‹ Histoire de l'abbaye du BecChapitre 22 sur 50 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Guillaume de Beaumont ou de Monlfort, 3*" abbé. — Voyage et séjour de saint Anselme à Tabbaye. — Henri I^*, roi d'Angleterre, au Bec. — Mort de Guillaume de Beaumont.

A peine Anselme avait-il été choisi parles évèques anglais pour monter sur le siège de Cantorbéry, que des messagers furent envoyés par Guillaume le Roux au duc Robert, à Tarchevêque de Rouen et aux moines du Bec afin de leur notifier l'élection d'Anselme et leur demander leur acquiescement, autant que cela concernait chacun d'eux ^ Le duc de Normandie donna son consentement. Guillaume Bonne- Ame, archevêque de Rouen, et ancien moine du Bec, écrivit à Anselme : « J'ai longtemps délibéré sur la requête du roi; j'en ai conféré avec vos amis et les miens ; tous nous aurions voulu conserver à jamais votre chère présence et trouverMn moyen de le faire sans offenser Dieu. Mais puisque cela ne se peut, nous soumettons et nous sacrifions notre volonté à celle de Dieu. En conséquence, de la part de Dieu et de celle du bienheureux Pierre, au nom de vos amis et des miens qui vous aiment selon Dieu, je vous ordonne d'accepter la charge pastorale de l'église de Cantorbéry, de recevoir selon les rites canoniques la consécration épiscopale et de vous dévouer au soin du troupeau qui vous est confié de la part de Dieu 2. »

* « Interca missi sunt nuncii cum litteris in Normanniara ad Goniitem, ad pontificeiu Rotomagensem, ad monachos Beccenses, quatenus his. quae iu Angliaab abbate Beccensi gesta fucrant, singuli quantum sua mtererat assensum praeberent. » Eadrner, Historia novorum, lib. I, p. 36.

' Cette lettre se trouve dans Eadnicr, Uisl. novorum. lib. 1, p. 36.

Il semblait donc que tout allât pour le mieux; mais le succès de l'affaire devait rencontrer au Bec de très graves difficultés. La lettre du roi d'Angleterre causa, au sein de la communauté, une indicible émotion ^ Se voir privés tout à coup, sans ravoir demandé, sans Tavoir prévu, de la direction d*un abbé aussi recommandable par ses vertus qu'illustre par sa science, paraissait aux moines une criante injustice, qu'ils devaient empêcher par tous les moyens en leur pouvoir. Leur opposition fut formelle; aucune prière, aucune menace, aucune considération ne put les décider à renoncer d'eux-mêmes aux droits qu'ils avaient, ou tout du moins croyaient avoir, sur leur abbé*.

Anselme sentait bien qu'avant de former les liens sacrés qui devaient l'unir à l'église de Cantorbéry, il fallait rompre ceux qui l'attachaient encore à celle du Bec. Le retard apporté à son sacre, outre les dommages fort graves qu'il causait à l'église de Cantorbéry, pouvait avoir pour Tabbaye du Bec elle-même de funestes conséquences, en provoquant la colère de Guillaume le Roux, et en le portant à un de ces excès de violence qui lui étaient habituels. Le malheur que l'on craignait, et dont Anselme parle dans ses lettres, n'était rien moins que la destruction de l'abbaye'. Pour conjurer une aussi lamentable catastrophe, le saint ne vit qu'un moyen : c'était d'écrire lui-même à ses religieux pour leur demander de consentir à ce qu'il ne fût plus leur père. Or, la grande douleur d'Anselme était précisément de ne pouvoir plus rentrer dans sa chère abbaye et de se séparer à jamais

* VUa Willelmi tertii abbaiis, édit. Giles, I, 316.

* « Plurima in hune modum acta nihil apud eos profecerunt. » Eadmer, Hist. novorum^ lib. I, p. 36. — Gondulf, évoque de Rochester et ancien moine du Bec, écrivit aux religieux une lettre fort pressante pour les conjurer de consentir à une élection que d'ailleurs ils ne pouvaient empêcher. {Epist. III, 3.) Depuis le jour de son élection au siège de Cantorbéry, Anselme avait fait de Gondulf son inséparable compagnon, et ils demeurèrent ensemble pendant le séjour que le saint dut faire, par ordre du roi, dans les domaines dépendant de l'église primatiale. (Eadmer, Hist. novorum^ lib. I, p. 36.)

* Anselme écrivait à Gilbert évoque d'Evreux : « Intcr quac mala erat destructio Beccensis ecclesiae, et, ut intelligebam, irreparabilis sicut erat inevitabilis. » Epist. , 111, 10.

de sa famille biea-aimée. Allait-il donc passer aux yeux de ses enfants pour désirer celte séparation ? Fallait-il qu'il la sollicitât, qu'il s'employât lui-même à la demander? La lettre que le saint adressa à ses moines montre bien les angoisses qui déchiraient son âme^

A la lecture de cette missive, plusieurs moines du *Bec furent éclairés et troublés; ils donnèrent leurconsentement ; mais beaucoup d'autres persistèrent hautement dans leur refus, et leur obstination s'accrut des efforts, injustifiables selon eux, qu'Anselme tentait pour les vaincre. C'était Anselme qui les abandonnait de son plein gré : et pourtant il était leur abbé, et dès lors il leur appartenait, et il ne pouvait disposer de lui-même sans leur consentement. Ils rappelaient avec amertume qu'Anselme avait coutume de dire qu'il n'accepterait jamais d'autre prélature que celle d'abbé du Bec; la plupart d'entre eux, presque tous, étaient venus au Bec à cause de lui ; et maintenant il les abandonnait pour suivre ses goûts et devenir archevêque'^.

Le moine Téson fut chargé de porter à Anselme une lettre qui donnait acte du consentement d'une partie de la communauté, et en même temps était l'écho des récriminations des opposants. Anselme ne crut pas pouvoir s'en servir. Il renvoya un courrier chargé d'obtenir une réponse positive; il conseillait aux religieux d'exprimer leur consentement en des termes mesurés dans deux lettres, Tune destinée à luimême, et l'autre adressée au roi d'Angleterre, dont il les engageait vivement à ne point s'attirer la disgrâce^.

Ces instructions furent écoutées, et le messager revint avec les lettres demandées. Voici celle qui était destinée à Anselme. « A leur doux seigneur et père l'abbé Anselme, qui leur fut jadis donné par Dieu lui-même : les humbles serviteurs de l'église du Bec et ses enfants souhaitent que Dieu le protège et le dirige dans toutes ses voies. Après avoir appris

1 Episi., m, l.

' Ces rccriiilinations sont réfutées dans une lettre d'Anselme aux luninosdu Bec, {Efiial. 111, 7.) » EpisL, m, i.

le consentement à votre élévation à la dignité archiépiscopale accordé par notre seigneur le duc de Normandie, et par notre archevêque, à la sollicitation du roi d'Angleterre et de presque tous les seigneurs du royaume, nous nous sommes réunis pour délibérer sur le consentement qui nous était demandé à nous-mêmes. Celui qui présidait a demandé à chacun son avis. Une foule de réflexions et d'observations OQt été faites en divers sens ; mais il n'est pas opportun de vous les faire connaître dans cette lettre ; il suffit de vous donner acte final de nos délibérations. Une partie de la communauté, tout en se montrant triste et affligée par suite de Tafifection tendre et sans égale qu'elle vous porte, a cependant été amenée par la crainte de Dieu, dont elle reconnaît le dessein en cette affaire, à donner à votre sujet le consentement que vous lui conseillez. Une autre partie a cru pouvoir négliger votre avis pour le sien propre qui lui parait dicté par une plus grande affection, et plus conforme à la droiture ; et parce qu'elle est jalouse de votre affection, elle a absolument refusé le consentement que vous lui conseillez, et n'a voulu se laisser persuader en aucune manière, ni par ses supérieurs ni par ses inférieurs. Quelle est celle des deux parties qui l'emporte sur l'autre par le nombre et par la raison, nous laissons à frère Lanfranc le soin de vous en instruire. Il a assisté à nos délibérations, il a tout vu et tout entendu; il vous en fera un rapport complets ))

La teneur de cette lettre, aussi bien que les explications que Lanfranc devait produire de vive voix, n'étaient pas de nature à donner toute satisfaction à Anselme. On continuait à méconnaître la pureté de ses intentions; d'un autre côté, les démarches de l'abbé auprès de ses religieux étaient défavorablement appréciées dans le clergé normand. Jugées de loin et sans connaître les raisons de conscience qui les avaient inspirées, elles semblaient l'indice d'une défaillance ; cet éloquent prédicateur de la pauvreté et de l'humilité monastiques s'était donc laissé

* Episl., III, 6.

éblouir par l'éclat d'une mitre épiscopale 1 Et ceux qui le jugeaient ainsi, c'étaient des prélats exemplaires, des moines fervents, ses meilleurs amis. Anselme fut vivement affligé de cette nouvelle épreuve; il en écrivit à Gilbert la Grue, évèque d'Evreux, celui qui lui avait donné la bénédiction abba-tiale*, puis à Foulques, évêque de Beauvais,'un ancien moine du Bec'. Le futur archevêque ne pouvait se résigner à voir ses intentions odieusement travesties, car cela pouvait devenir un scandale pour les faibles ; de là son zèle à se défendre et à se faire défendre par ses amis.

EnOn, Anselme voulut en finir. Quelques temps après le retour de Lanfranc, le moine Girard, messager ordinaire du saint, fut envoyé au Bec où il arriva le matin même de la fête de l'Assomption, 15 août 1093. Il rapportait la crosse abbatiale d'Anselme avec une longue lettre destinée à être lue à tous les religieux. Le prieur Baudri réunit la communauté en chapitre et commanda au frère Maurice de donner lecture de la lettre que venait de remettre Girard^. Anselme, après une apologie raisonnée de sa conduite, faisait ses adieux à ses moines, puis il concluait en ces termes : ce A partir de cette heure, ne comptez plus sur moi comme sur votre abbé, mais comme sur un ami plein de sollicitude pour tout ce qui vous concerne ; je le serai toute ma vie.

* La lettre adressée à l'évêque d'Evreux est très longue ; elle est une justification de la conduite d'Anselme ; nous citerons les passages suivants, a Quanto ergo vos diligo sincerius, tanto si vestra dilectio erga me aliquatenus obnubilatur mihi est amarius. Hoc idcirco dico, révérende mi Pater et Domine, quoniam audivi quod paterna vestra sanctitas suspicetur me aliquatenus cupiditate archiepiscopatus, ad quem dolens, tristis et timens, multis lacrymis testantibus, trahor, illaqueari. Unde valde timeo mentis vestrae benignitatem erga humilitatem meam, quamvls nequaquam hoc merear, decolorari . . . Quod autem Domino nostro comiti Northmannorum Roberto et Patri nostro reverendo archiepiscopo Guillelmo, et fratribus nostris Beccensibus mandari me nullo modo posse amplius sine peccato resistere, et quia voluntati Dei nuUatenus posscm obsisterc. . . Quidem non intelligentes quid me cogeret, putaverunt, cum haec logèrent, me cupiditate archiepiscopatus esse deviclum. » Episf., lU, 10.

^ Epist., III. 41.

3 Vita Willelmi lerlii abbatis, édit. Giles. I, 316 et 317. — De libertate Beccensis monasterii, ap. Annales ord. S. Bénédictin t. V, p. 602.

Dieu me fera la grâce de conserver le dévouement quril m'a inspiré pour vous, croyez-le bien. Tant que Tabbé qui viendra après moi voudra bien me le permettre, et tant que vous me le permettrez vous-mêmes , je garderai le pouvoir de lier et de délier que j'avais pendant que j'étais votre abbé, et aussi le pouvoir de vous donner des conseils. Ah 1 qu'il m'en coûte d'écrire ces mots! Je ne lefaisqu'enpleurant. Je vous recommande, mes très chers frères, à Notre-Seigneur Jésus-Christ et à Marie sa bonne mère, et à saint Benoît, dont vous avez fait profession de suivre la règle, et aux autres saints de Dieu * . . . »

La lecture de la lettre terminée, les moines se rendirent au chœur pour chanter la messe solennelle de TAssomption. Après la messe , le prieur Baudri réunit de nouveau le chapitre, et annonça que le frère Girard avait encore une autre communication à faire de la part d'Anselme. L'envoyé déclara alors qu'il était porteur d'une seconde lettre; mais comme elle concernait l'élection du successeur, il devait auparavant s'assurer si tout le monde était d'accord pour déférer, dans le choix du nouvel abbé, aux conseils d'Anselme : telles étaient ses l'instructions. « Non pas, répliqua le prieur Baudri ; lisez-nous d'abord la lettre, et nous aviserons ensuite à ce qu'il conviendra de faire. » Girard réfusait, le prieur persistait dans son avis. Enfin, ébranlé par les raisons qui lui furent alléguées par le chapitre, l'envoyé consentit à produire sa lettre. Ce fut encore Maurice qui en donna lecture ; elle disait en substance : « Puisque par la miséricorde divine, la permission du révérend Guillaume, archevêque de Rouen, le congé du duc de Normandie, et votre propre consentement, je suis dégagé maintenant du soin de vos personnes ; si le duc Robert autorise l'élection d'un nouvel abbé, et que vous vouliez suivre mon conseil, vous

* Epist. \\\, 7. Anselme ajoutait à la fin de sa lettre : « Mirontur multi ex vobis quos tam dulci et familiari dilectione ample ctebar, ut unicuique videri posset me nuUum alium pariter dilexisse, cur non illis singulis aliquam nostrae dilectionis commemorationem scribo. Sed sciant quia non hoc facit oblivio mea sed muUitudo eorum ; et forsitan faciam cuni magis opportunum erit, et si non omnibus, saltem aliquibus. »

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ne trouverez personne plus digne d'être choisi que Dom Guillaume, qui fut prieur de Poissy. A toi, frère Guillaume, j^ordonne, en vertu de Tobéissance, de ne point fuir celte charge ; et à toi, prieur Baudri, je t'enjoins également de ne point quitter tes fonctions avant que je me sois entretenu avec loi de vive voix *. » Alors le prieur et les religieux consentirent tous àTélection de Guillaume, elle chapitre se sépara *.

Guillaume de Beaumonl, le nouvel élu, originaire de Monlforl-sur-Risle, sortait de deux nobles familles normandes par son père Turslin, et par sa mère Aubrée, petite-fille d'Onfroi de Vieilles'. Etant encore au berceau, il perdit presque entièrement la vue. Sa pieuse mère effrayée courut à la chapelle de Saint-Germain située dans Tenceinte du château de Montfort S et fit à Dieu, à la Sainte Vierge et à

' Episl., \\\, 8.

» Vila Willelmi terlii abbatiSy I, 317. — L'auteur anonyme de l'opuscule De libertate Deccensis monasterii parle d'une lettre particulière et secrète qui aurait été adressée par Anselme au prieur relativement à cette élection. Nous n'avons point trouvé trace ailleurs de cette lettre à Baudri. « Misit et alias litteras suo priori Baldrico privatim, praecipiens ei ut nihii de bac re privatim ageret, nec ulla conciliabula privatim nionachis sineret habere Inter se, sed in capitulo omnes communiter congregati ; litteras, quas congregationi miserat, coram omnibus recitari faceret. Deinde, sicut in sua electione fuerat factum, omnes singillatim per ordinem interrogaret, quid quisque bac de re diceret. Si omnes communiter banc electionem concédèrent, bene ; si non, citius illi remandaret ; quod ut jusserat pleniter adimpietum est. Nam omnes communiter consilio et jussioni illius consenserunt, quamvis multi ex illis multo aliter voluissent, sed voluntates suas voluntati patris Anselmi supposuerunt, per omnia ei volcntes obedire, sicut illi quem super omnem hominem dilexerant. » Apud Annales ord, Sancti Benedicti, t. V, p. 602.

