L^ÉCOLE DU BEC SOUS SAINT ANSELME S
lait former, c'était moins des écoliers que des hommes à Tâme haute, à Tesprit judicieux et solide, au cœur loyal et bon. « J'ai conscience d'avoir travaillé autant que j'ai pu, écrivait-il àTun de ses anciens élèves, pendant tout le temps que vous avez passé auprès de moi, à vous rendre aimable à Dieu et aux hommes de bien '. »
Sous ce rapport, la méthode d'Anselme se distingue nettement de celle de Lanfranc. L'enseignement professé par le fondateur de l'école du Bec s'adressait surtout à l'intelligence. Elever les esprits, les enrichir de toutes les connaissances alors en vogué, former des dialecticiens subtils, rompus à toutes les finesses du langage aussi bien qu'aux ressources infinies de l'argumentation : tel fut le but de Lanfranc. Saint Anselme a de l'homme une notion plus compréhensive et plus juste, et il fit preuve d'une incontestable supériorité de vues en associant l'éducation à l'instruction, en s'adressant au cœur aussi bien qu'à l'intelligence de ses élèves, en s'attachant avec une inépuisable sollicitude à former leur caractère.
Il s'appliquait d'abord à développer chez les jeunes gens trois dispositions qui lui semblaient d'un excellent présage pour leur avenir : le goût du silence, la réserve dans le maintien, la pudeur *. II savait que rien ne fait échapper une âme à celui qui la forme comme la démangeaison de parler, et le manque de retenue et de réserve dans les mouvements du corps. « II faut, disait-il, pour établir le calme dans son àme, dans ses paroles, dans ses actions, qu'un jeune homme s'applique à garder tous ses membres dans un maintien plein de modestie '. » Un autre défaut qui lui déplaisait souverainement dans un adolescent, c'était l'effronterie. Son expérience lui avait appris qu'il n'y a rien à espérer d'un jeune homme qui est devenu capable de ne pas se troubler
* a Denique semper. ut Deo et bonis hominibus amabilis esses desideravi, et pro mea possibilitate, ut mihi conscius es, studui quamdiu mecuin fuisti. » Epist. 1, 60, ad Mauritium.
* De S. Anselmi Simililudinibus, cap. cxl.
* W., cap. cxLiv.
210 HISTOIRE DE L'aBBAVE DU BEC
quand il est pris en faute et qui ne sait plus rougir ^ L'esprit de douceur et de bénignité qui caractérisait l'école du Bec sous la direction d'Anselme contrastait singulièrement avec les méthodes plus rudes dont on usait, dans les abbayes du xi*^ siècle, envers les écoliers et les oblats qui y était élevés*. Mais les résultats n'étaient pas douteux; c'était Técolàtre du Bqc qui était dans le vrai.
* De S, Anselmi Similitudinibus, cap. cxl.
* Les châtiments corporels étaient fort en usage au moyen âge ; on n'en sera pas surpris si l'on songe qu^il n*y a pas bien des années quïls ont entièrement disparu de nos établissements scolaires. Guibert de Nogent. dans l'Histoire de sa vie, nous dit que son maître l'avait tellement roué de coups, que la peau de ses épaules était meurtrie. « Interea saeva fere quotidie alaparum ac verberum grandine lapidabar... Dorsiculi ex viminum illisione cutem ubique prominulam. v De vita sua^ ap. Migne. tom. CLVI, col. 845 et 847. — Raoul Tortaire, moine de S8Lint-Benoît sur-Loire (L. Maître, Les Écoles épiscopales, p. 196), écrivant à Tun de ses anciens élèves dont il avait perdu les bonnes grâces par ses trop fréquentes corrections, lui dit que le souvenir des coups de férule est sans doute la cause de sa rancune :
Occullus tibi, ni fallor, quia saepe severuni Inflexi verber, indeque rancor hic est ; Immili teneras allrivi verbere palraas.
A Cluny et ailleurs, le système ne varie guère : « Ad noctumos, imo ad omnes horas. si quid ipsi pueri offenderent in psalmodia, vel in alio cantu, vel dormitando.vel aliquid taie uUo modo committendo, minime difTertur; absque mora froco et cuculla exuti judicantur, et in sola camisia caeduntur vel a priore, vel a praefato eorum magistro, virgis vimineis levibus et teretibus ad hoc provisis. » Udalrici Consueludines Cluniacencesy lib. III, cap. viu, Migne, GXLIX, col, 742. — « Singuliautem taies, si, ut aiunt. tergoribus suis voluerint esse consultum, summopere cavent in omni loco, ne eibsque mediatore stentsimul aut sedeant in ecclesia. in capitulo, in refectorio vel alicubi, neve se ad invicem impingant quando conventus quoquam cumulatim incedit. ut sliquando ecclesiam intrando vel exeundo, vel quando libros in armariolum quod est in claustro imponunt vel accipiunt. » Consuetud. Cluniac., lib. III, cap. IX. Une curieuse miniature du xv« siècle reproduite dans les Sciences et lettres au moyen âge, de Paul Lacroix, représente le châtiment des verges. Le maître pouvait donc fouetter ses élèves, mais ne jamais les frapper autrement : « Haec est tota disciplina eorum ; aut caeduntur virgis, aut fortiter velluntur eis capilli ; nunquam enim calceo, pugno, palma vel quolibet alio modo disciplinantur, nisi solum ut dictum est. » D. Martène, De antiquis monachotmm intibusy iib.V. cap. v. — 11 est à remarquer que les Décréta Lanf ranci ne font pas mention des châtiments corporels dont les fautes des enfants sont punies ; or. si le Couturaier rédigé par Lanfranc n'était pas entièrement conforme à relui du Bec. il ne devait pas s'en écarter beaucoup.
