CHAPITRE VI
Saint Anselme élu abbé. — Son voyage en Angleterre. — Vue intérieure du cloître du Bec. — Relations et correspondance de saint Anselme. —Son second voyage en Angleterre. — Il est nommé archevêque de Cantorbéry.
La nombreuse communauté du Bec ne pouvait demeurer longtemps sans chef; il fallait au plus tôt donner un successeur à Herluin. Anselme, en qualité de prieur, convoqua le chapitre quelques jours après la mort du vénérable fondateur du monastère ^ Après s'être préparés à l'élection de leur abbé par le jeûne et la prière, les religieux portèrent unanimement leurs suffrages sur celui qui était leur prieur depuis quinze ans. C'était un choix tout indiqué. Mais Anselme, profondément troublé, voulut décliner l'honneur et la charge qu'on lui imposait, et s'efforça de faire valoir aux yeux de ses frères les raisons qui, selon lui, devaient les porter à donner leurs suffrages à quelque autre. Les moines ne voulurent rien entendre et refusèrent de revenir sur leur élection. On passa ainsi quelques jours, et Anselme, ne pouvant convaincre ses confrères, voulut essayer de les toucher par ses prières. II réunit de nouveau le chapitre, et se prosternant la face contre terre, conjura avec larmes les religieux d'avoir pitié de lui, les suppliant, au nom de la miséricorde de Dieu, de ne pas mettre sur ses épaules un aussi lourd
* n Defuncto itaquc pâtre Herluino, VII Ralendas septembris, anno aetatis suae LXXX«» Illico, monachatus vero XLIIIIio, paucis interpositia diebus. eleclus est abbas ejusdem loci Anselmus, qui prior XV annisfuerat. » Chronique de Robert de Torîgni, I, 63.
fardeau. Pour toute réponse, les moines se prosternèrent à ses pieds, à leur tour: c'était bien plutôt à lui d'avoir pitié d'eux; qu'allaient-ils devenir sans père et sans guide? Et ils le priaient avec instances de ne pas préférer son intérêt personnel au bien de la communauté. Une lutte violente se livrait dans l'âme du saint prieur. Au fond de sa conscience, il entendait la voix de Tarchevèque Maurille, qui, plusieurs années auparavant, lui avait commandé, au nom de l'obéissance, de ne point refuser une dignité plus haute, s'il arrivait qu'il y fût élevé. Craignant donc de résister à la volonté expresse de Dieu et d'entraver les desseins de sa Providence, Anselme se résigna à accepter la dignité abbatiale '.
Comme le siège de Rouen était alors vacant par suite de la démission de l'archevêque Jean d'Avranches, les moines avaient procédé à l'élection sans avoir demandé aucune autorisation préalable '. Le duc de Normandie n'avait pas davantage été prévenu. Il fallait cependant lui notiûer l'élection d'Anselme, pour que l'élu pût être mis en possession de son abbaye et des biens qui en dépendaient. Guillaume le Conquérant ne fit pas d'opposition, mais il remit la ratification à son prochain voyage à Brionne. Lorsqu'il fut arrivé, il envoya à l'abbaye trois de ses principaux barons, Roger ', Guillaume de Breteuil * et Roger de
* Eadmer. De Vila S. Anselmi, lib. I, p. 9.
' a Hoc fecerunt absque ulla indictione et ulla permissione alicujus ecclesiasticae personae. » De libertate Beccensis monasterii, Bibl. nat. lat. 2342. Ce traité, fort important pour l'histoire de l'abbaye du Bec, parait avoir été composé peu de temps après la mort de Fabbé Boson. survenue en il 36. Ha été publié par Mabillon dans les Annales ordinis sancii Benedicti, édit. de Lucques, tome V, p. 601-605.
' De Rémusat dit que ce seigneur était Roger de Bienfaite, petit-fils de Gilbert, comte de Brionne. {Saint Anselme de Çantorbéry, p. 69.) Le P. Ragey [Histoire de saint Anselme. I, 309) pense à plus juste raison qu'il s*agit de Roger de Montgommcry, seigneur d'Echauffour et de Montreuil. Sur ce personnage, voir Orderic Vital, Hist. eccles., II et III. passim.
* Guillaume II de Breteuil, fils de Guillaume Fitz-Osbern, avait pris parti pour Robert Courte-Heuse lors de sa première rupture avec le duc son père, mais il rentra bientôt en faveur auprès de Guillaume le Conquérant. Il mourut à Tabbaye du Bec. le 12 janvier 4103, et fut enterré dans celle de Lyre, que son père avait fondée. Cf. Ord. Vital, II, 380 et 407 et passim.
Beaumonts pour s'assurer que les religieux s'accordaient unanimement sur l'élection. Sur la réponse affirmative qui lui fut apportée, le duc témoigna sa satisfaction et ordonna aux mêmes barons de lui amener le nouvel élu et quelques autres religieux. En apprenant cet ordre, Anselme renouvela les résistances et les protestations qu'il avait déjà opposées lors de son élection en chapitre ; enGn, cédant aux prières de la communauté, il se rendit à la cour de Guillaume avec quelques-uns de ses moines. Le duc fit à Anselme un accueil cordial et des plus honorables, puis l'investit de son abbaye par la remise de la crosse, suivant l'usage du pays ; toutefois, il n'exigea de lui aucun hommage*. Un évêque qui se trouvait là fut chargé de ramener le nouvel abbé à son monastère et de l'installer solennellement dans la chaire abbatiale.
Anselme se serait fait scrupule de porter le bâton pastoral avant d'avoir reçu la bénédiction abbatiale ; aussi se contenta-t-il de continuer ses fonctions de prieur. Le droit de lui donner la bénédiction appartenait à l'archevêque de Rouen ; mais comme le siège était vacant, les religieux, impatients de voir h leur tête l'abbé qu'ils s'étaient choisi, se mirent en devoir de hâter la cérémonie. Ce fut Gilbert la Grue, évêque d'Évreux, qui, du consentement du duc, bénit Anselme dans Téglise du Bec, le 22 février 1079; il n'exigea aucune profession d'obéissance de la part de Tabbé '.
(c L'abbé, au moyen âge n'est pas seulement un supérieur de communauté : c'est un seigneur. Il a des propriétés à
* Roger de Beaumont, surnommé à la Barbe y fils d'Onfroi de Vieilles, épousa vers 1045 Adeiine de Meulan ; sur la fia de sa vie, il se fit moine à Tabbaye de Préaux, fondée par son père, et mourut en 1094. Cf. Le Prévost, Mémoires et notes sur le clép. de VEure, I, 206 ; Emile Réaux, Histoire du comté de Meulan, 1873, p. 133.
* * Princeps vero Willelmus cum honore etgaudio suscepit eum, abbatiamque ei tradidit donatione baculi pastoralis, sicut mos erat illius regionis, nec ab eo requisivit ullum hominium. Deinde jussit cuidam episcopo, qui praesens aderat, ut eum Bcccum reduceret. et in statione abbatis cum honore poneret. » De libertate Beccensis monasterii, loc. cit.. p. 601.
* De libertate Beccensis monasterii, loc. cit., p. 601. — Chronique de Robert de Torigni, 1, 63.
faire valoir, des intérêts matériels de tout genre à sauvegarder, des plaideurs à mettre d*accord, souvent même des procès à soutenir lui-même, une foule de plaintes et de réclamations à entendre, des abus à réprimer, des délits à punir, tout un gouvernement à exercer. De ce côté, Herluin, versé dans les lois et les coutumes normandes, et d'ailleurs esprit très pratique, n'éprouvait ni répugnances ni embarras. Il n'avait qu'à continuer dans le cloître ce qu'il avait fait dans le siècle. Son successeur ne lui ressemblait nullement sur ce point. Anselme n'avait aucune aptitude pour l'administration temporelle ; tout ce qui s'y rapportait lui inspirait un insurmontable dégoût. Son premier soin fut de s'en décharger sur quelques-uns de ses moines plus entendus que lui dans les affaires. Il leur assigna des emplois particuliers qui partageaient entre eux toute l'administration du temporel*. » Vaquer à la contemplation, instruire les moines, leur donner des avis, les corriger, tel fut le rôle qu*il se réserva pour lui-môme 2. Il avait associé à sa charge, en qualité de prieur, le moine Baudri '\
Il ne faudrait pas croire cependant qu'Anselme se désintéressât entièrement de l'administration temporelle de son abbaye. Eadmer nous dit qu'il s'était réservé la connaissance des affaires importantes pour lesquelles la présence de l'abbé était jugée nécessaire. Les pauvres, les étrangers qui souvent venaient visiter l'abbaye ou y passer quelques jours, étaient l'objet de sa vigilante sollicitude. Anselme les
* Le P. Ragey, Histoire de mint Anselme, t. I, p. 313.
- « Delcgatis itaque inonasterii causis curae et sollicitudini fratrum de quorum vila et strenuitate certus erat, ipse Dei contemplationi, monachoruDu eruditioni, admonitioni, correctioni jugiter instabat. » Eadmer, De Vila S. Afiselmi, lib. 1, p. 9.
* On a prétendu que le prieur Baudri. nommé par Anselme, était Baudri de Servaville, beau-frère d'Herluin, et le troisième profès après lui. D.Jacques Jouvelin fait remarquer « qu'il aurait eu environ quatrevingts ans quand on l'aurait fait prieur, et cent quinze ans au temps de sa mort, puisque, quand il se fit moine, il avait un fils qui se fit moine avec lui, et que Baudr5% prieur du Bec, était encore en charge en lliî). » Bibl. nat. lat. 13905, f^ 405. Nous croyons qu'il s'agit bien d'un autre Baudri dont le nom se trouve dans la Matricule des moines du Bec.
accueillait avec sa cordialité habituelle et veillait à ce que leur table fût copieusement servie, quand les ressources du monastère le permettaient. Lorsqu'elles n'étaient pas aussi abondantes qu'il Teût souhaité, il s'efforçait de suppléer à cette indigence ^ar son empressement et ses bonnes grâces. Il arriva plus d'une fois qu'il fit enlever du réfectoire des ^ mets qu'on avait servis aux moines pour les portera la table des étrangers ^ Cette hospitalité exercée si largement et si chrétiennement à l'abbaye du Bec était en grand renom dans la Normandie et même au-delà. Orderic Vital l'a rappelée en des termes qui font le plus grand honneur à saint Anselme et à ses successeurs *.
A vrai dire, l'abondance ne régnait pas toujours à l'abbaye, à tel point que parfois le nécessaire était bien près de manquer. Après la mort d'Herluin, on avait acheté quelques terres sises dans le voisinage de l'abbaye ; puis il avait fallu faire une provision coûteuse de légumes etd'avoine. La fonte d'une cloche, où l'on avait fait entrer le métal d'une plus ancienne qui sonnait mal, et les débris d'une autre qui s'était cassée, d'autres dépenses, qu'Anselme lui-même qualifiait d'imprudentes, ravaient, en fin de compte, réduit la communauté à un état fort précaire, et les choses les plus nécessaires à la vie étaient sur le point de faire défaut. Heureusement,un messager venu de Gantorbéry apporta une somme de 20 livres de la part de l'archevêque ^. Plus d'une fois, en
* Eadmer. De Vila S. Anselmi, lib. I, p. 9 et 10.
* a De hospitalitate Beccensium sufficienter eloqul nequeo. Interrogati Burgundiones et Hispani, aliique de longe seu de prope adventantes respondeant, et quanta benignitate ab eis suscepti fuerint, sine fraude proférant, eosque in similibus imitari sine fictionc satagant. Janua Beccensium patet omni viatori, eorumque panis nulli denegatur caritative petenti. Et quid plura de eisdem loquar? Ipsos in bonis persévérantes custodiat, et ad portum salutis inculumes perducat, qui gratis coepit peragitque bonum quod in eis coruscat. » Ord. Vital, II, 246.
' « Nimis exhauserunt nos carae emptiones legumlnum et avenae fere per totum tempus post obiluni Domni Herluini abbatis, et terrarum quas simiiiter post ejusdem obitum cmimus ; ut taccam signum magnum, quod ex uno fracto et altero discordante improvidi incepimus, sed multo plura quam praecogitaveramus, addendo et insumendo, vix perfecimus, et plura alia in quibus multa praeter praedicta expendimus.
pareille conjoncture, Tarchevêque fut la providence de Fabbaye qu'il avait toujours grandement aimée*. Un jour il envoya une quantité d'or suffisante pour confectionner un calice ; mais l'or fut vite converti en numéraire dont la communauté avait le plus pressant besoin. Anselme s'excusa en ,ces termes : « Votre fils, l'abbé du Bec, comme on l'appelle, a emprunté à votre frère et serviteur Anselme, l'or que vous lui aviez envoyé pour faire un calice. Il n'avait point sous la main d'orfèvre pour le fondre, mais par contre, il avait grand besoin de cet or. Plus tard, soyez-en sûr, le calice sera confectionné selon votre volonté. En attendant, votre serviteur se servira du calice dont vous vous serviez vous-même, quand vous étiez prieur, et que vous avez laissé au prieur votre successeur '. »
La divine Providence, dit Eadmer, ne laissait pas les religieux manquer du nécessaire, et pourtant il leur arrivait souvent d'avoir le souci du lendemain. Le cellérier, le chambrier, le dépensier venaient fréquemment représenter à leur abbé la pénurie de leurs ressources pour l'entretien journalier. « Ayez confiance dans le Seigneur, répondait Anselme ; pour moi, j'espère qu'il vous procurera lui-même ce qui vous sera nécessaire. » Et il arrivait que, le jour même ou le lendemain, avant que la disette fût devenue irrémédiable, quelque vaisseau venant d'Angleterre, tout chargé de denrées provenant des domaines que l'abbaye possédait dans
Et quidem multum prope tetigit nos annus ex quo sumus utcumque egressi, sed valde propius ininatur uobis in penuria multaruiu rerum annus in quein sumus ingressi. » Epist., II, 1. A la fin de sa lettre, saint Anselme fait allusion à une grave affaire qui doit être plaidée en présence du roi après la fête de saint André ; nous n'avons pu en retrouver la trace : « Nunc multum vestra et cleri indigemus subventione, in his videlicet ecclesiae nostrae negotiis, (|uae per vivam praesentiam latoris voceiu vobis necesse habuimus intimare. Quibus cognitis, si quid scitis quod ad ea nobis prodesse valeat, quantocius nobis precamur sanctitas vestra remandare studeat. De his euim omnibus placitare cogimur coram rege, dominica die post festum Sancti Andreae apostoli. »
* Déjà, du temps d'IIerluin, Lanfrano se plaisait à envoyer aux religieux des présents parfois considérables; il y est fait allusion dans les lettres d'Anselme à l'archevêque de Cantorbëry. [Epist,, 1, 12, 41.)
3 Epist^, II. 2.
cette île, venait d*aborder en Normandie ; ou bien c/était quelque grand seigneur qui, désireux de profiter des avantages spirituels de la fraternité des moines, leur laissait en retourde grandes largesses. Tantôt, c'était un riche laïc, fatigué du monde, qui venait chercher la paix dans le cloître et donnait tout ce qu'il possédait. D*autres fois, c'était quelque ami des religieux qui leur envoyait des vivres pour plusieurs jours *.
Dans Tannée même de sa bénédiction abbatiale, Anselme fit un voyage en Angleterre. Il tenait à visiter les domaines importants que Tabbaye y possédait depuis la coùquète ^. D'ailleurs, autour de leur ancien maître Lanfranc étaient venus se grouper des prêtres, des religieux qu'il avait connus à Técole du Bec. Anselme avait là des amis qu'il était impatient de revoir ^. Il partit pendant l'été de 1079.
La traversée fut des plus calmes, car le soir même du jour où il s'était embarqué, il arrivait à Liminges où l'archevêque de Cantorbéry avait une maison de campagne. Dès le lendemain, Anselme écrivait aux moines du Bec pour leur
1 Eadmer, De Vita S. Anselmi, lib. I, p. 10.
- a Habebat praeterea ipsum coenobiuin plures possessiones in Anglia, quas pro communi fratrum utilitate necesse erat per abbatîs praesentiam nonnunquam visitare. » Eadmer, De Vita S. Ansehni, lib. I, p. 10. — Du temps d'Herluin, en 1076, Hugues de Gournay avait donné : «Exdono primi Hugonis de Gornaco et Girardi fîlii, decimamtotius dominii sui de Fordeham, et Listona et Alee, et ecclesias ipsanim villarum cum terris et decimis, etc. » D. Jouvelin, Recueil. Bibl. nat., lat. 13905, f» 117, et 45 v°. Un siècle plus tard, Hugues, fils de Girard et petit-fils de Hugues !•', confirmait en 1176 la donation de son grand-père. (Bibl. nat.,lat. 13905, f» 20.)
3ff Lanfranc demanda à Anselme de faire passer à Saint-Sauveur de Cantorbéry Tesprit du Bec. Il obtint plusieurs des jeunes religieux qu'il avait formés ; il lui envoya quelques-uns des moines anglais qui donnaient le plus d'espérance, afin qu'ils rapportassent dans leur pays natal non-seulement la régularité, mais la science. Saint-Sauveur devint peu à peu comme une succursale du Bec. Les leçons d'Anselme y étaient réputées et ses avis mis en pratique. Tous ces religieux, les uns normands. les autres anglais, formés au Bec, demeuraient en communication avec le saint prieur. Ils ne faisaient rien d'important sans prendre ses conseils, et comme ils occupaient toutes les charges, ils arrivèrent ainsi à mettre la communauté tout entière sous son inQuence et sa direction. » Le P. Ragey, Histoire de saint Anselme, I, 205.
annoncer son heureuse arrivée ^ Lanfranc était venu luimême au-devant de son disciple préféré ; il le conduisit à Cantorbéry et lui donna l'hospitalité dans le monastère de Saint-Sauveur. On sait que la cathédrale était desservie non par un chapitre mais par une communauté bénédictine. Anselme crut se retrouver au milieu de ses religieux normands ; il laissa s'épancher son cœur et témoigna à ses confrères toute la reconnaissance dont il se sentait pénétré en présence de Taccueil si plein de charité qu'on venait de lui faire. Puis il demanda comme une faveur spéciale d'être admis à la fraternité et à la participation des avantages spirituels du monastère ^.
Ce fut un bonheur vivement senti et également partagé par Lanfranc et Anselme de se retrouver ensemble et de pouvoir reprendre l'étude de quelque problème philosophique commencée jadis à l'école du Bec. Plus d'une fois aussi la politique se mêla à leurs entretiens, ce Lanfranc avait adopté nettement la théorie de la conquête et ses conséquences. Il suspectait tous les chefs du clergé anglo-saxon : il allait jusqu'à vouloir déposer, pour s'être soumis à Stigand, l'évêque de Worcester, Wulstan, qui ne fut sauvé que par sa réputation de sainteté. Il entreprit même de contester à des saints de la nation anglaise leur béatitude éternelle, et d'opérer une réforme dans la piété du peuple ^ ». Par tempérament autant que par conviction, Anselme répugnait à ces exagérations, et il ne manquait pas d'opposer à son ami des raisons dont Lanfranc dut plus d'une fois reconnaître la justesse. Eadmer nous a conservé un de ces curieux entretiens relatif au culte du saint anglo-saxon Elphège, que l'abbé du Bec défendit vigoureusement, et auquel Lanfranc n'osa plus désormais refuser les honneurs dus à un martyr*.
