‹ Histoire de l'abbaye du BecChapitre 15 sur 50 · ARRIVÉE D^NSELME AU BEC · texte numérisé non relu

ARRIVÉE D^NSELME AU BEC

Les prélats firent de leur mieux au milieu de cette foule tumultueuse. Les moines avaient beau chanter à pleine voix, on les entendait à peine. La plupart des assistants, ne pouvant ni suivre le chant ni voir les cérémonies, laissaient éclater tout haut leur joie exubérante. Sans doute, les religieux du Bec étaient là pour essayer de mettre de Tordre ; mais qu'était-ce qu'une centaine de religieux pour contenir une telle multitude ? Du reste, loin de chercher à modérer les autres, ils pouvaient à peine se maîtriser eux-mêmes ; rémotion les avait saisis, ils ne pouvaient que pleurer de joie ^

Quand la cérémonie fut terminée, la foule qui avait envahi Téglise sortit pour aller rejoindre celle qui l'attendait au dehors. Alors la fête prit un autre aspect. Un festin magnifique, «un festin pascal», dit le chroniqueur, attendait dans le réfectoire les personnages de distinction et les -moines étrangers ; et comme le nombre de ces derniers était fort grand, ils ne purent être servis tous ensemble; aussi les tables étaient-elles continuellement renouvelées. Le réfectoire ne cessa d'être rempli de convives qui se succédèrent durant tout le jour, et même une partie de la nuit. Le peuple n'avait pas été oublié. Plusieurs jours avant la cérémonie, comme une foule d'étrangers étaient déjà accourus de toutes parts, les fermes d'alentour, et d'autres plus éloignées, avaient été

' ce Alacritati hominum aer ipse purissimus diesque lucidissimus arridebat. Prae tumultu circumeuntium populorum vix exaudiuntur chori canentium. la tanta compilatione, nuUus laesionis alicujus molestiam sensit, nulla in agendis turbatio obvenit. Peracta processione, vix pontiûcibus intrare licet sine coUisione. Imipit sequens popuius» avuisis omnibus januis, universia tamen illaesis, quantum spaciositas ecclesiae potuit adstringere. Distribuuntur altaria consecranda pontiûcibus, ipsum principale sacrandum arcliiepîscopo remansit. Est per tolam ecAesiam summa celeritas, et in agenda celeritate piaquaedam contentiositas. Vix semetipsum quisque cantantium exaudit, prae multitudinc vocifcranlium. Muiti jubilantes, quid dicebatur nesciebant, aut quibus concinerent minime attcndebant. Graves ejusdem menasterii personae, quae propter nimiam aliorum multitudinem paucae aderant, solis lacrymis et devotione cordis solemnitatem explebant. Personabat in aliis vox laetitiae et jocundationis, in illis modulabatur Domino cum lacrymis sola sibi soli iota intenta affectio mentis. » Vila Herluini, t. I, p. 276.

transformées en hôtelleries pourvues de provisions abondantes. Le Bec fournissait tout. Une partie de la foule demeura autour de Tabbaye. Le temps était magnifique ; le gazon pouvait servir de table, les bois conservaient un reste d'ombrage ; ceux qui avaient été désignés pour servir tout ce peuple n'avaient pas un instant de répit. Ils ne faisaient qu'aller et venir, avec cet empressement fiévreux que causent des demandes se succédant sans interruption de plusieurs côtés à la fois. On voyait au milieu d'eux, couvert du froc mopastique, un vieillard vénérable, à la figure empreinte de bonté et rayonnante de joie, qui les arrêtait à chaque instant pour leur demander si tout le monde était servi, s'il ne manquait rien à personne et si les provisions ne faisaient point défaut. C'était l'abbé Herluin. Gomme on lui répondait que tous étaient abondamment servis et qu'il y aurait des provisions de reste: « Dieu soit béni », disait-il, et il se prenait à pleurer *.

