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ARRIVÉE D*ANSELME AU BBC

chiffre considérable. Cent trente-six moines firent profession de son temps'. Si Ton défalque ceux qui étaient morts ou qu'il avait cédés à d'autres monastères, comme Saint-Etienne de Caen et Saint-Sauveur de Cantorbéry, on peut estimer que la communauté du Bec comptait, vers la fin de Tabbatiat du fondateur, une centaine de religieux. « C'était sa couronne et sa joie. Sentant bien que sa tâche était finie, il était prêta partir. II partait content ; tous ses vœux étaient réalisés, sauf un, cependant. Herluin demandait à Dieu, avec larmes, la grâce de voir, avant de mourir, consacrer la nouvelle église du monastère, et de la voir consacrer par celui-là même qui lui avait conseillé de la faire construire, son bien-aimé Lanfranc*. »

Dès Tannée 1073, le nouveau monastère et Téglise, h la construction desquels Herluin, Lanfranc et Anselme avaient contribué, étaient terminés '. Si Ton en juge par le temps qu'elle mit à s'élever ^, aux sommes considérables que Ton

* Selon D. Bénigne Thibault, Herluin aurait reçu à profession cent trente-cinq moines. [Chj'onicon Beccense auctum et illuslraium^ Bibl. nat. lat. i2884, f« 51 v«), Le Recueil de D. Jacques Jouvelîn donne (t cent trente-sept moines sous le premier abbé, luy compris. » (Bibl. nat. lat. 13905, f* 58.) Le P. Ragey dit que « cent trente-huit moines firent profession de son vivant à l'abbaye du Bec ». (IlisL de saint Anselme, t. I, p. 298.) Nous rétablissons le chiffre de cent trente-six, non compris Herluin, d'après la Matricule des religieux du Bec, Bibl. du Vatican, fonds de la Reine de Suéde, n** 499, f* 8 et 9. Nous publions in ex/en^o cet important document à la fin de cet ouvrage, (Appendice, n«l.)

* Le P. Ragey, Hist. de saint Anselme^ 1. 1, p. 298. — « Nova necdum sacrata erat ecclesia, quam ab ipso cujus eam consilium inchoavit et auxilium consummavit expectaibat consecrari, instanter hoc a Deo exposcens. » Vita Herluini, t. I, p. 275.

' En 1063, lorsque Lanfranc fut nommé abbé de Saint-Etienne de Caen, le monastère était à peu près terminé, Téglise seule restait à achever. « Sola necdum compléta basilica. » Vita Lanfranci, t.I, p. 290. — Cf. : WiUelm. Gemet., Hist. Northm., Patrol. lat., t. CXLIX,

* « Postea supradictus honorabilis vir Herluinus, non sine nutu et providentia Dei qui onmibus in se sperantibus préparât bonis meliora, eandem ecclesiam cum omnibus officinls mutavit loco tertio, non longe a supradicto, in quo edificavit ecclesiam multo majorem, et amplissimas officinas. Qua fabrica expleta et ad perfectum usque deducta per XVI annos, vir vere venerabilis et sepe seculis mémo-

y put employer, et au grand nombre de religieux, près centaine S qu'elle pouvait abriter, cette construction devait être colossale. L'architecture avait déjà produit en Normandie de remarquables monuments. Guillaume de Jumiëges énumère avec complaisance les nombreux monastères reconstruits ou fondés sous Guillaume le Conquérant et ses prédécesseurs '. Ce qui nous en reste, Jumièges, Bernay, Caen, Cérisy, le Mont-Saint- Michel, suffit à donner une idée de la puissance et de la grandeur de Tart normand au xi* siècle. Lanfranc, qui fut un grand bâtisseur ^, dut inspirer, fournir

randus Lanfrancus . . . dedicavit. » Miracula de sancto Nicholao^ etc., Bibl. dTvreux, ms. lat. 96. — Ce passage a été inséré avec quelques légères modifications dans le Chronicon Beccense, édit. d'Achéry, Giles, t. I, p. 200.

* Ce fut une des causes qu'allégua Lanfranc pour décider Herluin à faire reb&tir le monastère sur de vastes proportions. « Adnnatam etenim illic fratrum multitudinem quia domorum spaciositas jam capere non valebat. » Willelm. Gemet, Hist. Northm., Patrol. lat., t. CXLIX, col. 841 ; et Vila iMnfranci, t. I, p. 289.