Anselme passa ainsi plusieurs jours avec les moines de
* Epi8f,,U,9,
* Eadmer, De Vita S. Aiiselmi, iib. I, p. 10.
3 De Rémusat, Saint Anselme de Cantorbéy, p. 86. L*auteur a écrit : « les adorations du peuple » . Le mot est tellement impropre que nou avons cru devoir lui en substituer un autre.
* Eadmer, De Vita Sancti Anselmi, Iib. I, p. 10.
Saintp-Sauveur, partageant leurs travaux et leurs pieux exercices, discutant avec les plus instruits sur les questions les plus difficiles des Livres saints etmèmedes auteurs profanes. « C'est en ce temps, ajoute Eadmer, que je méritai de faire moi-même connaissance avec sa sainte personne, et d'entrer très avant dans sa bienheureuse familiiarité, en ma qualité d'adolescent, autant du moins que le permettait ma petitesse ^ »
La visite des domaines que possédait Tabbaye en Angleterre était le principal motif de son voyage : Anselme se garda bien de l'oublier. « Il se mit en devoir de visiter les terres de Tabbaye du Bec, cherchant en toute chose, avec un grand zèle selon Dieu, l'utilité de ses moines '. » Tout en inspectant ses domaines, il ne manquait pas de s'arrêter dans les monastères, les couvents de religieuses, les chapitres de chanoines et même les châteaux qui se trouvaient sur sa route ; partout l'ami de l'archevêque-primat était accueilli avec un empressement marqué ; pour lui, il prodiguait à chacun des instructions et de pieuses exhortations conformes à son état et au besoin de son âme. « Tous ceux qui avaient le bonheur de jouir de son entretien s'en félicitaient, et il n'était personne qui lui demandât un conseil selon Dieu sans qu'il l'obtint sur le champ. Hommes et femmes de tout âge environnaient le saint de leur admiration. Partout on lui faisait un accueil extraordinaire. Les plus riches et les plus élevés en dignité étaient ceux qui se montraient les plus empressés à le servir. Il n'était pas de comte
* « Quo tempore et ego ad sanctitatis ejus notitiam pervenire merui ac pro modulo parvitatis meae bcata illlus famiiiaritate, utpote adoiescens, qui tune eram, non parum potiri. » Eadmer, De Vila S. Anselmi^ lib. I, p. 10, Eadmer naquit vers l'année 1064 et devint religieux à Saint-Sauveur de Cantorbéry. Nommé évêque de Saint-André en Ecosse, il revint sans avoir été sacré, et mourut sous le froc à Cantorbéry en 1124. Sur cet écrivain qui fut l'ami, le confident et plus tard le biographe de saint Anselme, voir : Eadnier, par le P. Ragey, un vol. in-8. Paris (1891.)
* « Post haec Anselmus ad a^jcnda propler quae venerat, terras ecclesiae Beccensis adiit , ulilitati monachorum suorum per omnia studiose secundum Deum servions , » Eadmer, De Vila S. Anselmi^ lib. I,p. 11.
et de comtesse en Angleterre, ni aucune autre personne puissante qui n'eût cru perdre tout mérite devant Dieu en laissant échapper Toccasion de rendre, à cette époque, quelques bons offices à Anselme, abbé du Bec. Le roi Guillaume lui-même, qui avait conquis TAngteterre, et qui régnait alors, déposait subitement en présence d'Anselme cet air farouche qui faisait trembler les autres. Il se montrait à son égard doux et affable. C'était au point, qu'au grand étonnement de tous, pendant tout le temps qu'Anselme était là, il devenait un tout autre homme ^ »
Après que la renommée eût publié avec de grands éloges le nom d'Anselme dans toutes les parties de l'Angleterre, Tabbé du Bec reprit le chemin de la Normandie, enrichi de toutes sortes de dons qui contribuèrent puissamment à l'honneur et à l'utilité de son abbaye. A partir de ce moment, TAngleterre lui devint familière, et il y revint plusieurs fois, suivant que les circonstances l'y appelaient *.
L'histoire domestique du Bec n'a point conservé le souvenir de ces voyages d'Anselme ; on en ignore même la date. D. Thibault pense qu'il s'y rendit en 1084 et qu'il y séjourna durant les fêtes de Pâques et de la Pentecôte ; il en profita pour faire confirmer par le roi les biens que l'abbaye possédait en Angleterre'. D'autres écrivains pensent que ce voyage doit être reporté à l'année 1081 *.
Cette première apparition d'Anselme en Angleterre, dans l'année 1079, devait amener des résultats considérables pour l'ordre du Bec et son extension sur le sol anglo-normand.
* Eadmer, De Vila S. Anselmi, Vu). I, p. It; id., Hisloria novorum, lib. I, p, 33.
* Eadmer, De Vila S. Anselmi, lib. I, p. 11. Saint Anselme fait allusion à ces voyages dans plusieurs de ses lettres. {Epist. II, 18, 19, 23 26, 51.)
^ D. Thibault, Chronicon Beccense auctum et illuslr., Bibl. nat. lat., 12884, f» 85. — S, Anselmi Epist, il, 26. Voir plus haut, p. 142.
* De Rémusat, Saint Anselme de Cantorbéry, p. 89; — le P. Ragey, Histoire de saint Anselme^ I. On voit en cette année 1081 Guillaume entouré de toute sa cour à Winchester donner une charte très importante en faveur des biens que Tabbaye de Saint-Evroul possédait en Angleterre. (Ord. Vital, III, 18 et suiv.)
Nul n'ignore qu'à la suite de la conquête, le duc Guillaume avait littéralement comblé de biens et de faveurs les principaux seigneurs normands qui l'avaient accompagnée C'était une mesure très politique, jusliGée d'ailleurs par l'importance des services rendus. Sur les tables de marbre placées dans les cloîtres de l'abbaye de la Bataille, se lisaient les noms des Ferrières, des Harcourt, des Malet* des Percy, des Montgommery, des Bienfaite, des Gournay^ etc. Un grand nombre de ces barons, pour satisfaire leur dévotion, et sans doute aussi pour entrer dans les vues du roi, fondaient des prieurés richement dotés et en confiaient l'administration à des ordres religieux de la mère-patrie. Le séjour d'Anselme au milieu des barons de la cour de Guillaume avait mis en relief, à leurs yeux, les hautes qualités, la science éminen te, l'irrésistible ascendant de son caractère; ils voulurent avoir dans leurs domaines, tout près d'eux, des moines élevés à l'école de cet homme extraordinaire. L'un de ces seigneurs, Richard de Glare ', et sa femme
* Après la conquête, la majeure partie des terres du royaume passa dans les mains des Normands. Le roi était devenu le premier propriétaire du royaume; il ne possédait pas moins de 143â manoirs; après lui venait son frère, Eudes, évêque de Bayeux, qui en avait près de 500. L'évêque de Goutances. Geoffroi de Montbray, laissa par testament 280 manoirs à son neveu Robert. Robert, comte de Mortain, avait reçu pour sa part 973 manoirs; Alain Fergant, comte de Bretagne, 442; Guillaume de Warenne, 298; Richard de Clare, 171. D'autres propriétés furent distribuées aux autres chefs selon le caprice ou la* gratitude du souverain. Outre ces propriétés terriennes, Guillaume conféra à ses principaux favoris une autre dignité, profitable à ceux qui la possédaient, et nécessaire pour assurer la stabilité de la puissance normande : ce fut le titre de comte, avec le commandement des divers comtés. L*évôque Eudes fut créé comte de Kent, Hugues d'Avranches, comte de Chester, avec le droit de juridiction royale sur leurs comtés respectifs; Fitz-Osbern obtint le comté de Hereford; Roger de Montgommery, le Shropshire ; Gautier Giffard, le comté de Buckingham; Alain de Bretagne celui de Richmond; Ralph Guader celui de Norfolk, etc. Du temps des Saxons, ces dignités ne s'accordaient que pour la vie; Guillaume les rendit héréditaires. (John Lingard, Histoire d*Angleten*e, trad. du baron Roujoux, Paris, 1846, t. I, p. 188.)
' Richard de Bienfaite et de Glare était ûls de Gilbert, comte de Brionne, et frère de Baudouin de Meules. Après l'assassinat de leur père, les deux jeunes gens se réfugièrent à la cour du comte de Flandre; c'est alors que Brionne leur fut enlevé. Revenu en Normandie ,'à l'époque du mariage de Guillaume le Bâtard, Richard reçut en échange
Rohais, dont le plus jeune Ois était oblat à Tabbaye du Bec, avaient demandé à Anselme une petite colonie de religieux destinée à constituer plus tard un prieuré. De retour en Normandie, Anselme envoya Henry de Gournay, un autre Henry, chargé de l'administration du temporel, Eudes, Gautier et plusieurs autres moines ; il avait mis à leur tête Richard, qui devint Tabbé de Sainte-Waubourg de Chester^ Ils étaient munis de lettres de recommandation pour l'évêque de Rochester, Gondulf, un ancien moine du Bec, pour le prieur de Saint-Sauveur de Cantorbéry*, Tabbé de Saint- Edmond ^, et enfin pour les pieux fondateurs sur les terres desquels ils allaient s'établir. Cette dernière lettre mérite d'être citée : « Nous rendons de grandes actions de grâces à Dieu d'abord, de qui vient toute bonne volonté, et par Tamour duquel nous arrivent tous les biens dont nous sommes comblés, puis à vous, pour tout le bien que vous nous faites et pour celui que vous nous promettez. Vous montrez bien par là que l'amour que vous avez toujours eu pour notre monastère ne diminue point, mais qu'il s'accroît sans cesse... Nous vous envoyons nos frères, comme vous l'avez ordonné ; nous vous les recommandons. Ils vont en Angleterre par vos ordres, et se reposent sur l'espérance de votre appui ; qu'ils soient donc remis à vos soins, de manière à
lie Brionne, Orbec et Bienfaite, et plus tard, en Angleterre, le comté de Clare et la seigneurie de ïunbrige. Richard épousa Rohais, fille de Gautier Giffard, premier du nom, de laquelle il eut de nombreux enfants, entre autres, Uogcr, Gilbert, Gautier, Robert, et Richard qui devint moine du Bec, puis abbé d'Ely, en 1100. Richard de Bienfaite accompagna Guillaume le Bâtard dans son expédition de 1066, et reçut du monarque d'immenses domaines en récompense de ses services. Nommé avec Guillaume de NVarenne grand justicier du royaume, il comprima, en 1074, la révolte organisée par Roger de Breteuil, comte d'Ueroford, et Raoul de Guader, comte de Norfolk. Il mourut vers l'année. 1090. Cf.: Ord. Vital, 11, 121, 262, 381; III, 340. 344; IV, 03; et J.-II. Round, Feudal Enqland^ p. 472 et suiv., London, 1895, in-8.
* Sur ce Richard, moine du Bec, voir Ord. Vital, III, 286.
* Episl. II, 5. Le prieur était Henry, moine du Bec, qui avait suivi Lanfrancà Gaen, puis en Angleterre; il devint abbé de la Bataille.
' Epist. II, 4. Baudouin, ancien moine de Saint-Denis en France, était alors abbé de Saint-Edmond en Angleterre.
ce que vous preniez sur vous de veiller sur eux et de pourvoir à leurs besoins *. »
L'installation matérielle du prieuré naissant n'était pas ce qui préoccupait le plus Anselme ; de ce côté, il pouvait se reposer sur Richard de Glare. Mais « il s'agissait d'établir une communauté qui serait l'image de celle du Bec, et dans laquelle on retrouverait, comme dans la maison-mère, la règle scrupuleusement observée et un esprit vraiment monastique. Il y avait là de grandes difficultés^ ». Elles nous sont révélées par Anselme lui-même. Le moine Henry, qu'il avait préposé au temporel de la petite communauté, n'avait pas tardé à donner du scandale. Les domaines à exploiter, les achats et les ventes à faire lui procuraient de fréquentes sorties ; il en abusa jusqu'à s'enivrer dans les tavernes avec les gens du peuple. L'abbé du Bec écrit aux religieux et à leur supérieur Richard pour exprimer toute la douleur que lui causent ces déportements; il veut que l'affaire soit portée devant l'archevêque Lanfranc, ou devant Gondulf, évêque de Rochester, ou bien jugée par le prieur lui-même, et que le moine coupable se soumette à la pénitence qui lui sera enjointe. c( S'il refuse absolument de se corriger, j'aime mieux, dit Anselme, renoncer à tous les services que nous avons droit d'attendre de lui en Angleterre, et le rappeler ici pour y vivre dans l'observance de la règle, plutôt que de le laisser se perdre là-bas faute de l'observer '. »
Quelque temps après, Anselme écrit au prieur Maurice, qui avait succédé à Richard, en vue de remédier à un autre abus plus délicat à attaquer. « Un de ses moines d'Angleterre avait été envoyé pour certaines affaires à la cour du roi. Il avait su plaire, et le roi l'avait retenu. Si ce moine n'eût pas perdu l'esprit de son état, il aurait opposé une modeste résistance et se serait ingénié à briser les liens qui le tenaient enchaîné loin de sa solitude. Au moins aurait-il dû se munir de la permission de ses supérieurs pour prolonger
• EpisL II, 6.
* Le P. Ragey, Histoire de saint Anselmey I. 370. > Episl. Il, 7.
son séjour hors de son monastère. Il n'y avait pas même songé. Soit ignorance, soit relâchement, il crut pouvoir s'autoriser de la volonté du roi. Que faire ? Le rappeler purement et simplement, c'eût été s'exposer à la colère du Conquérant, qui l'avait pris en affection. Cette colère était redoutable, on le sait, et elle aurait pu avoir les plus fâcheuses conséquences pour toute la congrégation du Bec. Le laisser dans une situation aussi irrégulière, sans l'avertir et sans essayer de l'en tirer, ne paraissait guère possible non plus* ». L'abbé prend des précautions inGnies pour parvenir à sauvegarder les principes ; il charge le prieur de rappeler le moine à ses obligations, comme si cela dût déplaire à son abbé s'il ne s'y soumettait point. « Je ne lui envoie point l'ordre de rentrerdans sonmonastère, mais je ne lui permets point non plus d'en rester éloigné. Je vois certaines raisons pour lesquelles je suis obligé de fermer les yeux sur sa présomption et de la tolérer encore quelque temps. Mais s'il ne se hâte de se corriger, je passerai par-dessus les considérations qui me portent à attendre, et je me verrai dans l'obligation d'user envers lui de la règle. J'aimerais cependant mieux le voir s'amender de lui-même que de prendre à son égard aucune mesure de rigueur^ ». Nous ignorons comment se termina cette affaire.
Nous nous sommes arrêté, trop longtemps peut-être, sur la fondation et le régime de la première colonie des moines du Bec en Angleterre ; il est temps de revenir à l'abbaye et d'y voir Anselme au milieu de ses religieux.
A l'époque de son abbatiat, la communauté du Bec était véritablement une élite ; le grand nombre des abbés et des évêques sortis de son sein suffirait à le prouver 2. On y voyait encore quelques vieux moines contemporains d'Herluin et de
* Le P. Ragey» Histoire de saint Anselme^ I, 378.
* Epist. II, 8.
* Il suffira de citer Foulques, évoque de Beauvais, Geoffroy, abbé de Lessay, Richard, abbé d'Ely, Adelelrae, abbé d'Anchin, Laiifred, abbé de Saint- Vulmer, Gilbert Crespin, abbé de Westminster, Bernard, abbé du Mont-Saint-Michel, Guillaume et Norman, abbés d'Ivry, Jean, abbé de Saint-Sabas et Jean, abbé de Télèse, en Italie, etc.
Lanfranc ; toutefois, la communauté s'était presque entièrement renouvelée. A la mort d'Herluin, c'est-à-dire après une période de quarante-quatre ans, 136 religieux avaient reçu de ses mains l'habit monastique ; à la fin de Tabbatiat de saint Anselme, qui ne dura que quinze années, le nombre des religieux qui depuis Torigine avaient fait profession au Bec s'élevait à deux cent quatre-vingt-dix-sept ^
« Ce qu'on voudrait savoir de ces moines, dit fort bien le P. Ragey, ce n'est pas seulement leur nombre, mais qui ils étaient, d'où ils venaient, comment ils avaient été amenés à la vie religieuse, au moins ceux du Bec. Mais, sur ces derniers eux-mêmes, nous ne savons presque rien. Une liste de deux cent quatre-vingt-dix-sept moines, et puis c'est tout. Vous avez beau interroger les vieilles chroniques et fouiller les manuscrits de nos riches bibliothèques, l'obscurité la plus complète demeure autour de ces moines. C'est à peine si la vague lueur qui sort de quelques documents incomplets perce çà et là cette obscurité* ». Il sera parlé plus loin de Guillaume de Beaumont et de Boson, qui devinrent abbés du Bec, après y avoir été simples moines. L'ordre se recrutait ailleurs que parmi les oblats. D'illustres chevaliers, qui avaient longtemps guerroyé de par le monde, venaient aussi revêtir le froc de saint Benoit. Guillaume Giroie^, ce seigneur d'Echauffour à qui Guillaume Talvas avait fait crever les yeux, s'était, on l'a vu, fait moineau Bec du temps d'Herluin; il y fut rejoint par Olivier Talvas, le propre fils de son bourreau*. Orderic Vital parle encore de Hugues, comte de Meu-
' Matricule des religieux du Bec.
* Le P. Ragey, Hist, de saint Anselme, I, 367.
* Sur Guillaume Giroie, voir Orderic Vital, II, 14-41, 51-58 ; III, 113.
* Guillaume Talvas était fils de Guillaume de Bellesme; le châtiment de son odieu.x attentat contre Guillaume Giroie lui vint de son propre fils, Arnoul, qui s'empara des biens paternels, chassa Talvas en exil et l'y laissa périr misérablement. Cet Arnoul mourut lui-même d'une façon tragique, étranglé mystérieusement à la suite d'une orgie. Un autre fils de Guillaume Talvas, Olivier, après avoir longtemps suivi la carrière des armes, se retira vers la fin de sa vie à l'abbaye du Bec ; il vivait encore du temps do l'abbé Guillaume de Beaumont, donnant l'exemple des vertus monastiques. (Willelm. Gemet., Ilisl. Northm., lib. VII, cap. 12, Patrol. lat., CXLIX, col. 854. Cf. Ord. Vital, II, 15.)
166 niSTOiRE DE l'abbayb du bec
lan ^ et de plusieurs autres chevaliers dont malheureusement il ne donne pas les noms^.