• Les historiens normands présentent Turstin de Bastembourg comme la souche des nobles familles des Bertrand de Bricquebec et des seigneurs de iMontfort-sur-RisIe. Voir Orderic Vital, édit. Le Prévost, ÎI, 23, en note. — Canel, Essai historique sur le canton de Montforl, 1836, p. 7. — .\ubrée, femme de Turstin, était fille d'une sœur de Roger de Beaumont, et par conséquent petite-iille d'Onfroi de Vieilles.

*«ln vctcri castro super Rlslam, quod dicitur Monsfortis, clarisparentibus exortus... Ter ri ta mater pro filio, lugens cucurrit ad quandam ecclesiam sancti Gcrmani ineodem Castro sitam. » Vila Willelmi tertii abhatis, édit. Giles, I, 314. Le château-fort était situé sur le bord d'une colline qui protège le bourg de Montfort ; il n'en reste aujourd'hui que des ruines assez peu apparentes.

saint Germain le vœu, si son enfant guérissait, de le faire instruire et de l'élever pour le service des autels ; elle offrait en outre à Dieu, pour la guérison de son fils, de souffrir à sa place sa cruelle infirmité. L'enfant fut guéri, mais sa mère tomba bientôt malade et mourut. Le jeune Guillaume se mit à étudier les lettres et se fit de bonne heure remarquer par la douceur de son caractère, sa piété et la pureté de ses mœurs. A en juger par ses discours, son maintien modeste, son mépris du monde, on eût déjà dit un moine. C'était aussi sa vocation de l'être ; à l'âge de vingt-cinq ans, il fit profession au Bec, sous l'abbatiat d'Anselme^ Le saint abbé tenait en haute estime le jeune religieux ; il l'avait vu remplir avec édification et ferveur les devoirs de la vie monastique ; dans des circonstances difficiles, il avait rempli les fonctions de prieur de Poissy* ; il

• VUa Willelmi tertii ahbatis, I, 314 et 315.

* L'église de Notre-Dame de Poissy avait été donnée à Tabbaye du Bec, en 1077, par le roi de France Philippe !•'. Dans une charte confirmant les biens du Bec situés en France, on lit : « ... Dedi etiam eidem coenobio ecclesiam S. Mariae de Pexeio cum omnibus pertinentibus ad eam, et terram juxta ipsam ecclesiam ab aquilone in qua domus erat... ad habitationem monachorum, cum pomario meo, quatinus deinceps in perpetuum sint juris ejusdem monasterii sub libéra potestate abbatum ejus. Testes Yvo, comes de Bellomonte, Adam de Insula, Lancelinus filius Fulconis Belvacensis, Radulfus filius Goscelini Belvacensis, Herveus de Montemorenceio, Goslinus filius Goslinide Lenguis. » Bibl. nat. lat. 13905, P 52 Y^ Cette possession était loin d'être paisible ni même peut-être légitime. Les religieux de Molesme réclamaient Poissy comme étant à eux. Yves de Chartres écrivait à Anselme élu archevêque de Cantorbéry : « Âdsistimushoc anno, pro multaintebenevolentia, monachis Beccensibus contra Molismenses, quantum ratio ne et authoritale suffragante potuimus. Et jam de Pixiacensi monasterio plenam per nos consecuti fuissent justitiam, nisi quod prius affectant régis captare benivolentiam. » Ivonis, Epist., .^9. A Philippe !•' qui prenait parti pour les moines du Bec, l'évêque de Chartres écriveût en termes sévères : a Quod inter Beccenses et Molismenses monachos quantulamcumque .'pacem pro tempore feci, nullam Beccensibus in hoc violentiam intuli ; sed abbas Beccensis agnoscens et erubescens inordinatam spoliationemfactamMolismensibus aquibusdam neophytis monachis suis, multum me rogavit, ut vel pacem componerem inter eos, vel juste inter eos decernerem. Sed ego propter reverentiam vesram judicium intérim distuli, et gratis oblata portione victualium suorum ab ipso abbate quae Molismenses repetebant, jurgia quae inter eos erant. pro ipsius abbatis caritate mitigavi. Qua de re non decuit

m HISTOIRE DE L ABBAYE DU BEC

était digne de monter à son tour dans la chaire abbatiale ; c'est pourquoi Anselme s'était empressé de le désigner aux suffrages des religieux du Bec.

Depuis l'élection du 15 août, Guillaume de Beaumont n'avait fait aucune instance auprès du duc de Normandie en vue de faire ratifier le choix d'Anselme et des religieux, et il gardait son rang de simple moine. Anselme se préoccupait, au contraire, de voir la communauté dirigée par son chef canonique ; aussi multipliait-il ses démarches, soit à la cour de Robert Gourte-Heuse*, soit auprès des prélats ^ et des abbés normands dont l'influence pouvait être utile à ses moines du Bec. Il s'était principalement adressé à Roger, abbé de Lessay, et l'avait supplié de prendre en mains les intérêts de l'abbaye et d'agir comme il l'aurait fait lui-même s'il était présent'. Roger était l'un des plus anciens moines du Bec ; il avait assisté Herluin à ses derniers moments ; nul ne

humilitati meae succendere sublimitatem vestram, quia si ipsos spoliatores etiam ab ioordinata invasione desistere coegissem, majestatem tamen regiam nullatenus offendissera ; sicut enim est regiae potestaiis civilia jura servare, et eorum transgressores débita poena multare, sic episcopalis officii est ecclesiasticas institutiones subditis servandas imponere et transgressores earum paterne severitate ad debitum ordinem revocare. » Ivonis Epist. 9. L'évoque de Chartres parvint à apaiser le différend, et en 1094, probablement à Toccasion de Télection de Guillaume comme abbé du Bec, ses religieux abandonnèrent à ceux de Molesme le prieuré de Poissy. Voir : D. Thibault, Chronicon Beccense auctum et illtistratum, Bibl. nat. lat. 12884, f» 94 ; Annales ordinis S. Bened,^ t. V, p. 304. Un moine du Bec. du xii» siècle, Etienne de Rouen, a consacré près de 50 vers à raconter une discussion qui aboutit à faire retirer à l'abbaye du Bec le prieuré de Poissy sur lequel ses droits étaient peu fondés. [Le Dragon Normand^ édit. Omont, p. 69.)

* Epist., m, 15. Une recommandation de la môme lettre mérite d'être notée ; elle nous apprend que la grande quantité de larmes que le chagrin faisait verser à Anselme avait uni par altérer sa vue. a Cuai ex vestra parte aliqua mihi mittitur epistola, secrète et soli mihi legenda, non nimis sitgracilis scriplura. Post quam enim illud, quodde meinceptum esse mecum doletis, contigit, multae diurnae et nocturnae lacrymae visui meo nimis nocuerunt... »

* L'un de ces prélats était Eudes, évoque de Bayeux, qui. en raison de son ancienne affection pour le Bec, s'intéressait à l'élection du successeur d'Anselme et avait même envoyé une forte aumône aux religieux. Epist., III, 14.

3 Epist., 111. 9.

pouvait remplir avec plus de dévouement la mission de protection qui lui était confiée.

Au mois d'octobre 1093, Tabbé de Lessay vienC au Bec, se concerta avec la communauté et se rendit à Rouen avec le prieur Baudri et quelques religieux, afin de notifier au duc de Normandie les recommandations d'Anselme et l'élection de Guillaume de Beaumont. L'accueil de Robert fut bienveillant ; il demanda qu'on lui présentât le nouvel élu. De retour à l'abbaye, les envoyés rendirent compte de leur entrevue, et sur la déclaration de la presque unanimité des religieux qu'ils persistaient dans le choix qu'ils avaient fait le 15 août, on fit entrer Télu qui s'était tenu exi dehors du chapitre. Le prieur Baudri lui dit que la communauté l'avait choisi pour gouverner le monastère, et qu'en conséquence il lui enjoignait, de la part de Dieu, de la Vierge et de tous les saints, et aussi de leur très révérend père Anselme, d'accepter la charge d'abbé des religieux et le soin de leurs âmes. Guillaume, se prosternant aussitôt la face contre terre, s'écria : a Messeigneurs, dégagez-moi entièrement de la responsabilité que vous m'imposez, ou donnez-moi le moyen de m'en acquitter! » — a Quant à vous laisser libre, répondit Baudri, il n'y faut pas songer. Acceptez cette charge, au nom de Dieu : pour nous, nous vous obéirons [de tout cœur. »

Le même jour, l'abbé Roger, le prieur Baudri et quelques autres religieux conduisirent l'élu au duc de Normandie qui les reçut avec honneur. Le prieur remit à Robert des lettres d'Anselme par lesquelles il lui recommandait avec instances les intérêts de l'abbaye. Après que le chancelier Arnoul les eut lues à haute voix : « Par les merveilles de Dieu I s'écria le duc tout joyeux, il faut faire ce qu'ordonne mon seigneur Anselme i » Et aussitôt il donna l'abbaye à Guillaume par la remise du bâton pastoral ^ Puis il ordonna à son chancelier d'accompagner les religieux, et de mander de sa part à l'archevêque de Rouen de s'acquitter de ce qui le concernait relati-

* it Dédit ei abbatiam more antecessorum suorum. » Vila Willelmi tertii abbatis, I, 318. — a Tune statim tradidit abbatiam illi qui electus fuerat, donatione baculi pastoralis. » DelibertateBeccensis monasteriif Apud Annales ord, S. Beyxedicli^ V, 603.

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ii'é msTOiRE DE l'abbaye du bec

vement à l'élection. Enfin, il chargea Tabbé de Lessay d'installer en son nom Guillaume de Beaumont dans la chaire abbatiale du Bec. Dans l'entourage du duc se trouvaient deux cousins de Guillaume de Beaumont : Robert, comte de Meulan * et Robert, fils d'Anquetil *. Ils félicitèrent chaudement le nouvel élu, et le comte de Meulan pria Robert fils d*Anquetil d'accompagner l'abbé jusqu'à son monastère, en recommandant à ses vassaux de ne jamais vexer en quoi que ce soit Tabbé du Bec ou ses hommes '. Guillaume de Beaumont, investi du temporel de son abbaye par le duc Robert, chargé du soin des âmes par l'archevêque de Rouen, revint au Bec le 23 octobre. Il fut conduit dans son église par l'abbé de Lessay et célébra l'oftice des matines de la Dédicace^, mais il ne voulut point occuper la chaire abbatiale ni prendre la crosse; cependant il présida le chapitre et prit en main l'administration spirituelle et temporelle de son monastère '. Le nouvel abbé ne paraissait nullement pressé de recevoir

* Robert, comte de Meulan, était fils de Roger de Beaumont et d'Ade- Une de Meulan; il mourut le 5 juin 1118.

* On voit ce Robert, fils d'Anquetil. être témoin d'un charte solennelle donnée en 1113 par Henri l»', roi d'Angleterre, en faveur de l'abbaye de Saint-Evroul. (Ord. Vital. V, 199.)

* « Dédit tune cornes Mellenti Robertus ut res quae ad victuni frairum emebantur quietae deinceps essent ab onini consuetudine quae, usque ad illud tempus. de rébus ad cibum monachorum pertinentibus ubicumque emerenlur, etiam in coquina Becci a ministris Brionnil castri exigebatur. Procedente tempore, dédit idem cornes Mellenti per totam terramsuam, ubicumque suum erat hoc exigere veldimittere, ut omues dominicae res monachorum Becci, ad victum vel vestitum pertinentes, ubicumque monachi essent, ad quorum usus emebantur. sive in claustro. sive extra claustrum in negotiis mouasterii, quietae forent ab omni consuetudine quae telonei, vel transitus, seu alionomine nuncupatur. Hoc fecit pro amoreDei et Willelmi abbalis cognali sui. » Vila Willelmi lertii abbatis, édit. Giles, I, 318. On a vu plus haut que Robertde Meulan, d'abord dépouillé par Robert Courte-Heuse du château de Brionne, était rentré en sa possession dès le mois d'août 1090.

* « Venit autemBeccum sero, post rompletorium, die ante festivitatem dedicationis ; quae festivitas dedicationis est décima caiendas Novembris et eo annodominica die evenit. Surgens ad matutinas venit electus in chorum, etstelit in locojuxta sedemabbatis, ac totum officium festi-

.vitatis nocturnum et diurnura decenter ut abbas complevit. » Vita Willelmi terlH abbatis, p. 319.

" Vila WilU'lmi lerlii abbatis, I, 3I« et 3l'.).

la bénédiction abbatiale ^ Ce retard, approuvé par la eommunauté, était occasionné par la crainte d'être obligé de faire la profession d'obéissance à Tarchevèque de Rouen. Anselme fut consulté. Ilécrivitau ducde Normandie et à Tarchevèque pour les prier d'accomplir, selon le rite en usage, la cérémonie de la bénédiction abbatiale'^. Cette fois il fallut s'exécuter. Dans les premiers jours d'août, le prieur Baudri et quelques religieux se rendirent près de l'archevêque qui décida que la cérémonie aurait lieu dans sa cathédrale le jour de la fête de saint Laurent, 10 août 1094. L'abbé de Lessay, Roger, venait de mourir ; on invita à sa place, pour assister à la bénédiction, Guillaume, abbé de Gormeilles, qui avait été autrefois moine du 'Bec.