l'école du bec sous saint ANSELME 211
Eadmer nous fait le très curieux récit d'une entrevue qui eut lieu entre saint Anselme et un abbé du voisinage, peutêtre Osberne, abbé de Saint-Evroul, religieux fort édifiant d'ailleurs, mais d'une inflexible rigidité a l'égard de ses religieux, et même des jeunes gens. Cet abbé, auquel l'exercice de sa charge n'apportait que des peines et des ennuis, était venu au Bec chercher auprès du saint prieur consolation et lumière. Les sujets placés sous sa direction ne répondaient pas tous à son zèle ; les enfants surtout le désolaient par leur conduite. « Indiquez-moi. donc, je vous prie, disait-il à saint Anselme, quelle règle il faut tenir à leur égard ; car ils sont pervers et incorrigibles. Jour et nuit nous ne cessons de les battre, cependant ils deviennent toujours pires. — Vous ne cessez de les battre ! reprit le prieur étonné ; et quand ils sont adultes, que deviennent-ils ? — Hébétés et brutes. — Mais alors à quoi bon les dépenses que nécessite leur entretien, si elles n'aboutissent qu'à élever des hommes pour en faire des bêtes? — Mais qu'y pouvons-nous ? Nous les contraignons de toutes les manières pour qu'ils fassent des progrès, et ils n'en font aucun. — Vous les contraignez! Dites-moi, le vous prie, seigneur abbé, je suppose que vous ayez planté un arbre dans votre jardin ; si vous le comprimez ensuite de toutes parts de manière à l'empêcher d'étendre ses rameaux et que vous le débarrassiez de ses entraves au bout de quelques années, quel arbre trouverez-vous? A coup sûr un arbre inutile, aux branches tordues et entortillées. Et à qui la faute, sinon à vous, qui l'auriez ainsi enlacé. Eh bien! voilà ce que vous faites pour vos enfants . En consacrant à Dieu ces jeunes enfants, on les a plantés dant le jardin de l'Eglise pour qu'ils y croissent et y fructifient; et vous, par la crainte, les menaces, les coups, vous les tenez dans une telle contrainte qu'ils ne peuvent jouir d'aucune liberté. Ainsi comprimés à l'excès, ils accumulent dans leur sein, caressent et nourrissent des pensées mauvaises qui s'entrelacent comme des épines, et ils les entretiennent et les fortifient de manière à repousser opiniâtrement tout ce qui pourrait servir à leur correction. Gomme ils ne sentent en vous aucune afifeclion, aucune bonté, aucune bienveillance, aucune douceur à leur
212 HTSTOIRK DE l'aBBAYE DU BEC
égard, et qu'ils n'espèrent aucun bon traitement de voire part, ils s'imaginent que vos procédés envers eux sont inspirés par la haine et Tirrilation. Et, par un malheur déplorable, il arrive qu'à mesure que leur corps se développe, la haine et toutes sortes de mauvais soupçons croissent en eux, et qu'ils sont toujours inclinés et courbés vers le vice. El comme personne ne les a élevés dans une véritable affection, ils ne peuvent plus regarder personne que le sourcil baissé et avec des yeux de travers. Mais, au nom de Dieu, répondez-moi, quelle raison avez-vous donc de vous acharner ainsi contre eux ? Ne sont-ils pas de la même nature que vous? Voudriez- vous qu'on vous infligeât les mêmes traitements que vous leur faites subir, si vous étiez à leur place? Passons sur ce point. Mais ne voulez-vous les former aux bonnes mœurs qu'à force de coups et de flagellations ? Et avez-vous jamais vu un artisan se contenter de battre une lame d'or ou d'argent pour en faire une bonne figure ? Pour donner au précieux métal une forme convenable, tantôt il le serre et le frappe doucement à l'aide d'un instrument ; puis avec des tenailles plus délicates il le saisit et le façonne plus doucement encore. Vous de même ; si vous désirez que vos enfants soient ornés de bonnes mœurs, vous devez tempérer les corrections corporelles par une paternelle bonté,
par une assistance pleine de mansuétude Si vous vous
mettez ainsi au niveau de tous vos enfants, vous faisant fort avec les forts, faible avec les faibles, vous les gagnerez tous à Dieu, au degré où il importe de le faire.
« Ayant entendu ces paroles, l'abbé se mit à gémir : Oui, c'est vrai, nous nous sommes trompés ; la lumière et la discrétion ne nous ont pas éclairés. Et se prosternant aux pieds du saint, il confessa qu'il avait péché, qu'il était coupable ; il demanda pardon de ses fautes passées et promit de s'amender à l'avenir ^ »
Rien toutefois ne serait moins conforme à la vérité que de croire que les préoccupations de l'éducation morale de ses élèves absorbaient le meilleur de l'activité d'Anselme. A
' Eadmer, DevUa S. Ansplmi, lib. 1.
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peine fut-il investi des fonctions d'écolàtre qu'il éleva à des hauteurs surprenantes renseignement philosophique, lequel, même au sein des plus célèbres écoles épiscopales et monastiques, s'était jusque-là traîné dans les voies étroites et passablement obscures d'un philosophisme mal défini, emprunté tout à la fois à Aristôte et à saint Augustin.
