‹ Histoire de l'abbaye du BecChapitre 17 sur 50 · ARRIVER D' ANSELME AU BEC · texte numérisé non relu

ARRIVER D' ANSELME AU BEC

au reste travaillée par le dessus d'images de saints h relief de la même pierre. Le sous-prieur des Réformés m'a certifié que e*estoit le tombeau d'Herluin ou Hellouin, premier abbé et fondateur du Bec » ^ Un dessin annexé au Chronicon Beccense auctum et illustratum de D. Bénigne Thibault ^, donne une 'idée plus précise de ce qu^était la pierre tumulaire d'Herluin. La partie extérieure présentait vingt-sept compartiments carrés renfermant autant de petits bas-reliefs dont le sujet était, croyons-nous, emprunté à la vie du fondateur du Bec. Le premier figure une mère tenant son enfant dans ses bras ; le second, un chevalier, allusion à la carrière militaire d'Herluin ; il est impossible de dire ce que représentent les autres scènes. Ce monument ne portait aucune inscription '.

Le nom d'Herluin a souffert, aux yeux de la postérité, d'un rapprochement trop étroit avec ceux de Lanfranc et de saint Anselme. Le rôle religieux et politique de l'un, la science et Téminente sainteté de l'autre ont absorbé, dans leur puissant rayonnement, l'éclat plus voilé des vertus du fondateur du Bec. Et pourtant, Herluin est une des plus grandes figures monastiques du xi° siècle ; il y a dans sa vie je ne sais quoi d'attachant, de naïf et de fort qui commande l'admiration. A l'âge de quarante ans, ce soldat de race noble, de mœurs moins brutales et plus pures que ses compagnons d'armes, mais aussi illettré qu'eux, prend le parti de se faire moine,

* Du Buisson- Aubenay, Itinéraire de Normandie^ Vabbaye du Bec- Hellouin. Bibl. Mazarine, ms., n° 2694 b., f» 61 à 66. — « La principale sépulture est celle du B. Herluin, mort le 26 août 1078, âgé de quatre-vingt-quatre ans, et enterré dans le chapitre sous une tombe de marbre noir, ornée assez grossièrement de diverses figures en sculpture. » Toussaint Duplessis, DesaHption de la Haule-Normandie, t. II, p. 281.

' Bibl. nat. ms. latin 12884.

» Plusieurs épitaphes ont été consacrées à la mémoire d'IIerluin. Les deux premières ont été publiées par d'Achéry, Opéra Lanfranci, édit. de Venise 1746, p. 310, et par Giles, id.. t. I, p. 280 ; la seconde se rencontre dans la Chronique de Robert de Torigniy édit. Delisle, t. I, p. 63 ; la troisième se trouve dans le ms. 499, f* 48, du fonds de la Reine au Vatican, et dans le ms. latin 5427, f« 16 v« de la Bibliothèque nationale. Voir & l'Appendice n° 3.

sans avoir jamais franchi la porle d'un monastère, sans savoir même en quoi consistent les multiples et rigoureuses obligations de la discipline religieuse. Pour mieux parvenir à son but, il se met à étudier avec ardeur les éléments des lettres, à lire la Sainte-Écriture, la règle de saint Benoit ; et quand il se sent prêt à exécuter son dessein, au lieu d'entrer dans une des abbayes de son voisinage, à Bernay, à Saint- Taurin, àSaint-Ouen ou à Jumièges, il s'en va, avec sa mère et quelques-uns de ses compagnons, animés comme lui du désir d'une vie de prière et de sacrifice, s'établir dans son chétif domaine patrimonial, sur la lisière d'une forêt hantée par les sangliers et les loups ; et c'est de cette thébaïde improvisée que sortira l'une des plus célèbres abbayes de la chrétienté !

Certes, Herluin était loin de prévoir ce brillant avenir, que rien absolument ne faisait alors présager. Sa foi profonde, sa confiance en Dieu, son héroïque pénitence n'en sont que plus admirables. L'abnégation et le désintéressement étaient à la base de son entreprise : Dieu devait la bénir. L'abbé du Bec était d'un caractère énergique et calme, et son âme droite et sincère ne s'effrayait jamais des difficultés de la route. Lorsque le nombre de ses religieux se fut considérablement accru jusqu'à dépasser la centaine, on le retrouva toujours ce qu'il avait été autrefois, simple, accueillant, humble, tempérant sa sévérité naturelle par une charité et une chaleur de cœur qui touchait les plus endurcis. Sous une écorce un peu rude, il cachait une bonté franche^ un dévouement sans bornes, une tendresse délicate. Lorsqu'il était encore dans le monde, son plus grand bonheur était de réunir les pauvres et de leur faire d'abondantes aumônes.

On ne peut lire, sans se sentir remué, ses adieux à Lanfranc, lorsqu'ils se quittent pour ne plus se revoir. A son lit de mort, la désolation et les larmes de ses religieux réunis autour de lui brisent son âme défaillante, et il ne peut demeurer le témoin impassible de la douleur d'autrui. Mais cette sensibilité alTectueuse se doublait d'une force de volonté à toute épreuve el d'un sens pratique d'une rare

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justesse. Maintenir intacte la discipline régulière, faire régner le bon ordre, la paix claustrale au sein de sa nombreuse communauté, tel était le grand souci d*Herluin, on pourrait dire son unique préoccupation. Il ne fut pas ce qu'on appelle un mystique, et Dieu ne le conduisit pas par les voies extraordinaires. L'amour de la prière et du travail des mains, Taccomplissement ponctuel de la règle, la pratique de toutes les vertus chrétiennes, surtout de celles qui soutiennent et consolent le prochain, tels furent les traits principaux de la piété d*Herluin. Toute sa vie il se plut à marcher dans les sentiers battus de la vie monastique ; son humilité se fût troublée sur les hauteurs. Mais dans cette existence tout ordinaire en apparence, on sent l'action continue de la grâce, une ûdélité rare, la foi agissante, Tardente charité qui fait les justes et les saints.

Dieu voulut, dès cette vie, accorder une récompense à ce serviteur simple et bon, en rétablissant le père spirituel et le maître des deux plus grands génies du xi*' siècle. Presque aux débuts de sa vie monastique, Herluin verra cette chose étonnante : la Providence amener comme par la main, dans son abbaye chétive et ignorée, deux Italiens, deux éminents docteurs, qui lui demanderont le froc religieux et la faveur de s'incliner sous son autorité et de lui obéir comme à leur père. Le premier franchira les degrés de la hiérarchie et ira s^asseoir sur le trône prîmatial de l'Angleterre ; le second fera du Bec la plus célèbre école de l'Occident ; et lui, le vieux soldat devenu moine, l'ancien vassal parfois mal traité du comte de Brionne, il se verra le chef aimé et respecté d'une foule de religieux qui porteront en Normandie, en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, la renommée des austères vertus de leur abbé et du succès inouï de son œuvre.

Est-il téméraire de penser et de dire qu'Uerluin a bien mérité de la religion et de l'Église, et qu'il s'est acquis des droits imprescriptibles à la vénération et à la reconnaissance du monde chrétien ? Après plus de huit siècles écoulés, son souvenir est encore vivant ; ses vertus et ses travaux nous rendent sa mémoire toujours chère. Nous appelons de tous

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nos vœux le jour où les ossements vénérés du fondateur de Tabbaye du Bec seront exposés à la piété publique des fidèles, et son image placée sur nos autels, près de celle du plus illustre de ses enfants, le docteur de TÊglise saint Anselme.

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