ARRIVÉE D*ANS£LBIE AU BEC
sents considérables qu'il a fait parvenir à Tabbaye ^ Tantôt il lui retourne les Epîtres de saint Paul ; mais comme le commentaire de Lanfranc se trouve dans ce manuscrit et qu'ils n'en ont point de copie, il lui exprime son désir bien naturel d'en posséder un autre exemplaire *- Plus tard, il lui envoie son Monologîum, en le priant de l'examiner ', et il appuie de l'autorité de saint Augustin certains passages que l'archevêque trouvait discutables *. Souvent il lui mande des nouvelles de son jeune neveu, Lanfranc *, qu'il avait envoyé faire son noviciat à l'abbaye du Bec *.
Herluin n'avait pas la même facilité que son prieur pour s'entretenir avec ses enfants, les moines du Bec, qui avaient franchi le détroit. Il voulut les revoir, ce II tenait surtout à revoir Lanfranc. Anselme était la joie de son cœur, mais Lanfranc était pour lui un objet de naïf et saint orgueil. Il était fier de lui comme un père l'est de son fils. Aussi ne recula-t-il pas, malgré sa vieillesse, devant le voyage d'Angleterre, afin de jouir du bonheur de revoir ce cher ûls dans tout l'éclat de la dignité primatiale ^. »
Les Annales bénédictines placent à l'année 1071 le voyage d'Iierluin en Angleterre*. En passant par Boulogne, il voulut rendre visite à une chrétienne illustre, Ide, femme d'Euslacbe II, comte de Boulogne, et mère de Godefroi de Bouillon •. Malgré les vents contraires et les vives craintes de là
* Opéra S. Anselmi, Epist. I, i2 et 4i, p. 316 et 326,
* Opéra ^^ Anselmu Epist. I, 57, p. 333.
* Opéra S. Anselmi, Epist. I, 63, p. 335. « Opéra S. Anselmi, Epist. I, 68, p. 336.
* « Dulcissimum fratris mei filium, queiu sicut aniiiiam meam diligo.» Lettre de Lanfranc à Anselme, dans Opéra S, Anselmi^ Epist., I, 22^ p. 320.
* Opéra S. Anselmi, Epist., l, 19, 22 et 31, p. 318, 319, 323. ' Le P. Ragej', Hist, de saint Anselme j t. I, p. 221.
* Annales ordinis sancli Benedicli, t. V, p. 35.
* Ida d'Ardennes, fille de Godefroi le Barbu, duc de Basse-Lorraine, épousa en 1057, Eustache 11, comte de Boulogne, dont elle eut trois enfants, Godefroi de Bouillon, Eustache III et Baudouin 1*^, roi de Jérusalem après son frère aine. Ide mourut en odeur de sainteté, la 13 août 1113. Saint Anselme lui a écrit plusieurs lettres.
comtesse et de son entourage, Herluin se rendit à Wissant et voulut s'embarquer sans retard. Les vents étaient tout à coup devenus favorables. Après une traversée des plus heureuses, le navire aborda à Douvres, et le cinquième jour après le débarquement, Herluin arrivait à Gantorbéry *.
Miles Grespin a tracé un tableau touchant du séjour d'Herluin è. Gantorbéry, et de ses rapports avec Tarchevêque. Lanfranc l'accueillit avec des marques extraordinaires de respect. « Lui, le primat d'Angleterre, il se soumettait comme un simple moine à celui qui avait été autrefois son abbé. Il lui donnait la première place, sauf pour les solennités de la messe, et ne recevait rien de lui sans baiser sa main, à moins que l'abbé ne la retirât bien vite, Herluin occupait partout un siège plus élevé que les autres. Tout se faisait par ses ordres ; c'était lui qui pardonnait aux serviteurs les fautes qu'ils avaient commises. Tous dans la maison obéissaient à son commandement. Un autre avait le nom, lui avait Tautorité du maître. Plus la compagnie était nombreuse, plus Lanfranc redoublait, en présence de tous, ses marques de considération. Ghacun s'en étonnait, surtout les Anglais, qui ne comprenaient pas qu'il pût exister un homme pour lequel l'archevêque de Gantorbéry montrât une telle déférence. L'abbé du Bec aurait voulu, de son côté, rendre à Lanfranc les honneurs que sa haute dignité réclamait; mais l'archevêque ne le lui permettait pas *. »
Enfin, le cœur tout joyeux d'avoir revu son ancien prieur, celui à qui, après Dieu, il devait l'accroissement et la prospérité de sa chère abbaye, Herluin dut songer au retour. Mais voilà que les serviteurs, que l'archevêque avait envoyés pour assurer les préparatifs. du voyage, revinrent dire que la mer était démontée et les vents tout à fait contraires. Gomme à son départ de Wissant, Herluin mit en Dieu toute sa confiance, et quitta Gantorbéry le soir même. Lorsqu'on arriva à Douvres, les vents étaient redevenus favorables et les fiots s'étaient calmés. Pendant que les matelots appareil-
' Vila Ilerluini, édit. Giles, t. I, p. 271 et 272.