(c La théologie, à cette époque, professait à l'égard de la philosophie une extrême défiance. La raison n'était admise à expliquer ou à corroborer les vérités de la foi qu'avec une réserve excessive ; on redoutait ses empiétements. La routine enrayait plus ou moins le développement des autres sciences, arrêtait surtout le mouvement de la théologie. Elle stationnait dans le convenu. Les maîtres transmettaient les vérités révélées avec une étroitesse dans laquelle ils ne voyaient que de la fidélité. Ajouter h ces vérités ses propres vues, les appuyer sur des démonstrations nouvelles, en faire une exposition qui ne fût pas exactement et de tous points, jusque dans la forme, celle des Saints Pères, personne n'y songeait. Mais plutôt, quelques-uns y avaient songé, et ils s'étaient égarés. Cette momification de l'enseignement théologique paraissait la seule voie sûre. Scot Ërigène, au ix*^ siècle, et Bérenger, au milieu du xi% s'en étaient écartés et ils étaient tombés dans l'hérésie. Ces exemples effrayaient; ils avaient mis la philosophie en suspicion ^ »
Ces préjugés enchaînaient Lanfranc lui-même. Il pensait que la philosophie et la raison ne devaient être introduites dans l'interprétation du dogme qu'avec la plus grande réserve. Sans doute, il reconnaissait que la philosophie, ou mieux la dialectique, comme on l'appelait alors , peut confirmer le dogme catholique et s'appliquera la théologie; mais il craignait les abus et les excès de cette méthode rationnelle. Lorsqu'il vient à l'employer, il s'en excuse et proteste qu'il ne cède qu'à la nécessité. « Mon désir serait, dit-il, de ne jamais faire intervenir les questions de dialectique dans l'exposition des vérités révélées, et de ne jamais répondre aux
' Le P. R.'ifçoy. Ilhl. de sa ï ni Anaehne. I, il 4.
objections puisées à cette source^ ». Au fond, Lanfranc ne condamnait pas tant cette méthode d'exposition et de discussion, qu'il a souvent employée avec succès, que les abus dans lesquels elle entraînait déjà une foule d'esprits curieux, ergoteurs, et d'une foi chancelante.
Lorsque Lanfranc émettait sur la dialectique cette opinion empreinte d'une prudence un peu excessive, il était abbé de Saint-Etienne de Gaen, et sa chaire à l'école du Bec était occupée par « un homme d'un génie supérieur, un nouveau saint Augustin, capable de faire plier les préjugés devant lui au lieu de s'y soumettre lui-même, un de ces hommes qui ouvrent une large voie partout où ils passent, et laissent derrière eux un sillon de lumière, un homme dont la sûreté de doctrine garantie par une sainteté éclatante écartait jusqu'au soupçon d'hérésie, un homme d'un esprit audacieux et tenace comme celui d'un sectaire, et en même temps obéissant et humble comme celui d'un enfant... Saint Anselme est un de ces esprits que les barrières excitent à passer. Une seule est de nature à l'arrêter : l'autorité de Dieu et de son Église. Ne lui dites pas, comme on le répétait alors, que la théologie a ses colonnes d'Hercule, qu'il y a des mystères insondables, des difficultés insolubles, qu'on ne saurait aller plus loin que les plus grands maîtres du pays. Son maître à lui, après la foi, c'est sa raison. Il ira, quoi qu'on puisse lui dire , jusqu'au bout de sa raison. Il professe une confiance immense dans la puissance de la raison, il la développe par l'étude de la métaphysique et de la dialec-
* « Reliclis sacris auctoritalibus, ad dialecticam refugium facis. Et quidem de mysterio fidei auditurus ac respousurus quae ad rem debeant pertinere, niallem audire ac respondere sacras auctoritates. quam dialecticas rationes. Verum contra haec quoque nostri erit studii respondere, ne ipsius artis inopia me putes in hac tibi parte déesse : fortasse jactantia quibusdam videbitur, et ostentationi magis quam nécessitât! deputabitur. Sed testis mihi Deus est et conscientia mea, quia in tractatu divinarum litterarum nec proponere, nec ad propositas respondere cuperem dialecticas quaestiones, vel earum solutiones. Etsi quando materia disputandi talis est ut hujus artis regulis valeat enucleatius explicari, in quantum possum per aequipollentias propositionum tego artem, ne videar magis arte quam veritate sanctorum Patrum auctoritate confldere. » D. Lanfranci, Liber de Corpore et Sant/uine Domini, cap. vii.,édit. Giles, II, lî)9.
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tique, il la remet entre les mains de Platon et d'Aristote pour qu'ils relèvent et la fortiûent, puis il la jette à corps perdu dans le domaine du dogme en lui disant : (c Je crois, mais fais-moi comprendre ^ » Anselme a la passion de comprendre, il veut voir ce qu'il y a dans les formules ; il veut savoir ce que signifient les textes; il examine ce que valentles commentaires ; il discute les opinions et pèse les difficultés et refuse d*accepter de confiance les solutions toutes faites.
<c II ne se contente pas de marcher lui-même résolument dans cette voie, il y pousse ses élèves. L'enseignement qu'il leur donne est comme une sorte de science nouvelle composée de théologie et de philosophie. Il n'expose pas à ces jeunes étudiants un seule vérité de foi sans leur dire : « Vous croyez cette vérité ; mais savez-vous pourquoi vous le croyez? La comprenez- vous ? Nous avons interrogé la foi ; interrogeons maintenant la raison'. » En interrogeant ainsi la raison avec une persévérance obstinée et une sainte hardiesse sur tous les points obscurs, il obtient d'elle des réponses jusqu'alors inconnues et vraiment admirables. « Si la Sainte Ecriture contredit ces réponses, dit-il à ses élèves, vous parussent-elles de tout point inattaquables, c'est un signe qu'elles sont fausses. Mais si elle ne leur est pas contraire, tenez-les pour certaines et comme venant de la foi aussi bien que de la raison. Ce que Ha raison affirme, la foi le confirme... » Il ne confond pas la foi et la raison, il ne les met pas sur le même pied, mais il ne les sépare jamais. Il les entrelace dans son enseignement d'une manière si étroite que souvent il n'est pas possible de distinguer quelle est la part de chacune'. »
L'éclatante supériorité de l'enseignement de saint Anselme, la nouveauté et la hardiesse de sa méthode, son irréprochable orthodoxie, le charme souverain de son caractère et de sa parole ne tardèrent pas à soulever une admiration
* Proslogion. cap. i. — De Casa dinboli, cap. v et xv. — De lih. arbil. cap. m. — Cur Deus homo, cap. i et ii.