* Willelm. Gemet.. nisl. Northm,, Patrol. lat., t. CXLIX, col. 861 et 862.

* Son biographe Miles Crespin nous dit qu'il fit reconstruire entièrement la cathédrale et le monastère de Saint-Sauveur de Cantorbéry ; et, ce qui est digne de remarque, c'est qull fit venir par des bateaux à voiles, de Caen, des pierres toutes taillées prêtes à la construction. « Et quod mirum admodum est, de Cadomo, ubi abbas extitit, velivolis navibus per mare transvehi faciebat quadros lapides ad aedificandum. Domos quoque ad habitandum sibi construxit prope ecclesiam, quae omnia aedificia muro magno et alto cinxit. » Vila Lan f ranci, t. 1, p. 299. — La pierre de Caen, ou plutôt d'Allemagne, n'a pas cessé de fournir des matériaux aux constructeurs anglais, a Les carrières de pierre dite de Caen, [si fréquemment employée dans diverses parties de la Normandie, et qui, en Angleterre, pendant le moyen &ge, ont servi de matériaux pour la construction de la Tour Blanche (dans la Tour de Londres), du Vieux-Pont de Londres, de la chapelle de Henri Vil, des cathédrales de Winchester et de Cantorbéry, et de maintes autres églises, sont renfermées dans un circuit de 2,500 mètres, au S.-O. de Caen, près de la Maladrerie, sur la route de Bayeux, et dans le village d'Allemagne. Cette pierre est extraite de carrières souterraines, au moyen de puits, par blocs de 2 à 3 mètres de longueur sur 0",65 d'épaisseur. Elle est encore employée en Angleterre et à tel point que la nouvelle et magnifique tour de la cathédrale de Cantorbéry a été bâtie avec la pierre dite de Caen. » Ed. Frère. Guide du voyageur en Normandie, IS-Û, p. 239. — Sur l'influence de la Normandie sur l'architecture anglo-normande aux xi* et xu* siècles, voir un curieux chapitre de l'Analyse architecturale de Vabbaye de Saint- Etienne de Caen, par G. Bouet, Caen 1868, p. 245 à 252.

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peut-être, les plans du monastère et de Téglise du Bec. Nous sommes malheureusement réduits à ignorer, en réalité, ce que fut cette œuvre grandiose.

La veille de la Toussaint 1073, les religieux quittèrent leur ancienne demeure, et s'étant formés en procession, au chant du répons 0 heata Trinitas, ils vinrent dans la nouvelle église, qui fut simplement bénite, et prirent possession des lieux claustraux qu'ils devaient désormais habiter. Ils célébrèrent la fête de la Toussaint, au milieu de l'allégresse générale ; et le lendemain, pendant que Ton chantait la messe, le vénérable Herluin réunit tous les pauvres qui se trouvaient là en foule, et leur fit servir un abondant repas dans les bâtiments du nouveau monastère ^

Près de quatre années devaient s'écouler avant qu'Herluin vît la réalisation de son suprême désir, la consécration de l'église par Lanfranc. Enfin, ce jour, si impatiemment

* A Nova necdum sacrata erat ecclesia Becci... Gujus petitioni qui ad caetera sibi benignus extiterat Deus, optatum concessit^effectum, adimplens per omnia super hac re illius desiderium. Interea, paratis omnibus quae necessaria erant usibus habitantium, post refectionem, vigilia omnium sanctorum, fratres relinquentes veterem habitatlonem, ordinata processione, canentes responsorium 0 beata TrinilaSy venerunt in novam ecciesiam, intrantes novas aedes deînceps habitaturi. ibique festivitatem Omnium Sanctorum cum gaudio et alacritate omnium celebravarunt. In crastinum, dum missa cantaretur, sanctus pater coUectam multitudinem pauperum in novas officinas jussit induci, et abundantissime eibo et potu refici. » Vita Lanfranci, t. I, p. 297. La Chronique du Bec a reproduit ce passage en l'abrégeant : « Ânno Domini 1073. In vigilia festivitatis Omnium Sanctorum, monachi Bcccenses exeuntes de prima veteri ecclesia, solemni Iprocessione et magnae devotionis gaudio venerunt in novam ecciesiam quam beatus Herluinus, ejusdem loci gloriosus abbas, Lanfrancus et Anselmus, viri magnae auctoritatis aedificaverant. » ChroniconBeccense, édii. d*Achéry, Giles, t. I, p. Id9. — Cet alinéa de la Chronique a été emprunté aux Annales du Bec [Chronique du Bec, édition Porée, p. 3). Robert de Torigni Ta également fait passer dans la sienne. (Chronique de Robert de Toiigni, édit. Delisle, t. I, p. 59). — La vieille église du Bec subsista longtemps sous le nom de Chapelle de Saint-Herluin. Guillaume Bonne-Âme, archevêque de Rouen, prétendant que cette église tombait sous sa juridiction, ne voulut pas lui conférer le titre paroissial, bien que, selon la concession qu'il avait faite lui-même, le monastère et Téglise paroissiale du bourg fussent exempts du droit épiscopal. Enfin, il céda aux raisons alléguées par les religieux, et laissa cette chapelle exempte et libre de tout droit. (Chronicon Beccense auct, et illustr. Bibl. nat: lat. 12884, f« tO.)