Le matin de la fonction, quelques clercs de l'église de Rouen dirent en secret à l'abbé du Bec que l'archevêque ne manquerait pas d'exiger la profession d'obéissance. Guillaume fut si troublé de cette nouvelle qu'il voulut incontinent retourner à l'hôtellerie où il était descendu. Mais le prieur Baudri, homme d'énergie et de ressources, lui dit: « Seigneur, ceci n'est point votre affaire, mais la nôtre -, laissez-nous faire et attendez. » £t aussitôt il s'en alla avec ses compagnons au palais du duc et s'introduisit audacieusement jusqu'auprès de lui. « Eh bien! qu'y a-t-il donc? que voulez-vous? » dit Robert en souriant. Et quand il eut apprit la cause de cette visite matinale : « Parr les merveilles de Dieu I s'écria-t-il, je ne veux pas que l'abbé du Bec fasse cette profession d'obéissance. » Et il envoya aussitôt son chancelier Arnoul, Guillaume de Breteuil et Guillaume fils de Richard de Bardouville, dire à l'archevêque que, s'il voulait conserver

* « Quam benedictionem nec ipse abbas unquam requisivit, nec inonachi, per multum teinpus, et hoc fecerunt per consiliuin. » De libertate Beccensis monasterii, apud Annales ord. S. Uened.y Y. 603.— « Sedde benedictione acceleranda nullam, ut videbatiir, curaiii habebat ; (|uae benedictio dilata est usque ad augustuui meiisem anni sequentis. » Vitn Willelmi terlii abbafis, 1,319. " "

• « De benedictione tua. fraterWillelme, coniitiet archiepiscopo inandavi, atque ut onmia decenter lièrent rogavi. Litteris tuis.quas per Domnuni Gislebertuni et Doinmiui GoCTriduiii iiiisisti. ideo non respondi. quia istae littorae antea scripta fuerant, et portitor earum multuiw festinavit. » Epis t., UI, 10.

ses bonnes grâces, il bénit avec honneur Tabbé du Bec sans exiger la profession d'obéissance. Les seigneurs, en rusés normands, dit l'annaliste, n'allèrent point sur ]e champ trouver l'archevêque, mais attendirent, hors de l'église, le moment favorable pour paraître. Avant la messe, le prieur fit revêtir h son abbé les ornements de l'église de Rouen : c'était l'usage. Pendant qu'on chantait la prose avant l'évangile, les seigneurs envoyés par le duc se présentèrent inopinément devant le trône de l'archevêque et lui transmirent l'ordre de leur maître. Guillaume Bonne-âme fut fort décontenancé en voyant son projet ainsi traversé ; mais comme il était prud'homme et plein de piété, il fit taire son courroux et acquiesça au mandement du duc. La bénédiction se passa sans difficulté ; les seigneurs retournèrent au palais ducal, et les moines à leur hôtellerie. Le lendemain, l'abbé du Bec alla faire visite à Tarchevêque qui s'entretint longtemps avec lui, sans témoigner de rancune ; il donna même au nouveau prélat des marques de son affection, et chargea Guillaume de Cormeilles d'installer à sa place Tabbé du Bec dans sa chaire abbatiale. Cette cérémonie eut lieu le 12 août. A son arrivée, Guillaume de Beaumont fut reçu processionnellement par toute la communauté ; il marchait pieds nus. L'abbé de Cormeilles entonna le Te Deum d'actions de grâces et conduisit l'abbé à la place qu'il devait occuper, puis il l'embrassa, ce que 'firent après lui tous les moines. On le mena ensuite à sa chambre, où le premier chambrier lui lava les pieds ; au réfectoire, l'abbé présida le repas, elles tables furent couvertes * ce jour-là».

Le portrait que Miles Crespin a tracé de Guillaume de Beaumont ' nous donne l'idée d'un moine mocleste et pieux,

* Sur Tusage de couvrir de nappes les tables du réfectoire à certains jours de fêtes, voir plus loin.

• Ce récit est traduit de l'opuscule intitulé ; De libertale Becceruis monaslerii. L'écrivain ajoute en terminant : a Haec omnia ideo breviter annotavimus. ut, cum necesse fuerit, sciant qui post nos futuri sunt. quomodo agi debeat. » La Vita Willelmi terlii abbalis^ L 319 et 320 raconte cette scène d'une manière identique, mais plus abrégée.

' Miles Crespin avait fait profession au Bec au commencement du XII* siècle ; il avait donc parfaitement connu Guillaume de Beaumont. Cf. Histoire littéraire de France, XII, 333.

d'un abbé tout occupé de la régularité des religieux placés sous sa direction. Son principal soin était de faire vénérer la mémoire d'Herluin et d'Anselme, et de faire observer les règlements qu'ils avaient institués. « Il témoignait pour ses prédécesseurs une vive affection mêlée d'un profond respect, et quand il parlait d'eux en public, il ne les nommait qu'avec une grande vénération. Il rappelait souvent aux autres les statuts établis par eux, les observait lui-même, et les faisait garder avec une scrupuleuse fidélité ; il est juste, en effet, que celui qui veut faire exécuter ses ordres par ceux qui viendront après lui, commence par observer lui-même les prescriptions de ceux qui l'ont précédé. Il n'entreprenait jamais un voyage sans aller, après avoir prié à Téglise, faire une station sur la tombe de notre bienheureux père Herluin,' et se recommander à ses suffrages. Il faisait de même à son retour... L'abbé Guillaume était un homme d'une grande sagesse et d'une grande pureté de mœurs. Bien qu'il comptât parmi ses parents des personnages de la plus haute noblesse, et qu'il jouît de la faveur du roi de France S ainsi que des principaux seigneurs de la Cour, il n*en demeurait pas moins d'une modestie, d'une humilité et d'une douceur telles, qu'aux yeux de certaines personnes, il avait parfois l'air d'un ignorant et d'un simple d'esprit. Mais quand on l'approchait et qu'on lui exposait ses difficultés et ses doutes, on trouvait en lui une prudence consommée, une profonde sagesse et surtout de précieux conseils pour aider à vivre saintement. Dévot envers Dieu, soumis aux supérieurs, bon pour ses inférieurs, doux envers les religieux obéissants et sévère pour les indisciplinés, il ne s'écartait jamais d'une juste mesure, traitait avec révérence les choses divines, craignait Dieu et fuyait avec horreur le péché, comme on fuit un poison mortel. Quand on lui demandait sa bénédiction, il bénissait des lèvres plutôt que des mains, disant que cette dernière manière de bénir convenait mieux aux évoques. Jamais aucun abbé ne prit un plus grand soin de sa commu-

' On a vu plus haut que Philippe l" avait pris le parti du prieur Guillaume dans l'affaire du prieure de Poissy.

nauté ; tous ceux qui ont vécu auprès de lui ont pu voir qu'il était tellement recueilli et vigilant qu*il ne lui arrivait jamais de prononcer des paroles déplacées ; il avait en horreur toute espèce de bouffonnerie. Vierge toute sa vie, comme au sortir du sein de sa mère, il ne connut jamais rien de ce qui peut souiller la pureté de Tâme et du corps. Tempérant dans le boire et le manger, plein de retenue et de modestie religieuse, il était doué d'un esprit judicieux et d'une parole douce, et se rendait utile non moins par ses exemples que par sa doctrine. Sa conduite brillait par la constance, et ses discours par la vérité. Il était réservé dans ses promesses, fidèle à les accomplir, plein de zèle pour acquérir la vertu ; il aimait les pauvres auxquels il faisait d'abondantes aumônes, recevait les étrangers avec un visage souriant, et se constituait volontiers le protecteur des veuves et des orphelins ^ »

Saint Anselme avait promis à ses anciens moines de continuer à les aider de ses conseils ; il tint parole. Sa corresavec eux est fort active dans les premiers temps de son épiscopat, et encore n'avons-nous pas toutes ses lettres. D'ailleurs, son affection lui faisait souvent reporter ses pensées vers le monastère du Bec, vers cette solitude douce et aimée qu'il se plaisait lui-même à appeler son nid'.

Il écrivit à l'abbé Guillaume et à la communauté, exhortant l'un à la modération dans le commandement, et les autres à l'obéissance prompte et filiale. « Rappelez-vous, ajoutait-il, comment je m'y prenais pour gagner à l'abbaye du Bec des amis fidèles : suivez mon exemple pour vous faire à vous-mêmes de nombreux amis, en pratiquant l'hospitalité, en vous montrant bienveillants pour tous ; et lorsque les ressources matérielles feront défaut, offrez du moins la grâce d'une bonne parole. Ne croyez jamais que vous aurez trop

* Viéa Willelmi tertii ahbatis I. 323. Guillaume de Jumièges dit au sujet de cet abbé : a Successit ei (Anselmo) in regimine ejusdem loci Willelmus de Bellomonte, vir non contemnendae religionis et ejusdem coenobii monachus claustralls. » Hist. Sorthm.^ lib. VIII. Patrol. lat. GXLIX, col. 884.

• « Nidum tam meum, ecclesiam dico Becci. » EpisL, III, 156.

d'amis ; qu'ils soient riches ou pauvres, faites en sorte de vous les attacher par les liens de l'amour fraternel, en tant que cela peut être utile à votre abbaye et contribuer au salut de ceux qui vous sont chers ^ .»

Dans une autre lettre, il rappelle aux religieux Taustérité de leur profession; mais en même temps il recommande à Tàbbé de conserver avec soin les traditions d'hospitalité large et généreuse établies au Bec, et par-dessus tout de ne rien changer à la règle qu'il avait lui-même fixée relative-^ ment à la distribution des aumônes, si ce n'est pour les augmenter, dans le cas où cela deviendrait possible ^. Ailleurs, il loue les moines de leur ferveur et de leur esprit de pauvreté ; puis il les met en garde contre un grave écueil de la vie religieuse, le jugement et la discussion des actes de l'abbé ».

Au vieux moine Baudri, qui avait succédé à Anselme, en 1078, dans les fonctions de prieur, et donné des preuves de son désintéressement et de son énergie lors de l'élection de Guillaume de Beaumont*, l'archevêque de Cantorbéry écrivit

* Epiai, ^ Iir, 16. Cette lettre a été écrite peu de temps avant la bénédiction abbatiale de Guillaume. Voir encore EpisL, III, âl.

' « Occasiones equitandi claustrales, nisi cogente obedientia, non solum non exquirant.sed nec occurrentes suscipiant. Qui enim claustra monasterii libenter exeunt, non solum sibi, sed et aliis suu exemplo noxii sunt, quoniam aut murmurationis aut vagationis illis auctores sunt. Nec Domnus abbas ullatenus hoc concedere débet, si rigorem ordinis vult servare.. Hospites cum gaudio suscipientes, illis secundura facultatem vestram cum orani hilaritate ministrate. Constitutionem nostram et vestram de eleemosyna pauperum, nullo [modo minui permittatis ; sed potius, si poteritis intelligere qualiter eam rationabiliter augere possitis, augete. » (Epist.j III, 26.)

^ Episl., 111,35. Anselme écrivit une autre fois à l'abbé Guillaume reValivement à un religieux qui, avant de faire profession, avait fait vœu de ne jamais plus boire de vin. L'archevêque estime que de pareils vœux sont comme absorbés dans le grand vœu monastique par lequel rhomme se donne à Dieu tout entier et sans réserve, et qu'il appartient à Tabbé déjuger s'il convient d'avoir égard à ce premier vœu ou de le tenir comme non avenu. {EpisL^ 111, loi.)

* Baudri, prieur depuis quinze ans, aurait pu s'attendre à succéder à Anselme en qualité d'abbé; loin de témoigner un désir ambitieux, il s'employa au contraire de toutes ses forces à seconder les volontés d'Anselme qui désignait Guillaume de Beauniont pour le remplacer

une lettre qui montre bien Tinfluence que le prieur, placé cependant au second rang, avait conservé au milieu de ses frères. « Je rends grâce à Dieu, de qui tout bien nous vient, et à votre très douce affection de tout le bien que j'entends dire de vous par tous ceux qui arrivent du Bec. £t quoique votre bonne volonté et votre attachement à la vertu me soient assez connus depuis longtemps pour qu'il soit inutile de les soutenir par des exhortations fréquentes, c'est cependant une consolation pour moi de vous prier de tout cœur de persévérer, selon Dieu, dans une voie qui vous mène à Téternelle récompense. Toutes vos vertus et toutes vos bonnes œuvres me causent une grande joie ; mais ce qui remplit mon cœur d'une particulière consolation, c'est d'apprendre que vous êtes d'accord avec le seigneur abbé par une douce et affectueuse obéissance, que vous allégez sa lourde charge, et que vous ne pouvez pas souffrir que quelqu'un critique ses ordres ou y résiste. Il est certain, et c'est un fait d'expérience, qu'un monastère dans lequel les inférieurs discutent les actes d'un supérieur, ne correspond point aux desseins delà volonté de Dieu, mais s'en va par le relâchement vers tous les vices et court à sa ruine, que produit la discorde. Là, au contraire, où tout ce qui est réglé par le supérieur est accepté par tous comme l'expression de la volonté divine. Dieu habite véritablement ; il considère cette maison comme la sienne propre, et prend sur lui de la garder, de la conduire et de la gouverner. Je vous prie donc, et je vous y exhorte, de vous appliquer par-dessus toute chose à persévérer dans cette ligne de conduite. Que le Dieu toutpuissant dirige toutes vos actions, mon très cher frère, et qu'il vous conduise à la vie éternelle *. )>

(( Anselme avait laissé au Bec non seulement des moines, ses anciens compagnons, mais encore des jeunes gens et des adolescents, les uns destinés au cloître et les autres au monde, qui étaient venus se former à son école. On sait

dans les fonctions abbatiales. Guillaume avait environ quarante ans lorsqu'il fut placé à la tête de la communautt^ du Bec. « Epist., III. '21.

combien il les aimait. Son élévation à Tépiscopat leur fournit l'occasion de lui montrer qu'ils le payaient largement de retour. Presque tous lui écrivirent des lettres affectueuses et désolées. Toutes ces. lettres étaient là sur la table du saint ; depuis six mois, il les lisait et les relisait, et chaque fois les mouillait de ses larmes ; mais il n'avait ni le temps ni la liberté d'esprit nécessaires pour y répondre. Quand il put enfin respirer un peu plus à Taise, il leur écrivit collectivement une lettre des plus touchantes ^ »

n n'est peut-être pas de lettre où l'inaltérable attachement d'Anselme pour les moines du Bec apparaisse davantage que dans la 156* du troisième livre de ses épitres. Il trouve des expressions charmantes pour peindre la tendresse de son affection pour ses frères et le bonheur qu'il éprouve à savoir que là-bas, en Normandie, son souvenir et son nom sont pieusement gardés par des cœurs amis'. C'était une douce compensation pour son âme meurtrie et abreuvée d'amertume, au milieu des défections de l'épiscopat anglais et des luttes qu'il lui fallait soutenir contre l'implacable tyrannie de Guillaume le Roux et d'Henri Beauclerc.

Les Goutumiers monastiques renferment ordinairement un chapitre détaillant le cérémonial à observer lors de la visite des princes ou des personnages de distinction. Ces jours-là, au Bec, la grande cloche sonnait trois fois; les religieux se revêtaient d'aubes et de chapes et allaient en procession, en chantant des psaumes, au-devant du personnage annoncé. On lui offrait de l'eau bénite, le livre de la règle à baiser, et enfin l'encens. L'abbé le conduisait à l'église où il trouvait sa place préparée et ornée avec

* Le P. Ra^ey, Hist.de saint Anselme, 11,21.— S. Anselmi, Epist. III, 17. Saint Anselme avait promis de répondre à un certain nombre des religieux qui lui avaient écrit lors de son élévation au siège de Cantorbéry {Epist., III, 7) ; il est fort probable qu'il tint parole, mais nous n*avons plus guère que le billet qu'il adressa à Boson, Tun de ses disciples les plus aimés {Epist., IH, 22). Peu de temps après avoir envoyé cette lettre, Anselme obtint du nouvel abbé du Bec que Boson lai fut envoyé en Angleterre. {Vita Bosonis quarti abbalis, édit. Giles, I, 329.)

* Epist., m, {^6.