Nous avons vu tout à l'heure que le roi d'Angleterre, n'ayant pu assister à la dédicace de l'église du Bec, y avait été représenté par ses largesses, « pef* condecentem heneflcentiae sime largitionem, y> L'expression est vague et manque un peu d'enthousiasme. Avait-il envoyé de l'argent? C'est possible. S'agissait-il de largesses d'ordre différent, de ces donations foncières, de ces droits utiles dont Guillaume s'était montré si prodigue envers les deux abbayes qu'il avait fondées à Caen ; ou bien seulement d*une confirmation solennelle des biens que possédait l'abbaye ? La question vaut la peine d'être examinée. Nous pensons qu'à l'occasion de la dédicace de 1077, les religieux du Bec prièrent Guillaume le Conquérant de confirmer solennellement toutes les donations antérieures [faites à leur abbaye. Il existe, en effet, une très longue notice confirmative du Conquérant, sans date, que D. Jouvelin, qui l'a transcrite sur l'original*.

' Vita Herluini, l. I. p. 276 et 277. — Le P. Ragey, Histoire de saint Anselme, t. I, p. 300-302.

' a Cette notice est ancienne et paraist originale. » Recueil de D. Jouvelin, Bibl. nat. lat. i3905, f 116. Voir à l'Appendice, n** 2.

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place, sans dire pourquoi, aux environs de Tan 4070. Le roi y renouvelle la donation faite par lui, lors de la dédicace de 1041, quand il n'était encore que duc de Normandie, « de la dîme du cens de Brionne et du droit de bâtir un bourg autour du monastère ^ )> ; mais on n'y retrouve pas ]a confirmation des droits de haute-justice et de tonlieu mentionnés dans une notice, sans date, reproduite par D. Jouvelin dans ses Mémoires ^. Guillaume y substitue les églises d'Auge, a ecclesias de Algia » avec leurs dîmes, qui leur venaient de Gilbert, comte de Brionne. Cette grande charte porte les croix ou signes de Guillaume, de Mathilde, de Robert et de Guillaume leur fils, de Lanfranc, archevêque de Gantorbéry, d'Eudes, évéque de Bayeux, de Roger de Beaumont, de . Guillaume et de Miles Crespin, de Guillaume, comte d'Ëvreux, de Richard de Bienfaite, fils de Gilbert, comte de Brionne, et de beaucoup d'autres seigneurs normands ^ Ne serait-il pas plus vraisemblable de placer cette notice à l'époque de la dédicace du Bec, puisque nous y voyons figurer le nom de Lanfranc ? Après son voyage de 1077, l'archevêque de Gantorbéry ne revint en Normandie qu'en 1082,

* a In nomine Patris et Filii et Spiritus sancti, amen. Beccensi coenobio sanctae Dei Genitricis Mariae dederunt vei vendiderunt subscripti : Guillelmus rex Anglorum, tune tantum dux Normannoruin, filius Robert! comitis, decimc^m denariorum ^totius census Brionniae ; partem quam cohaeredes Baldrici habebant in Servavilia cum omnibus consuetudinibus de ipsa villa ad se pertinentibus ; licentiam faciendi burgum circa coenobium ; ecclesias de Algia quae fuerunt comitis Gisleberti quos habebat in suo dominio et décimas. » — Bibl. aat. lat. 43905, f* 115. — Voir la donation de Guillaume, lors de la dédicace ,de 1041, souscrite par le duc, par Mauger, archevêque de Rouen, et autres. Id. f» 116 v».

* a Praedicto monasterio tradidlt Wilielmus comes Normaniae omnes consuetudines de sanguine et teloneo quas habebat circa ipsum monasterium deditque licentiam burgum faciendi circa ipsum monastcrium... («c). » Bibl. nat. lat., 13905, MIG v«.

* « S. Guillelmi régis Anglorum ; S. Matildis reginae ; S. Roberti comitis Ûlii eorum ; S. Guill. filii eorum : S. Lanfranc! Gant. arch. ; S. Odonis Baj. epi. et comitis ; S. Roger!! de Bellomonte; S. Guill. Crispini ; S. Milonis Crispini; S. Guill. comitis Ebroicensis; S. Ricard! filii Gisleberti comitis. u Bibl. nat., lat. 13905, f» 116. — Cf. Chronicon Beccense auct, et illustratum, lat. 12884, f» 85. Cette charte dut être octroyée et signée à Caen, et apportée au Bec par Lanfranc.