Cette diversité d'origine, aussi bien que le nombre considérable des religieux, devait donner à la communauté une allure toute particulière. C'était un microcosme où vivaient et s'agitaient les caractères les plus opposés, les passions parfois mal domptées, les aspirations les plus variées. Il fallait ramener et contenir ces volontés ardentes sous l'unité de la règle, et diriger dans l'étroite voie de la discipline monastique ces phalanges de moines normands dans les veines desquels bouillonnait encore la fierté du sang danois. Anselme y parvint, mais ce fut au prix d'une mansuétude et d'une charité que rien ne pouvait lasser. La règle de saint Benoit veut que les misères corporelles et spirituelles des moines trouvent dans l'abbé une grande compassion. Il faut qu'il sache pardonner souvent et beaucoup. Les malades, les âmes faibles, les âmes éprouvées par des peines ou des tentations, ceux qui sont tombés dans quelque faute, ceux qui se sont enfuis du monastère, ceux que leur mauvaise conduite en a fait chasser, dès qu'ils sont touchés de repentir, tous ont des droits particuliers à la bonté, à la condescendance, à la longanimité de leur Père^
« Aux yeux du saint abbé du Bec, chacun de ses moines était une âme à conduire à la perfection, s'il le pouvait, mais dans tous les cas à sauver, et à sauver par tous les moyens possibles, et au prix de tous les sacriûces. Il se regardait comme étant responsable de celte âme devant Dieu, presque autant que de la sienne. Parmi les moyens que le saint employait pour porter ses moines à la perfection, et à tout
* Hugues de Meulan était fils de Galeran !•% comte de Mculan ; il se fit remarquer par sa piété et ses largesses envers les monastères ; il prit rhabit religieux au Bec où il mourut le 15 octobre 1080. Hugues de Meulan n'ayant pas laissé deufants, ses droits et héritages passèrent à son neveu Roger de Beaumont, surnomme à la Barbe, qui devint ainsi chef de la seconde race des comtes de Meulan. (Orderic Vital, II, 14; 111, 338, 427; Annales ordinis S. lienedicti, V, 55. Cf. : Réaux, Histoire de Meulan.)
* « Ibique Willermus Geroii filius et Hugo cornes Mellenti, aliique pracclari milites militiam Christi assumpserunt. » Ord. Vital, 11, 14.
= Uegula 8. Benedicli, cap. XXVll, XXIX et XXXVI.
le moins pour les rendre fidèles à leurs devoirs essentiels, celui qui remportait sur tous les autres, c'était la bonté. Il croyait qu'il faut absolument apporter dans cette œuvre difficiledu salutdes âmes, de Tindulgence pour leurs fautes, de la compassion pour leurs faiblesses, de la patience à supporter leurs défauts, enfin, pour tout dire en un mot, une infatigable bonté. Il savait.se montrer ferme, mais sans jamais cesser d'être bon. Même en présence des fautes les plus graves, même quand il avait à donner des avertissements et à adresser des reproches, à travers ces avertissements et ces reproches on sentait encore son cœur^ et on comprenait que ce qu'il y avait dans ce grand cœur, ce n'était pas de l'irritation mais de la tristesse, et par dessus tout et malgré tout, de la bonté* ».
L'abbé du Bec eut, en effet, parfois à de'plorer l'endurcissement ou l'apostasie de certains religieux confiés à sa direction. On ne saurait s'en étonner : le cœur de l'homme est comme un abîme, dit l'Ecriture \ Mais à côté de ces pages douloureuses que renferme çà et là sa correspondance, combien de lettres imprégnées de la paix intérieure de la vie religieuse; combien d'autres débordantes de pieuses effusions adressées à des religieux, ses frères, et dans lesquelles l'àme aimante d'Anselme apparait avec ses trésors de dévouement et de délicatesse, et qui sont encore pournoHis qui les lisons, comme un miroir où se refiètent la candeur aimable et la tendre amitié d'un Gondulf, d'un Gilbert Grespin ou d'un
' Le P. Udif^eyjlisl, de saint Anselme, I, 388.
* « Abyssum et cor hominum investigavit. » Eccli. XLII, 18.
^ Gondulf était originaire du diocèse de Rouen. L'archidiacre Guillaume ayant remarqué les brillantes qualités de ce jeune homme, entré dans les rangs de la cléricature, le présenta à rarchevêque Maurille. (ionduir fit avec rarchidiacrc un pèlerinage en Terre-Sainte ; mais pendant le retour, une violente tempête assaillit le vaisseau qui les portait et les mit à deux doigts de la mort. Les deux passagers firent vœu de se faire moines s'ils échappaient au danger. Gondulf accomplit sa promesse en entrant au Bec ; c'était en 1060. l'année môme qui y vil arriver saint Anselme. A peine se furent-ils rencontrés (pie les deux jeunes religieux se sentirent inclinés l'un vers l'autre ; ils se lièrent d'une étroite et sainte umitié (jui ne cessa qu'avec leur vie. Lorsque Lanfranc fut nommé abbé de Saint-Etienne de Caen, il emmena Gon-
Maurice* ! De Montalembert a dit : « Oh ! qu'il y aurait donc un livre charmant et doux à faire sur Tamitié dans le cloître. Que de traits attendrissants, que de charmantes paroles à recueillir ! » II est permis d'affirmer que Tamitié qui unissait Anselme et Gondulf aurait fourni un des plus beaux chapitres de ce livre que nul, mieux que Tauteur des Moines d'Occident, pouvait écrire.
De chacune des lettres d'Anselme s'exhale un parfum de tranquillité douce et de bonheur intense qui sont le partage et la récompense du religieux fidèle à la vérité qu'il a voulu uniquement connaître et servir. Goûtant lui-même et appréciant les avantages de la vie monastique, Anselme s'efforçait d'attirer ses amis dans le cloître. A tous ceux à qui la chose était possible, dès qu'il leur parlait, dès qu'il leur écrivait, il ne manquait jamais de dire ou d'écrire : « Pourquoi n'embrassez-vous pas la vie religieuse? C'est là qu'est la sécurité pour le salut, et c'est là aussi qu'est le bonheur ^ ». Toute-
dulf avec lui ; le digne religieux le suivit encore à Cantorbéry. Quelques années plus tard, Gondulf remplaça sur le siège épiscopal de Rochester, Hernost, un autre moine du Bec. 11 mourut le 8 mars 1108. (Vita Gondulfi, episcopi Bo/fensis, auctore monacho Ro/fensi coaetaneo, Patrol. lat., CLIX, col. 812 et seq. Cf. : le P. Ragey, HisL de S, AnselmCj I, 71, 242, et II, 454 et seq. Pour la correspondance de saint Anselme et de Gondulf, voyez : Epist, I, 4, 7, 14, 20, 26, 33, 50, 59, 69; II, 3, 46; m, 3, 78, 85, 92, 112; IV, 29, 44, 61 et 71). Sur Gilbert Crespin, voir ci-dessus, page 104 de cet ouvrage. Pour la correspondance de S.Anselme et de Gilbert Crespin, voir Epist, I, 75; II, 16, 36, 47; IV, 109.
* Maurice, dit le P. Ragey, fut le plus brillant des élèves de saint Anselme, et ce fut en partie sur sa demande que le maître composa son Monologium. Lanfranc fit venir de bonne heure Maurice en Angleterre, au grand regret d'Anselme ; il demeura plusieurs années à Saint- Sauveur de Cantorbéry, continuant ses études et faisant marcher de front la littérature et la philosophie. Un grammairien renommé, Arnulf, ami d'Anselme, l'aidait à cultiver les auteurs anciens. Maurice copiait de temps en temps des manuscrits pour son ancien maître ; il en est souvent question dans ses lettres. Il était devenu prieur d'une des maisons du Bec en Angleterre, lorsque Anselme était encore abbé; la dernière lettre que celui-ci lui ait adressée paraît être celle où il se plaint d'un moine qui prolongeait sans permission son séjour à la cour du roi d'Angleterre. Pour la correspondance d'Anselme et de Maurice, voir : Epist. I, 34, 35, 39, 43, 51, 55, 60, 65, 70, 75, 80; II, 8. Cf. : Le P . Ragey, Histoire de saint Anselme, I, 269 et seq.
■ Voir notamment les lettres 13, 28, 47 du livre premier, et 10, 12, 19, 28, 29, 39, 40 du livre second des Lettres de S. Anselme.
fois, sa correspondance était loin de se borner à faire des recrues pour le cloître. Le saint abbé écrivait souvent à son vieux maître LanfrancS aux moines du Bec résidant en Angleterre soit dans les manoirs ou les prieurés de Tordre ', soit à Saint-Sauveur de Cantorbéry^ Il correspondait aussi avec les abbés normands et anglais^, avec les évèques*, avec les souverains pontifes.
Hildebrand, qui avait succédé à Alexandre II, en 1073, sous le nom de Grégoire VII, honorait Anselme d'une estime particulière. Une plainte portée contre Tabbé du Bec lui fournit l'occasion de la lui témoigner, ce La bonne odeur de vos vertus est arrivée jusqu'à nous ; nous en rendons à Dieu de dignes actions de grâces, et nous vous embrassons de tout notre cœur dans l'amour de N. S., tenant pour certain que vos travaux et vos bons exemples contribuent au bien de l'Eglise^ et que par vos paroles et celles de ceux qui vous ressemblent, elle peut, grâce à la miséricorde du Christ, être arrachée aux périls qui la menacent... Quelqu'un a déposé à n»s pieds, dans un pèlerinage à Rome, une plainte au sujet de l'un de vos religieux conversa « Le Seigneur est «juste, sa face regarde l'équité'' ». Imitez votre Seigneur, imitez le maître duquel vous recevez la doctrine de la vie.
* Epist.n, 1.2, 13,53.
* EpisL II. 7, 8.
» Epist. Il, 5, 45.
* Epist. II, 4, à Baudouin, abbé de Saint-Edmond ; 15, à Foulques» abbé de Saint-Pierre-sur-Dives ; 20, à Henry; 23, à Pierre, abbé dlvry (?); 16, 36, 47, à Gilbert Crespin, abbé de Westminster; 28. à Robert, abbé de Saint-Martin de Sées ; 44 et 47. à Gilbert, abbé de Saint-Etienne de Caen ; 52, à Arnoul, abbé de Troarn.
■ EpisL 11,3 et 46, à Gondulf, évoque de Rochester ; 16 et 17, à Hugues, archevêque de Lyon et légat du Saint-Siège; 30, à Yauquelin, évoque de Winchester; 41, à Foulques, évèque de Beauvais; 49. à Girard, évêque de Térouenne.
* On appelait alors convers les religieux qui avaient embrassé la vie monastique après avoir passé quelque temps dans le monde, pour les distinguer de ceux qui avaient été élevés dans le monastère dès leur plus tendre enfance, et que Ton désignait sous le nom de nutHti et ohlaii,
' Psalm. X, 8.
Et nous aussi nous vous ordonnons que vous arrangiez cette affaire en présence de notre cher fils Hubert qui, k ce que nous avons compris, est votre ami'. »
Le légat Hubert, sous-diacre de TEglise romaine, qui était chargé de remettre à Anselme la lettre de Grégoire VII et de juger le différend dont il vient d'être parlé, avait été plus d'une fois envoyé en mission en Angleterre*; il était en outre chargé d'y recueillir le Denier de Saint-Pierre'. Dans
* Epvtl, s. Ansehni, II, 31. Nous ne savons trop de quelle affaire il est ici question. Le P. Ragey pense qu'il s'agit probablement d'Ursion. C'était un riche ecclésiastique qui était venu de fort loin prendre l'habit religieux au Bec. Avant qu'il eût fait ses vœux, il se laissa gagner par des sollicitations importunes, et il alla dans un autre monastère qui convoitait sa personne afin de posséder ses biens. Mais Ursion revint au Bec avant d'avoir fait profession, ce qu'il accomplit cette fois entre les mains d'Anselme. L'abbé du monastère qu'il abandonnait s'en consola en gardant ses biens. Anselme ne songea même pas à les réclamer. L'abbé qui avait retenu les biens dX'rsion apprenant qu'il avait fait ses vceux au Bec, réclama le moine à Anselme. Celui-ci répondit qu'L'rsion ayant fait profession au Bec, c'était l'abbé de ce monastère qui seul possédait des droits sur lui; toutefois, il n'usera pas de ces droits, et si Ursiou veut partir, il n'y fera aucune opposi-^ tion; mais il n'ira pas jusqu'à forcer Lrsicm à s'en aller; il na aucune raison de le chasser. « Ouant à ses biens, dit Anselme en terminant, il nous les a donnés, môme avant qu'il n'entrât dans votre monastère. Néanmoins, s'il deuieure avec nous, et que malgré cela vous les reteniez, nous ne nous en plaindrons nullement, w Epist, II. 23. On ignore la fin de cette allaire. Cf. : le P. Ragey, Histoire de saint Anselme, l, 316-318, 358, 35U.
* Dans l'une de ses lettres à Guillaume le Conquérant, Grégoire Vil (lit, en parlant d'Hubert, « quem experimento nobis et tibi fidelem didicimus. w (Greg. Epist. Vil, 23.) Sur les voyages d'Hubert en Normandie et en Angleterre, voir : De Crozals, LanfranCy p. 237 et 238. Cf.: Lingard, Histoire dWtujleterre, I, 204.
* L'origine du Denier de Saint-Pierre, appelé en Angleterre romescol, romepeny, est très obscure. 11 aurait été institué soit par Ina, roi de Wessex (685?-729), soit par Olfa II, roi de Mercie (750-70Ô), selon Matthieu Paris [Uistoria major, Vita OfJ'ae secundi, Paris ItiU, p. 19 et 23) et Brompton {De O/f'a i-cf/e, p. 1230] . C'est sous le roi Elhelwulf <837-8.*>7) que cette redevance paraît s'être étendue à la Grande-Bretagne t«)ut entière. (Willelm. Malniesb., Gesta ref/um am/l., lib. II. Patrol. lat., CLXXIX, col. lO.'iS; Ileuric. de Huntingdeui, Uistoria Atu/Iorum, lib. V, Patrol. lat., îlXCW cul. 81)1;. Dans les lois ecclésiastiques d'Edouard 1" l'Ancien (90lM)2i) et de Guthurn. roi des Danois en Estanglie (f 890). on trouve, au titre XVi, une mention précise de cette redevance. (Labbe, IX, 513). H n'est presque pas de promulgation de nouvelles lois ecclésiasti(iues où le Denier de Saint-Pierre n*ait sa place
ses voyages, il s'arrêtait toujours à l'abbaye du Bec. Une lettre d'Urbain II à Anselme renferme à ce sujet l'intéressant passage suivant. « On dit que notre sous-diacre Hubert est mort dans votre abbaye * ; s'il vous a laissé de l'argent en dépôt, faites-nous le parvenir à bref délai. Notre prédécesseur Grégoire Vil l'avait envoyé en qualité de légat en Angleterre, et il parait qu'il avait recueilli des sommes importantes pour le Denier de Saint- Pierre. Si elles se trouvent chez vous, nous voulons que vous nous les envoyiez au plus tôt pour qu'elles soient employées aux besoins delà Sainte Eglise. Donné à Capoue, aux calendes d'août 2. »
Cette lettre d'Urbain II avait un autre objet; elle chargeait Anselme d'être le modérateur et l'appui du nouvel évéque de Beauvais, que les suffrages du chapitre, et, il faut bien le
marquée. Dans la confirmation des lois d'Edouard III le Confesseur (1012-1066; par Guillaume le Bâtard, on remarque une mention spéciale de cette redevance. (Sclden's Spicileg., p. 179.) Le Conquérant ne songea jamais à contester la légitimité de ce tribut, et si le paiement en fut parfois irrégulicr, « tribus fcre annis in Galliis, me agcnte, negligcnter collecta est. » (Lettre de Guillaume à Grégoire VII, dans Opéra Lanf ranci, édit. Giles, I, 32) les embarras do gouvernement et les longues absences de Guillaume pendant la période qui suivit la mort d*Alexandrc H en furent la cause. Toutefois, le Denier de Saint-Pierre était plutôt une aumône qu'un tribut proprement dit. Les lois d'Edouard l'appellent reijls eleemosyna; dans une lettre du pape Pascal II, elle est nommée eleemosijna sancli Pétri. (Eadmer, ïlisLoria novorum^ lib. V, édit. Gerberon, p. 88.) La collecte du Denier de Saint-Pierre, annoncée le jour de la fôte des S. S. Apôtres Pierre et Paul, était faite par les évoques et les abbés le jour de Saint Pierre-ès-Liens. Nul, sauf l'abbaye de Saint-Alban, n'était exempt de cette contribution. Une part du tribut était mise à la disposition du souverain pontife, l'autre était attribuée à la fondation anglaise, à Rome, appelée schola Aurjlorum. C'est ce qui ressort d'une lettre du pape Alexandre II à Guillaume le Conquérant, citée dans Baronius (ann. 1068, n" 2). L'cruvre du Donier de Saint-Pierre existait également en Pologne. (Du Gange, Glossarium, édit. 1678, II, col. 55). Elle aurait fonctionné en France dès le règne de Charlemagnc : « Carolus imperator... in tribus locis annuatim collig^ebnt mille et ducentas libras ad servitium Apostolicae sedis, id est. Aquisgrani, apud Podium S. Mariae et apud S. Aegidium, exccpto quod unusquisque propria devotione olferebat. » Gregor. VII, Epist. lib. VIII, epist. ultima (cité dans Du Cange, Glossarium, I, col. 021.)
* Hubert était mort au Bec dans l'année 1088. (D, Thibault, Chron. Beccense auct. et illustr., Bibl. nat. lat., i288i, f«> 73.)