• Vita Lanfranci, t. I, p. 298. —Cf. Vita Ilerluini, 1. 1. p.. 272.
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laieat durant la nuit, l'abbé se livra tranquillement au sommeil ; au point du jour on leva Tancre, et le retour s'effectua heureusement K
Cependant les années s'accumulaient sur la tête du vénérable Ileriuin. A Tépoque où nous sommes de ce récit, il avait dépassé sa soixante-seizième année. L'affaiblissement de ses forces Tobligea à se décharger sur Anselme d'une partie notable de ses fonctions. Des affaires de divers genres, des œuvres de zèle, les intérêts temporels appelaient souvent l'abbé au dehors, et il lui était devenu à peu près impossible de sortir de son monastère ^. Herluin voulut que sa propre monture fût exclusivement réservée au prieur. Il fallut bien qu'Anselme acceptât; mais il avait tellement en horreur tout ce qui pouvait ressembler à la propriété, qu'à son retour de voyage, il voulut que le cheval fût tenu à la disposition des autres religieux qui en auraient besoin^. Ce désintéressement du saint et son esprit de pauvreté se manifestaient en toute occasion. Que de fois, dit son biographe Eadmer, on lui apporta des sommes considérables d'or et d'argent, en le priant de les employer à son gré, soit pour ses propres besoins, soit pour ceux de ses frères ! Anselme ne les acceptait qu'à la condition de les remettre à son abbé pour l'utilité de la communauté. Et quand les donateurs lui déclaraient que ce n'était ni à l'abbé ni aux moines, mais à lui personnellement qu'ils faisaient ce présent, le saint prieur était inflexible ; il répondait qu'il n'avait besoin de rien pour lui-même, et qu'il n'acceptait jamais d'offrandes, sinon pour les remettre à son supérieur ^.
* Vila Uerluini, t. I, p. 272.
' a Cum vero abbas Ilerluinus, jam decrepitus, monasterii causls intendere et opem ferre non valeret, quicquid agi oportebat sub Anselmi, utpote prioris, dlspositione ûebat. Ëxigentibus igitur muitlplicibus causls, eum foras monasterium ire saepe necesse fuit. » Eadmer, De Vita S,Anselmi, lib. 1, p. 8.
' Eadmer, De Vita S. Anêelmi, lib. 1, p. 8.
' (i Taceo quod illi saepe plura auri et argenti pondéra a nonaullis sunt oblata, quateuus ea in suos suorumque usus reciperet, servaret, dispenderet ; quae ipse nulla patiebatur ratione suscipere, nisi forte commuai fratrum utilitati profutura abbati praeseutarentur. Sed cum
Bien qu'il n'allât qu'à regret dans le monde, Anselme s'y montrait d'une aisance et d'une grâce parfaites ; à travers le moine on reconnaissait le seigneur de noble extraction. Autant ses vertus lui attiraient le respect et la vénération, autant la douceur de son caractère, le charme de sa conversation, la cordialité si franche de son âme lui gagnaient les sympathies de tous. Nul ne pouvait le voir sans l'aimer ^ On ne sera donc pas surpris du grand nombre des liaisons qui se nouëreat entre le prieur du Bec et les évoques, les abbés, les moines normands et étrangers. Non seulement à Saint-Sauveur de Cantorbéry 2 et à Caen, mais à Troarn, au Mont- Saint-Michel, à Nogent, à la Chaise-Dieu, à Gluny, jusqu^à Hirschau, Anselme comptait de chauds amis et de fervents admirateurs ^ Les plus grands seigneurs normands prisaient très haut son amitié; l'illustre famille des Crespin avait été jusqu'à l'admettre au nombre de ses membres *. Dans une lettre à ses oncles d'Aoste, Lambert et Folcerade, qui devait précisément leur être remise par l'un des fils de Guillaume Crespin, Anselme écrivait : « Quoique ce seigneur qui daigne me servir de messager soit très riche et de la première noblesse de Normandie, cependant lui-même; sa mère et ses frères m'ont uni à eux par une affection si intime, que la mère
is, qui sua otferebat, econtra diceret se nullain tune voluntatem habere ut abbati vel mouachis aiiquid daret, nisi ei soli ; referebat ille se taliuin opus non habere, nec aliter a quoquam velle quicquaui accipere. » Eadmer, De Vita S. Anselmi^ lib. I, p. 8.
* Le P. Kagey, Hisl. de saint Anselme, 1. 1, p. 222.
* Il y avait à Cantorbéry deux monastères, celui de Samt-Augustin et celui de Saint-Sauveur. Ce dernier était attenant à Téglise métropolitaine, appelée indifféremment église du Christ, ou église Saint-Sauveur. Les religieux y faisaient Toffice canonial et étaient placés sous l'autorité immédiate de l'archevôque. Il était censé être leur abbé, et la communauté ét^iit gouvernée en son nom par un prieur. A son arrivée, Lanfranc avait nommé prieur de Saint-Sauveur un moine du Bec, Henry, qui l'avait suivi à Caen, puis en Angleterre. La charge d'abbé de Saint- Augustin fut confiée à un moine de l'abbaye de Saint- Michel, nommé Scotland. — Cf. Le P. Uagey, Hisl. de saint AnselmCy t. 1, p. 204,
* Sur les relations d'Anselme au temps de son priorat, voir le P. Ragey. HisL de saint Anselme, t. I, p. 226-234.