* Cur Deus homo. rap. i. ii «t xi.
* Le P. Kagey, HUt. de saint Anselme, 1, 116 et suiv.
enthousiaste chez tous les étudiants de Técole du Bec. C'était comme une révélation, une illumination dans tous ces jeunes esprits, curieux d'apprendre^ mais empêtrés jusque-là dans la vieille routine des siècles passés. Gomme on se sentait loin des traités pédantesques et alambiqués de Bède, d'Alcuin, de Raban Maur, lorsqu'on entendait les leçons de cet écolâtre de génie I Nul maître, en effet, jusque-là n'avait parlé comme Anselme ; aussi le bruit de ses triomphes ne tarda pas à se répandre dans le monde lettré. Ses amis du dehors le sollicitaient de composer un ouvrage oîi il condenserait la substance de sa doctrine. Ses élèves et les moines du Bec, plus pressants encore, le conjuraient de leur livrer ses cahiers ; ils pourraient ainsi transcrire ses leçons et les méditer à loisir. Après avoir résisté par modestie, Anselme se laissa vaincre et donna quelques courts traités qui, on le pense bien, ne demeurèrent pas dans l'enceinte de l'école, mais répandirent au loin la réputation du maître. Les quatre premiers traités qu'il écrivit durant son séjour- au Bec* sont ceux : de la Vérité *, du Libre Arbitre, de la Chute
* Ces quatre traités soat-ils les premiers qui soient sortis de la plume du saint, et ont-ils précédé le Molonogium et le Pj^oslogion ? Eadmer et Jean de Salisbury semblent le dire, et le seul examen de ces traités suffirait pour fixer ce point. Ces quatre traités ne sont que des essais en comparaison du Monologium et du Proslogion. Il se présente une difficulté au sujet du Traité de la Vérité. Dans le chapitre !•>' et dans le chapitre X de cet opuscule, Anselme nomme le Monologium et fait allusion à la doctrine qui s'y oppose. Cette difficulté est levée dans la préface du de Ventate, préface qui fut placée par le saint non à l'époque de sa première rédaction, mais plus tard, lorsqu'il le retoucha. Dans cette préface il commence par dire qu'il a composé autrefois les traités en question : « Très tractatus quondam feci. » Il dit que ces traités n'avaient pas d'abord été mis dans leur ordre logique, parce qu'ils avaient été copiés par un certain nombre d'élèves avant qu'ils fussent achevés, c'est-à-dire avant qu'il les eût retouchés : « Licet a quibusdam festinantibus alio .ordine sint conscripti, antequam perfecti essent. » C'est dans la rédaction définitive du Traité de la Vérité que furent introduits les passages tirés du Monologium, (Le P. Ragey, Hist, de saint Anselme\ I, 121.)
* Dans une courte préface en tête du de Verilate. saint Anselme dit que ce traité et les deux suivants appartiennent à l'étude de la Sainte Ecriture, « très tractattis pertinentes ad sludium sacrae Scripturae quondam feci». Ces trois traités sont, en effet, consacrés à exposer certaines questions de philosophie et de théologie sur lesquelles la Sainte Ecri-
L'ÉGOLB du bec sous saint ANSELME 217
du diable, et du Grammairien^. Ce n'était encore qu'un début : ils allaient être suivis de deux écrits philosophiques d'une tout autre importance^ le Monologium et le Proslogion.
Saint Anselme a raconté lui-même l'origine du Monologium dans la préface qu'il a placée en tète de ce traité. « Certains frères m'ont prié souvent et avec instances d'écrire pour eux, sous forme de méditations, des thèses que je leur avais exposées de vive voix, sous forme de conversation, sur l'essence divine, en traitant quelques autres questions qui s'y rattachent. Ils m'indiquaient en même temps la manière dont ils voulaient me voir traiter ce sujet. Je devais, pour entrer dans leurs vues, ne m'appuyer en rien sur la Sainte Ecriture, mais présenter toutes mes assertions dans un langage clair, les prouver par des arguments fort simples, les discuter sans apparat, arriver à des conclusions brèves et s'imposant au nom de la seule raison, enfin, montrer jusqu'à l'évidence la lumière de la vérité. En cela, ils consultaient plus leurs désirs que la facilité de la chose et mon talent. Leur intention était aussi que je ne négligeasse pas de réfuter les objections bien simples et presque sottes qui s'étaient présentées h mon esprit. J'ai toujours refusé. Comparant mes forces avec la difficulté de la tâche, je faisais valoir une foule de raisons pour m'excuser. Les qualités qu'ils désiraient voir déployées dans cet écrit, afin qu'il fût utile, étaient précisément ce qui le rendait difficile. La modeste importunité de leurs prières et la considération de ce qu'il y avait de louable dans leurs désirs ont fini par triompher
ture nous donne des enseignements qui, pour être bien compris, ont besoin d'être « étudiés ». On doit les étudier en partant de ce principe que, a c'est par la Sainte Écriture que nous connaissons si ce que la raison nous suggère doit être admis ou rejeté ». De Concordia firatiae et liberi arbitrii, cap. vi.