• Epist. II, 32. Jaffé place cette lettre à l'année 1080. (Uer/esla Vonlifictim roman. y Berlin, 1851, p. 452.)
dire aussi, les intrigues de seigneurs influents étaient venus chercher dans les rangs des moines du Bec. Foulques était un excellent religieux, mais il n'avait ni Tintelligence, ni Ténergie nécessaires aux fonctions épiscopales; aussi, les débuts de son administration avaient-ils été déplorables. Anselme, qui avait tout fait pour écarter des épaules de son religieux le fardeau de Tépiscopat, était d'autant mieux fondé à prier le souverain pontife de Ten décharger , alors que répreuve était faite, et qu'à l'incapacité de Foulques étaient venus s'ajouter les dangers d'une cabale ourdie contre lui par ceux-là mêmes qui avaient fait son élection. Urbain demeura sourd aux instances d'Anselme, et se contenta de lui répondre : « Connaissant votre piété et votre science éminente, nous avons absous l'évéque de Beauvais des irrégularités dont son institution paraissait entachée ; et nous conflant en votre zèle et en votre habileté, nous lui avons enjoint, malgré ses répugnances, de s'assujettir aux sollicitudes de l'épiscopat. Maintenant donc, nous le recommandons plus spécialement à votre vigilance. Il est votre fils, aidez-le par vos avertissements, vos corrections, vos conseils, et quand vous ne pourrez l'aider par vous-même, vous ordonnenez à l'un de vos religieux de se tenir auprès de lui et de veiller sur lui avec zèle. »
Enfin, la lettre d'Urbain se référait à un point de discipline ecclésiastique assez curieux pour que nous le rapportions ici ; d'ailleurs, c'est encore d'un moine du Bec qu'il s'agit. « Parmi les religieux se trouvait un italien, Dom Jean, qui appartenait au diocèse même de Rome. Quand il avait pris l'habit monastique au Bec, il était déjà entré dans la cléricature. Or, c'était un privilège du diocèse de Rome qu'un de ses clercs ne pouvait être admis à profession dans aucun monastère, ni promu à un degré plus élevé dans les ordres sans la permission du souverain pontife. Anselme ignorait-il le privilège? Avait-il été induit en erreur sur le pays natalde Dom Jean, ou sur une permission qu'il croyait accordée ? Nous ne savons pas au juste. Toujours est-il qu'il avait reçu le clerc du diocèse de Rome et qu'il l'avait fait avancer dans les ordres. Dom Jean ayant été envoyé à Rome pour quelque
affaire importante, probablement pour l'affaire de Tévêque de Beauvais, le pape apprit de lui qu'il appartenait au diocèse de Rome, et comme il remarqua qu'il était un sujet de grand mérite, il voulut le garder. Anselme fit alors agir Tévêque de Beauvais. Foulques pria le pape de ne point retenir le messager qu'il lui avait envoyé, et que le Bec lui avait prêté, mais de vouloir bien le rendre à son abbé, lequel serait désolé de le perdce. Urbain II ne voulant ni y consentir ni refuser, prit un de ces moyens termes dans lesquels il excellait, et qui montre la singulière confiance qu'il avait dans le saint abbé du Bec et ses religieux ^ » Le pape disait dans sa lettre à Anselme : « S'il nous arrive de vous ordonner par l'évêque de Beauvais, ou par notre fils Roger, de rendre certains services à la Sainte Eglise romaine, prêtez-vous y avec courage et empressement, comme il convient à un homme tel que vous. Il est vrai que notre intention était de retenir auprès de nous votre moine Jean, enfant de notre diocèse de Rome. A son sujet, nous avons à nous plaindre que vous ayez eu la présomption de le recevoir à la profession religieuse et de le faire avancer dans les ordres. Néanmoins, nous laissant fléchir par les prières de l'évêque de Beauvais, nous vous le renvoyons, à condition qu'avant un an, à partir du carême de cette année, vous nous l'enverrez de nouveau, ou vous nous l'amènerez en vous rendant vous-même auprès de nous, et que vous lui adjoindrez un de vos moines, s'il en est quelqu'un parmi eux qui vous paraisse capable de nous rendre des services. Disposez-vous à visiter le siège apostolique le plus tôt que vous le pourrez. Ne différez pas, afin que votre présence nous permette k l'un et à l'autre de jouir pieusement de notre mutuelle affection*. »
Lorsque Anselme reçut cette lettre, il n'avait plus que peu de temps à passer au Bec ; de graves événements allaient lui ouvrir une carrière nouvelle et le fixer en Angleterre.
La période qui commence avec le xi* siècle et s'étend
* Le P. Hagey, lîist. de saint Anselme, I, 4C5.
• Epist. II, 32.
jusqu'à la fin du xii® peut être considérée comme l'âge d'or de la vie monastique. Un enthousiasme plus ou moins conscient, succédant aux craintes de l'an mille, un héroïque détachement des biens présents, une foi simple et généreuse suscitent de toutes parts des vocations religieuses. Cette poussée énorme, qui amène par milliers les adeptes de la vie monastique dans les abbayes de Tordre de Saint-Benoit, de Cluny, des Chartreux, de Citeaux et de Prémonlré, est aussi bien provoquée par la franchise et la vivacité des convictions religieuses que par la rudesse et la corruption des mœurs auxquelles les âmes d'élite veulent à tout prix se soustraire. L'attrait qu'exerce le cloître est à peine croyable. La vie régulière est un idéal que chacun voudrait atteindre, tant il semble à ces âmes altérées de renoncement que leur salut ne peut être ailleurs. Aussi voit-on les hommes et les femmes, que les nécessités ou les convenances sociales retiennent dans le monde, se rapprocher aussi près que possible de l'état religieux qu'il leurbst interdit d'embrasser. De ce sentiment très vif de la vie chrétienne, basé d'ailleurs sur le dogme de la communion des Saints, naquirent les associations pieuses, dites fraternités^ qui unissaient par le lien de la prière et des bonnes œuvres les religieux vivant en communauté et les simples fidèles demeurés dans le siècle*.
* Du Gange [Glossarium, II, 531-532) donne plusieurs textes relatifs à cette participation des laïcs aux prières, suCFragcs et bonnes œuvres des moines; mais ces tcnioigna^'cs concernent surtout les xn« et xm® siècles. On peut cependant retenir ce passage très explicite d'IIdalric sur les Coutumes de l'Ordre de Cluny : « Sunt plerique fidèles Ghristi, tam pauperes quam divites, qui cum adducti in capitulum nostrum vcncrint, petunt ut ipsi quoque mereantur habere Fraternitatem nostram ; annuitur, et cum libre eis datur, ut partem et communionem habeant de omnibus bonis quae uUo modo liunt. vel in orationibus. vel ineleemosynis,non solumapud nos, sedetiam in cunctis locis quae juris nostri esse videntur. etc.. » lib. III. cap. 33. •— D. Bénigne Thibault (Bibl. nat. lat., 12884. f*» 2(>6j mentionne simplement : « Modus sive ritus recipiendi fratrem vel sororem in fraternitatem monasterii habetur in eodem libro; qui ritus ab initio fuit in usu apud Beccenses, ut colligitur ex vetusto codice manusc. in quo habetur catalogus fratrum familiarium hujus monasterii quorum praecipuos hic refero atque illustriores : Maurilius archiepiscopus, etc. » Ce Consueludinarius liber ou Liber usuxim Beccensium dont parle 1). Thibault et que I). Martène cite souvent dans son ouvrage Veantîquis rnonachorum ritibus, paraît
Ce fut comme le prélude et Tessai d*une idée dont le Tiersordre de Saint-Dominique et de Saint-François d'Assise
aujourd'hui perdu. Mais D. Jouvelin, qui l'eut sous les yeux lors de la compilation de son Recueil^ nous a heureusement conservé la formule de ce rite monastique. « Ordo accipiendi fratrem vel sororem in fraternitateni monasterii. Ducto fratre vel sorore quibus concedcnda est fraternitas in capitule, accédât unus monachus cum textu, et duo juniores cum cereis accensis, hinc inde dispositi coram praesidentc; quo surgcnte cum fratribus omnibus, ponat manum fratris vel sororis super textum, et incipiat cantor, moderata voce, antiphonam : Congregavil nos Chjnstus ad glorificandum seipsum. Reple Domine animas nosiras sancto Spiritu. Congregavit nos in vnum Ckristi amor. Timeamus et amemiis ipsum regem. Ubi carilas et amor, ibi Deus: ubi fratres in unum glorificant Deum, ibi dabit Deus benedictionem. Item cantor : Suscepimus Deus misericoî^diam tuam in medlo templi tui, Postca dicatur cantando ex integro psal mus de choro in chorum : Ecce quam bonum et quam jucundum elc, cum Glona Patri, Et reiteratur antiphona : Suscepimus. Deinde dicat precsidcns : Kyt*ie eleison, etc. Pater nostevy etc. Saîvum fac isalvajn) servum [servarn) tuiim {tuam). Mille ei auxilium de sancto. Eslo ei Domine lurris fortiludinis. Nichil proficial inimicus in eo (éd.) Fiat rnanus tua super virum dexlerae luae. El super filium hominis quem cotifirmasti tibi.Domimus vobiscum, etc. Deus, cujus inspiralione praediti mullitudines credentium cor unum et animam esse fecistiy qui nos fraleima cantate munitos multipliciter consolaris et adjuvaSy te sappliciter exoramus ac petimus, ut hic carus nostcr quem {haec cara nostra quam) in fratrem (sororem) et familiarem nostrum (nostram) mutuae caHlaiis affecta dévote suscipimus, omnium spirilualium bonorum congregationis et ordinis nostri eidem specialiler hodie participium concedentes, per haec nostrae humililalis suffragia, quae licet indigni /Uleliter tamen ex intimo caritatis impertimur eidem^ ad omnium elecl07'um tuorum societalem perpetuam felici fine pertingere mereamur. Per Dominum, etc. Subjungat pracsidens : Adjutorium nostrum in nomine Domini. Qui fecit coelum et terram. SU nomen Domini bene- (iiclum. Ex hoc nunc et usque in saeculum. Ad societatem supernorum civium perducat nos rex angelorum. Amen. Et osculato textu, postea, si sit masculus. in orc osculatur ab omnibus per ordinem; si sît mulier, osculet manus fratrum. Hiis finitis, dicat praesidens fratri juxta ipsum sedenti, ut sicut ei participationcm omnium bonorum jipiritualium nostrorum conccssimus, sic et ipse nobis participationcm suorutn concédât, et quod amodo tenetur bona ecclcsiae et membronim fideliter custodire.. — Manuscrit de la Bibliothèque. » {Recueil de D. Jacques Jouvelin, Bibl. nationale, lat., 13905, f* 57. La Matricule des personnes reçues dans la société de l'abbaye du Bec se trouve dans le nis. 499 de la Heine de Suède au Vatican {!" 24 à 29 v). Le nom de frères familiers, fratres familiares, donné dans la Matricule du Bec aux laïcs des deux sexes admis à participer aux suffrages et bonnes œuvres des moines, doit donc être pris dans une tout autre acception que le mot fatniliares signifiant serviteurs, colons, employés dans les exploitations rurales des abbayes, ou bien encore désignant les donati qui donnaient
réalisa, au xiii* siècle, Texpression populaire et toujours vivante dans TEglise ^
Il existe au musée du Belvédère, à Vienne, un remarquable tableau, dit de Tous les Saints, qu'Albert Durer peignit en 1511. La partie supérieure de la composition représente la Trinité adorée par les anges et les saints ; au-dessous, agenouillés et les yeux levés vers les splendeurs célestes, sont les représentants de l'Eglise militante : à gauche, le clergé, un pape, un cardinal, des prêtres, des religieuses ; de Tautre côté, les membres delà société laïque, l'empereur, sous les traits de Charlemagne, des rois, des princes, un doge, un chevalier, qui se tient raide sous son armure^ et au milieu de cet étincellement de couronnes et de vêtements de brocart et de pourpre, apparaitun pauvre paysan, couvert de bure, encore armé de son fléau. Durer, en mettant là son humble villageois, a obéi à une pensée éminemment chrétienne : l'égalité de tous dans la religion, sous les yeux du Père qui est aux cieux. Cette égalité chrétienne, nous la retrouvons, en plein régime féodal, dans la liste des frères familiers reçus dans la fraternité du Bec. A côté des noms des plus grands personnages du temps, rois, empereurs, ducs, archevêques, évêques, abbés, on voit figurer ceux de gens
leurs biens aux monastères, soit en propriété, soit en usufruit, et recevaient en échange le vivre et le couvert. Ces hommes qui portaient un habit à moitié monacal, tout en restant laïcs, devenaient parfois de véritables fléaux pour les communautés qui les avaient accueillis : c'est du moins ce que dit Pierre le Vénérable dans les Statuts de Tordre de Cluny, cap. 48. « Statutum est ne hi qui vocantur familiares, hoc est nec monachi nec conversi, quorumdam monasteriorum pessimi destructores, nec etiam pro maximo lucro alicubi recipiantur. Causa hujus instituti fuit familiarium illorum multis nota perversitas, qui nec Deo servientes, nec manibus opérantes, nec aliud utile domibus providentes, ad garriendum, ad detrahendum, ad dissipaudum quae poterant in quibusdam monastcriis alebantur et vestiebantur. » Cité dans Du Cange, GlossaiHum, II, 358.
* (( A la fin du XI* siècle, au xii«, dans la majeure partie du xm«, deux pensées maîtresses éclairent notre Occident : perfection chrétienne, délivrance des lieux saints . Si les guerriers croisés se font tuer pour leur Dieu, les pacifiques ne vivent que pour lui. Guerre sainte et perfection intérieure, autrement dit croisade et monachisme, furent vraiment pendaftt deux cents ans les deux pôles des âmes. » P. VioUet, Hisl. des instit. politiq, et admin. de la France, II, 373.
parfaitement inconnus aujourd'hui, hommes et femmes du peuple, simplement recommandables par leur piété. Les personnes inscrites sur cette matricule paraissent avoir toutes vécu au xi*^ et au xii*' siècle'. Leur nombre s'élève à plus de ireize cent cinquante. Entre autres noms on remarque les suivants ; dans le clergé : Maurille, Jean et Geoffroy, archevêques de Rouen ; Gilbert et Ouen, évèques d'Evreux ; Vauquelin, évêque de Winchester; Jean évèque de Lisieux ; Hugues, abbé deCluny; Anselme, abbé de Saint-Edmond*; dans les familles souveraines : Guillaume le Conquérant et sa femme Mathilde ; Robert, duc de Normandie ; Henri P** d'Angleterre ; Henri IV, empereur des Romains ; l'impératrice Mathilde; Etienne, roi d'Angleterre; Henri P, Philippe P% Louis VI rois de France ; enfin, parmi les représentants de la noblesse : Guillaume Grespin et Eve sa femme, Hugues de Gournay et Basilic, que nous retrouverons tout à l'heure : Baudouin, comte de Flandre ; Etienne et Thibaut, comtes de Blois; Foulques et Geoffroy, comtes d'Anjou; les Meulan, les Neubourg, les Warwick, les Varenne, les Mulbray, les Aubigny et quantité d'autres ^.
* D. Jouvelin citant un certain nombre des a Nomina fratrum familiarium nostrae congregationis » dit : « Ce qui suit est écrit dans un iivret d'une écriture ancienne qui doit être du xii« siècle. » Bibl. nat. lat., jl390o, f« 57 V». Etait-il d'usage, lorsqu'on était reçu à la fraternité du Bec, de faire en reconnaissance quelque don à Tabbaye ? En 1192, Robert Ruaut, désirant être admis à la fraternité, « fraternitatem Beccensis ecclesiae desiderans ». donna de son domaine un acre de terre, après avoir fait accord avec Guillaume pour l'autre acre, prés du moulin des Groiseliers, six boisseaux de seigle et sept sols angevins de rente annuelle. (Bibl. nat. lat.. 12884, fo 251 v-.)
* Cet Anselme était un neveu de l'abbé du Bec; en 1138, il fut nommé évèque de Londres à la place de Gilbert l'Universel, mais sa nomination ayant rencontré des oppositions, il rentra, non sans peine, dans Tadministration de son abbaye de Saint-Edmond. Voir : Ord. Vital, IV, 429 et V, 78.
* Cette liste se trouve complète dans le ms. 499 du fonds de la Reine au Vatican. C'est une copie, faite à la fin du xv« siècle, d'un manuscrit du xii« que D. Jouvelin a consulté et dont il a laissé quelques extraits. (Bibl. nat. lat , 13905, !" 57 V). André Duchesne (ms. lat., 5*27, f" 149) et D. Bénigne Thibault (ms. lat,, 12884, f*" 266) ont également utilisé la liste matricule des personnes reçues dans la fraternité de l'abbaye. Cf. L. Delisle, Notice sur vingt manuscrits du Vatican^ Paris, 1877, p. 54.
De ces seigaeurs normands il en était qui ne se contentaient pas d'une simple affiliation à r(9rdre du Bec; des liens plus étroits, établis par l'alTection et la reconnaissance, les unissaient aux abbés et aux religieux. Nous aurons l'occasion de les nommer ailleurs, au sujet des donations faites à Tabbaye pendant le xi^ siècle. Il est un nom, cependant, sur lequel il convient de s'arrêter dès maintenant, parce qu'on le rencontre pour ainsi dire à chaque page des annales de Tabbaye : c'est celui des Grespin^
Les Grespin étaient d'origine normande, peut-être des environs de Livarot' où ils avaient d'immenses domaines; ils tenaient ce surnom de leur chevelure crépue et hérissée comme un pin, crispus pinus, si différente des longs cheveux plats des autres Normands. Gilbert, le premier de la famille dont l'histoire ait gardé le nom, avait épousé Gonnor, sœur de Foulques d'Aunou l'ancien^; il en eut cinq enfants :
Nous donnerons, à l'Appendice de cet ouvrage, la liste des fratres familiares d'fxprcs le ms. de la Reine de Suède.
* Le P. Anselme, Moréri, Robert Bérée (7.a Généalogie des Seignettrs et Dames dTArépagny, publiée par M. Ch. Legay dans le Bulletin de la Société de VHistoii^e de Normandie, 1880 1881, p. 22 et suiv.), et môme Mabillon, p. 367 du tome IV de ses Annales bénédictines (passaige rectifié d'ailleurs à la page 520 du même tome), ont commis d'étranges erreurs à Tégard des origines de cette famille. Gilbert Crespin l»' du nom, est confondu avec Gilbert comte de Brionne ; tantôt on en fait le frère d'Ilerluin, le fondateur de l'abbaye du Bec ; tantôt on le fait sortir des ducs de Normandie par les femmes, etc. Cependant, dit M. Legay La Roque, dans son Histoire de la Af oison d'Harcourt, 1, 029. après avoir rapporté ce que disent « ceux qui ont écrit de la maison du Bec-Crespin », remarque que « les archives de l'abbaye du Bec baillent une autre origine à cette maison ». En elTet, un certain nombre de chartes du xi« et du xii» siècles conservées dans les Recueils de D. Thibault et de D. Jouvelin, et surtout l'opuscule du Miraculum, sont très précis sur les noms des premiers membres de cette famille et font connaître sur eux de très intéressants détails.
* De Caumont, Statistique monumentale du Calvados, V, 674. Le texte du Miraculum dit à propos de Guillaume Grespin : « Terram quam habebatin Normannia, in Lexoviensi pago, certis temporibus revisebat. et, dispositis rébus, reverlebatur NieUiam ; in eundo autem vel revertendo, Beccum non transi bat quin venerabilem patrem Herluinum videret et eu m eo loqueretur. »
' Foulques d'Aunou était fils de Baudri le Teutonique et d'une nièce (!e Gilbert, comte de Brionne. Foulques eut cinq frères et plusieurs sœurs (Ord. Vital, 11, 75). Gilbert l'^ Crespin était capitaine gouverneur
Gilbert, seigneur de TillièresS Guillaume, dont nous allons parler tout à Theure, Robert, qui mourut en Terre-Sainte, Emma, mère de Pierre de Gondé,et Esilie, mère de Guillaume Malet, brave chevalier qui, sur la fin de sa vie, se fit moine au Bec.