attendu, arriva. Vers le mois d*août 1077, Lanfranc fut obligé de se rendre, pour des affaires importantes tant ecclésiastiques que séculières, auprès du roi qui se trouvait alors en Normandie ^ Il voulut que sa première visite fût pour sa chère abbaye du Bec. Le bruit de la présence de l'archevêque en Normandie s'était rapidement répandu dans le pays ; de jour en jour, on l'attendait au Bec. Enfin, l'approche du prélat et de son escorte fut signalée. On se Cgure la joie mêlée d'orgueil de tous ces moines qui allaient revoir leur ancien prieur, élevé au faîte de la hiérarchie et devenu le conseiller intime du roi d'Angleterre. C'était une véritable entrée triomphale qui l'attendait.

Arrivé au sommet de la colline qui domine la vallée du Bec, Lanfranc ôta son anneau archiépiscopal, et ne le reprit, durant son séjour, que pour célébrer les saints mystères. Cependant, Herluin et ses religieux s'étaient mis en route pour aller au-devant du prélat. Dès qu'il aperçut le vénérable abbé tout courbé par la vieillesse, l'archevêque, plus agile, courut pour se prosterner à ses pieds,mais l'abbé ne le permit pas et voulut se prosterner lui-même. L'archevêque l'en empêcha h son tour. Pendant quelque temps, ce fut entre eux un touchant combat d'humilité. A la fin, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et s'embrassèrent à plusieurs reprises. Lorsque l'on fut entré dans le monastère, le prélat réunit tous les moines dans le cloître et s'assit au milieu d'eux, comme s'il n'eût été qu'un simple religieux ; puis il tint à parler à chacun d'eux, s'adressant aux anciens qu'il avait connus autrefois, aux jeunes, même aux enfants, ayant une parole bienveillante pour tous. La bonté de l'auguste visiteur

* <t Nam, pro quibusdam negotiis tam saecularibus quam ecclesiasticis, gentium transmarinarum saepe meraoralus pontifex summusLanfrancus, ad curiam eminentissimi régis Anglorum Willelmi in Normania tune commorantis veniens, primo accessit ad inonasterium. » Vita Lanfranci, t. I, p, 297. — Le Conquérant passa Tannée 1077 en Normandie ; au mois de juillet, il devait Atrc à Rouen. (Ord. Vital, t. II, p. 310.) La révolte de son fils Robert força le roi à faire des séjours prolongés en Normandie. Pendant qu'il était sur le continent, Lanfranc avait la garde du royaume. « Angliam, rege absente, custodivit. » Mathaei Paris, Hisloria majora Paris, 1644, ia-f% p. 11.

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faisait oublier sa dignité : tous se sentaient à Taise. Au réfectoire, Tarchevêque refusa toute distinction, Qt asseoir les religieux à sa droite et à sa gauche et prit au plat commun. Mais loin de se contenter de laisser à ses frères un simple souvenir de son édiCante humilité, il paya Thospitalité reçue par des dons magniGques. A Téglise, même simplicité. Il défendit qu'on lui préparât un trône, et alla s'asseoir dans la stalle du prieur, disant qu'au Bec il était toujours prieun puisqu'il n'y avait jamais exercé d'autres fonctions ^

