L^ÉCOLE DU BEC SOUS SAINT ANSELME
nion de Lanfranc, et que telle était encore celle de Tabbé du Bec, Anselme, directement mis en cause, ne pouvait garder le silence. Il écrivit à Foulques, évêque de Beauvais, qui devait assister au concile convoqué à Soissons, dans le but de condamner les erreurs de Roscelin. Anselme, après avoir vengé la mémoire de son maître Lanfranc, faisait une profession motivée de la foi catholique, et disait à la fin de sa lettre : « Notre foi doit être défendue par la raison contre les incroyants, et non contre ceux qui jusqu'ici ont tenu à honneur de porter le nom de chrétiens. On a le droit d'exiger de ces derniers qu'ils se montrent fidèles aux promesses de leur baptême. Aux autres, il faut montrerpar la raison combien ils ont peu de raison de nous mépriser. Le chrétien doit se servir de la foi pour avancer dans l'intelligence de la vérité, et non de son intelligence pour arriver à la foi. C'est un devoir pour lui de ne point renoncer à sa foi, faute de pouvoir comprendre. S'il parvient à comprendre, il s'en réjouit ; s'il ne peut y arriver, il respecte ce qu'il ne comprend pas. Je vous prie de porter ma lettre au concile, ou si vous ne vous y rendez pas vous-même, de la faire porter par un de vos ecclésiastiques les plus instruits. Qu'on en donne lecture à toute l'assemblée, si mon nom l'exige; si non, on pourra se dispenser de la lire^ »
En même temps qu'il écrivait à l'évêque de Beauvais, Anselme entreprenait une réfutation de l'hérésie de Roscelin^. Pendant qu'il y travaillait, il apprit que le chanoine, voyant ses erreurs condamnées par le concile de Soissons, les avait abjurées; Anselme abandonna aussitôt son travail. Cependant, dès que Roscelin s'était vu à l'abri des dangers qui avaient, paraît-il, menacé sa vie', il s'était remis à sou-
* EpîsLy 11, 41.
* Après son arrivée en Angleterre, en 109â, Anselme écrivait au prieur et aux religieux du Bec de lui faire parvenir la lettre qu'il avait commencé d'écrire contre Roscelin. « Mittite mihi orationem ad sanctum Nicolaum quam feci. et epistolam quam contra dicta Roscelini facere inchoavi ». Epist. II, 51. Sur le texte de l'oraison à saint Nicolas, voir : Charma, Saint Anselme^ Notice biographique, p. 113 et 225.
' « Audivi praefatae novitatis auctorem in sua perseverantem sententia, dicere se non ob aliud abjurasse quod dicebat, nisi quia a populo interfici timebat. » Liber de fide Trinitatis, cap. ï, p. 42.
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tenir son hérésie et à la répandre avec une nouvelle activité. Anselme était alors sur le siège de Cantorbéry; il reprit sa réfutation et Tacheva en lui donnant le titre : De la foi aux mystères de la Trinité et de rincarnation du Verbe, contre les blasphèmes deRoscelin^
La plupart des traités philosophiques de saint Anselme composés au Bec ont été rédigés sous forme de dialogues entre le maître et Télève^; ils permettent de comprendre de prime abord quelle était la méthode d'enseignement adoptée par Técolâtre. Grâce à cette forme familière, il conservait à ses leçons écrites Tailure, la vivacité, Tentrain de son cours oral. On sent que ces dialogues métaphysiques ne sojit point une Gction de l'écrivain, mais que tout cela a été dit et expliqué sous cette forme. La grande préoccupation du maître est de façonner et d'assouplir les jeunes intelligences soumises à sa direction, de les exercer à passer de l'analyse à la synthèse, à démêler les divers sens d'un mot, à tourner et à retourner une idée sous toutes ses faces, à ne se rendre à un raisonnement qu'après en avoir examiné le fort et le faible. L'enseignement du saint professeur reluisait de simplicité et de clarté^, ce Soit qu'Anselme instruisît de vive voix ou par écrit, il le faisait sans prendre le ton de docteur, mais en un style simple et familier, employant la force du raisonnement et des exemples sensibles*. » Or, au xi® siècle, ce mérite de la clarté et de la simplicité n'était pas chose vulgaire, et beaucoup d'écolâtres, croyant par là imposer à leur auditoire, affectaient des airs de mystérieuse profondeur ou une gravité aussi ridicule que pompeuse. On connaît le piquant portrait que Guitmond d'Aversa a tracé de Técolàtre Bérenger*; entre lui et saint Anselme, il y a tout un monde. L'une de ses gloires est 'd'avoir tracé, pour l'enseignement philosophique, la voie dans laquelle les maîtres les
* Liber de fide Tnnitatis et de Incarnatione Verbi, contra blasphe mias Ruzelini, sive Roscelini,
* De Verilate, de Libero arbitrio, de Casu diaboli, de Grammatico. ' Le P. Ragey, Histoire de saint Anselme^ If 133.