* Le traité de Grantmatico roule tout entier sur la question de savoir si le grammairien est une qualité ou une substance. Ce n'était dans la pensée de saint Anselme qu'un simple exercice d'argumentation propre àhabituer les jeunes esprits à manier les armes de la dialectique, 1^ livre de Fide Trinitatis et de Jncarnatione Verbi fut commencé au Bec et terminé à Cantorbéry. Nous parlerons plus loin de ce traite composé contre Roscellin de Compiègne.
de mes résistances. Mais c'est malgré moi, qu'en présence d'une tâche aussi difûcile et avec un aussi faible talent, je me suis mis à Toeuvre. Enfin, j*ai fait ce que j'ai pu^ et je Tai fait de bon cœur par affection pour ces chers frères. Je me suis efforcé de suivre la ligne qu'ils m'ont tracée ^ »
Le Monologiuniy a dit Charma^, est une méditation sur les problèmes les plus élevés que l'esprit religieux se pose : l'essence divine. En considérant ce qu'il y a dans le monde de bon, de grand, d'existant à des degrés divers, la pensée s'élève à quelque chose qui est le bien, la grandeur, l'existence à son plus haut degré, c'est-à-dire à Dieu. Cette nature suprême ne peut rien tenir des natures qui lui sont inférieures ; elle est donc par elle-même et d'elle-même. Les autres êtres qui ne sont point par eux-mêmes et d'eux-mêmes sont nécessairement par le fait de l'être qui est par lui-même et de lui-même. C'est la création. La création n'est point une émanation. Si la matière dont l'univers a été formé s'était détachée de l'essence divine, cette essence en serait amoindrie et altérée : ce qui est impossible; tout ce qui naît, naît donc de rien. Avant d'être arrivées à l'existence extérieure, les créatures avaient une existence idéale dans la pensée de celui qui les a faites. Les types de toutes les créatures existaient dans la pensée de Dieu de toute éternité, comme une parole qu'il se disait à lui-même. Par cette parole, les créatures ont commencé, et par elle, elles continuent à exister. La raison tient en cela le même langage que saint Paul : « Nous trouvons en Dieu la vie, le mouvement et l'être^. » Et encore : « C'est par le Verbe divin que tout a été créé au ciel et sur la terre, et toutes choses subsistent en lui*.» Il existe donc un être suprême et créateur, sans commencement ni fin, sans limites dans ses perfections, souverainement juste, souverainement sage, souverainement immuable, sonverainement parfait :
' Monolo(fium, pracfat.. p. o.
' Charma. Saint Anselme, p. \V6 et siiiv.
^. 4c/. XVII, 28.
*Coloss., 1, 16 et 17.
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en un mot, il est TËtre. Saint Anselme poursuit ses sublimes méditations sur la trinité des personnes divines, sur la génération du Verbe et sur la procession du Saint-Esprit.
(c Tel était le nouvel écrit qu'Anselme venait de composer pour ses élèves. C'est une sorte d'excursion à vol d'aigle sur les sommets les plus élevés de la théologie et aussi de la philosophie et de la poésie. On y trouve coordonnés dans une synthèse splendide les principaux enseignements de la doctrine catholique sur la nature de Dieu, sur l'homme et sur la création, mis enharmonie avec les principes de la théodicée, éclairés par les données de la psychologie, et par de magnifiques aperçus sur la théorie du symbolisme. Ces principes s'épanouissent en d'admirables corollaires de morale et d'ascétisme. C'est, comme nous le dit ,1e saint auteur, « un exemple de la manière de méditer sur les choses de la foi^ )>.
Croirait-on que ce traité de haute philosophie, que l'on regarde à juste titre comme l'un des monuments élevés par le génie de l'homme, ait paru à l'auteur comme une chose de peu de valeur et à peine digne d'être conservée ? Évidemment, l'humilité de saint Anselme lui donnait illusion. Il avait chargé l'un des moines du Bec, Robert, de porter ce traité à Lanfrdnc ; en même temps, le messager remettait à l'archevêque une lettre dans laquelle le prieur expliquait comment il avait été amené à le composer*. « Ne sachant disait-il en terminant, si je dois le communiquer à ceux qui veulent le lire et même le copier, ou le leur refuser, je vous l'envoie pour que vous ayez la bonté de l'examiner. Mon intention est que, s'il est inepte, il ne soit montré à personne. Dans le cas contraire, je désire qu'il soit communiqué à ceux qui le demandent, après qu'il aura été corrigé suivant vos indications^ ))Le moine Robert était, en outre, porteur d'une
' Le P. Ragey, Hist. de saint Anselme, I, p. 280.
' « Quidam fratres, servi vestri et conservi mei, mesaepe inultumquc rugantes, tandem coegerunt ut adquiescerem illis quaedaui scribere. sicut in ejusdem scripturae praefatiuncula considerarc poteritis. » Epist. IV, 103.
