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CHAPITRE XI

Les prieurés de TOrdre du Bec en Normandie et en France : Canchy; Conflans; Pontoise; le Pré ou Bonne-Nouvelle; Meulan; Saint-Martin-du-Bosc; Saint-Philbert; Saint-Lambert de Malassis; Beaumont-le-Roger; Saint-Ymer; Envermeu; Beausault; Notre- Dame du Lay; Saint-Martin de la Garenne; Bréval; Bouconvilliers; Rouvres; Tillières; Longueil; Sénos.

Les Bénédictins avaient pour usage de charger quelquesuns de leurs religieux de radministration de leur propriétés rurales. Placés sous la direction d'un supérieur, prior, ils devaient unir à leurs travaux agricoles l'observation de la règle. Pour pouvoir célébrer la messe ou y assister, ils se bâtissaient un oratoire ou une chapelle. Ces minuscules communautés, composées de deux ou trois religieux ayant sous leurs ordres des domestiques ruraux, ont donné naissance à beaucoup de prieurés^ II en est d'autres, cependant, dont Torigine fut fort différente. Un seigneur, mu de dévotion, donnait à une abbaye des terres, des revenus et une église, à la condition qu'on y enverrait une colonie de religieux chargés de prier pour le fondateur et les bienfaiteurs. Les prieurés que le Bec eut sous sa dépendance en si grand nombre, en Normandie, en France et en Angleterre, au point de former

* Ces prieurés ruraux s'appelaient : obedientiae, cellae,pi*aepo8iturae, ffrangiae. Voir le Glossaire de Du Gange. V». Obedientiae. L'ordre cistercien n'avait point de prieurés, mais des granges, des celliers. Sur les caractères de ces établissements monastiques et leur différence avec les prieurés bénédictins et clunisiens, voir ; d*Arbois de Jubainville, Etudes sur l'étal intérieur des abbayes cisterciennes, p. 304 et suiv.

un ordre* comme Cluny, n'eurent point d'autre origine.

Un seul fut fondé du temps d'Herluin, celui de Saint-Pierre de Canchy*, au diocèse d'Amiens. En 4076, Geoffroy, vicomte de Ganchy, du consentement de Foulques, évêque d'Amiens, et de son chapitre, donna aux religieux du Bec l'église de Saint-Pierre de Ganchy avec ses dépendances. Il y ajouta d'autres dons, et principalement l'église de Yillers avec ses dépendances, l'autel de Forestel, de maisons, de Feurenc, et beaucoup d'autres biens énumérés dans la charte de donation. Les religieux du Bec furent introduits dans l'église de Ganchy qui devint un prieuré, « cella seu prioratus », soumis à l'abbaye '.

En 1141, Tévêque d'Amiens, Garin*, confirma les biens du prieuré de Ganchy par la charte suivante qui renferme de précieux renseignements. « Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, ainsi soit-il. Garin, par la grâce de Dieu, humble évêque de l'église d'Amiens, aux fils de la Sainte Eglise présents et à venir, salut éternel dans le Seigneur. Nous voulons que vous sachiez que Geoffroy, ancien vicomte de Ganchy, de l'avis et du consentement de Foulques, évêquç d'Amiens, et du chapitre cathédral, avait donné à l'église qu'il avait lui-même fait construire à Ganchy, ainsi que les vieux titres le prouvent, tous les autels qu'il possédait par droit héréditaire, quoiqu'il fut laïque, avec les dîmes, terres, landes et autres choses qui ensuivent : il donna une terre labourable, une brasserie, unam cambam^ deux parts de la dîme entière et l'église de Villers avec ses dépendances, et une charmée de terre*; l'autel de Forest (ou Forestel), la moitié de l'autel de Feurenc, l'autel de Maisons et ses dépendances, la moitié de l'autel de Berburiis, l'autel de Dromesnil, l'au-

* Eudes Rigaud dit dans le Registre de ses visites, à l'année 1250 : « IIII. non. Mail. Âpud Bellum Montem Rogerii, Beccensis ordinis. » Ëdit. Bonnin, p. 71.

* Canchy, canton de Nouvion (Somme).

3 Bibl. nat. lat. 12884, f» 40.

* Garin de Châtilion-Saint-Paul, évêque d'Amiens de 1116 à 1145.

** « Et terram arabilem quantum ad laborem unius carnicae sufficiU » Recueil de D. Jacques Jouvelin, Bibl. -nat. lat. 13905, f» 97.

PRIEURÉS DE l'ordre DU BEC 385

tel de 6Vszonzscur/e (Oursel-Maison?), le tiers de Tautel de Warsy, deux portions de la dîme de Tautel de Folceriis, Fautel de Guibermesnil, la dîme des biens, decimam casae ecclesiae, de Warank avec ses dépendances, la moitié de la dîme des biens de Téglise de Bailleul, de Valleolis^ la moitié de la dîme des biens de Téglise de Fontaine avec ses dépendances, la dîme des biens de Téglise de Cordonoit. De notre temps, Théritier actuel du vicomte Geoffroy, Ëustache, donna à l'église de Gancby, pour la nourriture des moines qui y servent Dieu, tout ce qui est renfermé dans la cour et les fossés de son ancien château, ce quicquid intra ambitum et fossatum sui veteris municipii continetur », à savoir : un four, un verger, des masures et des jardins. Nous concédons à l'église de Saint-Pierre de Canchy et à Tabbaye du Bec, et nous leur confirmons par le présent privilège, de notre autorité épiscopale, tout ce qui est consigné dans cette charte, et nous interdisons à quiconque d'en enlever, distraire ou diminuer quoi que ce soit, sous peine d'anathème. Ont signé : Garin, évêque d'Amiens, Raoul et Baudouin, archidiacres; Raoul, doyen; Garin, prévôt et trésorier; Foulques, chantre..., Richer, abbé de Montreuil; Thibaut, abbé de Saint-Josse; Ëustache, abbé de Saint-Fuscien. Fait Tan de Tlncarnation du Seigneur, 1141, indiction 3*, féliciter. Amen. Raoul, chancelier, a fait écrire par Arnoul, notaire, et a signé*. »