* Histoire littéraire de la France ^ Ylï, 78. Voir page 08 de cet ouvrage.
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plus remarquables du moyen âge ont marché après lui. Les auteurs de VHistoire littéraire de la France en ont fait la judicieuse observation. « Anselme ne se bornait pas à établir des principes clairs et solides pour apprendre à étudier chrétiennement et à découvrir la vérité ; il a montré enp ore par son exemple la bonne manière d'enseigner les autres ^ »
Nous avons précédemment^ cité les noms des élèves les plus fameux sortis de Técole du Bec au temps de Lanfranc et de saint Anselme. Quoiqu'il soit assez difficile de faire la part exacte de chacun, on peut nommer parmi les disciples qui purent s'honorer d'avoir eu le second pour maître : Guillaump et Boson, qui devinrent abbés du Bec et dont nous parlerons bientôt; Guibert, abbé de Nogent'; Lanfranc, neveu de l'archevêque de Cantorbéry et dont nous avons raconté l'intrusion dans l'abbaye de Saint- Wandrille ; Maurice, moine de Saint-Sauveur de Cantorbéry, l'un des élèves préférés du maître, comme le prouvent les nombreuses lettres que lui adressa saint Anselme durant son séjour au Bec; Anselme de Laon, qui devint à son tour l'un des plus célèbres professeurs du xi® siècle^; Miles Crespin, le biographe de Lanfranc et des premiers abbés du Bec^.
II nous reste à dire quelques mots des Méditations et prières qu'Anselme composa à la demande de ses frères du Bec. N'étant encore que prieur, il écrivait à son ami Gondulf : « Un de mes frères en religion m'a prié non-seulement une fois, mais à une foule de reprises, de composer une grande prière à la Sainte Vierge. Pendant qu'il était là pour me solliciter extérieurement, vous, qui étiez absent^ vous me persuadiez intérieurement, car je savais bien que si je com-
« Hht, littéraire de la France, VII, 78.
* Voir page 103 de cet ouvrage.
s Guibert, né en 1053 à Beauvais, prit Thabit bénédictin dans l'abbaye de Saint-Germer, en 1064. Anselme, alors prieur du Bec, venait souvent à Saint-Germer où il se plaisait à donner au jeune Guibert ses leçons el ses conseils; c'est à ce titre qu'il a été considéré par les historiens comme un disciple de saint Anselme, quoiqu'il ne soit pas venu à fécole du Bec.
* Histoire littéraire de la France, X, 178.