252 HISTOIRE DE l'aBBAYE DU BBC

soin. Si l'étranger était un religieux ou un ecclésiastique, il était admis à la table des moines. A la porte du réfectoire, Tabbé lui versait de Teau sur les mains, afin de remplir luimême, à son égard, les devoirs de l'hospitalité. Celui qui était ainsi admis dans Tintérieur du cloître devait en respecter le recueillement, en gardant le silence dans les lieux où les moines Tobservaient eux-mêmes'. Ce rite monastique^, qui s'était maintes fois observé à l'occasion des visites des ducs de Normandie, de Tarchevêque Lanfranc, des évéques et des abbés normands, fut-il suivi lors de la visite que fit à l'abbaye la pieuse Hildeburge, dans les dernières année$ du XI* siècle? Nous ne savons; et cependant, il s'agissait d'une très noble dame, Qile d'Hervé, seigneur de Galardon, au diocèse de Chartres, femme de Robert, châtelain d'Ivri, et mère d'Ascelin Goel, qui soutint une longue lutte contre son puissant voisin Guillaume, comte de BreteuiP. Robert d'Ivri, du consentement de sa femme, avait pris l'habit religieux au Bec; il mourut quelque temps après^. Hildeburge, jeune encore, était sur le point de se remarier, lorsque renonçant brusquement à ces secondes noces ^^ elle s'adonna exclusivement aux œuvres de la religion et de la charité. Elle fréquentait les monastères auxquels elle laissait d'abondantes aumônes, se faisait recevoir dans leur fraternité*, y passait plusieurs jours dans les exercices d'une pieuse retraite. Elle se plaisait surtout à visiter les abbayes

* D. Martène. De antiquis monachorum ritihus, lib. V, cap. xvetxvi. où se trouve cité le Liber usuum Beccensium.

* Voir Ord. Vital, II, 469, et III, 333 et 412.

^ « Non multo post (Rodbertus) stimulo gravis morbi divinitus ia vercndis percussus est, luetuque mortis monachus Beccensis abbatiae factus est. Ascelinus autem Goellus filius ejus haereditario jure patrimoniuiu ejus obtinuit. » Ord. Vital, II. 409.

* « Cum Robertus maritus ejus senesceret. ea consentiente, monachus in Beccensi inonasterio factus est, Eo mortuo, cum ipsa adhuc jiivenis esset, suadentibus filiis et amicis ut alteri viro nuberet, in procinctu nuptiarum. in gradu ligneo lapsa. toto pêne corpore debilitata. nuptiis nuntium remisit. » Annales ord. S, Bened., V. 309.

'^ Hildeburge s'était fait recevoir dans la fraternité du Bec, car son nom, Heldeburffa. se rencontre parmi les .Vom ma /"/-a/rMw famxliarium nostrae congregationis. (Ms. 499 du fonds de la Reine au Vatican.)

de Saint-Pierre de Chartres, de Golombs, du Bec, de Saint- Taurin d'Evreux et d^Ivri. Vers la fin de sa vie, Hildeburge se retira à Pontoise. Après avoir comblé de dons le monastère de Saint-Martin et fondé un petit hôpital pour les pauvres, elle mourut en odeur de sainteté, le 3 juin 1H5, dans une cellule qu'elle s'était fait construire à quelque distance de Tabbaye de Saint-Martin*.

Une autre visite, qui dut causer plus d'émoi parmi les moines, fut celle d'un prélat bel esprit, et des plus en renom dans le monde lettré de son temps, Baudri, qui d'abbé de Bourgueil était devenu archevèque-évêque de Dol*. C'était un poète à la verve inépuisable, /tu style pompeux et fleuri, qui aimait à chanter ses contemporains illustres, et leur faisait même des épitaphes après leur mort. Le poète à l'humeur caustique se doublait d'un abbé de mœurs édifiantes ; il était considéré de ses frères. On le voit assister au concile de Soissons, tenu contre Roscelin, eJt à celui de Clermont, où Urbain II prêcha la croisade. En 1098, il avait failli devenir évèque d'Orléans; la reine Bertrade le protégeait; c'en était assez pour s'attirer les foudres du rigide évèque de Chartres ; Yves l'accusa de simonie*. Cette accusation est grave, mais

* Annales ord. S. Bened,, V. 309. — Du Plessis, Descript, de la /!»• Normandie, II, 184. — Hist. littéraire de la France, XI, 125 et

* Baudri, né à Meun-sur-Loire, vers le milieu du xi« siècle, fut d'abord religieux à Bourgueil, dont il devint abbé en 1079. Il dit dans sa lettre aux moines de Fécamp. a Olim Burguliensis abbas, et in Dolensi sede pallio archiepiscopali decoratus. » Seulna pia, p. 227. Les évoques de Dol s'étaient ériges, on ne sait trop comment, en métropolitains de la Bretagne ; les archevêques de Tours réclamèrent, et en 1198, Innocent m ordonnaque le siège de Dol rentrerait dans la circonscription métropolitaine de Tours.

* il écrivit à Hugues, archevêque de Lyon, sur Baudri de Bourgueil et son concurrent Jean, archidiacre d'Orléans : a Sciât vestra solllcitudo, quia cum abbas Burgulensis, orc patulo, manibus apertis, cum multa securitate ad curiam in Natale venisset ad accipiendum episcopatum, sicut ei illa praedicta regina promiserat. quia animadversi sunt plures et pleniores sacculi nummorum in apothecis amicorum istius quam apudabbatem; ille est admissus. iste est exclusus. Et cum abbas quereretur apud regem, quare sic cum delusisset, respondit : Sustinete intérim donec de isto faciam proficuum meum, postea quaerite

254 HISTOIRE DE l'aBBAYR DU BEC

elle paraît peu fondée, puisque, à quelques années de là, en 1107, Baudri était promu à rarchevèché de Dol. Dans une longue lettre adressée aux religieux de Fécamp, il raconte fort agréablement les impressions qu'il avait éprouvées pendant un voyage en Normandie'. La Bretagne, où il était évèque, avait peu de charmes pour lui, et il s'en éloignait volontiers ; il ne pouvait s'accoutumer au caractère indomptable et brutal des Bretons. Combien il préférait TAngleterre avec ses tables copieusement servies, ses abbayes richement dotées et peuplées de moines aimables et causeurs I En se rendant à l'abbaye de Fécamp, Baudri s'arrêta deux jours au Bec ; Taccueil qu'il y reçut Tenchanta. Il fut fort édifié

ut iste deponatur et tune faciam voluntatemvestram. » Uonis Episl., 67. — Hisl. lut, de la France, XI, 98,

* Les Annales bénédiclines (Y, 473) placent à Tannée 1107 la lettre de Baudri aux moines de Fécamp : c'est par inadvertance assurément, puisque dans sa lettre Baudri parle de son élévation au siège de Dol et du pallium qu'il alla chercher à Rome en 1108. Il avait été sacré le 25 décembre 1107. Hist. lilt. de la France, XI, 100. —A partir de 1120, Baudri habita souvent la Normandie et particulièrement le monastère de Saint-Samson (Penlale), situé à l'embouchure de la Risle et qui est resté le chef-lieu d'une exemption de Dol jusqu'à la Révolution. Il fit la dédicace de Téglise de Saint-Samson le 16 décembre 1129 et celle de l'église du Marais-Vernier le surlendemain, puis mourut le 7 janvier suivant. Il fut enterré dans l'église de Saint-Pierre de Préaux. Voir : Gallia christ., II, 566-567 ; A. Le Prévost, Mémoires et notes pour servir à Vhist. du dép. de VEure, III, 199. Sur la vie et les écrits de Baudri de Bourgueil, voir : Hisl. lilt. de la France, XI, 96-113. Orderic Vital qui l'avait beaucoup connu lui a consacré les curieuses lignes suivantes : « Praefatum seniorem, quem bene cognovi, veneranter honorare decrevi. Hic civis fuit Aurelianensis, monachus et abbas Burguliensis, liberalibus intentus studiis et religiosae meritis vitae venerabilis. Inde pro religione et sapientia, ad gradum Dolensis archiepiscopatus electione provectus est ecclesiastica. In episcopatu monachatum servavit, et cum monachis, prout fors dabat, plerumque habitavit. Indomitis enim Britonibus praeerat quorum perversitatem tolerare non poterat. L'nde prolervos et exle^es fréquenter deserebat, et in Normanniam fugiebat, ubi Dolensis ecclesia super Riselani fluvium atemporibus sancti Samsonis, régnante Hildeberto rege Franconim, fundos habcbat, et quiète pacificeque possidebat. Ibi scriptis et dogmatibus suis auditores suos ad Dei cultum incitabat et vicina coenobia, Fiscanum scilicet ac Fontinellam atque Gemmeticum aliaque plura visitabat, et in timoré Dei sacris sermonibus confortabat. Tandem in senectute bona defunctus est, et Pratellis in basilica sancti Pétri apostoli ante crucifixum sepultus est. » Ord. Vital, III, 623-624.

GUILLAUME DK BH:aUMONT, 3"" ABBÉ i^^

d*y voir l'esprit religieux dans toute sa plénitude, sans mensonge, sans flatterie, sans défaillance; il y régnait comme une mesure sincère et toute naturelle d'honnêteté qui réalisait Tadage : rien de trop. L'abbé du Bec retint Baudri un peu plus longtemps que ce dernier n'aurait désiré ; mais Tarchevèque ne voulut pas se dérober & une invitation qui lui était faite d'une manière si cordiale, de demeurer un jour de plus au milieu de ces hommes tout remplis de l'esprit de Dieu*.

Dans une de ses lettres, saint Anselme nous apprend que le rêve de bonheur qu'il avait caressé avec le plus de complaisance était de se donner un successeur de son vivant et de finir ses jours dans l'obéissance et la paix, en simple moine, au milieu de ses frères du Bec*. Son existence agitée fut loin de répondre à son rêve. Et pourtant, lorsque réduit de nouveau à prendre le chemin de l'exiP, l'archevêque put cette fuis se réfugier au milieu de ses frères du Bec, qui sait s'il ne se reprit pas à espérer que, son exil ne devant pas finir, son rêve le plus cher allait enfin se réaliser?

Le il avril 1103, Anselme passa la mer, débarqua à Wissand, prit par Boulogne la route de la Normandie et ne s'arrêta qu'au monastère du Bec.

a Au lieu de raconter, dit Ëadmer, avec quejle dévotion, avec quel amour, avec quelle allégresse, avec quels transports et quels honneurs il fut accueilli par les bons religieux du Bec, je prends le parti de me taire, car j'estime que personne au monde ne pourrait exprimer ces choses*. » Il est regrettable qu'Eadmer, qui accompagnait l'archevêque dans

* Neustria pia, p. 228.

*Epist., III, 16,

' Au mois d'octobre 1097, Anselme avait une première fois quitté l'Angleterre pour se rendre auprès du pape, malgré les défenses réitérées du roi. En réalité, c'était un exil, car Guillaume le Houx avait dit publiquement ; <c Je n'admets pas ses raisons ; mais qu'il sache bien que s'il va à Rome, je confisquerai tous les biens de son archevêché et je ne le regarderai plus comme archevêque. » (Eadmer. Hist. novorum, lib. Il, p. 47.) Anselme ne rentra en Angleterre qu'après la mort de Guillaume le Roux (2 août 1100).

* Eadmer. Uist. novorum, lib. III. p. 65.

2S6 HISTOIRE DE l' ABBAYE DU BEC

son voyage, se soit montré si sobre dans son récit qui nous intéresserait fort aujourd'hui. €e que Ton peut supposer, c'est qu'Anselme, se retrouvant au milieu de ses frères, après douze ans d'agitations, de luttes et d'angoisses, éprouva une joie profonde de reprendre les exercices de la vie monastique, avec la ferveur et la régularité de ses jeunes années de vocation religieuse.

Après s'être reposé pendant quelques semaines, il alla passer les fêtes de la Pentecôte à Chartres, dont l'évêquc Yves avait été son condisciple sous Lanfranc. Plus "d'une affinité rapprochait ces deux caractères trempés pour la lutte. Anselme soutenait avec un invincible courage la liberté de son église de Gantorbéry ; Yves n'avait pas craint de réprouver hautement l'union adultère du roi de France avec Bertrade, femme de Foulques, comte d'Anjou. Dépouillé de ses biens, mis en prison, il n'en était sorti que plus âpre au combat. Leurs épreuves et leur disgrâce commune n'avaient fait que resserrer leur amitié contractée quarante ans auparavant sur les bancs de l'école du Bec*.

Pendant son séjour à Chartres, Anselme visita la pieuse Adèle, sœur du roi d'Angleterre et veuve d'Etienne, comte de Blois, mort en Orient, au siège de Ramla. Cette princesse combla l'archevêque de témoignages d'affection et de dévouement, et ne manqua pas d'unir ses instances à celles de Tévèque de Chartres et de plusieurs seigneurs pour décider Anselme, qui voulait continuer sa route pour Rome, à

* Eadmer. Hist. novorum, lib. III, p. 66. — Il écrivait à Ernulf, prieur de Saint-Sauveur de Cantorbéry : « Romam tendens ea intentioiie qua de Anglia exivi, Carnotum usque perveni, ubi a comitissa sorore nostri régis, et ab episcopo et a multis aiiis cum gaudio et honore susceptus sum ; sed de itinere meo tali tempore incepto valde mirati sunt. Ûicebant enim propter nimietatem caloris, et quia isto tempore nullus peregrinus vadit, me nec Homam perventurum, nec amplius rediturum ; quia aut manus inimicorum ecclesiae Dei non possum effugere, aut propter inibecillitatem corporis mei, tali tempore necesse esset me mortemincurrere. » Epist. ^111, 76. EtàGondulf, évoque de Rochester : « Consilio itaque eorum et omnium amicorum meorum in tempus congruum iter agenduni distuli, et in Normania expectaturus Beccum redii. » Episl.,l\\ 29. Voir encore : EpisL, IV, 40, et Eadmer. Hist. novorum, lib. 111, p. 06.

GUlLL^UMt: DE BEAUMONT, 3"^ ABBÉ SHT

ne poiat s'exposer, en cette saison, aux chaleurs excessives du climat d'Italie. L'archevêque de Cantorbéry revint donc au Bec pour y passer l'été, en attendant le moment de partir pour Rome.