Guillaume P' Crespin fut un insigne bienfaiteur de l'abbaye du Bec; c'était aussi un vaillant capitaine, possédant toute la confiance de Guillaume le Bâtard. En vue d'opposer un rempart solide aux incursions que faisait dans le Vexin normand Gautier le Vieux, comte de Pontoise^ le duc de Normandie avait donné la garde du château de Neaufles à Guillaume Crespin'. Celui-ci vint s'y établir avec tous les siens. Lorsqu'il retournait au domaine paternel, Guillaume se plaisait à passer par l'abbaye du Bec. Herluin, aux côtés duquel il avait peut-être autrefois guerroyé^, lui témoignait une grande affection. Et, comme à une bravoure éprouvée le seigneur de Neaufles joignait une piété profonde, il ne manquait pas de faire ses dévotions à Notre-Dame, patronne du monastère de son ami. Un chroniqueur anonyme du
du château de Tillières, lorsque cette forteresse fut remise aux mains d'Henri I", roi de France, vers 1042. Voir : Willelm. Gemet., Hist. Sorthm,, lib. VIL Patrol. lat., CXLIX, col. 830; Gabriel Du Moulin, Histoire générale de Normandie, p. 129.
* Le ûls aîné de Gilbert I" Crespin prit part à la conquête de T Angleterre en 1066. Wacedans son Roman de Rou le désigne par ce vers : « E cil ki donc gardoiet Tillières. » (Charpillon et Caresme, Dict. hist. de VEure, II, 913.) Ce Gilbert II Crespin est mentionné par Orderic Vital entre les années 1066 et 1089; c'était le père de Gilbert III qui fit prisonnier, en 1119, Guillaume de Chaumont, gendre du roi Louis le Gros (Ord. Vital, II, 399 et IV, 369).
* Gautier le Vieux, comte de Pontoise, fils de Dreu et de Goda. Emmené prisonnier à Falaise avec Biote sa femme, par Guillaume, duc de Normandie, ils moururent empoisonnés en 1063. Ord. VitaL Il« 103 : m, 224.
' Neaufles, canton de Gisors, arrondissement des Andelys. Il subsiste encore à Neaufles la moitié d'un château ou donjon bàli au xu* siècle.
* Guillaume Crespin devait être plus jeune quHerluin né vers 99 i ou 995. Dans une charte donnée en 1034 ou 1035, par Robert, duc de Normandie, avant son départ pour la Terre-Sainte, en faveur de l'abbaye de Montivilliers, on voit la signature de Gilbert et de Guillaume Crespin. Il s'agit évidemment de Guillaume l" du nom et de Gilbert son père ou son frère aîné. [Annales ord. S. Benedicti, IV, 368.)
XII* siècle, peut-être Miles Crespin, nous a laissé, dans une charmante légende, le récit d'un miracle opéré par Notre- Dame du Bec, et dont Guillaume Crespin fut le héros*.
Un dimanche que, selon sa coutume, il s'était arrêté au Bec en se rendant à Neaufles, après avoir dit adieu à Herluin, il se mit en route ; mais revenant bientôt sur ses pas, il alla trouver l'abbé. Surpris de ce brusque retour, Ilerluin lui en demanda la cause, a Cher père, répondit Guillaume Crespin, je suis revenu pour vous demander votre bénédiction et me recommander à vos prières et à celles de vos religieux, afîn d'obtenir la protection de Dieu et celle de sa mère. » L'abbé fut fort touché de la piété du chevalier : (( Nous vous recommandons, lui répondit-il, à Dieu et à sa très sainte mère; que leur secours vous protège et vous garde efficacement de tout danger. » Guillaume fit de nouveau ses adieux à Herluin et aux moines et se remit en route pour le château de Neaufles, entouré de son escorte de cavaliers.
La nouvelle du voyage de Guillaume Crespin en Normandie avait été sue par les Français d'au-delà de l'Epte, et ils s'étaient empressés de se réunir en force afîn de le surprendre à son retour. Ils s'étaient retirés dans un bois que le seigneur devait traverser, et délibéraient s'ils devaient le mettre à mort ou le faire prisonnier. Guillaume Crespin s'aperçut de Tembuscade; ses compagnons s'enfuirent; luimême tâchait d'échapper à ses adversaires, mais l'épaisseur du bois l'empêchait de fuir et de se défendre. Ses ennemis approchaient. Le bon chevalier se voyant seul, perdu sans ressource, sauta à bas de son cheval, suspendit les rênes à
* Cette légende a pour titre : Miraculum Quomodo beata Maria subvenit Guillelmo Crispino seniori. Elle a été publiée par d'Achéry à la suite des œuvres de Lanfranc, et par le D' Giles. Id., 1, 3i0. Le même récit se trouve dans quelques mss. anciens: ms. 499 de fonds de la Reine au Vatican, p. 15:2 à 157 ; ms. lat. 5427 de la Bibl. nat. f" 116 à 120 v°. Le ms. lai. 17491 (xiii« siècle) n'en donne qu'un récit abrégé, f« 124. Le ms. lat. 12169, qui renferme également cette légende parmi tes Miracula S. Mariae. est du xu* siècle. Ces ms. offrent des variantes qui ne portent que sur des détails. Il y aurait lieu de donner une bonne édition du Miraculum; la leçon de d'Achéry, reproduite textuellement par Giles, est souvent défectueuse.
une branche et s'assit sur un tronc d'arbre. II ne lui restait plus qu'à prier; il le fît avec ardeur et confiance, et implora le secours de Dieu et la protection de la Sainte Vierge : c< 0 mère de miséricorde, par les prières d'Herluin et de ses moines du Bec auxquelles je me suis recommandé ce matin, délivre-moi de ce fantôme de la mort que j'ai devant mes yeux I »
Sa prière était silencieuse, dit le chroniqueur, mais elle n'en était pas moins fervente; l'angoisse l'étreignait, comme dans l'agonie, lorsque tout à coup parut à sa gauche une jeune fille d^aspect gracieux, vêtue comme une reine, qui étendit sur lui un pan de son manteau blanc. Guillaume voyait que le manteau ne lui arrivait qu'à mi-jambes, et comme il avait des chaussures rouges, il se serrait et se courbait pour tâcher de cacher ses jambes et ses pieds sous le manteau de la jeune fille. Les sicaires du comte de Pontoise étaient arrivés^ fouillant le bois ef les branches avec leurs hinces et leurs épées. Ils sont si près de lui qu'ils pourraient le toucher, et ils ne le voient pas. « Où est-il donc? qu'est-il devenu, s'écrient-ils, furieux ? La terre l'a-t-elle englouti vivant? C'est pourtant là qu'il s'est réfugié! Voilà son cheval ! le prenne qui voudra 1 » Il y en eut qui répondirent qu'ils étaient venus pour s'emparer d'un homme et non d'un cheval. Enfin, lassés de chercher inutilement, les émissaires se retirèrent) pleins de confusion, à la tombée de la nuit.
Alors la sainte dame dit à Guillaume Grespin : c( Sais-tu d'où le salut t'est venu au milieu de ces angoisses de la mort où tu élais plongé? Connais-tu le nom de celle qui t'a sauvé du péril? Je suis la bonne mère de Dieu à qui l'abbé Herluin t'a recommandé de tout son cœur lorsque tu lui en as fait dévotement la requête. » A ces mots, la Vierge disparut. Les compagnons de Guillaume, qui, grâce à leur couardise, avaieni échappé au guet-à-pens, avaient annoncé la triste nouvelle que leur seigneur était tué ou tout au moins prisonnier. C'était une désolation et un deuil dans tout le château de Neaufles. Or, voilà que tout à coup on aperçut Guillaume qui arrivait à cheval. Il raconta son extraordinaire
aventure; et depuis ce jour, ajoute le chroniqueur,» il aima plus que jamais le monastère de Bec qu'il combla de biens. Cette affection demeura comme hérédilaire dans la famille S car un des Ois de Guillaume Grespin, Gilbert, Qt profession au Bec et devint plus tard abbé de Westminster^.
Avant de mourir, Guillaume Grespin voulut prendre au Bec rhabit religieux des mains de son vieil ami Herluin, et il fut enterré auprès de l'église, à Tendroit où l'on devait bâtir le cloître ^ Sa femme, Ev^ de Monlfort^ avait de tout
* « Hic héros, cum antea plurimuui Bcccensem amaret ecclesiam, deinceps hac de causa super omnes dilexit, et de rébus suis multa in ea Deo servientibus contulit. Quam dilectionem posteris suis quasi hereditariam reliquit, ita ut videatur quod infautes de ejus progenie venientes Beccensem diligant naturaliler ecclesiaui, ac si cum lacté carnis biberint ipsius duiccdinem amoris ; ipsam quoque Domini genitricem, quae per totum mundum venerabilis habetur, quasi soium Becci colatur, sanctam Mariam Becci invocant et deprecantur, et multotiens ejus auxilium experti gunt in nccessitatibus suis. » La suite du Miraculutn donne le récit de la protection surnaturelle qui fut accordée à Guillaume Grespin, troisième du nom, lorsqu'il accompagnait i& comte d'Anjou, Geoffroy Plantagenet, dans la lutte que ce prince eut à soutenir au mois de décembre 1135, contre Robert de Sablé qui s'était révolté contre lui. Sur cette guerre, voir Ord. Vital, édit. Le Prévost, V. 51.
* Tout ce qui précède est la traduction à peu près littérale du Miraculum, édit. Giles Opéra Lan f ranci,
^ « Tune factus est monachus et post paucos dies vita discessit et humatus est juxta ecclesiam ubi claustrum aedificandum erat. » Miraculum, édit. Giles, h 347. On plaça sur son tombeau 1 epitaphe suivante :
Epitaphium Willelmi Crispini senioris.
Nobiliter natus miles fuit hic tumulalus,
Providuset fortis, moribus alquo probis.
Qui ne mundus cum posset summergcre secum
Hue portum subiit, monachus hic obiit, Jani posl nouas, ac 1res et qualuos horas
Cum jam complesset, quintaque jam fieret. Parvus erat Bcccus, cum pariiim nominc, rébus,
Sumptibus ipse suis cxtulil ut potuit. Nolo Crispinus fucrat cognomine diclus,
Nominc Willdmus : cui pius eslo Deus.
* Eve était sœur consanguine d'Amaury III, seigneur de Montfort- TAmaury. On a vu que son mari était mort du temps d'Ilerluin, c'està-dire avant le 26 août 1078. Eve dut se retirer près de l'abbaye du Bec à peu de temps delà, car dans la lettre que saint Anselme écrivait à ses religieux, après son arrivée en Angleterre en 1079, il ajoutait: « Mandate matri et dominae nostrae Evae quod de filio suo primo-
temps partagé Taffection que son mari portait à Tabbaye du Bec; elle avait généreusement donné tout ce qu'elle possédait en joyaux et en vêtements précieux. Après la mort de son époux, Eve se consacra aux exercices de la plus austère piété qu'elle accompagnait d'abondantes aumônes; puis, ayant pris le voile des mains de Guillaume Bonne-Ame, archevêque de Rouen, elle se soumit à la direction de l'abbé du Bec, habitant une sorte de petit reclusoir situé en dehors de la clôture des religieux. Deux autres* pieuses femmes s'étaient réunies à elle : c'était Basilic, femme de Hugues de GournayS qui venait lui-même de se faire religieux au Bec, et Ansfride leur nièce. Anselme les dirigeait dans les voies de la perfection religieuse. Ces trois pieuses recluses vécurent encore quelques années après l'élévation du saint abbé au siège de Gantorbéry*. Leur trépas presque simultané parut extraordinaire et comme providentiel aux yeux de
genito vobiscum audire pari desiderio expectat, et ut oret quod sicut suis orationibus vobiscum impetravit a vobis timentibus cum prosperitate abire, ita inipetret ut possim ad vos gaudenter cum gaudio redire, d Epist. II, 9. Lors de son second voyage en Angleterre, Anselme, écrivant à ses religieux, n'oublie pas la pieuse recluse : n Salutate matres nostras, dominam Evam et dominant Basiliam. u Episl.U, 51.
* Basilic était fille de Gérard Fleitel, et sœur de Guillaume Fleitel évoque d'Evreux (1046-1067). Ord. Vital. Ul, 322. Guillaume de Jumièges (HisL Northn., lib. VIll. Patrol. lat. CXLIX, col. 906) dit qu'elle était veuve de Raoul de Gacé lorsqu'elle épousa Hugues de Gournay ; sur la fin de sa vie, celui-ci se fit moine au Bec. Leur fils, Gérard de Gournay, épousa Edith, fille de Guillaume de Varenne, comte de Surrey.(\Villelm. Gemet., loc. cit., col. 885 ; Ord. Vital, III, 319.) Dans une lettre que saint Anselme écrivait à ses religieux pendant l'un de ses séjours en Angleterre, alors qu'il n'était qu'abbé, on lit le passage suivant : « Domiuum Hugonem de Gornaco dilectissimum nostrum, et charissimas Dominas et matres nostras Dominam Evam et Dominam Basiliam, ex nostra parte quantum dulcius potestis salutate, et eas, sicut vos et illas decet, et nostram scitis voluntatem, serviendo et honorando confortate. » Epist. II, 26. La lettre 138 du livre HI est adressée à Basilie ; elle roule tout entière sur des sujets de piété. Anselme était alors archevêque de Cantorbéry. Sur la famille de Gournay, cL, Daniel Gurney, The record of the house o Gournay.
* Ces trois pieuses femmes durent mourir en janvier 1099; nous ne voyons que dans cette année-là le dimanche tomber précisément les 2. 16 et 23 janvier.
ceux qui en furent témoins. La plus jeune, Ansfride, mourut la première, le dimanche 2 janvier. Basilic, sa tante, étant aussitôt tombée malade, reçut le voile des mains de Tarchevèque de Rouen et mourut le dimanche 16 janvier. EnBn Eve, exténuée par la vieillesse et la pénitence, sentit ses forces Tabandonner ; elle allait encore cependant chaque jour à l'église. Le 22 janvier, fête de saint Vincent martyr, elle se Qt porter dès le matin dans l'église abbatiale et reçut devant l'autel le saint viatique et Textrème-onction, entourée de tous les moines auxquels elle donna sa bénédiction, comme une mère à ses enfants. Le lendemain dimanche 23 janvier, elle rendit son âme à Dieu. On l'enterra dans le cloître auprès de son mari*.
Si l'on considère, d'un côté, la correspondance aussi étendue que variée d'Anselme, et de l'autre, l'affabilité expansive de son caractère, on est autorisé à penser que les abbés, ses amis, n'étaient pas les derniers à le mettre à contribution, et qu'ils s'efforçaient, à certains jours de fête, de l'attirer dans leurs monastères afin de jouir eux-mêmes et de faire profiter leurs religieux des enseignements si doctes et si pieux qui jaillissaient naturellement de la haute intelligence et du cœur affectueux de l'abbé du Bec. Anselme ne savait guère refuser. Nous savons par Guibert de Nogent, qu'Anselme, n'étant encore que simple prieur, allait souvent à l'abbaye de Saint-Germer, près de Beauvais; il aimait à s'entretenir avec l'abbé, les religieux et même les jeunes étudiants. « Pour ce qui est de moi, raconte Guibert, il mettait tant de bonté à me donner des leçons et il y prenait tant de peine, qu'on eût dit qu'il y était venu tout exprès et qu'il n'avait pas d'autres motifs de nous rendre de fréquentes visites-. ))
Une homélie sur l'Evangile de la fête de l'Assomption
* Le fraj?inent contenant l'Histoire des trois nobles dames qui se retirèrent au Bec, se trouve dans le ms. 499 du fonds de la Reine, au Vatican, f» 157 v» ; dans le ms. lat. o4'27 de la Bibl. nat. ; il a été publié par d'Aclicry. et par D. Gerberon.
• Guibert. De Vifa sua. Patrol. lat. CLVI, col. 874. Sur cet écrivain voir Ilist. lit. de la France, X, 433-500.
prôchée par saint Anselme à Tabbaye de Fécamp, fut donnée de nouveau à Troarn ; elle plut à tel point aux religieux que les abbés Guillaume de Rosf et ArnouP pressèrent Anselme, et même le forcèrent de leur donner par écrit Thomélie qu'ils avaient entendue. Le saint médita de nouveau TEvangile de TAssomption et en rédigea une petite exposition, expositiuncula, sorte de résumé dans lequel il reproduisait les principales pensées qu'il avait, dans diverses circonstances et sous des formes variées, exprimées de vive voix.
Le monastère de Saint-Etienne de Caen dut être l'un de ceux qu'Anselme visita le plus souvent; Lanfranc y avait amené quelques-uns des plus savants confrères de notre saint. Gondulf, Guillaume Bonne-Ame, Paul, abbé de Saint- Alban, avaientété moines du Bec avant d'aller à Saint-Etienne. Dans une lettre adressée à l'abbé Gilbert de Goutances. Anselme raconte qu'après son départ de Gaen, où il avait passé plusieurs jours, il était tombé gravement malade de la fièvre en arrivant en France, au point qu'il avait craint de ne plus revoir ses moines du Bec ^ ; il se recommande aux prières de Gilbert et de ses religieux, afin qu'il puisse tenir sa promesse de retourner les voir ♦.
' Guillaume de Ros avait d'abord été chantre, doyen et archidiacre de Bayeux; il se fit moine à Saint-Etienne de Caen et devint peu après abbé de Fécamp, vers 1079; il mourut en 1108 (Ord. Vital. II, 129, 243 : III, 266; IV, 269-271 ; Gallia chrisL, XI, col. 207).
* Arnoul était prieur de Saint-Martin de Sées lorsquïl fut nommé abbé de Troarn en 1088 ; il succédait au savant abbé Durand, l'adversaire de Técolàtre Bérenger. Arnoul mourut en 1112 (Ord. Vital, II, 22; III, 30i, 305; IV, 64, 66; Gallia chrisL, XI, col. 417).
* ■ Postquam a vestra desiderata praesentia nupervi,quamscitis, abstractus recessi, Beccum ante festivitatem S. Benedicti ob multa impedimenta videre non potui. Intra quod spatium cum multis curis et doloribus corporels affectus essem in Francia« insuper febris subito irruit in me, ferociter comminans me non amplius vos aiiosque Dominos nostros Beccenses visurum. » Epist. II, 44. Voir sur ce même sujet la lettre 47 du même livre.