* Sur Miles Crespin, voir page 105.
posais cette prière, elle serait aussi pour vous ; et c'est pour cela que je me suis montré plus facile à me rendre aux désirs qui m'étaient exprimés. J'ai donc composé la prière qui m'était demandée ; puis, voyant qu'elle ne répondait pas aux intentions de celui pour qui je l'avais entreprise, je me suis laissé persuader d'en composer une seconde, et comme la seconde ne paraissait pas plus satisfaisante que la première, j'en ai composé une troisième, aOn de pouvoir enûn répondre à ce qu'on désirait. Recevez donc ces prières qui ont été composées à votre intention, et soyez indulgent pour leur longueur occasionnée par les sollicitations d'un autre que vous*. » D. Gerberon et après lui le P. Ragey pensent que les trois prières dont parle saint Anselme sont les Prières XLIX, L et LI. Mais si l'on songe que les Méditations s'élèvent au chiffre de vingt et une, et les Prières à celui de soixante et onze, il est permis de croire qu'un bon nombre fut composé par le saint avant son élévation au siège de Cantorbéry*.
Toutes ces prières sont en prose. Nous avons aussi d'Anselme des prières rythmiques qui toutes s'adressent à la Sainte Vierge. Son âme pieuse et tendre aimait à s'épancher en poétiques effusions qui coulaient de sa plume sans effort. « Il entrait tout particulièrement dans les goûts du moyen âge d'associer à la prière les modulations du chant. Les moines surtout mettaient leur bonheur dans « ce doux chant liturgique qui calme et réjouit l'âme des fidèles'. » La moitié de leur vie se passait à chanter ; c'était l'allégement de leur fardeau^. Jusque dans les formules de la prière
* EpisL, I, 20.
* Dans la 61* lettre du premier livre des Epîtres de saint Anselme, Durand, abbé de la Chaise-Dieu, remercie le prieur du Bec de lui avoir envoyé sa Méditation commençant par ces mots : <» Terret me vita mea. »
' « Dulcis cantilena divini cultus quae fidelium corda mitigat ac laetificat. » Ord. Vital.
* « Qui putat melius sibi esse in habitu clericali religiose vivere quam subire monachicae vitae pondus importabile. consideret per totum mundum quanta hilaritate utrique sexui, omni aetati et omni generi bominum sit pondus illud cantabiie. » Epist. II. 12.
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privée ils aimaient à retrouver quelque chose de ce qui les attachait à la prière publique, le rythme, le nombre, la cadence, la rime surtout, qui avait alors un grand charme ^ » Saint Anselme composa donc des prières rythmées, ou si Ton veut des hymnes; et comme sa piété envers la Sainte Vierge était vive et profonde et que, d'autre part, cette dévotion était déjà grande en Normandie, il voulut seconder, selon son pouvoir, ce mouvement religieux en consacrant toutes ses hymnes à célébrer les vertus, la puissance et les miséricordes de la Mère de Dieu ; et c'est ainsi que, suivant le mot d'Eadmer', Anselme enseigna dans ses prières comment on devait parler à Dieu, à son auguste Mère et à ses saints.
Dans la plupart de ces prières, la poésie brille à côté de la piété, et s'il arrive parfois que l'auteur ne fait guère que de la prose rimée, le plus souvent ses hymnes respirent une délicatesse de sentiments, une fraîcheur de pensée jointes à une richesse d'expressions qu'on ne peut s'empêcher d'ad< mirer.
On s'accorde à attribuer à saint Anselme huit hymnes adaptées aux différentes heures de Toffice canonial ; chacune se compose de deux strophes, sans compter la doxologie. Le Psautier de la Vierge, Psalterium B. M. Virginis, également publié dans l'édition de D. Gerberon, n'est pas, comme le titre pourrait le faire supposer, un pastiche des cantiques de David. Anselme choisit dans chacun des cent cinquante psaumes un verset qu'il adapte et transforme en une louange et une prière adressées à Marie, et invariablement présentées sous forme de salutation. Ces cent cinquante strophes se composent de quatre vers de huit pieds rimant deux à deux.
Une autre œuvre poétique beaucoup plus considérable el
* Le P. Ragey, Hist. de saint Anselme, I, 425.