\Ai msToiRE DE l'abbaye du bec

comme le prouve l'apposition de sa signature aux chartes données cette année-là en faveur de la Trinité et de Saint- Etienne de Gaen ^ C'est également à cette année 1082 qu'il conviendrait d'attribuer la notice de la fondation et des biens de l'abbaye de Lessay où se trouve le seing de l'archevêque Lanfranc et celui d'Anselme, abbé du Bec*. En 1082, Lanfranc ne paraît pas être venu au Bec, du moins son passage n'a laissé absolument aucune trace dans les annales de l'abbaye. En outre, la notice, que nous croyons de 1077, fut confirmée à Londres, à l'occasion des possessions anglaises, le jour de la Pentecôte 1084 par le roi, son fils Robert, Lanfranc, archevêque de Gantorbéry, Eudes, évêque de Bayeux, Vauquelin, évèque de Winchester, Osbern de Leicester, Gui de Pontitio Alnurii y Guillaume de Breteuil, Guillaume de Tournebu, Gautier Broc et beaucoup d'autres seigneurs \ C'est à cette occasion qu'Anselme écrivait aux moines du Bec : « Le roi n'a voulu confirmer la charte de nos possessions en Angleterre qu'en présence des donateurs eux-mêmes qui ne sont pas tous venus à la cour, lors des fêtes de Pâques; aussi m'a-t-il ordonné d'attendre jusqu'à la Pentecôte, où ils ont l'habitude de se trouver réunis à la cour royale. Quand la confirmation aura été faite, je désire ardemment revenirvers vous*. » Deux jours après les fêtes de la dédicace de l'église du Bec, Lanfranc prenait congé de la communauté ; tous les

* Gallia christ. Instrumenta, t. XI, col. 68 et 72.

* Gallia christ. Instrumenta, t. XI, col. 224. — M. Dubosc, archiviste de la [Manche, place cette notice à Tannée 1080 environ. [Musée des Ai*chives^^ départementales, Paris, 1878, p. 51.) Cette belle charte est reproduite en fac-similé dans l'Album de cet ouvrage.

^ «Testes confirmationis régis et Robertifîlii ejus inLondonia: Lanfrancus archiepiscopus Cantuariensis ; Odo Bajocensis episcopus ; Gualchelinus de Wintonia; Osbernus de Elcestra ; Guido de Pont- Ile Chronicon Beccense auctum et ill. de D. Thibaut donne « Guido de Pontitio Alnurii », f 85) ; Guillelmus de Britolio ; Guillelmus de Tornebu ; Gualterius Broc et multi alii. » Bibl. nat. lat. 13905, f« 116.

* a Quoniam vero rex cartam nostram de rébus quas habemus in Anglia, nonnisi praesentibus datoribus, qui non omnes in curia paschali affuerunt, voluit confirmare, jussit me usque ad Pentecosten ad curiam suam, ubi omnes simul jam convenerunt. expectare ; qua confirmatione peracta, Deo vestris favente precibus, ad desiderantes et desideratos meos desidero remeare. a Epist., II. 26.

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religieux pleuraient, jusqu'aux enfants. L'archevêque brusqua son départ ; ces sanglots et ces adieux répétés Tattendrissaient, et il espérait que, lui parti, cette explosion de regrets s'apaiserait. L*abbé Herluin voulut s'entretenir quelques heures encore avec celui de tous les mortels qu'il avait le plus aimé, et il accompagna, jusqu'à une distance de deux milles, son ami qu'il ne devait plus revoir en ce monde. Enfin, quand il sentit que ses forces l'abandonnaient entièrement et qu'il fallait s'arrêter, il se jeta au cou de Lanfranc et le tint longtemps embrassé, ayant grand'peine à retenir ses larmes dans cet adieu suprême ^