Les biographes et les chroniqueurs se contentent d'enregistrer ce séjour prolongé de saint Anselme ; le P. Hagey nous donne dans les lignes suivantes une idée de ce qu'il dut être. <( Saint Anselme reprit au milieu de ses chers enfants du Bec ses habitudes de vie monastique et ses conversations pleines d'abandon sur les choses de Dieu ou sur des questions élevées qui avaient pour lui tant de charmes. Ce fut pour son âme comme un bain rafraîchissant. Il s'en fallait cependant qu'il retrouvât dans cette solitude la paix et les joies qu'il y avait goûtées autrefois. Il y apportait un chagrin et des préoccupations que sa jeunesse et son âge mûr n'avaient point connus, et qui faisaient de sa vie un long et continuel martyre. Et puis, si le saint jouissait des enfants qu'il retrouvait pour un temps assez court, il souffrait de ceux qu'il venait de perdre pour un temps peut-être fort long. Ne pouvant plus converser avec eux de vive voix, il le faisait par lettres. Les lettres qu'Anselme écrivit pendant son second exil ne nous sont/ pas toutes parvenues, mais il nous en reste un grand nombre. La plupart tiennent ses amis et ses moines au courant de ce qu'il fait et de ce qui lui arrive, et roulent sur ses démêlés avec le roi. Elles sont précieuses pour l'histoire de l'Angleterre à cette époque, et surtout pour l'histoire du saint'. »

Dans quelques-unes, il fait allusion à son séjour dans Tabbaye; nous devons les mentionner ici. Au roi d'Angleterre, il écrivait : « Pour ce qui concerne ma personne, je n'ai, grâce à Dieu, â me plaindre de rien. Je quitterai l'abbaye du Bec avant l'Assomption, afin, qu'avec le secours de Dieu, je puisse traiter l'affaire pour laquelle j'ai quitté l'Angleterre. Quant aux biens de mon église, quoique j'aie confiance que telles sont vos intentions, je vous prierai cependant de vouloir bien les laisser dans l'état où ils

* Le P. Ragey, Hisf. de saint Anselme. II. 344.

sont^ » El à la reine Mathilde : (( Je suis resté au Bec jusqu'à ce jour, attendant le temps favorable pour continuer ma route; mais bientôt, avant la fête de l'Assomption, je partirai d'ici, afin de mener à bien, s'il plaît à Dieu, l'entreprise que j'ai commencée^. » Il mandait à Gondulf, évêque de Rochester, les mêmes nouvelles, ajoutant qu'il désirait célébrer à Chartres les fêtes de l'Assomption^.

t( Anselme, dit Eadmer, demeura au Bec jusqu'au milieu du mois d'août, ne cessant de s'appliquer à édifier les moines ; puis il se remit en route pour Rome, en repassant par Chartres. Que ferais-je si je voulais décrire en détail le concours des grands, les honneurs et les services rendus à Anselme bien au delà de ce qu'il eût désiré ? A coup sûr j'ennuierais les lecteurs par mes longueurs. Qu'on se contente donc de m'entendre dire en peu de mots que grâce à la protection qui l'environnait partout comme d'un rempart, l'archevêque accomplit son voyage dans la plus grande paix et avec le plus grand bonheur, et qu'il arriva à Rome saint et sauf avec tous les siens ^. »

Après avoir négocié à Rome avec le pape Pascal H et l'envoyé du roi d'Angleterre, Guillaume de Warlevast, l'épineuse affaire des investitures, Anselme reprit vers la fin de novembre 1103 le chemin de la Bourgogne par le nord de ritalie% et s'arrêta à Lyon pour y célébrer les fêtes de Noël. Là, Guillaume de Warlevast qui l'avait rejoint, furieux de voir que l'affaire des investitures n'avait pas été jugée au profit de son maître, communiqua à Anselme une défense du roi de rentrer en Angleterre. L'archevêque prit le parti de demeurer à Lyon; il y resta jusqu'à la fin d'avril 1 lOo*.

' Ëpisf, 111. 7'.).

■ Epist. HI, 81.

» Episl. m, 8o.

* Eadmer, Hisf. novonim, lib. 111, 66.

" « Postero die concilii, arriiiepiscopus iler retrogradiim coinposuit: pluriniisque labonim jaclatns periculis. j)er moiituosa et saltuosa loca Lugdunuui conlendit. w VVillelm. Malmesb., Ue ffesiis potitif. anql.. lib. 1. Patrol. lai., CLXXIX. roi. 149-).

" Sur celte période de l'aflaire des investilures. on peut consulter VHisfuire de saint Anselme par le P. Rairey. t. Il, rh. 17, ±\\ à 27.

r.UILLAUME DE BEAUMONT, 3* ABBÉ 259

Il venait de recevoir du pape une bulle qui portait excommunication du roi et de ses principaux conseillers, notamment de Robert, comte de Meulan*. Ces lettres pontificales étaient du 26 mars. « Anselme les ayant examinées avec attention, comprit qu'il était inutile de rester davantage à Lyon pour y attendre un plus grand secours de Rome. Il avait déjà envoyé à plusieurs reprises des députés et des lettres au souverain pontife au sujet de ses affaires, et jusqu'alors il n'avait reçu pour ainsi dire que des lettres de consolation et des promesses qui le renvoyaient d'ajournements en ajournements. Il écrivit une troisième fois au roi d'Angleterre au sujet de la confiscation de ses biens, et il ne reçut de lui que la demande d'un nouveau sursis accompagné de paroles flatteuses*. »

Evidemment, le temps des menaces était passé, il fallait en venir à leur exécution. Anselme crut que, pour aider la sentence d'excommunication, qu'il allait fulminer contre le roi, k produire l'effet qu'il en attendait, il ferait bien de se rapprocher de la Normandie. Ce fut l'avis de son ami Tarchevéque Hugues : il quitta donc la ville de Lyon vers la fin d'avril HOo '\

En passant par le prieuré de la Ghari té-sur-Loire, il apprit que la comtesse Adèle était malade dans son château de Blois; il s'empressa de l'aller voir. « Nous la trouvâmes presque entièrement guérie, dit Eadmer qui accompagnait Anselme ; elle nous retint pendant quelques jours dans son château où elle nous traita avec toutes sortes d'honneurs. Elle s'entretenait souvent avec l'archevêque. Lui ayant demandé pourquoi il était venu en France, Anselme ne lui cacha pas qu'il venait pour excommunier le roi d'Angleterre

* a Diu ergo et revocare Anseliiiuiii et iiionitioDibus aposlolicis obsecimdare distulit.non elntionis ainbitu sed proceruin et maxime comitis de Mellento instinclu, qui in hoc negolio magis antiqua ronsuetudine quam recti tenore rationeiii reverberans, ailegabal multum regiae majestati diminui si, omittena morem anlecessorum, non investiret elertum per baculum el annuluni. » Willelm. Malniosb.. fies/a regum anul.. lib. V. Palrol lat.. CLXXIX. roi. 1371.

• Eadmer. //i>/. nororum. lib. IV, p. 70.

"" Lo P. Ragey, Hutf. de fiaiv/ Anselme. II. 409.

!260 HISTOIRE DE L'aBBAYIS DU BEC

à cause de Tinjure qu'il faisait à Dieu et à luidepuis plus de deux ans. En apprenant cela, la comiesse se mit à déplorer amèrement l'aveuglement de son frère, et elle songea aussitôt à prendre des moyens pour le réconcilier avec Anselme. Elle obtint de l'archevêque qu'il se rendît à Chartres avec elle*. » En même temps, elle expédia des messagers àHenri pour l'avertir de l'approche de Tarchevêque et de son dessein bien arrêté de lancer contre lui une sentence d'excommunication.

Cette fois, les conseillers du roi furent d'accord pour reconnaître qu'il fallait à tout prix détourner le coup qui le menaçait. Il manda à sa sœur qu'il était décidé à s'aboucher avec l'archevêque de Cantorbéry. Anselme, de son côté, consentit à l'entrevue ; elle eut lieu le 21 juillet 1105, à Laigle, où Anselme se rendit accompagné de la comtesse Adèle. Henri déclara qu'il renonçait aux investitures, mais demanda qu'il lui fût permis de continuer à exiger l'hommage *. L'archevêque ne voulant prendre sur lui de refuser ou d'accorder au roi ce privilège, demanda qu'il en fût référé au pape ; il fut décidé qu'on enverrait à Rome une nouvelle ambassade ^.

En quittant le château de Laigle, Anselme se rendit à l'abbaye du Bec. Quoiqu'il dût encore rester plus d'un an sur la terre d'exil, l'archevêque ne passa pas tout ce temps

* Eadmer, Uisloria novorum, lib. IV, p. 70: Willelm. Malraesb., Derjestispontif. angL, liv. I. Patrol. lat., GLXXIX, col. 1499.

' « Verumtamen. diligentius inspeclo quid vivida epistolanim ratio, i(uid divinorum iminerum in se ubertim ronfliiens admoneret largitio, iiivestituram annuli et baculi induisit in perpetuum. retento tantum electionis et re^aliuin privilegio. » VVillolm. Âialmesb.. Gesta regum aitgl., lib. V. Patrol. lat., CLXXIX. col. 1371.

^ « Eadmer, IlisL novorum, lib. IV, p. 71. « Venil. et rege multuui favente. de omnibus suis resaisitus est ; sed ejus in Angliaui transitus ideo dilatus est quia noicbat couinumicare cum investitis. Rcx igitur Angliam. ille Beccum divcrtitur. Direoti Uouiam legati Willielnius de Warleswast et Baldwinus monachus controversiam tôt annis agitatam singulari probitate sedarunt. Concessit siquidem papa ut rex honiagia de electis acciperet, sed nullum per baculum et annulum investiret » ^Villelm. Malnu'sb., De qpsiis pon/if. aiif/L, lib. I, Patrol. lat.. CLXXIX. col. 1499.

GUILLAUME DE BEAUMONT. 3® ABBÉ Hii

dans le monastère. Au nombre des villes qu'il visita, Ëadmer cite Reims et Rouen K Pendant son séjour au Bec, Anselme fut chargé par le souverain pontife d^examiner la cause de rarchevèque de Rouen et de l'absoudre des censures qu'il avait encourues pour des fautes graves *. Le primat deCantorbéry avait intercédé en faveur de son vieil ami et condisciple àTécole du Bec, et le pape, finissant par céder à ses instan-

* Eadoier, Hisi. novorum, iib. IV. p. 71 et 75.

* Les ternies de la lettre de Pascal II à l'archevêque de Rouen sont sévères : « Licet causae tuae qualitas patlentiam nostraui plurinium gravet, pro reverentia tamen fratris nostri Cantuariensls episcopi et dilectione latoris praesentium Glii nostri Willielmi, qui pro te apud nos vehementius intercesserunt, paterna pênes te benignitate movemur. Causam ilaque tuaiu eidem fratri Cantuariensi episcopo coinmisimus ut quod îpse induisent indulgcamus. Eo nimirum intuitu, ea conditione. ut malos consiliarios quorum instinclu niultos pravitates incurristi. a tua familiaritate repellas. » Eaduier, Hisl. novorum, Iib. IV, p. 74. Celte lettre est du 28 mars ilOG. Ëadmer ajoute que ces lettres pontiGcales apportées par Guillaume de Warievast. furent lues publiquement dans le synode des clercs qui se trouvait alors réuni. — Pour quelles causes Guillaume Bonne-Ame. prélat de mœurs pures, avait-il été suspendu de ses fonctions épiscopales, « suspensus autem fuerat ab officio episcopali jam olim Willielmus archiepiscopus Rothomagensis » Ëadmer, llist.nov., Iib. IV, p. 74); la question est demeurée fort obscure. Xjuillaume de Malmesbury affirme que ce fut pour avoir béni l'union adultère de Philippe !•' et de Bertrade : « Adeo erat omnibus episcopis provinciae suae derisui ut nuUus eos desponsaret praeter Willielmum archiepiscopum Rothomagensem ; cujus facti temeritalem luit multis annis interdictus, et vix tandem aliquando per Anselmum archiepiscopum apostolicae communioni redditus. » Willelm. Malmesb. , Gesla regum, angl., Iib. V. Patrol. lat., CLXXIX, col. 1369. Le P. Rageyadopte cette opinion. {Hist. de saint Anselme, II, 415.) Orderic Vital attribue cette sacrilège bénédiction à Eudes, évêque de Bayeu.^ : « Odo Bajocensis episcopus hanc execrandam desponsationem fecit, ideoque dono moechi régis pro recompensatione infausti famulatus, ecclesias Medanti oppidi aliquando habuit. » Edit. Le Prévost, III, 387. C'est aussi le sentiment des auteurs des Annales bénédictines (V. 283). La Chronique de Verdun, éditée par le P. Labbe, dit que le mariage fut béni par Philippe, évèque de Troyes et Gautier, évoque de Meaux. Enfin le pape Urbain IL dans une lettre à Raynaud, archevêque de Reims, considère comme le coupable, Ursion évêque de Senlis. Cf. D. Pommeraye Histoire des archevêques de Rouen, p. 297 et 209. et Gallia christiana, XI. col. 40. Déjà, en 1089, à l'occasion de l'interdit jeté sur la Normandie et auquel il avait prétendu soumettre les moines de Fécamp exempts par privilège pontifical, Guillaume Bonne-Ame avait été sévèrement blâmé par Urbain II, le pape l'avait même privé de l'usage dupallium. qui ne lui fut rendu que sur les instances de Robert, duc de Normandie. Voir à ce sujet : Cm allia christiana.W, Instrumenta, col. 18.

i6i UISTOIRI:: Dfc; LABBAYI^ DU BEC

ces, lui avait doané pleins pouvoirs pour s'en servir à regard de Guillaume Bonne-Ame, comme il jugerait à propos. L'archevêque de Rouen fut donc absous par Anselme et réintégré dans ses fonctions ^

Au séjour de saint Anselme au Bec se rattache un curieux épisode dont nous empruntons le récit à Ëadmer. « Boémond, l'un des plus illustres chefs de la croisade -, était venu à Rouen accompagné du cardinal Bruno ^. Il avait également amené le chef de sa milice (magister militum) nommé Ilgyre, soldat d'un grand courage etjouîssant d'une haute réputation dans l'armée. A l'époque de sa jeunesse, Ilgyre avait reçu d'Anselme de nombreux bienfaits. En s'entretenant familièrement avec l'archevêque, il lui parlait de guerre et de victoires, de villes prises, lui décrivant les lieux qu'il avait visités et lui relatant plusieurs choses qu'il avait apprises dans son expédition de Jérusalem. 11 lui dit aussi qu'il possédait beaucoup de reliques de saints, et lui expliqua comment il se les était procurées. Il se glorifiait surtout de posséder des cheveux de la sainte Vierge qui lui avaient été donnés, disait-il, par le patriarche d'Antioche, lorsqu'il commandait les troupes sous les ordres de Boémond ». Et il ajoutait : « J'avoue que je n'aurais jamais osé ai^cepterces cheveux si je n'y avais été excité par l'amour de ma patrie dans laquelle je suis né et où j'ai été élevé. J'espérais en effet la revoir quelque jour et l'enrichir de ce sublime présent. Mon espérance n'ayant pas été trompée, grâce à Dieu, j'ai résolu de donner deux de ces cheveux à cette église de Notre-Dame de Rouen, qui est la principale église de Normandie, deux à l'abbaye de Saint-Pierré et de Saint-Ouen, deux au monas-

* (( Rothomagensis episcopi causam et interdiotum uieiim, justitia dictante pi'olatum, luae deliberationi commisimus. Quod ei indulserU indulgemus. » Eadmer, Hist. nov. lib. IV, p. 75. Celte lettre de Pascal II à saint Anselme est du 28 mars 1106 ; c'est dans cette même lettre qu'il donne à Anselme sa décision relativement aux investitures et à Thommage ; nous en parlons plus loin .

* (( Buamundus bellorum arbiter et ccrtaininum judex », dit Henri de Huntingdon. {Uûil. AnrjL, lib. VU. Patrol. lat., CXCV, col. 938.)