' EpUt. IV, 103.
lettre à l'adresse de Maurice, l'un des disciples préférés d'Anselme. On lui annonçait que l'écrit était entre les mains de Tarchevêque, et le prieur ajoutait : « Si vous devez revenir prochainement, priez-le de se prononcer sur cet écrit avant votre retour, afln que vous me le rapportiez revêtu de son approbation, ou que vous m'annonciez qu'il est détruit. Si notre seigneur l'archevêque vous remet l'exemplaire que je lui envoie et que vous tardiez à revenir, renvoyez-le moi le plustôt que vous pourrez par un messager sûr. Les corrections faites par notre seigneur l'archevêque dans cet exemplaire seront également faites à celui que j'ai gardé, et je vous renverrai promptement l'un des deux *. »
Lanfranc ne s'empressa guère de répondre à la requête de son ami, le prieur du Bec. Sa pensée, on l'a vu, était qu'il convenait d'introduire le moins possible la philosophie dans le domaine de la théologie. Il redoutait les empiétements de la raison sur la foi, et la méthode d'Anselme, si nettement énoncée dans la préface du Monologium « de ne s'appuyer en rien sur la Sainte Ecriture et de prouver ses assertions par la seule raison », sans lui paraître condamnable, excitait sa méCance. En plusieurs endroits, la démonstration lui semblait insuffisante, et demandait, selon lui, à être corroborée par le témoignage de l'Ecriture Sainte et de la tradition. Quant à détruire un ouvrage aussi remarquable, il n'y avait point à y songer : y faire les corrections dont il lui paraissait susceptible, c'était embarrassant. Lanfranc, esprit positif et peu porté aux spéculations métaphysiques, ne se sentait pas armé pour cela : il hésitait^. Le prieur du Bec ne recevant pas la réponse qu'il attendait, revint à la charge. « J'aurais désiré, écrivait-il à l'archevêque, lire moi-même en votre présence l'opuscule que je vous ai envoyé pour être soumis
' Maurice était l'un de ceux qui avaient le plus vivement insisté pour qu'Anselme publiât le fruit de ses méditations philosophiques. « Scripturam quam te instante et quibusdam aliis fratribusfeci. etquamtu tibi debere transmitti precaris. Domino et Patri nostro archiepiscopo examinandam per Domnum Robertum mitto. et per epistolam illum rogo, ut si illum destrui debere non jusserit, libi reddal exemplar quod suscepit... » Epist. T, 65.
• Le P. Uagey, Uist. de saint Anselme, I, 28iî.
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à votre examen. La chose n'étant pas possible, je voas prie, comme un père plein de bonté pour moi, de daigner entendre cette lecture faite par quelque autre, et de décider ce qu'on en doit faire. Au moins je vous en prierais si je ne craignais d'être indiscret en ajoutant cette surcharge à vos occupations continuelles pour des affaires bien plus importantes.Veuillez, je ne cesserai de vous en prier, décider ce qu'il faut faire de cet opuscule, soit après en avoir entendu la lecture, soit sans l'avoir entendue. Je ne lui ai point donné de titre S ne pensant pas qu'il en valût la peine. Si vous, confirmez cet écrit, qu'il reçoive son nom de celui-là même dont il aura reçu la confirmation. Veuillez ensuite le remettre à votre serviteur, mon cher frère Dom Maurice, un de ceux qui ont le plus contribué par ses instances à me le faire composer. Si vous portez au sujet de cet écrit un jugement défavorable, ne remettez .l'exemplaire que je vous envoie ni à moi ni à Dom Maurice. Qu'il soit mis au pilon, jeté dans l'eau ou brûlé ; qu'on le fasse disparaître. Je vous demande de vouloir bien me faire connaître votre décision, quelle qu'elle soit, afin que l'exemplaire que j'ai conservé ait le même sort que celui que je vous ai envoyé *. »
Cette fois, Lanfranc ne pouvait plus garder le silence ; il répondit. Nous n'avons malheureusement plus sa lettre, mais la réplique de saint Anselme permet de savoir sur quels points portaient les remarques de l'archevêque. « Il se trouve dans mon opuscule, me dites-vous, plusieurs assertions^ et vous me les signalez, qui demandent à être remises, pour y être pesées de nouveau, dans la balance de l'esprit. Il serait nécessaire de consulter, pour savoir ce qu'il faut en penser, des hommes versés dans la science des Saintes Ecritures, et là où la raison ne suffit pas, il faudrait recourir à l'autorité de la révélation. Le conseil est très juste et très sage. Mais c'est précisément ce que j'ai fait. Je l'ai fait avant et après
* Saint Anselme Tavait d'abord vaguement intitulé : a Exemplum meditandl de ratione ûdei » ; plus tard, à la demande de l'archevêque de Lyon, il lui donna le titre plu3 court de Monologium seu Soliloquium. Voir Epist, IL 17; et Proslogion, proemium, p. 29.
» Epist. L 63.
voire représentation paternelle, autant que j'ai pu. Mon intention a été de ne rien affirmer dans tout ce travail que je ne crusse pouvoir être démontré d'une manière indubitable par l'autorité de TÉcriture ou celle de saint Augustin. J'ai repassé plusieurs fois cette dissertation sans pouvoir m'apercevoir que j'aie avancé autre chose. Aucun raisonnement de ma part, quelque concluant qu'il m'ait paru, n'aurait pu me porter à émettre le premier les idées que vous me signalez dans votre lettre, et d'autres que vous ne me signa* lez pas. Dans son livre de la Trinité, saint Augustin prouve les mêmes assertions dans des dissertations très étendues, et je n*ai fait que les abréger en me confiant à son autorité. Je ne prétends point par là défendre contre vous ce que j'ai avancé ; je veux simplement vous montrer que je ne l'ai pas avancé de moi-même, mais en l'empruntant à un autre. Quoi qu'il en soit, ces idées seront effacées de mon écrit ou y seront maintenues, selon que vous le jugerez à propos; je n'attends qu'un ordre de votre part* ».