Herluin et tous les religieux furent unanimes à supplier Tarchevêque de faire la dédicace de leur église. Lanfranc était tout disposé à accéder à leur désir, mais il lui fallait auparavant se rendre à Gaen où l'appelaient, auprès du roi, ses fonctions de régent d*Angleterre ; d'ailleurs, l'autorisation royale était indispensable ^. On s'étonnera peut-être de voir un archevêque s'inquiétant plutôt, pour la consécration d'une église» du bon plaisir royal que de la permission de l'ordinaire du diocèse. C'était là une conséquence du régime féodal si fortement organisé en Normandie par la volonté de son duc. Aux yeux de Guillaume, la dédicace d'une église abbatiale était un événement d'importance, non pas tant à cause de la pompe ecclésiastique rehaussée par la présence de nombreux prélats et barons, que par les donations temporelles qui en étaient l'occasion ordinaire. Il y avait là des transferts de suzeraineté que le duc devait connaître et sanctionner de son autorité suprême. Il y joignait toujours ses propres largesses; mais il n'aimait à les faire, ni même à confirmer celles des autres, que lorsque tel était son plaisir. Nul évêque, pas même Lanfranc, n'eût osé sur ce point outrepasser la volonté royale ^.

* Vila Lanfranci, t. 1, p. 298.

' « CompeUatus ab universis de consecratione ejusdem ecclesiae, paraius eorum morem gerere volunlati, ad curiam profecturus inducias petiit donec iade sciret voluatatem régis. » Vita Lan f ranci, t. 1. p. 298.

^ « Rex dedicari basilicam Sanctae Mariae supra Divam praecepit, ubi ipsecum magao coetu optioiatum etmediocrium, kal. maii (1067), reverenter interfuit, et utilliina totius populi commoditati edicta sub voce praecouis promulgavit. Dcindekal. juliiccclesiam sanctae Mariae

Le séjour de Lanfranc.à Caen coïncida avec les solennités somptueuses de la dédicace de Téglise Saint-Etienne ^ Toute la famille royale y assista. Elles furent présidées par Tarchevèque de Rouen, Jean d^Avranches, accompagné de ses suffragants et d'une foule de seigneurs normands. Les riches donations qui avaient été faites antérieurement furent confirmées *. A côté de la grande charte renouvelée et complétée par le roi furent placées sur Tautel celles, qu'à son exemple, les puissants vassaux avaient déjà octroyées, et que les riches fruits de la conquête d'Angleterre permettaient d'accroître encore *. On peut lire sur la grande charte de 1077, à côté des noms de Guillaume, de Mathilde, de Robert et de Guillaume, fils du roi, ceux de Lanfranc, de l'archevêque de Rouen, des évèques de Bayeux, de Lisieux, de Sées, d'Avranches, de Coutances, de Guillaume, évèque de Durham ^, et de Télite de la noblesse normande *.

Les affaires politiques traitées et terminées, Lanfranc demanda et obtint du roi la permission de faire la dédicace solennelle de l'église du Bec. Volontiers Guillaume se fût associé à ces fêtes, comme il venait de le faire à Saint- Etienne. Mais le roi et la reine, occupés ailleurs, « aliis

apud Gemmeticum dedicari praecepit et ipse sacro mysterio vénérante r affuit. Utramque nimirum ex praediis dominii sui largiter dotavit, suaque praesentia, dum sanctum mysterium celebraretur, dévote sublimavit. » Ord. Vital, t. II, p. 168; id. 305.

* Orderic Vital se trompe en disant que ce fut à son retour de Rome que Lanfranc assista avec Thomas, archevêque d'York, à cette dédicace. C'est en 1071 que Lanfranc se rendit à Rome, auprès d'Alexandre H, accompagné de Thomas, archevêque d'York, et de Rémi, évèque de Lincoln. (Orderic Vital, t. Il, p. 304, 305 et 128. — Annal, ord. S. Bened,, t. V, p. 112.)

* « Willelmus amplissimis, et qui ccntum ac viginti monachos alere possent, reditibus atque beneficiis coenobium dotavit. y^Gallia christ. t. XI, col. 420.

■ Hippeau, L'Abbaye Saint-Etienne de Caen, p. 27.

* Sur cet assez triste personnage, voir : Willelm. Malmesb., De geslis pontif. angl. Patrol., lat., t. CLXXIX, col. 1486 et 1585-1586, et Ord. Vital, t. IV, p. 10, note.

* Charta Guillelmi, Anglorum régis, pro sancto Stephano Cadomensi, tp, Gallia christ,, t. XI, Instrum. col. 66.

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