3 Bruno d'Asti avait été secrétaire du pape Urbain II : il était alors évèque de Segni.

GUILLAUMK DK BEAUMONT, 3** ABBÉ 263

tère de la Vierge des Vierges dans lequel j'ai été élevé par vous jusqu'à Fàge viril \ et deux à vous-même. Car l'évêque d'Antioche m*a donné douze de ces cheveux, m'assurant que la très sainte Vierge se les était arrachés quand, debout au pied de la croix, elle sentit son âme percée d'un glaive de 'douleur 2. 11 avait trouvé cela écrit, disait-il, dans de vieux manuscrits qui jouissaient d'une grande autorité dans le pays, et dans les archives de son église. » Ces paroles causèrent à Anselme une joie très vive. Quand il eut fini de traiter avec Tarchevéque Rouen, Boémond et les autres croisés, il revint au Bec. Les cheveux dont Ilgyre avait parlé étant restés à Chartres où Boémond avait laissé ses gens et ses bagages ; Tarchevèque de Rouen et l'abbé du Bec les y envoyèrent chercher par des religieux. Guillame Bonne-Ame accompagné de ses chanoines, des moines de Saint-Ouen et d'une multitude innombrable de fidèles, alla en procession au-devant des religieux qui apportaient la précieuse relique, il la reçut avec tout l'honneur possible et la déposa dans un endroit sacré qu'il lui avait préparé dans l'église. Quatre de ces cheveux furent portés au Bec ; Anselme en garda deux pour lui après les avoir reçus avec respect ; comme j'étais son chapelain, il me les donna à garder et je me suis acquitté de ce soin jusqu'à ce jour. Ce que les autres pensent de tout cela, je l'ignore. Mais je sais d'une manière très certaine que le seigneur révérend père Anselme eut toujours ces cheveux en grande vénération, et j'ai reconnu moi-même, par une pieuse et notable expérience, qu'il se trouve en eux une sainteté insigne et une grandeur digne d'être honorée *. »

* Ce passage et quelques phrases précédentes prouvent qu'Ugyre était normand, et qu'il avait été élevé à l'école du Bec, lorsque Anselme était prieur ou abbé.

* Le P. Ragey a fait observer avec raison que cette circonstance de hi douleur désespérée de Marie au pied de la croix n'était conforme ni au caractère de la Sainte Vierge, ni au récit de l'Evangile. {Hist. de saint Anselme, III, 417 en note.)

' Eadmer, Uisloria novorum^ lib. IV. p. Ta.

Dans une liste des reliques de l'abbaye du Bec en 1134, reproduite par D. Thibault en 1688, il est fait mention de deux cheveux de la sainte

264 uiSTOiRE db: l'abbaye du bec

Les nouvelles qui arrivaient d'Angleterre apportaient chaque jour à Anselme un surcroît de chagrins et d'inquiétudes. La condition de la plupart des diocèses était déplorable, et la discipline ecclésiastique foulée aux pieds ; les mœurs de la société étaient entachées de vices infâmes ; les monastères et les paroisses étaient pressurés par d'impitoyables exacteurs ; on s'accordait à rattacher tout ces maux à une cause unique : l'absence du chef de l'église d'Angleterre. Aussi les évèques anglais n'écrivaient-ils à Anselme, avec des accents désespérés, que pour le conjurer de reprendre à tout prix l'exercice de son autorité primatiale '. D'un autre côté, le roi persistait à soutenir, avec sa mauvaise foi accoutumée, qu'Anselme n'était absent que parce qu'il le voulait bien, et que, pour lui, il déplorait plus que les autres les tristes conséquences de son éloignement^. En

Vierge : n Unuui magnum (filactenum) ornuium gemmis in quo sunt duo capiUi beatae virginis Deigenetricis Mariae, quos Maurilius archiepiscopus Rothomagi dédit Domno abbati llerluino. u (Bibl. nat. lat. 12884, fo 183). La provenance indiquée est fausse, car il doit évidemment s'agir des cheveux donnés par llgyre à l'abbaye. En 1688, le Bec ne possédait plus ces cheveux de la sainte Vierge : I). Thibault n'aurait pas manqué de les signaler parmi les reliques les plus notables dont il fait Ténumération ^f» 185). Ce religieux, qui remplissait la charge de sacristain, dit qu'un grand nombre des reliques avaient disparu au cours des guerres dont 1 abbaye avait «'u à souffrir. Nous pensons que la relique donnée par llgyre passa, pendant la guerre de Cent ans, dans le trésor de Notre-Danre de la Coulure de Bernay. M. Sainte-Marie Mévil a donné le texte d'une lettre de Thomas Basin. évêque de Lisieux, datée du i*^ août 1418. permettant de conserver dans l'église et d'exposer à la vénération des fidèles un reliquaire d'argent et de cristal renfermant des cheveux de la sainte Vierge. Ce reliquaire avait été remis par un soldat qui s'en était emparé dans une église pendant l'invasion anglaise. (Sainte-Marie Mévil, Chartes de la Chanté de N.-l), de la Couture, Paris 18ii5. Extrait de la Bibl. de TEcole des Chai'tes, novembre-décembre 1854 4« série, t. I.) Depuis' bien longtemps, la relique n'est plus dans le trésor de N.-D. de la Couture de Bernay, et la lettre de Thomas Basin, que Mévil avait vue en 1845 encore scellée du grand sceau en cire rouge de l'évèché de Lisieux, a elle-même disparu, on ne sait quand ni comment.

' Cette lettre se trouve dans Eadmer, Hisf. nov., lib. IV, p. 73. Voir Ihid., la réponse de saint Anselme, et page 7i le tableau que fait Eadmer de l'église d'.Vngleterre pendant l'exil de saint Anselme.

* Henri s'était engagé à envoyer des députés à Uouie afin ({u'Anselme pût rentrer en Angleterre pour la cour plénière de NoPI : mais il eut

GtILi\UME DK BIÎAUMONT, 3^ ABBÉ 268

réalité, Henri Beauclerc n'avait renoncé qu'en apparence aux investitures et seulement pour éviter rexcommunication dont il était menacé. Sans doute, il avait fait rendre à l'église de Gantorbéry les biens qu'il avait séquestrés; mais malgré l'engagement qu'il avait pris à Laigle, il différait toujours de demander au pape le règlement déflnitif de l'investiture et de l'hommage. Toute sa conduite autorise à croire qu'il ne se souciait nullement de la rentrée de l'archevêque de Gantorbéry, Anselme lui écrivit plusieurs fois à ce sujet* ; Henri répondit par de belles paroles, mais sans prendre aucun engagement sérieux *. Alors l'archevêque s'adressa au conseiller le mieux écouté du roi, Robert de Meulan, comte de Leicester, dont il avait levé l'excommunication. Il lui écrivit en termes sévères, laissant entrevoir la sentence d'excommunication comme une menace toujours suspendue sur la tête de son maître ^, Henri I", peu soucieux de jouer aussi gros jeu, escompta les bénéfices de sa soumission au pape et dépêcha à Rome les deux envoyés ordinaires, Guillaume de Warlevast et le moine Baudouin *.

L'indulgence et la modération dictèrent la réponse pontificale, datée du 23 mars 1106. Dans plusieurs lettres précédemment adressées soit à Anselme, soit au roi lui-même %

garde de tenir sa parole. On ne sait, dit Rémusat, quelles étaient les causes de ce retardement ; peut-t^tre la distraction puissante d'autres grandes affaires : peut-être l'espoir persévérant d'épuiser la patience de l'arche vêque : peut-t^tre enfin le dessein secret d'indisposer le public contre son obstination. (De Rémusat. Saint Anselme de Gantorbéry, p. 297.) ' Eadmer, Hinl. nou., liv. IV, p. 73. Voir : Episl. 111, 109, 111.

* Eadmer, llisf. nov., liv. IV, p. 74. » Eadmer, Hist. nov., liv. IV. p. 72.

* «f Si ergo wrgam pastoral itatis signum. si annuliim signaculum Jidei tradit laica manus. quid in ecclesia pontillces agunt?.. Qnicunii|ue vero intra praedictas inducias investituram seu consecrationem acceperunt, a consortio fratrum et ordinatoresetordinatosalienus habe mus. » (Kadmer, Hist. novorum. lib. 111, p. 65.) C'est cette lettre qu'Anselme avait reçue de Rome avant son départ d'Angleterre, et qu'il ne voulut ouvrir qu'à son arrivée au Bec, au commencement de mai 1103.

* « Revoca pastorcm tuum, revoca patrem tuum, si quid, quod non opinamur, gravius adversus te gesserit, si investituras aversatus fueris, et nos, juxta voluntatemtuam,(iuantum cum Deo possumus, moderabi-

266 uisTOiRE DE l'abbaye du bkc

le papç avait condamné les investitures ainsi que les prélats qui les avaient acceptées. Mais lorsqu il fut informé par Guillaume de Warlevast et par Baudouin que le roi renonçait aux investitures et demandait seulement qu'on lui conservât rhommage, le souverain pontife leva les prohibitions et excommunications que son prédécesseur Urbain II avait portées contre Tinvestiture et l'hommage. « Admettez dans votre communion, avec Taide du Seigneur, écrivait-il à Anselme, les prélats qui ont reçu l'investiture et ceux qui les ont sacrés, en exigeant d'eux les satisfactions que nous vous indiquons par l'intermédiaire des députés communs Guillaume et Baudouin... Quant à ceux qui, à l'avenir, accepteront des dignités ecclésiastiques sans recevoir l'investiture, c( praeter investi turas ecclesiarum », quand même ils feraient hommage au roi, ne refusez pas pour cela de les sacrer, jusqu'à ce que le cœur du roi s'attendrisse sous la rosée de vos exhortations, et que, par la grâce du Dieu tout-puissant, il consente à renoncer à cette formalité... Puis donc que le Dieu tout-puissant a fait réussir nos admonestations pour son honneur et celui de son Eglise dans le royaume d'Angleterre, que votre fraternité s'applique à se conduire à l'égard du roi et des grands avec douceur, discrétion, sagesse et mesure, de manièreque votre zèle et votre sollicitude parviennent, avec l'aide de notre Dieu, à corriger ce qui reste encore à corriger *. »

mur ; tu tanien talis repulsae infaniiam a persona tua et regno removeas. » (23 novembre 1104.) Eadmer, Misé, novorum^ lib. III, p. 67.

' Eadmer, Hiftt. novorum, lib. IV, p. 74. Henri I" avait franchement aooepté la décision pontificale, mais il fallait quelle fût proclamée solennellement dans le royaume d'Angleterre. Diverses circonstances, notamment la maladie d'Anselme, ajournèrent cette proclamation jusqu'au 1" août, époque à laquelle s'ouvrit le concile de Londres: les barons y siégeaient à côté des évAques et le roi à côté du primat. Pendant les trois premiers jours. Anselme ne parut point aux séances': on se livra en son absence, mais en présence d'Henri, aux discussions les plus vives au sujet des investitures. l\ ne manquait pas de conseillers qui poussaient encore le roi à s'en tenir aux anciennes coutumes du royaume, au mépris des défenses de Rome. Mais lorsque Anselme eut paru dans l'assemblée, Henri déclara qu'à partir de ce moment, il était réglé et arrêté qu'en Angleterre les évoques et les abbés ne pourraient recevoir de la main du roi, ni d'aucune autre main laïque, Tin-

GUlLLAUMt: DL BklAUMOiNT, 3^ ABBÉ 267

Pendant que Baudouin remettait la réponse de Rome à Tarehevéque, Guillaume de VVarlevast passait la mer pour la remettre au roi. A peine Teùt-il reçue qu*il fit éclater sa joie et renvoya aussitôt Warlevast auprès d'Anselme pour le prier de rentrer immédiatement en Angleterre. Lorsque l'envoyé d*Henri I"" se présenta à Tabbaye du Bec, rarchevèque était assez gravement malade.

Ce contretemps affecta vivement Guillaume de Warlevast. « Craignant^ dit Eadmer, que le primat ne fut enchaîné par Tamour de sa chère solitude et de ses frères autant que par

vestilure par la crosse et l'anneau. Le primat déclara de son côté, qu'à l'avenir la consécration ne devait Aire refusée à personne pour avoir fait hommaife au roi. C'est dans ces conditions qu'Henri pourvut de pasteurs les églises d'Angleterre qui en manquaient, et dans ces nominations il se régla sur Tavis des barons et des évoques, mais surtout sur celui de rarchevèque de Cantorbéry. Anselme pouvait écrire à Pascal II après le concile de Londres : « Non debeo tacere Excellentiae vestruc ({uod per eam Dei gratia operatur in Anglia et in Normannia. Rex qui doniinatur Anglis et Normannis, obodienter suscipiens vestraui jussionem, investituram ecclesiarum. renitentibus multis, deseruit: quod ut faceret, Robertus cornes de Mellento et lUchardus de Redveris, ut fidèles vestri et filii Kcolesiae, veritatis attracti monitis, vehementer institerunt. Rex ipse in personis eligendis nullatenus propria utitur voluntate, sed religiosorum se penitus committit consilio. » (Eadmer, HUt. nov. liv. IV, p. 70 et 78.) Les historiens sont loin d'attribuer la même importance à la victoire remportée par saint Anselme ; nous citerons seulement Lingard : « Anselme eut une entrevue avec le roi â l'abbaye du Bec, et tous deux, dans un véritable esprit de conciliation consentirent à abandonner une partie de leurs prétentions. Comme l'hommage et la fidélité étaient des devoirs civils, on convint qu'ils seraient exigés de chaque ecclésiastique avant que lui-même fût mis en possession de son bénéfice ; l'anneau et la crosse étant considérés comme les marques d*unc juridiction spirituelle à laquelle le roi reconnaissait n'avoir aucun droit, on supprima la collation de ces emblèmes. En réalité, l'Eglise gagna peu de chose à ce compromis. Il pouvait réprimer, mais non détruire le principal abus. Henri ne renonçait qu'à une forme vaine et le fond lui restait. Le droit qu'il s'arrogeait de nommer les évoques et les abbés ne lui était point enlevé ; et quoiqu'il promît de ne plus s'approprier les revenus des bénéfices vacants, il n'hésita jamais à violer cet engagement. » [Histoire d'Angleterre, Paris, 1846, t. I, p. 224.) Sur la transaction par laquelle se termina la longue affaire des investitures. voiriWillelm. Malmesb.. Gesla regum angl., lib. V, Patrol. lat., CLXXIX, col. 1371, eiDe geslispont. aiif/L liv. I, Id. col. 1501 et 1502 ; de Rémusat, Saint Anselme de Cantorbéry, lib. 1, ch. xviu et lib. Il, rh. i: Join- Lambert, Un Concordai au xii* siècle, Paris, 1879; le P. Bagey, Histoire de saint Anselme, t. 11, ch. xxxiii ; de Montalembert. Les Moines d Occident, lib. XIX, ch. vi.

268 UISTOIHE DE l'abbaye DU BEC

la maladie, il le pressait de toutes les manières possibles, et nous appelait à son secours, nous-mêmes qui entourions notre père, pour le presser davantage, l'arracher au Bec et le décider à partir pour l'Angleterre, comme il le désirait. Il commença par lui transmettre les prières du roi son maître qui l'invitait à revenir au plus tôt visiter T Angleterre désolée de son absence. Il promettait et affirmait que le roi était disposé à lui obéir en tout ce qu'il ordonnerait, et qu'il ne serait plus en désaccord avec TEglise romaine. Et il ajoutait: c'est pourquoi je vous conjure de partir sans retard, de peur que le vent du siècle ne vienne à souffler et à renverser toutes ces bonnes dispositions. Anselme rendit grâces à Dieu du don admirable qu'il venait de lui faire, et prenant congé des moines au milieu desquels nous habitions depuis longtemps, entourés d'affection et d'honneur, il se mit en route pour l'Angleterre * . »

Anselme était loin d'être rétabli lorsqu'il quitta le Bec; arrivé à Jumièges, il sentit son mal s'aggraver, en sorte qu'il lui fut impossible d'aller plus loin. Un messager fut aussitôt envoyé au roi pour lui faire connaître les causes de ce retard^. Henri répondit à Anselme en termes affectueux : c( Que votre bénigne Paternité sache que je suis, comme je le dois, contristé à l'excès de vos souffrances et de votre maladie. Si je ne vous avais attendu, je serais déjà en Normandie. C'eût été une grande joie pour moi de vous retrouver ici avant de quitter l'Angleterre. Je m'adresse donc à vous comme un fils à son père, et je vous prie de vouloir bien prendre un peu plus de soin de votre corps, et de ne pas le macérer autant que vous le faites. Je veux et j'ordonne que vous agissiez en maître dans toutes les parties de la Normandie qui m'appartiennent, comme si elles étaient à vous ; et si vous en usez ainsi, mon cœur se réjouira. Et maintenant, attendez-moi en Normandie; je m'y rendrai prochainement^.))