Lanfranc persista-t-il à exiger les corrections qu'il avait demandées ? C'est peu probable ; en tout cas, le Monologium passa des mains de l'archevêque dans celles du moine Maurice et des autres élèves d'Anselme, et bientôt chacun le voulut lire. Hugues, archevêque de Lyon et légat du Saint- Siège, le pria de lui en envoyer une copie* ; un ancien religieux (le la Chaise-Dieu, Raynaud, devenu abbé de Saint- Gyprien de Poitiers, lui demanda la même faveur; Anselme y consentit, mais il est aisé de voir par sa lettre que son âme délicate et amie de la paix souffrait de l'injustice et de l'âpreté des critiques que certains moines ou clercs ne ménageaient pas à l'auteur du Monologium '.
Le Proslogion a aussi son histoire : c'est Ëadmer qui nous l'a conservée*. La voici en abrégé. Lorsque Anselme eut
* Epist I, 68.
* Anselme adressa en même temps à l'archevêque de Lyon ses deux traités le Monologium et le Proslogion [Epist. II, 17).
#' Epist. I. 74.
* Dans la préface du Proslogion. saint Anselme a raconté lui-même comment il fut amené à formuler en un seul argument la preuve de
l'école Dt' BEC SOUS SAINT ANSRLMK 223
composé le Monologium, il lui vint à la peasée de rechercher si Ton ne pourrait pas prouver par un argument unique tout ce que la foi nous apprend sur Dieu et ses attributs. Il trouva dans cette recherche, ainsi qu'il le racontait lui-même, une grande difficulté. Cette préoccupation lui enlevait l'appétit et le sommeil, et ce qui le contrariait davantage, l'empêchait d'apporter à matines et à ses autres exercices de piété l'attention convenable. N'ayant encore qu'une idée confuse du but qu'il poursuivait, il s'imagina que cette pensée, objet de ses préoccupations, n'était qu'un piège du démon ; mais plus il prenait de peine pour la repousser, plus elle le tourmentait ^ Une nuit, pendant qu'il veillait, une sorte de clarté surnaturelle brilla dans son intelligence, et ce qu'il cherchait se manifesta à son esprit et remplit son cœur d'une indicible joie. Pensant que sa découverte pourrait être agréable aux autres, il l'écrivit aussitôt sur des tablettes de cire qu'il confia à l'un des frères du monastère en lui recommandant de les garder avec le plus grand soin. A quelques jours de là, Anselme redemande ses tablettes; on les cherche au lieu où elles avaient été déposées, on ne les trouve pas. « Le prieur recommence d'écrire son argument sur d*autres tablettes et les confie encore au même frère qui cette fois les cache au fond de son lit. Mais le lendemain, il les trouva brisées et les morceaux épars sur le pavé, devant son lit ; la cire dont elles étaient recouvertes était jetée çà et là. On ramassa les tablettes, on recueille la cire et l'on porte le tout à saint Anselme. Il rejoint lui-même les fragments de cire et parvient non sans peine à rétablir cequll avait écrit. Mais craignant cette fois de le perdre par sa négligence, il ordonna de le confier au parchemin, au nom du Seigneur. Il donna à cet oposcule le nom de Proslogionoix d'entretien, parce que l'auteur y parle soit à Dieu, soit à lui-même^. »
l'existence de Dieu. Mais le récit d'Eadmer est plus circonstancié. Voi Eadmer, De vita S. Anselmi, liv. I, p. 6.
* Eadmer, De vita S. Anselmi, liv. I, p. 6.
* Anselme dit au sujet de ces difficultés : ce Ad quod cum saepe studioseque cogitationem converterem, atque aliquando mihi vlderetur jam capi posse quod quaerebam. aliquando mentis fugeret. tandem desperans
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Qael est donc cet argument aaquel Anselme attachait une si haute importance, lui d'ordinaire si peu soucieux du retentissement de ses écrits ? Le voici, non tel qu'on Ta souvent reproduit en l'altérant plus ou moins, mais tel qu'il est formulé par le saint docteur. « Ce qui est si grand qu'on ne peut rien imaginer de plus grand ne peut exister seulement dans l'intelligence. Car, s'il existe seulement dans l'intelligence, on peut se représenter quelque chose qui existerait dans l'intelligence et en réalité : ce qui est plus grand. Si donc ce qui est tel qu'on ne puisse se représenter quelque chose de plus grand, existe dans l'intelligence seule, ce qui est tel qu'on ne peut rien imaginer de plus grand, est tel qu'on peut se représenter quelque chose de plus grand ; mais certainement cela ne peut pas être. Il existe donc, sans aucun doute, quelque chose tel qu'on ne peut rien se représenter de plus grand, et ce quelque chose existe dans l'intelligence et la réalité. Et cela est si vrai, qu'on ne peut même pas se représenter cette chose comme n'existant pas. Car on peut se représenter une chose telle qu'il soit impossible de se la représenter comme n'existant pas, et cette chose sera plus grande que si on pouvait se la représenter comme n'existant pas. Si donc, ce qui est tel qu'on ne peut rien se représenter de plus grand peut être conçu comme n'existant pas, ce qui est tel qu'on ne peut rien se représenter de plus grand n'est pas tel qu'on ne puisse rien se représenter de plus grand : ce qui est une contradiction. Il existe donc véritablement quelque chose tel qu'on ne peut rien concevoir de plus grand et qu'on ne peut se représenter comme n'existant pas ; et ce quelque chose, c'est vous, Seigneur notre Dieu *. »
Ce qui revient à dire en termes un peu moins hérissés :
volui cessare, velut ab inquisitione rei quam inveniri esset iniposslbUe. Sed cum illam cot;^itationemf ne mentem meam frustra occupando, ab aliis in quibus proûcere possein, impediret, penitua a me vellem excludere, tune magis ac magis, nolenti et defendenti se coepit cum importunitate quadam ingerere. » Proslogion, proemium, p. 29.
