travail exécuté peu de. temps après l'arrivée de Dominique à San Millan, c'est-à-dire vers 1030 : '< Debaxo destas figuras (de niûos) esta otro monge en pie con un mongezico nifio a los pies, y el monge tiene un açote en la mano, y esta como ensenando al niiïo ; y tiene una letra que dice : Domiîiiciis infantium mar/islev. Este es aquel famoso santo Domingo de Silos. Parece por esta memoria, que fue maestro de novicios en San Millau, que antiguamente a los novicios llamabamos infantes, y que ayudo para la obra desta arca y asi le pusieron en ella. » (Prudencio de Sandovai, « Fundacion de los monasterios « : San Millan, fol. 26, v».) Les plaques d'or et* d'argent qui ornaient cette chasse ont disparu pendant les guerres de l'Indépendance. On en conserve encore quelquesunes eu ivoire que nous avons pu examiner et qui sont très intéressantes. Celle sur laquelle était gravée l'image de Dominique n'existait déjà plus en 1757, époque oùunarchivistede Siloset plusieurs moines de San .Millau firent un examen détaillé du reliquaire. {Arch. de Silos, ms. 21, fol. 6, en marge.)
la mission de restaurer l'antique prieuré de Sainte-Marie de Cafias, qui tombait en ruines et manquait des ressources les plus nécessaires '. Cette obédience était doublement pénible à rhiimble moine. D'une part, il allait forcément se retrouver auprès de sa famille, à laquelle il croyait avoir dit un éternel adieu. De l'autre, la tâche qu'on lui confiait, quelque modeste qu'elle fût, lui paraissait au-dessus de ses forces. Il n'hésita pas cependant et, grâce à ses incessants labeurs, il voyait bientôt la maison de Dieu rebâtie se peupler des nombreux disciples qu'attirait vers lui l'ascendant de sa sainteté, et parmi lesquels il eut la joie de compter son père et ses frères. Deux ans après son arrivée à Canas, le zélé prieur invitait l'évèque de Nâjera, D. Sanche, avec lequel il était lié d'une étroite amitié, à venir bénir en grande pompe le nouveau monastère et consacrer son église restaurée. Grimald rapporte un prodige opéré par le bienheureux en cette circonstance, et qui renferme quelques détails intéressants. En entrant dans le monastère, le saint évèque ^ fut on ne peut plus étonné d'y trouver deux femmes. Scandalisé d'une semblable rencontre en pareil lieu, il manifesta hautement au prieur sa surprise et son indignation. Celui-ci le pria humblement de ne point se troubler ; ces femmes étaient sa mère et sa sœur, toutes deux d'une vie exemplaire, lesquelles venaient préparer les aliments nécessaires à l'évèque et à sa suite ^ D. Sanche irrité ne voulut rien entendre, monta à cheval et partit. Mais à peine était-il à quelque distance que sa monture, comme insensible à l'éperon et aux coups, refusa d'avancer. Le prélat y vit un avertissement du ciel et, comprenant
1. On ignore à quelle d;ite remonte la 1169. (Voy. Maurique, Cislerciensimn seu
fondatiou du prieuré de Sainte-Marie. Il verius ecclesiasticorum annaliuni a condilo
fut donné à S lu Millan en l'année 'J22 par Cislercio, t. II, p. 485.)
Sanclie le Treuibleur, roi de Navarre, et sa 2. Grimald le qualifie de « episcopus
mère Toda. (Sandoval, San MilUtn, fol. -45, per omnia sanctissimus. >> (Vergara, p. 33:5.)