' Eadnicr, HisL novorum, lib. IV, p. 7o.

* Eadiuer, HisL novorum^ lib. ÏV, 75, et Ue olta S. Anselmi, p. 24.

=» Epiât. IV. 75.

L*archevèque passa environ un mois k Juniièges. Comme sa santé semblait s'améliorer, il préféra retourner au Bec afin d*y attendre la visite du roi. Il espérait que le bonheur de se retrouver au milieu de ses chers religieux achèverait de lui rendre la santé. Mais la maladie/ que Ton croyait enrayée, reparut avec un caractère de gravité telle qu'on perdit bientôt tout espoir de guérlson. Cette alarmante nouvelle se répandit rapidement en Normandie, et Ton vit de tous côtés des évêques et des abbés qui se dirigeaient vers le Bec pour assister soit aux derniers moments, soit aux funérailles du primat d'Angleterre ^ Néanmoins le danger disparut et la santé d'Anselme revint peu à peu^. Les prélats qui affluaient au Bec, et qui conféraient déjà entre eux des moyens de donner le plus de pompe possible aux obsèques de l'archevêque, durent se mettre en route pour s'en retourner'^.

Le roi d'Angleterre arriva au Bec le jour de l'Assomption 1 106. Anselme se trouva avoir assez de forces pour célébrer la messe solenneHe. « Après l'office, le roi et le primat eurent une entrevue dans laquelle ils tombèrent d'accord sur tous les points qui les avaient précédemment divisés. Le roi accorda à Tarchevêque l'exemption de tout tribut pour les églises que son frère Guillaume le Roux avait mises à contribution, et il promit de ne jamais rien prélever sur elles. Quant aux exactions commises à l'égard des prêtres, le roi les répara en promettant de ne rien exiger de ceux qui n'avaient encore rien donné, et d'exempter ceux qui avaient donné quelque chose de tout impôt pendant trois ans. De plus, il s'engagea à restituer, dès qu'il serait rentré en Angleterre, les revenus de l'archevêché qu'il avait confisqués pendant l'exil de l'archevêque*.

Afin de donner le temps à sa guérison de s'afltermir, An-

* « Contluunt episcopi et abbates terrae illius, ac de funere ejns (|uique pertractant. » Eadmer, Hisl. nov., liv. IV, p. 75.

* Eadmer, De vifa S. Ansebni, p. 25.

" Eadmer, De rila .S. Anseltrii, p. 2îl.

* Eadmer. Hisf, novorum^ lib. IV, p. 7.*i. e1 De vifa S. Anselmi. p.io.

:270 HISTOIRR DE l'aBRAYK nu BRC

selme crut devoir passer encore quelque temps au Bec. U y consacra, à la demande de l'abbé Guillaume de Beaumont, une chapelle située près de la cour du monastère*. Pendant la cérémonie, on lui amena, pour le bénir, un clerc qui était depuis peu tombé en démence. Il le bénit avec bonté, et le clerc recouvra tout aussitôt la raison*.

« Dès les premiers jours de septembre, le saint annonça à ses chers enfants du Bec qu*il allait les quitter; cependant il y en avait un parmi eux dont il ne put consentir à se séparer. Quand, en 1097, Anselme était parti pour son premier exil, dom Boson était revenu au Bec. Au moment de retourner en Angleterre, le saint demanda à dom Guillaume de Beaumont et à ses moines de lui permettre de Temmoner de nouveau avec lui. Il leur déclara, en plein chapitre, qu*il aimerait mieux vivre dans la solitude avec dom Boson qu*au milieu des splendeurs de l'opulence sans lui. Cette demande jeta Témoi dans la communauté. Dom Boson était l'homme des bons exemples et des bons conseils. Chacun Testimait et Taimait. Mais les moines du Bec pouvaient-ils refuser

* H Cutu igitur An^liam repetendi iter Auselnius certis ex causis aliquaniisper deiuoraretur. rogatus ab abbate Beccensi dedicavit capellam imani infra curiani ipsius i-oenobii silai». m (EadmeK De vila .S. Ansebni, p. 25.) Cette chapelle, qui prit plus tard le nom de chapelle du Bienheureux Herluin. était réalise provisoirement construite par le premier abbé du Bec sous le vocable de Notre-Dame et de Tous les Saints, et que les religieux avaient abandonnée lorsqu'ils purent prendre possession de la grande église dédiée par I^anfranc en 1077. Sur cette église qui fut détruite en 1417. voir \ Chronique du Bec. édition Porée, Rouen 1883, p. 83 et 84. Vers le milieu du xn» siècle, Pierre de Dives ou d'Eu composa une pièce de 9i vers hexamètres sur la dédicace qu'Anselme Ut de cette chapelle, en IIOB. et sur la guérison d*uu clerc frénétique. Ou y remarque le passage suivant :

liilerpeilaluil a fralribu» alque rogatus Templum sacravil quod priniitu» aedificavil Nobilis Herluinus, }>ar saecla mis rccolendus. Flumiiiis ad ripaiii Uecri fundamina jactans.

Ribl. nal. lat. 5427, P \t2. Sur le p(»ènie de Pierre d'Eu, voir mon étude intitulée : LWbbaye du Dec cl ses écoles. Evreux, 1892, p. 58-60.

* « In quu dedicatione. ciuidaui clericus phrenesis valetudine tune noviter caphis, a suis est ante pontilicem ductus, illicoque ad benedictionem ejus a suae mentis alienaliono sanatus. » Eadmer. he vifa S. An.selmi. p. i,'> ; Ribl. nat. lai. .iViT. f' lii'.

quelque chose à leur cher et vénéré père Anselme ! [Is lui permirent donc de reprendre Boson*. Plus consolé par le don de ce trésor que si Ton eût mis à sa disposition les richesses du monde entier, Anselme fît ses adieux à cette douce famille monastique au milieu de laquelle il laissait son cœur, et il se dirigea vers le port de Wissant. Le moment était arrivé où le saint primai pourrait, après plus de trois années d'exil, revoir, consoler et remettre dans une voie vraiment catholique cette chère Eglise d'Angleterre à laquelle ses travaux et ses combats venaient enfin de rendre la liberté*. »

Le séjour prolongé de saint Anselme au Bec, pendant les premières années du xii® siècle, est un événement dont l'importance relègue au second plan, et presque dans Tombre les autres faits relatifs h Thistoire de Tabbaye et dont les annales monastiques ont conservé le souvenir ; nous avons donc dû y insister.

Orderic Vital nous apprend que le 13 novembre 1099, eut Heu la dédicace de Téglise abbatiale de Saint-Evroul ; la cérémonie fut présidée par Tévèque de Lisieux, Gilbert Maminot, ancien premier médecin et chapelain de Guillaume le Conquérant, assisté des évoques d'Evreux et de Sées. Plusieurs abbés normands s'y trouvèrent; Orderic cite en premier lieu Guillaume, abbé du Bec*^. Le même historien nous le montre encore assistant, le 7 octobre 1118, au concile de Rouen, présidé par Conrad, légat du pape GélaselP.

* a Cunique Anseluius. post secunduin exilium, Angliam repetere <leberet, in capitule rogavit Willelmum abbatenT et convenlum BeccL,ut liceret sibi Bosonem ducere seciim, quia magis amaret cum illo vivere in solitudine. quam sine eo in magnis divitiis. Abbas et fratres, quia non poterant contradicere, archiepiscopo concesserunt... Post transiluni Anselmi, Boso Beccum rediit. » Vita Bosonis quarti abbatis, aucfore Milone Cripino, édit. Giies, I. 329.

* Le P. Ragey, HisL de saint Anselme, II, 437. — On sait que saint Anselme mourut à Cantorbéry le 21 avril 110*J.

*Ord. Vital, III, 66, et II, 375 et 400.

* Ce concile, où fut agitée la question des entreprises de Tenipereur Henri V et de Tantipape Bourdin. ne nous est guère connu que par le passage d'Orderir Vital. IV, 329. Cf. D. Pomnjeraye. Sancfae Huio/n. ec^lesiae concilia, p, lâ.'i. et D. Bessin. Cotirilia Rotom. provinciae. p. 80.

m JIISTOIRË DE L'ABBAYë DU BEC

Tous les évèques normands furent présents à ce concile, sauf Serlon, évêque de Sées, accablé de vieillesse et d'infirmités, et Ouen, évêque d'Evreux, assiégé dans sa ville épiscopalc par les troupes d'Amaury de Montfort, auxquelles le lieutenant d'Henri F'' avait traîtreusement ouvert les portes du château ^

Le nom de Guillaume de Beaumont se rattache également à une transaction passée, le 10 janvier 1110, avec Etienne, doyen de Saint-Pierre et Saint-Paul et Sainte-Geneviève de Paris. En vertu de cet accord, les chanoines remirent à Tabbaye du Bec ce qu'ils possédaient à quelque titre que ce fût, et tout ce qui avait pu être injustement distrait de leur domaine sis à Vernon et à Gamilly ; de leur côté, les religieux du Bec donnèrent aux chanoines de Sainte-Geneviève, dans les mêmes conditions, ce qu'ils possédaient dans le village d'Auteuil et à Paris. Cet échange fut confirmé par le chapitre du Bec, le 16 janvier de la même année, en présence de l'abbé Guillaume et du prieur Baudri^.

* Ord. Vital, IV. 315. — « Ce bon prélat (Audouïn) pour crainte de la mort abandonna son troupeau et ne fit faire son poil qu'un an après, et tous les prestres estans sortis de la ville, le service divin ne fut point célébré durant tout ce temps, w G. Du Moulin. Hisf. générale lie Sonn., p. 308.

* (t Agnoscant universi praesentes et fuiuri quae et qiialiter facta est commutatio inter canonicos S. S. Apostolorum Pétri et Pauli et S. Genovefae praecipuae vir^inis, aique inter monachos monasterii S. Mariae Berci. Stephanus ij^ntur decanus et universus canonicorum conventus suprascriptae ecclesiae quidquid habebant et quidquid alii de illis tenebant, seu in feodo seuin alio aliquo modo, apud Vernon castrum et apud viliam Gamilliacum. vel etiam quidquid vi et fraude fuit illis iiide ablalum, monasterio S. Mariae Berci et nionarhis in eo Deo servientibus concesserunt perpetuo jure possidcndum. Simililer abbas Willelmus et universa congregalio Beccensis monasterii quidquid habebant et quidquid alii de illis tenebant in feodo scu alio aliqno modo apud viliam Autolium et apud civitatem Parisiensium, in servis etancillis, in censu et vincis et terraaraJ)ili cuin omnibus consuetudinibus quas ibi habebant. vel etiam (juidquid vi aut fraude fuit illis inde ablalum, ecclesiae sanctae Genovefae. Anuo Incarnationis Dominicae MGIX«. Illï" idus januarii ; rufçnantibus et haec eîidem coniirmantibus Ludovico rege Fraucorum. anno regni sui :î«, et Henrico rege Anglorum et duce Normauorum. regni sui 10**. Praesentibus decano Stephano. praecentore Bernardo. — Poslea vero, XVII» Kal. februarii suprascripti anni rétracta sunt haec etcnnlirmata in capitulo

GUILLAUME Dn BRAUMONT, 3® ABBÉ 213

Au mois de septembre 1122, Guillaume de Beaumont tomba malade, et à partir de ce moment son état ne fit que s'aggraver, si bien que vers la fin de mars 1124, il garda le lit pour ne plus se relever*. Le docte abbé de Proaux, Richard, vint alors le visiter et ne le quitta plus*.

Guillaume de Beaumont sentant bien que ses jours étaient comptés, se préoccupait beaucoup de Télection de son successeur et des difficultés qui ne manqueraient pas de surgir à cette occasion. Un jour que la communauté était réunie autour de son lit et que le prieur Boson, après lui avoir donné les derniers sacrements, le priait de bénir ses enfants et de les recommander à Jésus-Christ, prince des pasteurs, Guillaume élevant la main leur donna sa bénédiction et dit : « Aimez la vie du cloître, c'est le fondement de notre ordre. Ne cherchez pas à obtenir des obédiences au dehors pour vous trouver dans le monde, car beaucoup y rencontrent la perdition de leur âme. Nommez un abbé aussitôt que cela vous sera possible ; il ne serait pas bon pour le monastère que celte élection se trouvât différée. » Puis il se recommanda lui-même aux prières des religieux''.

La Providence réservait au pieux abbé, pour les derniers jours de sa vie, la visite du roi d'Angleterre.

La bataille de Tinchebray, gagnée pendant Tautomne de Tannée 1106 par les lieutenants d'Henri I®% et dans laquelle le

s. Mariae Becci, praesentibus eiusdem coenobii abbate Wilielmo. Baldrico priore etc. » D. Thibault, Chron. Becc. auct., Bibl. nat. lat., 12884, f« 138; Carttdaire de sainte Geneviève de Paris (xui« siècle). Bibl. Ste Genev. E. âo, f» 196. Mention est faite de cet échange dans Vlnvenfairc f-fênëral des Titres de Vabbàie du Bec faict en l'an 1670, Bibl., nat. Cinq cents Colberi, 490, p. 9.57.

*a Anno igitur vicesimo nono abbatiae. mense septembri. decidit in aegretudinem qua et raortuus est. Quae aegriludo paulatim rrescens per annum etdimidium ilkim afflixit, donec tricesimo primo anno ex quo donura abbatiae suscepit, ex toto circà fineni mensia martii lecto decubuit. » Vita Willelmi tertii ahbntis, édit. Giles, I. 323.

* Richard de Fourneaux, abbé de Préaux de 1101 à 1131 ou 1132. Il est l'auteur de nombreux commentaires sur l'Ecriture Sainte. Voir sur ce savant abbé : Ord. Vital. III, 429 à «I: Seustria pia, p. 510; liisf. litt. de la France. XI. 169 à 176.

» Vita Willelmi tertii abbatis. I. 323.

:274 HISTOIRE dk l'abbaye du bec

duc Robert Courle-Heuse fut fait prisonnier, avait rendu le roi définitivement maître de la Normandie*. Toutefois, l'incorrigible turbulence de la noblesse normande ne lui laissait guère le loisir de jouir en paix de sa conquête-. Après avoir comprimé les révoltes isolées de Hugues de Gournay, de Richerde Laigle,de Robert du Neubourg, d'Eustachede Breteuil, d'Amaury de Montfort et de plusieurs autres, il avait vu se dresser une ligue autrement redoutable organisée dans le but de rétablir dans le duché de Normandie le fils de Courtelieuse, Guillaume Gliton. Les circonstances étaient plus que jamais favorables. Le duc Robert était prisonnier, et les nombreux seigneurs demeurés fidèles à sa cause supportaient malaisément Thumiliation dont leur souverain légitime était l'objet. D'autre part, Henri P"", devenu veuf de Mathilde d'Ecosse, le l'''^ mai 1118^ avait vu périr dans le terrible naufrage de la Blanche-Nef, le 25 novembre 1120, son seul fils légitime, Guillaume Adelin ; dans l'espoir de se refaire une descendance mâle, il avait épousé en 1121 (il n'avait alors que 53 ans) une jeune femme d'une rare beauté, Adèle, fille de Geoffroy, comte de Louvain.