* Proslogion, cap. il et m. Nous empruntons cette traduction & l'ouvrage souvent cité du P. Ragey (t. 1, p. 292).
l'kCOLE du bec sous saint ANSELME 225
Nous concevons un être au-dessus duquel nous he concevons rien. Cet être n'existe pas seulement comme idée dans Tintellîgence qui le conçoit : il existe encore en dehors de Tintelligence, comme réalité. Supposons, en effet, qu'il n'existât qu'à l'état d'idée ; il ne serait pas l'être au-dessus duquel nous ne pouvons rien concevoir, puisque nous concevrions au-dessus de lui le même être existant encore à l'état de réalité.
Si les différentes écoles philosophiqjies ont diversement .apprécié la valeur démonstrative de l'argument de saint Anselme % toutes ont du moins reconnu qu'il était l'œuvre d'un esprit fort en avance sur les idées et les méthodes reçues au XI® siècle. C'est qu'Anselme était un penseur de génie. Le propre d'une haute et puissante intelligence est d'embrasser dans leur synthèse, et pour ainsi dire d'un seul regard, toutes les déductions et les conclusions contenues dans un principe. Un esprit vraiment philosophique arrive à se créer luimême des formules simples, intuitives, d'une compréhension vaste et parfois immense. Le génie d'un saint Augustin, d'un saint Thomas d'Aquin, d'un Descartes, d'un Pascal, d'un Bossuet, d'un Leibnitz est seul capable de cet effort surhumain. C'est la gloire de saint Anselme de l'avoir victorieusement tenté dans ses méditations du Monologium^ et surtout dans celles du Proslogion qui ont donné à son système une forme plus arrêtée et plus lumineuse.
Tous les traités philosophiques dont il vient d'être question furent composés par Anselme lorsqu'il n'était encore que prieur et écolâtre du Bec. Nommé abbé en 1078, à la mort d'Herluin, il dut porter son activité sur un autre
* Un moine de Marmoutier, Gaunilon (mort en 1083), nia la valeur probante de l'argument de saint Anselme, et composa dans ce but un opuscule intitulé : Liber pro Insipiente adversus[S.] Anselmiin Proslogio ratiocinalionem. Le prieur du Bec répliqua par son Liber apologeticus contra Gaunilonem respondentem pro Insipiente. Sur les appréciations des philosophes, depuis saint Thomas jusqu'à Ilégel, sur la valeur de l'argument ànProslogion, on peut consulter : Charma, Saint Anselme, Notice biographique, littéraire et philosophique, Paris, 1853, qui expose les diverses opinions dans une longue note très documentée, et surtout l'ouvrage du P. Ragey, Vargument de saint Anselme, Etude philosophique, Paris, 1893, in-18.
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champ : Tadmiaistration de son monastère. On a vu qu'il s'acquittait de cette lourde charge beaucoup plus par devoir que par goût. Il descendit pourtant une fois encore dans Tarène des luttes philosophiques ; c'était en 1092, la dernière année qu'il devait passer au Bec.
Un chanoine de la collégiale de Saint-Corneille de Compiègne, Roscelin^ avait bruyamment pris parti, dans la' querelle toujours pendante des universaux, pour le nominalisme. Il prétendait que les genres et les espèces étaient des créations de l'esprit, des êtres de raison ; que les individus seuls existaient, en dehors de la pensée qui se les figure, d'une existence véritable ; qu'enfin les idées générales ne pouvaient être considérées que comme de vains mots, flatus vocis. Introduisant les conséquences de son système dans le domaine du dogme et de la théologie, Roscelin se demanda si l'idée que nous avons de la sainte Trinité n'était pas une conception analogue à celles d'espèce ou de genre; et se persuadant qu'en effet c'était en prenant ce que présentaient de commun les trois personnes divines qu'on arrivait à en former par la pensée l'unité abstraite appelée Trinité, il en concluait que la sainte Trinité n'avait qu'une existence nominale, et qu'au fond, il fallait voir dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit trois substances distinctes, c'est-à-dire trois dieux*. L'hérésie ne pouvait être plus formelle. Roscelin affirmait, en outre, que telle avait été l'opi-
* L^existence de Roscelin est assez peu connue. Il était originaire de Bretagne ; devenu chanoine de Corapiègne, il ouvrit dans cette ville une école. Condamné pour sa doctrine trithéiste au concile qui se tint <à Soissons, vers la fin de l'année 1092, Roscelin fit une soumission purement extérieure, et revint bientôt à ses erreurs. On Texpulsa du royaume de France. Après s'être retiré en Angleterre, il revint à Paris. Yves de Chartres slntéressant à son infortune, tâcha de le faire rentrer dans le bon chemin, et c'est probablement grâce à lui qu'il put devenir, sur la un de sa vie, chanoine de Saint-Martin de Tours. Roscelin mourut dans les premières années du xii* siècle. Voir : Histoire littéraire delà France, W, p. 358 et suivantes.
' Sur cette phase de la grande question du réalisme et du nomina> lisme, voir dans Hauréau (De la philosophie scolastique^ t. 1, p. 171 et suiv.) le chapitre intitulé : Roscelin et saint Anselme. — Le P. Ragey a fait un excellent exposé de la question dans son Histoire de saint Anselme, I, chap. xxxiii, xxxiv et xxxv.