v".) — Ku 1041, Cafias possédait un autre 3. D'apros la tradition, celle sirur de
monastère placé sous le vocable de saint Douiinifiue prit dans la suite le voile dans
Michel et que le roi D. Garcia de Niijera un monastère de l'ordre de Saint-Benoit,
céda également à l'abbaye de San Millau. Ouant à sa mère, elle ne suivit pas
[Ihid., fol. GG, V".) ,V la même époque, on y l'exemple de son mari et de ses enfants,
voyait aussi un prieuré de Saint-.Marlin, Grimald nous apprend qu'elle resta dans
dépendant de Vahanera. [(Àirtiilaire de le sièvlc malgré les exhortations de son
Vtdvunera , .Xh-Xll" .siècle, aujourd'hui lils ; mais elle ne survécut pas longtemps
aux Archives de ce monastère.) Quant à à cette séparation, et saint Dominique
l'abbaye de Saint-Sauveur, habitée de nos lui donna, après sa mort, une sépulture
jours encore par des /Cisterciennes, sa honorable dans l'église du prieuré. (Voy.
fondntiun à Gafiris ne date fine <le l'année Vcrgara, p. 333.)
SAINT DOMlNiniE, AIUÎÉ DE SILOS 33
l'injuslicc de ses soupçons, retourna auprès du prieur, se jeta à ses pieds et lit la dédicace de l'église de Sainte-Marie '.
IV. — Cependant, dit Grimald, la renommée du bienheureux Dominique se répandait de toutes parts et jusque dans les régions lointaines [et etiam ad exteras et longe positas regiones ^). L'abbé D. Sauclie ne voulut pas que l'éclat de tant de vertus demeurât sans protit pour les nombreux moines confiés à sa direction et à sa sollicitude. Il rappela à San Millau l'humble prieur de Canas et, de concert avec sa communauté, lui conféra la charge de prieur du grand monastère ^ Il suffit d'interroger l'histoire monastique du dixième et du onzième siècle pour se rendre compte de l'importance de cette dignité dans une puissante abbaye comme celle de San Millau. Tandis qu'à l'abbé incombait le soin de visiter et de diriger les nombreuses églises, celles et prieurés dépendants de sa juridiction au spirituel comme au temporel \ en même temps que la réception des hôtes de marque, très nombreux alors dans les grands centres monastiques ; c'est sur le prévôt ou grand-prieur que reposait à peu près tout entier le gouvernement intérieur du monastère et le maintien de la discipline régulière. Il devait, en outre, veiller aux intérêts matériels de la communauté, et faire en sorte que chacun, assuré du nécessaire et sans nul souci du lendemain, pût vaquer librement au service divin et à l'œuvre de sa propre sanctification. Il est aisé de comprendre le poids d'un pareil fardeau dans une abbaye qui à cette époque ne renfermait probablement pas moins de deux cents moines ^
1. Sanche devint plus tard évêque de .3. « Abbatis iussione et totius conventus
Calahorra, après que le roi D. Garcia eut fratrum concordi electione, licet renitens,
chassé les Maures de cette place forte prepositus monasterii Beatissimi Einiliaui
(1045) ; mais il conserva en même temps est regulariter ordinatus... » (Vergara,
son litre d'évêque de Nâjera. (Voy. VEspaûa p. 333). Saint Dominique était reste environ
sagrada, t. XXXIII, p. 212-222.) — Quanta quatre années dans le prieuré de Caùas.
l'église bâtie à Caîias par saint Dominique, 4. On peut voir le catalogue de la
Gonzalo de Berceo nous dit qu'elle était plupart de ces églises et monastères dans
encore debout de son temps (Gonzalo Yepes {Coronica, t. I, fol. 276-277). Plu-
était né, vers la fin du XII« siècle, à sieurs abbés de San JMillan portèrent le
Berceo, petite bourgade voisine de Canas) : titre d'évêques, et pouvaient exercer dans
V p, , , . tout le territoire de leur juridiction les
10 Gonzalo, que fago esto a su amor, . .x ■ , . xx i- -x-
VI ■ • ■ , j- 1 1 r. ■ 1 , prérogatives attachées a cette dignité.
10 la VI, assi veia la laz del Criador ! ^ , '^ , , . , , .,, . , . .
D. Sanche fui le plus illustre de ces eve-
[Vidu de santo Domiiir/o de Silos, str. ques-abbés. (Cf. Sandoval, San Millan,