* Opéra S. Anselmi, Epist., II, 9, p. 344.
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ne m'appelle pas autrement que son Qls^ tandis que ses enfants me nomment leur frère ; seulement, ils m'ont décerné le titre d'aîné *. » Cette bonté cordiale et communicative» jointe à une éminente vertu et à une science prodigieuse, don« nait à Anselme un prestige et une influence auxquels nul n'échappait. Le nom du prieur du Bec était sur toutes les lèvres. « Alors qu'il n'était que prieur, dit Eadmer, sa réputation s'était répandue non-seulement dans toute la Normandie, mais dans la France, dans la Flandre et dans toutes les contrées voisines. Bien plus, elle avait passé la mer et remplissait déjà l'Angleterre. On voyait affluer autour de lui, de toutes les nations, un grand nombre de nobles, de savants ecclésiastiques, de vaillants soldats qui livraient au cloître leurs personnes et leurs biens. Le monastère grandissait et s'accroissait au-dedans et au-dehors : à l'intérieur par la sainte discipline, à l'extérieur par le grand nombre des donations '. »
Pendant que la réputation d'Anselme, grâce à une science et une sainteté toujours croissantes, montait à son apogée, le vénérable abbé Herluin déclinait de jour en jour ^. « Ses forces physiques avaient baissé, dit Gilbert Crespin, brisées par tant d'années de labeur continu, de jeûnes et de veilles. Sa vue s'était obscurcie, et à partir de l'heure de vêpres, il lui fallait quelqu'un pour le conduire. Il avait cessé, à cause de cela, de coucher dans le dortoir des religieux et d'assister aux offices du chœur. Cependant, il était le premier debout à rheure de l'office de nuit, et nulle fatigue ne put jamais le décider à prolonger son repos après l'heure du' lever des
' Opéra S. Anselmi, Epist., I, 18, p. 318.
' « Toiibus studiis intendebat, in istis Deo serviebat, per haec bonis omnibus valde placebat. Unde bona fama ejus non modo Nonnannla tota est respersa, verum etiam Prancia tota, Flandria tota, contiguaeque his terrae omnes : quin et mare translit Angliamque replevit. Exciti sunt quaque gentium mulli noLiles, prudentes clerici, strenui milites, atque ad eum confluxere, seque et sua in ipsum monasterium servitio Dei tradidere. Crescit coenobium illud intus et extra; intus in sancta reiigione, extra in multimoda possessione. » Eadmer, Me Vita S» An» selmif lib. T, ;p. 8.
' Le P. Ragey, Hisf. de saint Anselme, t. î, p. 297.
moines. Dans sa vieillesse, il ne changea rien au régime austère qu'il avait adopté dans les premières années de sa vocation religieuse ; seulement, pressé par toute la communauté, il consentit à faire deux repas par jour, sauf aux jours de jeûne d'obligation. Il avait fait cette concession, non pas tant pour réconforter son corps exténué, que pour trouver la force de présider aux travaux de ses religieux, non-seulement jusqu'à l'heure de vêpres, mais jusque dans la nuit. Jamais l'oisiveté ni le plaisir n'avaient trouvé accès dans son âme. Ni Tâge avancé, dont le Psalmiste a dit qu'au-delà tout est labeur et douleur, ni les maux d'entrailles dont il était souvent affligé, ne l'empêchèrent d'accomplir les oeuvres prescrites par la règle. Tout rempli d'une paternelle bonté pour ses religieux, il les dirigeait avec une fermeté qui n'excluait pas l'afl'ection la plus dévouée. Hais il détestait les paresseux, particulièrement ceux qui l'étaient pour l'étude, ou encore ceux qui dormaient à l'église. Il disait souvent : A quoi sert un moine ignorant et qui ne connaît pas la loi de Dieu ? Quant à ceux qui étaient vigilants, studieux, ' appliqués à progresser dans la vertu, il se montrait bien plutôt leur serviteur que leur abbé. La plupart des moines s'adonnaient à l'étude beaucoup plus pour lui plaire que par amour de la science. Il ne cessait de s'informer quels étaient ceux qui montraient les meilleures aptitudes, qui avaient le plus de mémoire, le plus d'application ; à l'acquisition de quelles vertus chacun s'adonnait plus spécialement; quels étaient ceux qui étaient embrasés d'un plus grand amour de Dieu ; et tout ce qu'il rencontrait d'aimable en chacun, il l'aimait comme en lui-même. Lorsqu'une personne lettrée venait le trouver pour entrer en religion, elle était accueillie avec une joie, une bonté, un respect inexprimables. Il exhortait fortement les simples laïques à lire et à apprendre les psaumes, et se plaisait à leur suggérer les moyens de persévérer dans le goût de cette sainte étude ^ »
Chétive et peu nombreuse à ses débuts, en 1034, la communauté du Bec s'éleva, du vivant même d'Herluin, à un
« Vita Herluini, t. I, p. 274.