La mort de Guillaume Adelin offrait donc aux seigneurs normands une occasion propice de reprendre la cause de Guillaume Gliton, déjà agitée en 1 118, et de lui faire ceindre la couronne ducale*. Ce fut Galeran de Meulan qui, selon

• Sur la bataille de Tinchebray, vciir Willelin. Maluiesb., Gesla reQum angL, liv. V. Pairol. lat. CLXXIX, col. t35(i ; Henri de Huntingdon. Hist. AngL, liv. VII. Patrol. Int. CXCV, col. 'Jio; Ord. Vit.il. IV, Ht, 189, 22y.'230, 401, M)2 et 173. el V, 18, 1Ô9.

■ A propos des guerres intestines «|ui désolèrent la France au cominencement du xir siècle, Guillaume de .Malmesbury fait les curieuses réflexions suivantes : « Tune fax bellorum immissa Norinanniae perfidorum admixt^one, quasi rogalibus alimentis animata. convaluit, circumquaque posita corripiens. Kst enini .Nonnannia opportuna et patiens malorum nutricula. (|uauivis non niulto Iractu regionum diffusa; itaque diu seditiones inlestinas probe tolérai, et pace reddita. in fecundiorem statum mature resurgit, turbatorcs suos illius provinciae dillisos cum libuerit in Franciam liberis anfractibus emittens. » Gesfn rer/um anf/L, liv. V. Patrol. lat. CL-\.\1X, col. 1304.

•'' Guillaume de Malmesbury fait un pompeux éloge de la reine Mathilde. [Gesla reg. angl., liv. V. Patrol. lat. CL.VXIX. col. 1371 et 1372 .

* (iiiillaume Cliton était né à Rouen eu 1101. Déjà en 1118, Hugues de

GUILLAUME DE frEAUMONT, 3* ABBÉ 278

l'expression de Gabriel Du Moulin, « asseuré des forces de Beaumont-le-Roger, de Montfort-sur-Rille, du Pont-Audemer et de Meulan, jetta le levain de la rébellion, et tost après en coi:rompist secrètement un bon nombre, lesquels sous prétexte du bien public, vengèrent leurs querelles particulières et mirent tout le pays en combustion'. » Le eomte d'Evreux s'empressa d'adhérer à la ligue*, et dans une réunion secrète qui eut lieu au mois de septembre 1122, à La Croix-Saint-Leufroy, où Galeran de Meulan possédait un château, Hugues de Monlfort, Guillaume de Roumare, Hugues de Neufchâtel, Guillaume Louvel, Baudri de Bray, Payen de Gisors, « s'obligèrent par serments assez solennels de faire la guerre au roi d'Angleterre pour retirer de sa main Tespée ducale de Normandie et la mettre en celle de son neveu Guillaume, prince valeureux et vertueux. Tous néantmoins ne commencèrent dès lors à se déclarer rebelles, ains quelques-uns demeurèrent encore sous les banderolles de. Henry, à dessein de découvrir ses intentions et d'attirer toujours quelques seigneurs à leur party '. » Prévenu du complot qui se tramait, Henry P*" débarqua

Gournay. liustache de Breleuil, Hicher de Laigic, Kobert du Neubourg avaient ouvert la lutte contre Henri I" dans le but de rétablir le fils de Courte-Heuse sur le trône ducal. Ils échouèrent dans leur entreprise. La mort de Guillaume Adelin, fils unique du roi d'Angleterre, donna aux amis de Cliton un prétexte de reprendre leur projet. Ord. Vital. IV, 315, 316. 325. 398, \{\\ et '»38. — De libertatc Rerrensis monasierii. fipud Annal PS ont. S. Renrdicll. t. V, p. <'03.

' Ilist. fjénérale de Xonnaufiie. [u 324.

* Amaury de Mont fort prit counnc prétexte de aa rébellion les exactions excessives des prévôts d» duc de Normandie. « Amalricus Ebroicensis animi nimiam amaritndineni gcrebat quod praepositos atque gravariugos in terra sua utmiuui furcrc videbat. Insolitas enim exacliones imponebant, ar pr<» libitu suo judicia pervertebaul ; summis et mediocribus multas jrravedines inferebant : sed hacc non sua virtute. imo timoré rcgis o( potcstate agitabant. .Nani ipse, taliuui uescius, in Anglia dcmorabatur: ojus tameii nutu niilitaris audaria coniprimebatur. dolcus ([uod tauta rabics gastaldoruui super inrulas grassaretur. OI!i<iales mali praedouibus pejores sunt : pagenses uempe latrunculos fugiendo .seu divertendi) devitarc possunt; versipelles vero bedellos nullatenus sine damno dcclinare qucunt. » Ord. Vital. IV. 43^.

' G. Du Moulin, fflsf. (jénêvah c/n SnvnunifVte, p. 32.";. Voir Ord. Vital, IV. in.

276 nisTOiRR DE l'abbaye du bec

soudainement en Normandie après les fêtes dé la Pentecôte 1123^ et se rendit à Rouen; puis, entamant sans retard la campagne, il s'empara successivement des châteaux de Montfort-sur-Risle, de Pont-Audemer et de Gisors'-. Pendant ce temps, Amaury de Montt'ort et Galeran de Meulan étaient battus dans un combat près du Bourgtheroulde, le 26 mars 1124, par Eudes Borleng, gouverneur du château de Bernay. Les comtes de Meulan, de Montfort et de Neufchâtel étaient faits prisonniers^.

Au mois d'avril 1124. le roi d'Angleterre « vint assiéger Briosne, y fit dresser deux bastilles et jetter du feu d'artifice qui brûla les églises et le bourg ; puis les assiégez rendirent le chasteau par composition ^ » Ce fut durant ce siège

* « At circa Pentecosten mare transitt, et recessil ab eo conies de Mellend discordia propalata. liex autem rastellum ejus (|uod vocatur Puntaidemer obscdit et cepit. Anno vero sequente, rex fortunate glorificatus est. Willelmus namque de Tancarvile, camerarius repris, aiiebiis statutis ronfliffens cepit comiteni praedictum et Ilugonem de Munford sororiuni ejus. et Hugonem filium Gervasii, et tradidit eos régi : rex autein posiiit eos in carcerem. » Henri de lluntingdon. Hisf, AnqL, liv. Vil. Patrol. lat. CXCV, col. 950; Chronique de Hohert de Toriuni, 1. 103.

* Ord. Vital, IV, 443 et 444, 449, 451 et t5i ; Chronique de Roh, de Torigni. I, 163. Sur le siège de Pont-Audenier. voir encore : Siméon de Durham, dans D. Bouquet. Recueil des htst. de France, t. XIII, p. 81.

^ Sur le combat livré près de Bourgtheroulde. « haud procul a villa quani V(»cant Burguiu Turoldi », voir Tiuillaume de Jumièges, llisf. Sorihm., liv. VllI. Patrol, lat. col. 873; Ord. Vital. IV, V»6. Ce dernier historien dit un peu plus loin (IV, 463) que le combat eut lieu sur le territoire de KougeuKmtiers (cant(»n de Houtot, arrondissement de Pont- Audemer ).

* G. Du Moulin. Ilisf. gén. de Sorm., p. 329. — « Oppido praeterea Brionnii vi potius quam voluntaria redditione sibi subjugato, eum qui idem post captionem comitis (W'aleranni, diu tenuerat, orbitate oculorum multavit. Unde perterriti qui castrum Bellimontis st^rvabant. ne similia patercntur, illud régi reddiderunt. » Willelm. (Jemet.. //?>/. Sorfhm., liv. VIII, Patrol, lat. CXLIX. col. 893. Orderic Vital passe sous silence cette cruauté exercée envers le gouverneur de Brionne. « Bex vero, convocato exercilu, «)ppido comitis quod Brionna vocatur combusto, turrem solam, quam capere non potuit, relinquens, aliud ejus oppidum, scilicet Pontem-Audomari,(|uod vulgo vocntur Punt-.Aldemer. Ilammis combussit, omnibus in circuitu per XX et eo amplius nnlliaria vaslatis et incensis. ut liosles «(uid mrili facerent non invenirent. » Siméon do Durhnui. dans I). Bou(|uet. Hecueii des hisf., XIll, p. 81. Colle tour <|iii «ilVril uiu' nsislaure inrillciidiic .tux Irnnpes dllcnri f'^

GUELLAUMh: DE BEAUMONT, 3* ABBÉ 277

qu'Heary I*"' séjourna au Bec. Après Toctave de Pâques, le roi vint à Tabbaye et y fit sa résidence ^ Quelques-uns des religieux s'empressèrent de l'aller trouver et le prièrent de nommer à la place de Guillaume de Beaumont, alors mourant, un moine qu'ils savaient jouir des bonnes grâces royales. Informé de cette démarche, Tabbé défendit formellement que Ton mît à la tète du monastère celui qu'on voulait ainsi lui subroger. Un religieux lui avait dit un jour en riant : « Faites-moi abbé du Bec^ et tant que vous vivrez, vous n'aurez pas de meilleur serviteur que moi. » — « Votre propos vous fait grand tort, repartit Guillaume ; jamais vous ne pourrez être abbé de ce monastère. » Le roi d'Angleterre ayant appris que Guillaume de Beaumont, pour lequel il avait une grande affection, était à toute extrémité, vint le voir avec quelques seigneurs de sa cour, et s'assit familièrement à terre près du lit de son ami^. Entre autres prières, l'abbé lui adressa celle de veiller à ce que son successeur fût un homme recommandable par son âge, sa vie et ses mœurs, ni vieux ni jeune; lui demandant de faire procéder à l'élection le plus tôt possible ; un retardement ne

doit être le donjon carré bâti au si»nimet de la côte. Celui-ci, dont les ruines importantes subsistent encore aujourd'hui, *a été reconstruit dans le milieu du xii« siècle, mais il parait certain ({ue le noyau de la maçonnerie appartient à une tour carrée de la fin du xi». « Rex auteni fortis, magno congregato exercitu. uiense aprili. Brionnaui obscdit, ibique duo castella continuo construxit quibns hostes paulo post ad deditioneni coegit. » Ord. Vital, IV, 401. Par les mots duo caslella il faut entendre deux beffrois en charpente ou bastilles, à l'aide desquelles Henri I" put battre en brèche les murs du château et y faire pénétrer ses troupes. Ces beffrois s'appelaient au xiu" siècle, ckah-chateibi, c'est-à-dire cali caslellali, parce qu'au-dessus de ces chats il y avait des espèces de châteaux de charpente. Il en est (luestion dans Joinville. Afin de protéger les travailleurs qui faisaient une chaussée pour traverser un bras du Nil, saint Louis « fist faire deux beffrois que l'on appelle chas-chastiaus. » Lllistoire de saint Louin, édition N. deVailly, Paris 1867, p. 128.

' « Itaque postoctavas Paschae venit rex Beccum, et hospitatus est in domibus monasterii. » Vita WiUelmi lerlii abbalis^ édit. Giles, 1,

* « Verum audiens rex quod abbas Willelmus, quem plurinium amabat, moriebatur, venit visitare euni cum paucis, et an te lectum jacentis amici ad terram humiliter sedit. » Vita Willelmi tertii abbatis, I, 32i.

i78 HisTOïKE DE l'abbayk; du bkc

pouvant amener que de graves inconvénients. « Qui voulervous pour vous succéder? » lui dit le roi. « Ceci n'est point mon affaire, répondit Guillaume, car les canons défendent aux abbés de nommer leurs successeurs. » Il fut toujours, en effet, extrêmement circonspect dans ses paroles et dans sa conduite, et demeura, même à Tarticle de la mort, fidèle observateur des règles monastiques. Le roi, prenant alors lu main droite de l'abbé, l'approcha de ses yeux, la baisa affectueusement, puis la replaça sous la couverture en disant aux religieux présents : « Priez pour lui, car sa mort sera une grande perte pour vous*. )>

La nuit suivante, après que les religieux qui l'assistaient curent récité matines, Guillaume de Beaumont tomba en agonie. De la chambre qu'il occupait, on le transporta à l'infirmerie, où devaient mourir les religieux-^; l'abbé rendit le dernier soupir un peu avant le levor du soleil. Le corps, lavé selon l'usage ^ fut revêtu de ses habits monastiques ainsi que de la chasuble et des autres ornements sacerdotaux. On le porta alors dans le chœur, devant le mattreautel, où les religieux, les familiers et les habitants du bourg vinrent en foule lui donner un suprême témoignage de leur vénération.

Dans la matinée, le roi parut à l'église, et exprima sa satisfaction en voyant le corps du défunt déjà revêtu de ses ornements sacerdotaux, v Plût à Dieu, s'écria-t-il, que mon àme fût à la place de celle de ce juste ! »

Le bruit de la mort prochaine de l'abbé Guillaume, et

' Vita Willelmi lertii aùbatis. l, yi\.

' « De caméra pertulerunt eum in cellaui inliriiioruin iibi fratres nmlicbantur. » VUa Willelmi iertii abbatis, I, 325. — « Si aegritudo ita invaluerit, disaient les Décrets de Lanfranc, ut in conventu remanere non possit, praecipiat abbas fratri, cui hujusinodi cura imposita est, ul •liicat aegrum in cellam infirniorum ; in qua domo serviatur ei secun dum loci possibllitatem. taui de cornmunibus cibis quam de esu carnis. ul nullius rei, si fieri possit, indigentiam patiatur. o Décréta ti. Imh franci pro ordine S. Bénedicli, cap. XXH.

* « Cum perceperit (infirniarius) infirniuui jani esse prope linem, siiuHi est praecipere famulis suis ut calefaciant aquam ad lavanduni Ipsum. » Décréta B. Lanfranci, cap. ix. Pour le rite monastique du lavement du corps, voir le chapitre xxin de ces Décrets.

GtlLLAUMK DK BIJAUMONT, 3** ABBÉ î279

plus ericore peut-être la présence du roi d'Angleterre avaient amené depuis quelques semaines une affluence énorme à Tabbaye. Neuf abbés, un nombre considérable de religieux, de clercs et de laïcs assistèrent aux funérailles du successeur d'Anselme. Elles furent présidées par Jean, évêque de Lisieux^ Deux jours durant, on distribua des aumônes à la multitude des pauvres que la cérémonie funèbre avait attirés.

Guillaume de Beaumont fut enterré dans le chapitre, à la droite d*Herluin. II était âgé de vingt-cinq ans lorsqu'il entra au monastère du Bec, fut pendant quinze ans religieux claustral, exerça trente ans et demi les fonctions d^abbé, et mourut à Tàge de soixante-dix ans, le 16 avril 11:24*.

• Jcanl", évêque de Lisieux de 1107 a 1141 ; il mourut le 21 mai de cette année. Voir Ord. Vital, V, 132, et IV. 274 et 275.

* Vila Willelmi leriii abbalis, 1, 325. Voir ibid,, p. 326 et 327. les Irois épitaphcs consacrées à la mémoire de Guillaume de Beaumont.

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