* Gilbert de Goutances, troisième abbé de Saint-Etienne de Caen (1079-1101). Guillaume de Jumièges lui donne le surnom de Callidus : son administration fut remarquable. Gilbert avait-il eu à soutenir contre le chapitre de Bayeux une lutte dont il était sorti victorieux ? Ce serait bien possible ; et ainsi s'expliquerait la diatribe composée contre lui par le cbcmoinç bayeusain, Serlon. Le poète mordant repre-
Ses rapports avec un abbé de Saint-Wandrille furent loin d'avoir ce caractère de douce sérénité ; il est vrai qu'il s'agissait d'un moine du Bec qui s'était engagé dans une voie mauvaise, et que l'épreuve dut être particulièrement amère au cœur d'Anselme. En 1089, quelques mois seulement après la mort de l'archevêque Lanfranc, le monastère de Fontenelle perdait son abbé Gerbert, pour lequel Anselme professait autant d'estime que de vénération*. Il s'agissait de le remplacer. Quelles intrigues furent ourdies ? Quelle part y prit la communauté? Il est impossible de le déterminer. Toujours est-il qu'au lieu d'un abbé régulièrement élu par les religieux, le nouveau duc de Normandie, Robert Courte-Heuse, imposa un moine dont l'orgueil et l'ambition s'étaient prêtés à ses coupables entreprises. <« Son père, le Conquérant, n'eût remis le bâton pastoral de Dom Gerbert à un nouvel abbé qu'après s'être assuré, comme il l'avait fait pour saint Anselme lui-même, que son élection avait été parfaitement régulière, et que rien ne s'opposait à ce qu'il fût établi dans une charge aussi importante ^» Il n'en fut pas ainsi, et l'intrus
sente Gilbert comme réservant toute la sévérité des lois canoniques pour les moines qu il dirige, tandis qu'il se livrait lui-même à son goût pour la bonne chère ; puis, le raillant sur son excessif embonpoint, il dit qu'il serait plus maigre s'il observait exactement les jeûnes. Ces vers sont curieux :
Secretis mensis abbas gaudel Cadumensts,
El de commuai viclu sibi consulil uni :
Urget namque chorum sitis atque Tames monachorum,
Potat et ipse iiimis ; dapibus repletur opimis
Cumque falerna bibat, privalim pocula libat
Cervisiac vilis fratrum couventus kcrilis.
Corpus lam crassum non est jejunia passum ; Si jejunasses, caméra macie teuuasses î
Le témoignage d'Anselme a plus de poids que celui d'un poète satirique ; et il est fort présumable que l'abbc du Bec n'eût point employé les termes d'affection et de respeiît dont sa lettre est remplie, si Gilbert eût été tel que le représente son impitoyable détracteur. Voir : Uippeau, L'Abbaye de Saint-Elienne de Caen, p. 31.
* Gerbert mourut au mois de septembre 1089 [Annales ord. ^. Benedie fi, V, 2'i3).
* Le P. Ragey, Histoire de saint Anselme, I, 474. Le Conquérant ne fut pas toujours aussi scrupuleux.
prit possession de son abbaye quUl gouverna d*ailleurs avec Végoïsme et la dureté qui caractérisent le mercenaire dont parle l'Evangile. Or, le nouvel abbé de Saint-Wandrille n'était autre que Lanfranc, le neveu de Tarchevéque de Cantorbéry, qui avait été instruit à Técole du Bec, et pour lequel Anselme avait toujours montré une paternelle affection *. En apprenant la conduite de son religieux, Anselme fut attéré ; mais il fallait bien protester contre ces agissements attentatoires à la liberté de l'Eglise ; l'abbé du Bec n'y faillit pas. Il écrivit à Lanfranc une lettre foudroyante. Nous n'en citerons que ce passage. « Ce n'est point le Christ qui vous a fait abbé, le Christ qui est la vérité ; mais c'est votre cupidité et la témérité de ceux qui ne comprennent point les choses de Dieu. Souvenez-vous que celui qui n'entre pas dans le bercail par la porte, mais qui s'y introduit par un autre côté est un voleur et un brigand ; et le voleur ne vient que pour dérober, tuer et perdre. (Joan., x, i.) Vous n'êtes pas entré par la porte, mon fils, parce que vous n'êtes pas entré par la vérité. Vous n'êtes pas entré par la vérité parce que vous n'êtes pas entré par la droiture. Un moine n'entre pas dans la charge abbatiale par la droiture quand il n'y entre pas par une élection régulière et par robéissance. Ne vous excusez point. Mais, direz-vous, je ne suis point entré par la désobéissance, attendu que vous ne me Tavez pas défendu. Il suffit, pour empêcher la droiture, que vous ne soyez pas entré par l'obéissance. Il est vrai que je ne vous ai pas dit : Je vous le défends ; je vous commande de ne pas le faire. Je voyais bien que pour un homme intelligent, il suffisait de répéter sans cesse : mon cœur ne le veut pas, ne l'approuve pas, ne le conseille pas, ne le commande pas, et ma bouche ne l'ordonnera pas non plus ^. Si
■ Sur ce Lanfranc, voir : Opéra sancti Anselmi, Episl. 1, d9, 31, 22 23, 66.
• D'après l'ensemble de celte lettre, on peut inférer que Lanfranc était revenu d'Angleterre au Bec; qu'il s'y trouvait quand il fut choisi par Robert Courte-lieuse pour remplacer l'abbé (ierbert ; qu'il se rendit à Saint-Wandrille pendant une absence d'Anselme, et que le saint abbc n'apprit sa désobéissance qu'à son retour. (Le P. Rafirey, Histoire de saint Anselme^ I, i77.)
188 HISTOIRE DE l'aBBAYE DU BBC
VOUS acceptez d'être abbé sans mon consentement, vous disais-je encore, vous ne recevrez jamais de Tarchevéque la bénédiction abbatiale. Ces paroles devaient suffire. Un religieux ne doit jamais attendre un ordre extérieur, s41 connaît ce que son abbé veut de lui, ou ce qu'il lui conseille. Si donc vous n'êtes pas entré par la porte, il m'est pénible de vous dire le nom que vous donne la Vérité, et dans quel but elle atteste que vous vous êtes introduit ; mais réfléchissez-y vousmême et comprenez-le *. »
Anselme écrivit aussi à Gautier, prieur de Saint-Wandrille, pour l'encourager à supporter cette épreuve avec patience; rindignation d'Anselme était loin d'être calmée. « Quant à notre volonté au sujet de Lanfranc, notn; âme et notre langue protestent qu*eussé-je voulu, eussé-je recommandé précédemment qu'il devint votre abbé, ce que je n'ai assurément pas fait il se montre si cruel à votre égard que je ne pourrais plus le vouloir '^ »
(( Le cri de douleur arraché à notre saint par cette intru* sion nous permet de nous former une idée juste de la question des investitures en Normandie pendant tout le temps qu'il passa au Bec. Ce qu'il reproche au jeune Lanfranc, ce n'est pas d'avoir reçu la crosse abbatiale deia main d'un séculier. Il l'avait reçue lui-même des mains de Guillaume le Conquérant ; les autres abbés de Normandie, et pour ne citer que deux abbés célèbres, cet abbé Gerbert dont Lan-
* Eplst. Il, ^±
• Epist. II, 43. On ne sait trop combien dura la tyrannique intrusion de Lanfranc. D'après le GalUa christiana^ il aurait été chassé de Fontenelle dés 1091. Son successeur apparaît en 1092 (t. XI, col. 179). Revint-il au Bec en qualité de simple moine ? Est-ce lui que l'on y retrouve en 1093 ? Lorsque saint Anselme fut nommé archevêque de Cantorbéry, les relif,àeux durent enfin donner leur consentement à l'élection qui les privait de leur abbé. L'atfaire n'alla pas sans débat. Dans leur lettre à saint Anselme ils disaient : « Quae autem pars alleram aut numéro aut ratione praeponderet, Domnus Lanfrancus qui interfuit et omnia hic apud nos fyesta sive dicta et vidit et audivit, planissime per seipsum et sufficienter vobis dicet. » Epist. 111, 6. Si ce Lanfranc est l'ancien intrus de Saint-Wandrille. ce qui est probable, il était certainement revenu à résipiscence, autrement on ne concevrait pas que les moines du Bec se soient risqués à le charger d'une mission auprès de saint Anselme.
fraac usurpait la place, et Durand, abbé de Troarn, Tavaient reçue comme lui. Il s'élève contre Tabus qui consistait à s'introduire dans les dignités ecclésiastiques par la faveur des princes, par la brigue ou par l'argent, au lieu d'y entrer par la porte d'une élection régulière, et, si l'on est moine, par la porte de l'obéissance à son abbé. Evidemment, cet abus tendait à déshonorer et à détruire l'Eglise de Dieu. Jusqu'au jeune Lanfranc, cet abus n'était point connu en Normandie, du moins du temps d'Anselme. C'est par Lanfranc, par un moine du Bec, qu'il s'introduisait dans ce pays. Pendant toute la durée du règne du Conquérant, c'està-dire pendant plus d'un demi siècle, la seule investiture pratiquée en Normandie fut celle que saint Yves de Chartres crut ', au moins pendant un certain temps, n'avoir été interdite ni par saint Grégoire YII ni par Urbain II ^ .»
A l'époque où nous sommes arrivés, un événement qui devait avoir de graves conséquences pour les destinées de la Normandie venait de s'accomplir : Guillaume le Conquérant était mort le 9 septembre 1087. Grièvement blessé lors de l'incendie de Mantes^, le duc s'était fait transportera Rouen où l'accompagnèrent ses deux premiers médecins, Gilbert Maminot, évéque de Lisieux, et Gontard, abbé de Jumièges^
* a Dominus quoque papa Urbanus reges tantum a corporali investitura excludit. quantum intelieximus... Quae concessio sive fiat manu sivc nutu. sive lingua, sive virga, quid refert ? cum reges niiiil spirituale se dare intendant, sed tantum aut votis petentium annuere, aut viUas ecclesiasticas et alia bona exteriora, quac de munificentia regum obtinent ecclesiae, ipsis electis concedere. » 6'. Yvonis, Epist. LX, ad Hugonem Lugd., archiep. Cf. : Thomassin, Aîicienne et nouvelle discipline de VEglise, édit. Vives, IV, 353 ; Darras, Hisloire générale de l'Eglise, XXII, 43 et suiv.
* Le P. Ragey, Hist. de saint Anselme, I, 478.
' Les historiens ne sont pas d accord sur la cause de la dernière maladie de Guillaume le Conquérant. Voir Guillaume de Malmesbury, Oesla regum angl,, lib. III. Patrol. lat. CLXXIX. col. i±Vo\ Ord. Vital. III, 226; GuUlaume de Jumiéges, Hist, Northm., lib VU. Patrol. lat. CXLIX, col. 880.
* « Ibi Gislebertus, Luxoviensis episcopus, et Guntardus, Gemeticensis abbas, cum quibusdain aliis archiatris seduio excubabant, et de spirituali ac corporali salute régis sollicite tractabant. » Ord. Vital, 111,2:27.
190 HISTOIRE DE L'aBBAVE DU BEC
« Les violences sauvages auxquelles le Gonquéranl s'était laissé emporter dans Tenivrement d'une puissance qui faisait tout plier n'avaient point altéré sa foi. Il sentait vivement l'obligation de faire pénitence, et l'on vit cet homme, qui avait tant de fois affronté !a mort dans les combats, trembler de mourir avant de s'être réconcilié avec Dieu. Qui pouvait mieux l'y aider par ses exhortations et par ses prières que le saint dont le nom é tai t dans toutes les bouches ? Le roi envoya chercher Anselme ; le saint accourut en toute hâte. Le Conquérant l'accueillit avec des marques extraordinaires de joie, de confiance et de vénération, et il lui fit donner un logement près du sien. Mais, comme son mal avait diminué, il s'en tint là pour le moment, et il différa de lui faire sa confession. Au lieu de s'occuper de la grande affaire de son salut, il préféra profiter du moment de répit que la maladie lui laissait pour dresser des plans et donner des ordres concernant son expédition. Pendant ce temps-là, le saint abbé du Bec, qu'un voyage trop rapide avait fatigué jusque l'abattement, tomba lui-môme gravement malade. Le roi se montra très affecté de la maladie d'Anselme ; elle semblait le préoccuper autant que la sienne propre. Dès qu'on lui apportait quelque mets succulent, il en faisait aussitôt porter la moitié à son cher abbé dû Bec *. Tandis que le saint gardait encore le lit, retenu par un mal quifaisaitcraindrepoursavie, celui du roi s'aggrava tout d'un coup au point de ne plus lui laisser d'espoir.' »
Le Conquérant avait près de lui plusieurs prélats ; il fit à l'un d'eux, disent plusieurs historiens contemporains, sa dernière confession et reçut le viatique ^ C'est au saint abbé du
* Eadmer, lUsloria novorum, lib. 1,33.
* Le P. Ragcy, Uist. de saint Anselme, I, 401.
' « Uesuinpto animo, quae christiani suiit executus est in confcssione et viatico. » Willclni. Malniesb., Gesta rerfum anr/l., lib. III. Patrol, lat. CLXXIX. col. 12î)6. — o In aejrritiidine sua usque ad horain mortis integrum sensum et vivacem loqucUini liabuit, scclenimque poenitens pecfata sua sarerdotibus Dei revclavit, ac secundum morem christianitatis Deum sibi placarc huuiiliter studnit. » Ord. Vital. II, 226. — « Et quidem Willielnius ita niortuus est, non tamen, ut dicitur. inconfessus. » Eaduier, llisfuria novorum, lib. 1. p. 33.
Bec qu^ii eût désiré la faire ; mais Anselme était lui-même au lit, sérieusement malade ; ne pouvant assister le roi de sa présence et de ses exhortations, il offrait pour lui ses prières et ses souffrances. Le 9 septembre, au moment où les premiers rayons du soleil pénétraient dans sa chambre, le roi enteadit sonner la grande cloche de la cathédrale. Ayant demandé à ceux qui l'entouraient ce que cela signifiait, on lui répondit que c'était prime que Ton sonnait à Notre- Dame. Alors le roi se recueillit, il leva les yeux aux ciel avec une grande dévotion, joignit les mains et les leva suppliantes, puis il dit à haute voix : « Je me recommande à ma Dame sainte Marie, Mère de Dieu, pour qu'elle m'obtienne par ses saintes prières de me réconcilier avec son très cher Fils Notre-Seigneur Jésus-Christ ! » A peine eut-il achever ses mots qu'il expira. Les médecins qui avaient passé toute cette nuit près du roi, dont le sommeil parfaitement calme n'avait été interrompu ni par une plainte, ni par un soupir^ restèrent stupéfaits d'une mort si soudaine. Mais leur surprise muette, ajoute l'historien auquel nous empruntons ces détails, ne fut rien auprès de l'effarement qui se produisit chez les seigneurs et les grands offlciers du palais ^ Quant à l'abbé du Bec, il recouvra peu à peu ses forces, et dès qu'il fut en état de supporter les fatigues du voyage, il se hâta de retourner à son abbaye ^.
Le caractère de Guillaume le Conquérant était fait de contrastes. Il était, dit l'archidiacre Henri de Huntingdon, prudent mais rempli d'astuce, généreux mais avide, fier mais rempli d'une ambition effrénée, affable envers les serviteurs de Dieu, mais terrible à ceux qui lui résistaient. Son amour du pouvoir, qu'il était digne d'exercer, le portait parfois à d'incroyables excès de tyrannie. Il aimait les bêtes
* Ord. Vital, 111, 248, 249.
. • Eadmer, Hisl. riovonim, liv. 1, p. 33. Sur le caractère tragique des funérailles de Guillaume le Conquérant, auxquelles assista Anselme, voir Eadmer, que nous venons de citer; Ord. Vital, 1,180; 11, 374; 248, 23i;\Villelm. Malmesb,, Gesta rer/um angl., liv. lll.Patrol. lat. CLXXIX^ col. 256; Willelm. Gcmci., Uist. SortUm., liv. VU, Patrol. lat., CXLIX, col. 880.
192 HISTOIRE DE L'aBBAYK DU BEC
fauves comme s'il eût été leur père : amavU autem feras tamqtcam essetpater earumK A tous ces instincts farouches et redoutables se joignait une religion sincère. Il voulait voir Tordre et la discipline régner dans le clergé, et il seconda de tout son pouvoir les évêques dans Tœuvre de réforme entreprise par les conciles de Normandie. Dans un long discours qu*Orderic Vital met, à la manière de Tite- Live, dans la bouche de Guillaume à son lit de mort, on voit le Conquérant se flatter de n'avoir nommé aux évéchés et aux abbayes que des prêtres pieux et instruits, comme Lanfranc à Saint-Étienne-de-Caen puis à Cantorbéry, Anselme au Bec, Gontard à Jumièges, Durand à Troarn'. Cet éloge, que le duc se décernait à lui-même, était mérité. La plupart des évêques et des abbés normands de la seconde moitié du xi* siècle furent des hommes de grand mérite et de haute piété.
Le Conquérant avait laissé, avant de mourir, la Normandie à son fils aîné Robert, l'Angleterre à Guillaume, et simplement une somme de cinq mille livres d'argent à son troisième fils Henri •\ Sa succession était réglée, mais l'avenir ne lui semblait pas plus assuré pour cela : ses trois fils se jalousaient et se détestaient.
Tel est le caractère des Normands, disait Guillaume : il faut les gouverner d'une main à la fois ferme et équitable ; on en obtient alors des prodiges ; mais s'ils ne sentent plus le freiU; ils se dérobent comme des chevaux indomptés et s'entre-déchirent^ Cette vue prophétique devait se réaliser
* Henrici de HuQting(lon, Historia Anglorum, liv. VI. Patrol. lat. CXCV, c.»l. 930. Sur le goût de Guillaume pour la chasse, voirWillelm. iMalmesb., Gesta regum angl., liv. 111. Patrol. lat. CLXXIX, col. 1254.
* Ord. Vital., III, 240.
» Ord. Vital., 111. 242-24 i.
* « Noimanni, si bono rigidoque dominatu reguntur. strenuissimi sunt, et in arduis rébus invicii, omnes excellunt, et cunctis hostibus fortiores superare coiitendunt. Alioquin sese vicissim dilaniant atque consuuiunt. Kebelliones enim cupiunt, seditiones enim appetunt, et ad omne nefas prompti sunt. Rectitudinis ergo forti censura coerceantur et freno disciplinae per tramitem justitiae gradiri compellantur. Si vero ad libitum suum sine jugo, ut indomitus onager, ire permittuntur, ipsi el principes eoruni penuria et confusione probrosa oppe-
à la lettre. La mort du Conquérant délivrait la noblesse normande de cette main de fer qui l'avait maîtrisée pendant quarante ans ; sous le règne de son successeur, Robert Courte-Heuse, dont le caractère faible, indécis, fantasque, était déjà connu^ les ambitions individuelles devaient se faire jour, et la turbulence féodale, longtemps contenue, ne pouvait manquer d'éclater librement. L'abbaye du Bec allait en subir Texpérience.
A peine eut-il reçu à Rouen, de la main de l'archevêque, Tépée, le manteau et la couronne ducale, que Robert s'empressa, dans le but de se faire des amis, de donner à ses vassaux d'importants domaines. « Désirant obliger chacun, dit Gabriel Du Moulin, il donnoit, promettoit et accordoit tout ce qu'on lui demandoit, et de là son domaine diminuoit tous les jours, car il se dépouilloit, comme on dit, pour revêtir les autres*. » Ayant ôté à Roger à la Barbe ^ comte de Beaumont, le château d'Ivry dont la garde lui avait été confiée par le Conquérant, pour le donner à Guillaume de Breteuil, il le dédommagea en lui donnant Brionne, place aussi importante et placée au centre de ses domaines de Beaumont et de Ponl-Audemer'. Le fils aîné de Roger, Robert, comte de Meulan et de Leicester, était, si l'on en croit l'archidiacre Henri de Iluntingdon, « le plus avisé en afiaires qu'il y eût d'Angleterre à Jérusalem* ». Guillaume
rientur. Pluribus hoc experimentis jamdudum edidici. » Ord. Vital, III,
* Sur le caractère de Robert, surnommé par son père lui-même Courte-Heuse ou Gcnubaron, voir Ord. Vital, II, 295: III, 475: IV, 98, 99, 105 : — Willelm. Malmesb. Gesta rerjum anglorum, liv. V. Patrol. lat. CLXXIX. col. 1348,
* Du Moulin, Histoire générale de la Normandie^ p. 242 ; Ord. Vital, nu 263.