* «c In orationibus quas ipse juxta desideriam et petitionem amicorum suorum scriptas edidit, qua solicitudine. quo timoré, quaspe. quo amore Deum et sanctos ejus interpellaverit, necnon interpellandos docuerit, salis est, et me tacente, videre. » Eadmer, De vita S, Anselmi Ub. I, p. 4.
d'une versiflcation plus soignée*, le Mariale, a pu être rendue à saint Anselme grâce aux heureuses recherches faites par le R. P. Ragey dans la bibliothèque du British Muséum. Le Mariale est a un poème de mille soixante-dix-huit vers, composé d'une assez longe exhortation à s'attacher à Dieu seul, en s'appuyant sur l'intercession toute -puissante de la Sainte Vierge, d'un monologue sur les- raisons propres à nous déterminer à célébrer fréquemment ses louanges, et d'une série d'hymnes unies par le lien d'une commune inspiration bien plus que par une liaison logique. C'est le développement d'une seule et même pensée d'admiration, de confiance et d'amour qui se poursuit à travers une longue louange et une longue prière*. » La correction et l'élégance de la forme, la pureté du goût, la délicatesse des nuances font de la poésie du Mariale une poésie exquise et achevée. Il est probable que les hymnes du Mariale furent composées à des intervalles assez éloignées, et que ce poème de saint Anselme fut l'œuvre de toute sa vie. Certaines strophes des dernières hymnes sont des cris de détresse et comme l'écho des gémissements d'un peuple accablé sous le poids de calamités sans nombre. Elles sembleraient se rapporter à l'épiscopat d'Anselme, sous le règne odieux de Guillaume le Roux 3.
* Le rythme du Mariale n'est qu'une modification du vers polilique. Le vers politique est un vers de quinze syllabes dérivé du vers iro* chdique tétramètre catalectiquey qu'on appelle aussi le septennarius trochdique. La modification introduite dans ce vers par saint Anselme consiste à faire rimer régulièrement la quatrième syllabe avec la huitième. De cette modification importante et très favorable à l'harmonie est sorti le rythme propre et caractéristique du Mariale. Ce rythme ne se rencontre dans aucun manuscrit d'une époque antérieure au dernier quart du xi« siècle. (Note du P. Ragey.)
* Le P. Ragey, Sancti Anselmi Mariale. Extrait des Annales de philosophie chrétienne, 1883, p. 1.
* Le P. Ragey a développé les preuves par lesquelles il établit Tattribution du Mariale à saint Anselme dans trois dissertations publiées : 1» dans les Annales de philosophie chrétienne^ mai et juin 1883 ; 2» la Revue des questions historiques, juillet 1887; 3» La Controverse et le Contemporain, novembre 1887, et enfin dans le chapitre xxvii du tome I" de son Histoire de saint Anselme. Le plus ancien manuscrit où se rencontre le Mariale est un psautier exécuté vers la fin du xi* siècle
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pour un monastère de la province d'York (Musée Britannique, ms. additionnel 21,927). On le trouve également dans un ms. anglais de la même bibliothèque (ms. 2,882, collection Harléienne, première moitié du XII* siècle), où sont contenues quatre prières en prose qui ont été publiées sous le nom de saint Anselme. 11 est permis de croire que Ton a voulu faire là un recueil des prières du saint. A ces très fortes présomptions extrinsèques viennent s'ajouter les caractères intrinsèques du poème qui par son ampleur, Télévation des sentiments, le parfum de piété qui s'en dégage, comme aussi par la tournure des expressions, ne saurait appartenir qu'au saint archevêque de Cantorbéry. Il convient de faire remarquer, cependant, que M. Léopold Delisle, tout en reconnaissant que le Mariale « occupe une place honorable dans la littérature religieuse du Moyen Âge », n'admet pas que cette pièce, qui n'est attribuée à Anselme par aucun manuscrit, soit réellement son œuvre. Voir ; Bibliothèque de l'École des Charles, XLVI, année 1885, p. 158 et 159.