De retour au monastère, le vieil abbé se retira dans sa cellule avec le religieux qui l'accompagnait habituellement, et là, il put enfin pleurer librement; puis, levant les mains au ciel, il s'écria, en empruntant les paroles du vieillard Siméon : « Maintenant, Seigneur, vous pouvez laisser votre serviteur s'en aller en paix, car ce que je désirais ardemment voir et que je vous demandais sans cesse de m'accorder, mes yeux l'ont vu. Vous avez comblé mes vœux. Maintenant votre serviteur s'en ira joyeux vers vous à l'heure qu'il vous plaira de l'appeler. » Et il pleurait sans cesse, ne pouvant retenir ses larmes ; mais le religieux qui était avec lui, voulant mettre fin à cette scène pénible, porta la conversation sur un autre sujet *.

Depuis ce jour, Herluin perdit entièrement l'usage de ses membres et ne le recouvra plus. Dieu, qui manifeste souvent sa bonté envers ses serviteurs en achevant de les purifier par la souffrance, le laissa languir dans cet état jusqu'au mois d'août de Tannée suivante. Le dimanche 19 août 1078, il dut se mettre au lit, et de graves symptômes lui donnèrent la certitude qu'il allait bientôt mourir. Cette nouvelle que le grand âge d'Herluin faisait pourtant prévoir, jeta la consternation parmi les moines ; ils ne pouvaient plus ni manger ni dormir. Le mercredi, le malade demanda qu'on lui administrât les sacrements. Quelques instants après,

* VUa Herluini, 1. 1, p. 277 et Vita Lanfranci, id.. p. 299.

• Vita Herluini,t 1, p. 277.

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tous ses enfants entouraient son lit de mort, en récitant des psaumes qu'ils entrecoupaient par leurs sanglots. Quand le moment de dire le Confiteor fut venu, Herluin essaya d'élever la voix, mais la vue de tous ces religieux éplorés lui ôta le peu des forces qui lui restaient ; il ne put que pleurer. Cependant, maîtrisant son émotion, il parvint à prononcer quelques paroles, juste assez pour donner sa bénédiction et sa paix à tous les religieux, recommandant à Dieu les absents et les présents, et au moment où ceux-ci allaient se retirer, il leur demanda de prier pour lui. Les prières des religieux ne lui faisaient certes pas défaut ; mais lorsqu'ils commençaient à réciter un psaume, ils s'interrogeaient du regard, pour se demander si déjà ils n'étaient pas orphelins, et les larmes jaillissaient de leurs yeux. Nul n'osait cependant pleurer devant le vénérable mourant; car, le cœur plein d'espérance, il voulait que l'on fût résigné et confiant autour de lui; s'il voyait quelqu'un sangloter, il l'en reprenait avec sa gravité habituelle ^

Dans la nuit du vendredi au samedi, qui devait être la dernière pour le vénérable abbé, le prieur Anselme, voyant la mort imminente, se glissa à la faveur des ténèbres et se cacha dans un coin de la cellule du malade. Herluin ne voulait qu'aucun religieux, principalement le prieur, négligeât le moindre de ses devoirs pour demeurer près de lui. Un seul avait le privilège de veiller au chevet du mourant, c'était Roger, plus tard abbé de Less^', l'un des plus anciens moines du Bec ^ Quand la cloche du monastère sonna matines, l'abbé dit à Roger : « Réveillez le prieur pour qu'il récite matines avec nous. » Grand fut l'étonnement d'Anselme qui croyait sa présence ignorée. Au point du jour, le malade voulut que le reste de l'office fût récité auprès de son lit ; puis il demanda qu'on lui apportât le saint viatique et qu'on récitât les prières de la recommandation de l'âme. Roger courut à l'église, mais il ne trouva aucune hostie

' Vita Herluini, t. ï, p. 278.

* Roger occupe le dixième rang dans la Matricule des religieux du Bec ; il devint abbé de Lessay, au diocèse de Coutances, à une date qui n'a pas encore été établie, et mourut le 3 février 1106.

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