* « Et Rogerio de Bellomonte, qui solebat Ibericum jussu Guillelmi régis custodire, conccssit Brioniam, quod oppidum munitissimum et in corde terrae situm est. » Ord. Vital, III, 263.
* «c Fuit igitur Robertus cornes de Mellent in rébus saecularibus sapientissimus omnium hinc usque in Jérusalem degentium. Fuit scientia clarus, eloquio blandus, astutia perspicax, providentia sagax, ingenio versipellis, prudentia insuperabilis. consilio profundus, sapientia magnus. Possessiones igitur magnas et varias, quas vulgo vocant honores, et urbes et castella, vicos et villas, fluniina et silvas praedic-
de Malmesbury a retracé un vivant portrait de ce seigneur à Tesprit fécond en ressources, souple, insinuant, dévoré d'ambition, dont les conseils étaient regardés comme des oracles*. Voyant le domaine de Brionne donné à sa famille^, Robert de Meulan trouva que c'était une excellente occasion d'obtenir l'hommage féodal de l'abbaye du Bec située dans la mouvance du château de Brionne^. Son esprit délié, son éloquence persuasive ne pouvaient manquer d'avoir promptement raison de quelques moines occupés à leurs patenôtres.
tis acquisierat instrumentis. Erant autem honores ejus non solum in Anglia, sed etiam in Normannia et Francia. » Henr. de Huntingdon^ De vii*is Ulustribtts sui temporis^ Patrol. lat., CXCV, col. 984.
*« Robertus de Mellento. astutior et pronior ad versutiam cordis, praeter paternam haereditatem in Normannia et ingentia praedia in Anglia, castellum quod matris suae frater Hugo, filius Gualeranni, tenuerat, a rege Franciae nundinatus est pecunia. Qui cum superiorum regum tempore, spe sensim pullulante, in gloriam procederet, hujus aetate sumnio provectu effloruit ; habebaturque ejus consiiium quasi quis divinum consuluisset sacrarium. Jamque non immerito assecutus aestimabatur quod esset aevi maturus ad consulendum, suasor concordiae, dissusisor discordiae, et prorsus ad quod intenderet, pro viribus eloquentiae, citissimus persuasor ingentis in Anglia moinenti ut inveteratum vestiendi vel comedendi exemplo suo inverteret morem... Inplacitis propugnator justitiae, in guerris provisor victoriae; dominum regem ad severitatem legum custodiendam exacuens ipse eas non sequens sed proponens, expers in regem perfidiae, in caeteros ejus persecutor. » Willelm. Malmesb., Gesta regum angl., liv. V. Patrol. lat., CLXXIX, col. 1362. — Cf. Ord. Vital, passim.
* Selon le continuateur de Guillaume de Jumièges, c'est Robert de Meulan qui aurait négocié l'échange du château d'Ivry contre celui de Brionne, bien plus avantageux, a Robertus cornes Mellenti turrim iliam (Ibreii) custodiens, vicecomitis ofiicio in praedicto oppido fungebatur. Egit itaque calliditale solita, ut idem castellum Willelmo de Britolio redderetur, hac tamen conditione, quatenus ipse pro ea quod in ipso oppido nunc habebat, Brionium suae terrae vicinum, largitione ducis Roberti perpetuo possideret. » Willelm. Gemei., Hisl. Norlhm.^ liv.VllI. Patrol. lat. CXLIX, col. 890. C'est aussi le sentiment de l'auteur du De liber tate Beccensis inonaslerii. « Hujus venerabilis patris Anselmi temporibus, Robertus comes Mellenti sua astutia obtinuit apud ducem Normanniae Robertum castrum Brionnense in dominio suo, quod hactenus fecerat dominium ducibus Normanniae. y» Annales ord. S.Bened., V. 601.
• Les Annales bénédictines (V. 229) placent à Tannée 1087 la tentative de Robert de Meulan contre l'abbaye du Bec ; de Rémusat {Saint Anselme de Cantorbéry, p. 97) et le P. Ragey {Histoire de saint Anselme^ l, 481) la mettent en 1090.
Il commença par faire sonder confidentiellement Anselme, en lui promettant, comme prix de ses docilités, de riches donations dans le voisinage du monastère. L'abbé répondit aux envoyés de Robert de Meulan que Tabbaye reconnaissait le duc de Normandie comme son suzerain, et qu'il en serait à l'avenir comme bon lui semblerait. Les envoyés répliquèrent : « Notre maître espère obtenir facilement le consentement du duc de Normandie, mais il voudrait connaître là-dessus votre sentiment et obtenir votre adhésion. »
« Pour moi, dit Anselme, je ne saurais rien faire de mon chef; mais je vous déclare que le comte de Meulan entreprend là une difficile affaire. »> Après avoir entendu les raisons alléguées par Anselme, les messagers retournèrent près de Robert de Meulan qui ne put s'empêcher d*admirer la prudente réserve d'Anselme. Les moines du Bec, ayant appris les projets du nouveau seigneur de Brionne, craignirent que leur réalisation ne causât quelque préjudice à leur abbaye, et s'empressèrent d'envoyer une députation au duc de Normandie pour lui révéler ce que projetait son vassal. En entendant le récit de la machination du comte de Meulan, Robert Gourte-Heuse s'emporta violemment : « Par les merveilles de Dieu ! Qu'est-ce cela? Quelle est cette folie? Le comte de Meulan veut m'enlever mon abbaye du Bec : ce traître veut me ravir celle précisément que je préfère à toutes les autres I Par les merveilles de Dieut il ne jouira pas longtemps du don que je lui ai fait^ »
Alors survinrent Guillaume Grespin', Guillaume de Bre-
* Brionne avait de tout temps, sauf pendant de rares intervalles, fait partie du domaine particulier des ducs de Normandie. « Erat enim ab antiquis temporibus idem municipium (Brionium) una ex propriis sedibus ducum Normanniae. Unde semper illud in suo dominio hactenus habuerunt, excepto quod secundus Richardus, ipsum comiti Godefrido fratri suo naturali dederat et comes Gislebertus filius ejus post ipsum idem habuerat ; sed eodem occiso» ad dominium ducum Northtnanniae redierat. » Willelm. Gemet,, Hisl. Northm., liv. VllI. Patrol. lat. GXLIX, col. 890.
* Guillaume II Crespin, neveu, par sa mère, d'Amaury de Montfort, avait épousé Agnès, fille de Godefroy d'Etrépagny ; il servit utilement ilobert Courte-Heuse contre son frère Henri, roi d'Angleterre. A la
teuil* et Roger de Bienfaite', qui, s'enquérant de quoi il s^agissaît, et indignés de la conduite de Robert de Meulan, jurèrent avec des serments terribles qu'ils retireraient tous les biens que leurs parents avaient donnés à Tabbaye, si le comte de Meulan la mettait de sa mouvance. En même temps, ils reprochèrent vivement au duc d'avoir livré à un traître le château de Brionne, qui était Tune des clefs de sa province. Et les religieux se retirèrent en emportant de bonnes assurances de la part du duc et des trois barons.
A quelques jours de là, le comte de Meulan, ignorant la démarche des religieux, vint au Bec avec quelques chevaliers pour s'aboucher directement avec Tabbé. En le voyant arriver, les moines s'empressèrent d'accourir. Il s'agissait de défendre la liberté de leur abbaye, et ils s'en sentaient le courage. Il y avait là Farman le cellérier, Eustache, Robert, Albert. Maîtrisant leur indignation, ils demandèrent simplement au comte de Meulan quel motif l'amenait à l'abbaye. Robert usa, suivant son habitude, de paroles doucereuses, mais qui dissimulaient mal aux moines bien informés la perfidie de son dessein ; aussi les religieux répliquèrent sans ménagement et la discussion ne tarda pas à s'envenimer. Anselme arriva qui l'apaisa un peu; puis s'adressant à
bataille de Brémulle, le 20 août 1U9, Guillaume Crespin combattait dans les premiers rangs contre Henri I". Il parvint à joindre le roi et lui porta un coup violent à la tôte ; mais le cascjue résista, et le roi d'Angleterre ne reçut qu'une blessure assez légère. Henri riposta par un vigoureux coup de masse d'armes qui jeta Crespin à bas de son cheval. Aussitôt entouré, il fut fait prisonnier par ce môme Roger de Bienfaite dont il est question dans notre histoire. Toutefois Roger protégea son prisonnier et le sauva des mains des soldats d'Henri !•' qui voulaient le mettre à mort, pour venger l'insulte faite à leur souverain. Ce curieux épisode est raconté par Orderic Vital (IV, 360) et par Parchidiacre Henri de Huntingdon. llisloria Anglorum^ liv. VIH. Patrol. lat. CXCV. col. î)i8. — Sur Guillaume II Crespin, voir Ord. Vital, 306, 307, 3'2r>, 3:i9, 361,472.
* Guillaume de Breteuil. fils de Guillaume fils d'Osbern le fondateur des abbayes de Lyre et de Cormeilles. Sur ce personnage qui joua un rôle important pendant le dernier tiers du xi« siècle, voir Orderic Vital. pnssim. Guillaume de Breteuil mourut le 12 janvier 1103.
' Roger de Bienfaite était le fils aîné de Richard seigneur de Bienfaite et d'Orhcc. et petit-fils de Gilbert, comte de Brionne.
Robert, il lui dit : « Seigneur comte, ce privilège que vous vous efforcez d'obtenir, vous ne l'aurez certainement pas, car ni notre seigneur le duc, ni les barons qui nous ont donné des biens, ni nos maîtres et fils les religieux ne veulent aucunement y consentir. Le domaine de Brionne n'est point votre héritage; c'est un don du seigneur duc qui vous le reprendra, quand il voudra, comme son bien propre. D'ailleurs, à quoi bon discuter sur ce projet? Consultez la volonté de notre commun maître; ce qu'il décidera sera exécuté. » A ces paroles, le moine Eustache se levant étendit la main droite vers l'église et s'écria : « Par cette église dont nous sommes les moines, si vous, père Anselme, et notre seigneur le duc Robert, consentiez jamais, à ce qu'à Dieu ne plaise, à une pareille demande, nous sortirions tous de cette abbaye, plutôt que d'y souscrire nous-mêmes. » Puis se tournant vers le comte de Meulan, il lui dit avec une grande énergie : « Seigneur Robert, je vous jure par celte église, que tant que moi et tous ces moines serons de ce monde, la liberté de l'église du Bec ne sera point asservie à votre domination. )> L'entrevue se prolongea quelque temps encore; les esprits se montaient; le comte dut se retirer, décontenancé et furieux.
Quelques jours après, les religieux, ayant su que Robert devait se rendre à la cour du duc, dépêchèrent aussitôt à Rouen quelques-uns des leurs ; ils redoutaient avec raison le caractère versatile de Robert Gourte-Heuse. Admis en sa présence, les envoyés lui racontèrent le voyage du comte de Meulan au Bec, ses instances réitérées ; enGn, ils le supplièrent de ne point changer les bonnes dispositions qu'il avait jusque là témoignées en faveur de l'abbaye. Pendant que Robert et les moines s'entretenaient, le comte de Meulan entra. Le duc se mit à ricaner en le voyant : « Eh bien ! seigneur Robert, qu'y a-t-il donc entre vous et les moines du Bec? » Le comte apercevant les religieux perdit conleoance, et baissant la tête répondit : « Mais, tout va bien, et ce que vous ordonnerez, ils me l'accorderont volontiers. » — ce Tu mens! » répliqua le duc. Puis élevant la voix avec colère : « Par les merveilles de Dieu ! tu te trompes fort de
498 HISTOIRE DE l'aBBATE DU BBC
me croire assez niais pour te donner mon abbaye du Bec. » Et se répandant en paroles, comme cela lui arrivait dans ses emportements, il reprocha durement au comte sa félonie. Robert de Meulan comprit qu*il fallait renoncer à Thommage de l'abbaye du Bec. Mais le duc, profondément irrité de la duplicité de son vassal, lui reprit son château de Brio une et le donna à Roger de Bienfaite^ qui, d'ailleurs, le réclamait à titre héréditaire '. L'abbé du Bec avait gagné la partie, et la liberté de son monastère était assurée'.
* Plusieurs manuscrits d'Orderic Vital portent Rogerio de Benefacta ; Tédition de Le Prévost donne Roberto de Molis, que l'éditeur trouve préférable ; les raisons qu'il allègue sont loin d'être décisives. Roger de Bienfaite pouvait réclamer au même titre que Robert de Meules le domaine de leur grand-père Gilbert, comte de Brionne. Voir Orderic Vital, III, 337 et 343. On voit dans la note suivante que le continuateur de Guillaume de Jumièges fait mention des réclamations de Roger de Bienfaite relativement à Brionne.
* Le continuateur de Guillaume de Jumièges dit positivement que Roger de Bienfaite réclamait Brionne à titre de fief héréditaire. Robert de Meulan, que Ton retrouve dans la plupart des intrigues de ce temps, manœuvra près du duc de Normandie pour faire donner À Roger le domaine du Hommet dans le Cotentin, afin de le faire renoncer à ses revendications sur Brionne. Le même historien ajoute que le père de Roger, Richard de Bienfaite, avait déjà reçu le domaine de Tonbrige en Angleterre comme équivalent à celui de Brionne. « Sunt antiquorum plurimi qui dicant quod Richardus, pater Rogerii, pro repetitione ejusdem castri, dudum in Anglia acceperat oppidum Toneburge, asserentes leucam Brionii cum funiculo circum circa fuisse mensuratam, \ei eodem fune in Anglia delato, leucam Toneburge tantumdem spatii in metiendo récépissé, quantum hactenus Brionense milliarium probatur retinere. » Willelm.Gemet..Hw^. Northm., lib. VIU. Patrol. lat. CXLIX. col. 890.
* Tout ce récit est emprunté textuellement au traité De libertate Beccensis monasterii publié à l'appendice du tome V des Annales béné dictines. Orderic Vital se tait sur ce conflit relatif à l'abbaye du Bec, mais il parle d'une grave altercation qui éclata à la même époque entre le duc de Normandie et Robert de Meulan, et qui se termina par l'emprisonnement de ce dernier ; du reste, les deux récits ne se contredisent pas.» Eodem tempore (1090), alia turbatio in Neustria surrexit. Rodbertus cornes Mellenti, muneribus et promissis Guillelmi régis turgidus, de Anglia venit Rotomaguui, ad ducem accessit, et ab eo arcem Ibreii procaciter repetiit. Cui dux respondit : Aequipotens mutaum patri tuo dedi Brioniam, nobile castrum, pro arce Ibreii. Cornes Mellenti dixit : Istud mutuum non concedo, sed quod pater tuus patri meo dédit, habere volo. Alioquin, per sanctum ^'igasium, faciam tibi quod displicebit. Iratus igitur dux illico eum comprehendi et in carcere vinciri praecepit, et Brioniam Rodberto, Balduini filio, custodiendam commisit. » Ord. Vital. III, 337. La disgrâce du comte de Meulan fut
Au commencement de Tannée 1092, Anselme reçut de son imi le comte de Gbester* une lettre par laquelle il iinvitait à se rendre auprès de lui, et le priait de lui amener une colonie de ses moines. II y avait à Chester un très ancien monastère occupé alors par des chanoines réguliers que le comte voulait remplacer par des moines du Bec*. L'amitié qui unissait Hugues de Chester k Anselme était ancienne : peutêtre remontait-elle au séjour que fit Anselme à Avranches», lorsqu'il arriva en Normandie, n'étant que simple étudiant. C'était un très étrange personnage que ce Hugues, d'abord vicomte d'Avranches, puis comte de Chester, après la conquête : on l'avait surnommé le Loup à cause de la rudesse brutale de son caractère ; sa bravoure à toute épreuve lui avait mérité l'a&ection et la confiance du roi d'Angleterre. Orderic Vital nous en a fait un portrait qu'il convient de
courte. Son père, le vieux Roger de Beaumont, alla trouver le duc de Normandie, commença par abonder dans son sens et trouver fort juste le châtiment qui frappait Vorgueil d'un jeune homme : puis, après avoir rappelé les services rendus par son aïeul Turolf de Pont-Audemer. par son père Onfroy de Vieilles, et sa propre fidélité au Conquérant, il termina en suppliant Courte-Heuse de pardonner au comte de Meulan, de lui rendre sa liberté et de le mettre ainsi à même de se dévouer à son bienfaiteur. Le duc se laissa prendre à ces belles paroles et relâcha Robert de Meulan. Quelques jours après, Roger de Beaumont et son fils revinrent trouver le duc et lui proposèrent de racheter Brionne moyennant une grosse somme d'argent. L'avarice, la lâcheté de Robert Courte- Heuse lui permirent d'accepter ce marché. Mais comme Brionne était aux mains de Roger de Bienfaite qui ne voulait pas s'en dessaisir, le duc de Normandie, aidé du comte de Meulan, vint en faire le siège au mois d'août de Tannée 1090. La garnison étant insuffisante, la place tomba bientôt au pouvoir des assiégeants; alors le duc rendit Brionne à Roger de Beaumont et à son fils, tout en promettant à Roger de Bienfaite (où â Robert de Meules, suivant Orderic Vital) de le dédommager autrement. (Ord. Vital. III 337-343.)
* Hugues d'Avranches, comte de Chester, était fils de Richard, vicomte d'Avranches et petit-fils de Toustain Goz. (Ord. Vital, II, 219).
• Sur le monastère de Sainte- Waubourg de Chester. originairement occupé par les religieuses, voir rWillelm. Malmesb.,i>e gestis pontif. anal., liv. IV. Patrol. lat. GLXXIX, col. 1603.
' Guillaume de Malmesbury (col. 1482) dit « veteris amicitiae ». Voir le P. Ragey, Hist. de Saint Anselme, I, 507. Sur la demande de Hugues d'amener des moines du Bec à Chester, voir Eadmer, lîist. novorum, Mb. h édit. jGerberon, p. 34 ; Robert de Torigni, édit. Oelisle, I, 78; Willelm. Malmesb., l/e r/eslis pontif. anffl., liv. 1. Patrol. lat. CLXXIX, col. 1482.
reproduire. « Hugues de Ghester était prodigue, donnait et recevait sans compter, et entretenait dans sa maison non pas une domesticité, mais une véritable armée. Chaque jour, suivi de ses meutes et courant le gibier, il dévastait les champs, s'inquiétantplus des chasseurs et des fauconniers que de ceux qui cultivaient la terre, ou qui priaient Dieu. Son amour de la bonne chère lui avait valu un embonpoint énorme. Adonné aux femmes, il était entouré d'une troupe de bâtards des deux sexes, qui prospérèrent mal (fait judicieusement remarquer l'annaliste). Ami du luxe, des jeux, des histrions, des chiens, des chevaux, il ne pensait pas que Ton pût trouver du bonheur sur la terre en dehors de ces amusements mondains. Cependant le comte se plaisait à faire vivre à sa cour d'honorables personnages, chevaliers ou clercs, et leur donnait part à ses travaux et à ses richesses. Sa chapelle était desservie par un clerc d'Avranches nommé Gérold, homme d'honneur et de religion et fort lettré, qui remplissait fidèlement chaque jour ses devoirs envers Dieu et célébrait fréquemment avec piété le sacrifice de la messe. Quand l'occasion se présentait favorable, il exhortait tous ces seigneurs à corriger leur vie, car il avait remarqué qu'un grand nombre d'entre eux s'adonnaient au vice de la chair et négligeaient leurs obligations religieuses. Aux puissants barons comme aux simples chevaliers et aux jeunes gens nobles, il ne manquait pas de proposer des enseignements en rapport avec leur état militaire, tirés de l'ancien Testament et de la vie des saints; il leur racontait en détail les exploits guerriers de Démélrius et de Georges, de Théodore et de Sébastien, de Maurice, te chef de la Légion thébéenne, d'Eustache et de ses compagnons, qui méritèrent au ciel la couronne des martyrs. Il ne manquait pas de leur citer l'exemple de saint Guillaume qui embrassa l'état monastique après de longues années dans la carrière des armes. Toutes ces pieuses exhortations, conclut Orderic, servirent à retirer bon nombre de ces chevaliers de la mer orageuse du monde pour les abriter dans le port d'une vie plus régulière *. »
* Ord. Vital. II, 219, et III, ici h.
Si le comte de Ghester demandait à Anselme de lui amener lui-même une colonie de ses moines, c'est qu'il désirait resserrer les liens d'amilié qui l'unissaient à lui, et jouir encore une fois du bonheur de le revoir ; c'était aussi, on le croit du moins, dans Tespérance de le faire nommer archevêque de Cantorbéry *. Ce qui est certain, c'est qu'Anselme s'en douta et se défia de cette manœuvre. Le bruit courait en Angleterre que si l'abbé du Bec repassait la Manche^ le peuple, le clergé, le roi luirméme ne manqueraient pas de le choisir pour succéder à 'Lanfranc. Cette rumeur n'avait pu manquer d'arriver jusqu'aux oreilles d'Anselme; cela suffisait pour l'empêcher de faire une démarche qui l'exposerait à passer dans l'esprit de plusieurs pour un ambitieux ; et comme il ne se souciait nullement d'être archevêque de Cantorbéry, il résolut de demeurer au Bec et pria le comte de Chester de l'excuser *.
Quelque temps après, Hugues le Loup tombait gravement malade ; il en avertit aussitôt Anselme et le supplia avec les plus vives instances de vouloir bien, en considération de leur vieille amitié, venir sans retard prendre le soin de son âme. « Si la crainte d'être nommé archevêque vous retient, lui écrivait-il, je vous donne ma parole que tous les bruits répandus à ce sujet sont dépourvus de fondement. Il ne conviendrait pas que votre Sainteté refusât, pour un motif chimérique, de me secourir dans une nécessité si grande. » Malgré cela, Anselme persiste dans son refus ; de son côté, le comte s'obstine et envoie un troisième message à l'abbé
* Lanfranc était mort le 28 mai 1089. Cf. Miles Crespin, Vita Lanfranciyl, 312; Rob. de Torigni, édit. Delisle, I, 72, Ord. Vital, IV, 309. 393.
* Le P. Ragey, Hist. de saint Anselme, I. 508. Sur le premier refus d'Anselme et ses motifs, voir Eadraer, Ilisl. novorum, lib. I, p. 3i. Selon Eadmer, d'autres seigneurs s'étaient joints à Hugues pour presser Anselme de se rendre en Angleterre. « Cujus (Willelmi Rufi) oppressionis anno quarto, Anselmus invitatus, inuno districla interpellatione
* adjuratus ai) Hugone Cestrensi comité, multisquc aliis Anglorum regni principibus, qui eum animarum suarum medicum et advocatum elegerant, et insuper ecclesiae suae prece atque praecepto pro communi utilitate coactus, Angliam ingrcssus est. » De vila sancti Anselmi, lib. H, p. 13.
du Bec. « Si vous ne veaez pas me visiter, sachez que nul bonheur dans Tautre vie ne vous délivrera de Téternel regret de n'être point venu *. «Cette insistance fit réfléchir Anselme; les devoirs de la charité chrétienne envers une âme toute chargée d'iniquités, qui semblait n'attendre que sa visite pour se réconcilier avec Dieu, ne Temportaient-ils pas sur les craintes plus ou moins fondées d'un avenir redoutable; l'archevêché de Cantorbéry, il ne le désirait point; il n* avait jamais fait un pas pour l'obtenir; et il s'agissait de sauver l'âme d'un ami enlacée depuis longtemps dans les rets du démon. Les intérêts de son abbaye en Angleterre étaient en souffrance; les moines joignaient leurs instances à celles du comte de Ghester ; il fallait à tout prix s'occuper des domaines du monastère qui étaient, comme les autres biens d'église, pressurés d'impôts et opprimés par la tyrannie de Guillaume le Roux* : Anselme dut se résoudre à partir.
Il se rendit d'abord à Boulogne, où la comtesse Ida Tatten-: dait pour conférer au sujet d'affaires « nécessaires »^ intéressant peut-être l'abbaye ; il avait emmené avec lui deux de ses religieux, Baudouin et Eustache. A Boulogne, à deux pas du détroit, les perplexités d'Anselme recommencèrent, lorsqu'il reçut un message de ses moines du Bec. Ils lui disaient « que s'il ne voulait pas se rendre coupable d'un péché de désobéissance, il ne rentrât pas à son monastère avant d'avoir traversé la Manche pour traiter les affaires de l'abbaye qui l'appelaient en Angleterre ». Celte étrange injonction des moines à leur abbé parut au pieux Anselme comme l'expression de la volonté de Dieu; il fit taire ses scrupules et ses répugnances, et toujours accompagné de Baudouin et d'Eustache il s'embarqua pour l'Aglelerre*.
De Douvres, Anselme se rendit à Cantorbéry; il y arriva le 7 septembre 1092. A peine sa venue était-elle annoncée
* Eadmer, Hist. novornm, lib. I, p. 34.
* « Exigehant etiam,tuni tcniporis,erclcsiae suae qiiaedamvaldenecessariac caiisae ut An^liam pcrgeret. » Eadiiier, Hist. novorum, lib. I, p. 34.
■ Eadiucr, Uist, novorum, lib. I, p. 3i. *Eadiiicr, Uisl. novorum^ lib. I, p. 34.
que moines et laïques le désignaient déjà tout haut comme le futur archevêque. On flt de vives instances pour qu'il restât à célébrer la fête de la Nativité, mais Tabbé du Bec ne voulut à aucun prix y consentir et dès le lendemain, 8 septembre, il partait de bon mâtiné II commença par aller rendre sa visite au roi^. « A rapproche d'Anselme, dit Eadmer, tous les grands de la cour s'empressent d'aller audevant de lui et le reçoivent avec les plus grandes marques d'honneur^. Le roi lui-même descend de son trône et va tout joyeux à sa rencontre jusqu'à la porte de ses appartements ; il l'embrasse avec effusion, puis le prenant par la main, il le conduit à son siège. Ils s'asseoient et échangent quelques paroles gracieuses, après lesquelles Anselme prie les'assistants de vouloir bien se retirer parce qu'il désire entretenir le roi en particulier. Alors, laissant de côté les affaires de son monastère qui étaient, pensait-on, le principal motif de sa visite, Anselme fit connaître au roi les bruits qui couraient sur son compte et ne lui laissa ignorer aucune des choses sur lesquelles il crut utile de l'avertir. Car presque tout le monde, dans tout le royaume, tenait chaque jour sur le roi, tantôt en secret, tantôt en public, des propos qui outrageaient la dignité royale. Cet entretien fini, ils se séparèrent, et ce jour-là, Anselme ne parla pas au roi des affaires de son abbaye*. »
Guillaume le Roux n'était guère accoutumé à s'entendre
* Eadmer, De vita S. Anselmi, lib. 11, p. 13.
* Selon Guillaume de Maimesbury, Anselme se serait immédiatement rendu à Chester prés de Hugues, sans voir le roi. (Willelm. Malmesb., De gestis pontif, angl., lib. 1 ; Patrol lat. CLXXIX, col. 1482.) Eadmer parle de deux entrevues; la première, à l'arrivée d'Anselme en Angleterre, et où il ne fut point question des affaires du Bec ; la seconde eut lieu vers Noël ; il demanda son congé après avoir tenté d'obtenir la remise des impôts dont ses religieux étaient accablés. Crozet-Mouchet {saint Anselme^ p. 197), et Darras {Histoire générale de V Eglise, XXIll, p. 209) ont adopté le sentiment du moine de Malmesbury. Mais le témoignage d'Eadmer nous semble préférai)le, et' nous croyons qu'il faut s'y tenir.
' Nous ne savons où se trouvait alors la cour. De Rémusat dit : « La cour du roi se trouvait sur sa route, il ne put l'éviter. » Saint Anselme de Canlorbéry, p. lli.
^Eadmer, I>e vila sancti Anselmi, lib. Il, p. 13.
faire de pareilles remontrances ; cependant, dit Guillaume de Malmesbury, par respect pour un homme que son père et sa mère avaient toujours vénéré, il n*osa point laisser éclater sa colère.
En quittant la cour où il ne fit que passer, Anselme se rendit à Chester*. Quand il y arriva, le comte était guéri ; il demeura un certain temps auprès de lui et régla ce qui regardait rétablissement de ses moines à Sainte-Waubourg^ Bien que les renseignements nous fassent défaut sur la manière dont Anselme employa les derniers mois de l'année 1092, il est certain qu'il dut revoir ses amis, visiter les manoirs que le Bec possédait en Angleterre, s'enquérir de leur état et des charges vexatoires qui leur avaient été imposées depuis la mort de Lanfranc. Désireux de repasser la mer le plutôt possible, Anselme obtint du roi une seconde audience avant les fêtes de Noël. Cette fois, il pria Guillaume le Roux d'alléger le poids des impôts qui pesaient si lourdement sur les domaines du Bec. Selon Guillaume de Malmesbury, le roi aurait promis satisfaction en ce qui concernait les intérêts de l'abbaye, « ille omnia Beccensis ecclesiae ad arbitrum rectoris componens ». Mais quand Anselme, prenant congé du roi, lui demanda la permission de retourner en Normandie, Guillaume refusa de la lui accordera
En réalité, les affaires du Bec n'avançaient guère. « Je ne puis encore rien vous dire des résultats de mon voyage en Angleterre relativement à notre abbaye, écrivait Anselme aux moines du Bec. Le roi diffère toujours de répondre à ma demande, bjien qu'il me comble, comme aussi les autres seigneurs du royaume, de marques excessives d'honneur et d'affection. Le porteur de ce message vous informera mieux que ne le ferait une lettre, du bon état de ma santé ; c'est un
* La cathédrale artuelle de Ghester est installée dans l'ancienne abbaj-e de Sainte- Waubourg; le P. Itafrey a consacré une page charmante au monastère et à la ville de Ghester ; voir son Histoire de saint Anselme, I, 514 et 515.
* «Deinde Gestram adiit, ac in parlibus ilUs degere per pluresdies ex neressitatc compulsus est. » Eadmer, De vila sancii Anselmi. lib. 11, p. \'^.
^ Eadmer, ///a7. novorum, lib. I, p. 3i.
religieux du seigneur abbé Gilbert Crespin ; faites-lui le meilleur accueil que vous pourrez. Je ne pense pas être de retour avant le Carême* ».
Les quatre premiers mois passés en Angleterre n'avaient amené aucune alerte sérieuse relativement àTarchevêché de Cantorbéry, et même dans son dernier entretien avec Tabbé du Bec, Guillaume avait dit en plaisantant : « Quant à ce qui est de la rumeur publique, ni vous ni, moi ne pouvons empêcher les langues de parler ; un saint homme comme vous n'en doit rien croire^. » Anselme pouvait penser qu'il était à l'abri de toute inquiétude de ce côté ; son illusion ne devait pas être de longue durée.
Trois fois par an, aux jours de Noël, de Pâques et de la Pentecôte, le roi tenait successivement àGloucester, à Winchester et à Westminster une cour pléniëre à laquelle devaient se rendre tous les principaux seigneurs du royaume ; c'était le grand conseil national où d'importantes affaires se décidaient. Aux fêtes de Noël de l'année 1092^, les barons assemblés à Gloucester, désolés de voir se prolonger par la mauvaise volonté du roi l'état lamentable de l'église de Cantorbéry, prirent le parti d'aller en corps supplier Guillaume de permettre que dans tout le royaume on fit des prières pour obtenir du Ciel la fln d'une aussi déplorable situation. Le roi Roux y consentit de fort mauvaise grâce : « Priez tant que vous voudrez; moi, je ferai ce qui me plaira^. » Malgré ces peu encourageantes paroles, les seigneurs s'occupèrent de faire rédiger la formule de la prière qui serait récitée dans toutes les églises. Les évêques étaient présents à la cour, et c'était eux que ce soin regardait. Peut-être déclinèrent-ils, par crainte de se compromettre aux yeux du roi, l'offre qui dut leur être faite. Toujours est-il
« Epist. Il, 51.
• Willelm. Malmesb., De geslis ponti/ anql., lib. 1, Patrol. lat. CLXXIX. col. 1482.
* Ce qui suit est emprunté à Eadmer, Hist. novomm, lib. I. p. 34. *« Orate quod vultis; egofaciam quod placebit. ))llenric. Knighton,
Cfiron.y lib. U, p. 8, apud Hist. anffl, scriptoves^ t. V. — Guillaume de Malmesbury reproduit ce propos en termes à peu près identiques. Cf. Eadmer, Hist. novorum, lib. 1, p. 34.
i06 HISTOIRE DE l'ABBAYE DU BEC
que ce fut Tabbé du Bec auquel ou alla s'adresser d'un commun accord. Anselme résista très vivement, mais les insistances devinrent telles qu'il dut accepter. Il rédigea donc les prières qu'on lui demandait et en donna lecture aux évoques et aux seigneurs assemblés; elles répondaient à l'attente générale, et dans toutes les églises d'Angleterre ces prières furent récitées ^ L'abbé du Bec, dans la simplicité de son cœur, n'imaginait pas qu'on pouvait avoir l'idée de lui faire composer une prière pour obtenir qu'il fût élu lui-même archevêque de Gantorbéry. Attendant toujours avec impatience le moment où il pourrait quitter l'Angleterre, il retourna à Chester au milieu de sa famille religieuse, plus rassuré que jamais.
Au commencement du mois de mars de l'année 1093, « il arriva, dit Eadmer, qu'un des grands du royaume s'entretenant familièrement avec le roi, fut amené par le cours de la conversation à lui dire : « Nous n'avons jamais vu un homme d'une aussi grande sainteté qu'Anselme, abbé du Bec. Il n'aime que Dieu, et ne désire rien, toute sa conduite le prouve, absolument rien de ce qui passe. » Le roi se prit à ricaner : « Vraiment, dit-il, pas même l'archevêché de Gantorbéry ?» — « Non, reprit l'interlocuteur, il n'aime pas même, ou plutôt il n'aime surtout pas l'archevêché de Gantorbéry. G'est ma conviction et celle de beaucoup d'autres. » — « Et moi, reprit Guillaume avec vivacité, je vous dis que s'il entrevoyait quelque chance de l'obtenir, il s'y emploierait avec empressement et s'y prendrait des pieds et des mains. Mais, par le Saint-Voult de Lucques, ajouta>t-il, en employant son serment accoutumé, il ne sera ni pour lui ni pour aucun autre, et il n'y aura, tant que je vivrai, d'autre archevêque que moi. » A peine le roi eut-il proféré ces paroles qu'il fut saisi d'une maladie fort grave qui l'obligea à se mettre au lit. Le mal fit de rapides progrès, et Guillaume fut bientôt sur le point de rendre le dernier soupir . Anselme qui ne
* Eadmer, Ifist. novorum, lib. I, p. 34. Le texte de ces prières a été publié par Mabillon dans ses Vêlera analecta, p. 448. Il se trouve également dans Touvrage de l'abbé Crozet-Mouchet, Saint Anselme p. 199 et 200.
savait rien de ce qui se passait au palais du roi, se trouvait dans une maison de campagne dans le voisinage de Gloucester où le souverain était malade. On lui manda de se rendre auprès de lui avec toute la célérité possible, afin de Taider à bien mourir. Anselme se fit un devoir d'accourir en toute hâte et fut introduit auprès du roi ^
Il serait trop long de reproduire ici le dramatique et touchant récit laissé par Ëadmer de l'entrevue de Guillaume le Roux et d'Anselme, et des événements qqi en furent la conséquence *. Disons seulement que le roi, paraissant revenu à de meilleurs sentiments, consentit à faire cesser le veuvage de l'église de Gantorbéry ; qu'il désigna Anselme comme étant le plus digne de monter sur ce siège; que les évèques et les seigneurs présents applaudirent unanimement à ce choix, et qu'ils imposèrent, pour ainsi dire de vive force, la charge pastorale au saint abbé qui s'efforçait de repousser loin de lui cet écrasant fardeau. L'élection d'Anselme au siège primatial de Gantorbéry eut lieu le 6 mars 1093.'
Anselme n'était plus abbé du Bec. Nous verrons bientôt comment ses moines accueillirent la nouvelle de celte élection^ à laquelle ils firent une opposition désespérée. Mais avant de perdre de vue cette grande et sainte figure dont l'auréole semble se refléter sur l'abbaye qu'il habita pendant trente années, il convient de rappeler ce que fut Anselme comme écolâtre, comme philosophe et comme théologien.
* Eadmer, Hist. novorum, lib. I. p. 35. Voir le récit de Guillaume de Malroesbury qui a été visiblement inspiré de celui d'Eadmer. (VVillelra. Malmesb., De gestis ponlif.angL, lib. I. Patrol. lat. CLXXIX, col. 1483 et 1484).
* Eadmer, Hist. novorum, lib. I, p. 35, et De vita S. Anselmi, lib. II, p. 13.
* Sur l'élection d'Anselme au siège de Gantorbéry, voir : VilaWillelmi teriii abbatis Beccensis, édît. Giles. I, 315 ; Ord. Vital, III. 314 ; Jean de Salisbury, Vita sancli Anselmi^ Patrol. lat. CXGIX, col. 1022; Robert de Torigni, édit. Delislc, I, 78.