Les moines de Canchy avaient-ils apporté avec euxTesprit processif attribué aux Normands; les seigneurs du voisinage, bons Picards, inclinaient-ils à limiter trop rigoureusement le bénéfice des donations qu'ils avaient faites au prieuré? Si l'on en juge par les transactions qui eurent lieu pendant le XII® siècle, les torts se seraient à peu près partagés. £n tout cas, le petit prieuré eut plus d'une fois besoin de recourir aux transactions ou aux arbitrages. En 1147, il fut convenu

« Bibl. nat., lat. 13905, f» 97 D. Jouvelin a transcrit cette charte d'après loriginal :' il fait remarquer en outre que la charte d'Eustache visée dans la confirmation de Garin « est un original sans date ». Thierry, évoque d'Amiens, confirma également ces donations en 1160. (Lat. 13905, f» 97).

386 QISTOIRE DE l' ABBAYE &U BEC

entre les moines du prieuré et les chevaliers Hospitaliers de Villers, que ceux-ci désigneraient un de leurs frères au prieur de Gauchy, lequel le présenterait à Tévèque pour les églises de Villers et de Forestel lorsqu'elles viendraient à vaquera

Un différend avait surgi au sujet des dîmes de la paroisse de Forestel. Une transaction fut passée, en 1 187, enlre Osbern, abbé du Bec, et Amoul de l'Epine, commandeur des Hospitaliers de Villers, d'une part, et Guillaume, abbé de Ham, de l'autre, qui réclamait la possession des dîmes de Forestel. L'affaire fut longuement débattue tant à Amiens qu'à Reims; enfin, sur le conseil de Tabbé du Bec, il fut réglé que les Hospitaliers auraient la dîme des herbes et des courtils dans l'intérieur de la ville de Forestel, et les moines de Ham la moitié de la dîme satoruni en dehors de la ville. L'abbé Oôbern et les autres parties scellèrent l'accord en présence de Roger, prieur du Bec, et de plusieurs autres témoins*.

Du consentement de Thibaut, évèque d'Amiens'* et de Jean, comte de Ponthieu, Ëustache, vicomte de Gauchy, et son fils Geoffroy, vicomte de Pont-Rémy, avaient aumône à perpétuité, à l'église de Saint-Pierre de Ganchy la dime entière de la Queste. Un conflit s'éleva à ce sujet entre le vicomte Geoffroy, et le prieur Jean de Tierville; l'affaire fut portée, en 1190, par commission du Saint-Siège, devant Raoul, abbé du Tréport, Osbern, abbé du Lieu-Dieu en Ponthieu, et Raoul abbé de Notre-Dame de Séry-aux-Prés. Les arbitres déclarèrent que le vicomte et ses héritiers posséderaient àperpéluité et sans conteste, tout ce que les moines du Bec prétendaient avoir de droit ancien, jure antiquitatis, des ancêtres du vicomte de Pont-Rémy, sauf les terres cultivées de la paroisse, tei^ra luc7*abili, que l'on savait appartenir aux moines. En compensation, et pour ne point paraître ingrat, Geoffroy donna au prieuré, en franche et perpétuelle aumôae, 10 acres,

* Bibl. uat., lat. 12884, P 207 v« et 41.

- Bibl. nat., lat. Ii884, f" 246 \^ et lat. 13905, f« 97. Dix auôplua tard, en 1197, Uichard, doyen d'Aixiiens, délé<^ué du Saint-Sié)c«, teriuioail un différend dont nous ignorons le sujet, entre les ctievaiiers Mosfùtaliers de Villers et le prieurde Canchy. (Lat. 13i>0o, f« 97.)

3 Thibaut III, évèque d'Amiens do 1169 à 1204.

PRIEURÉS DE l'ORBRE ÙU REC 387

jugera^, de terre cultivée, 10 acres <Ae prés^ et 20 acres de bois dans le bois de la Troia^hée, « ia bosco qui dicitur de TruQcheia )>. Pour ce qui était de la dîme de la Queste, Geof> froy la donna et délaissa au monastère du Bec et au prieuré de Ganchy, et les religieux lui remireat une soiume de 40 livres 2.

Le même Geoffroy, vicomte de Pont-Rémy, confirma par uae charte donnée en 1204, en présenuce des abbés du Lieii- Dieu, de Séry et du T réport, les biens que son père EustRr che, « Eustachius bonae memoriae quondam pater meus »,. avait aumônes aux moines du Bec, et notamment toute la dime de la Queste. Le prieur Raoul et les religieux de Canr chy lui donnèrent, « de bonis ecclesiae de Gauchi y^, 40 Livres angevines, 30 livres psirisis et deux muids de blé^.

Enfln, en 1241, Enguerran, vicomte et seigneur de Poafc- Rémy, confirma à perpétuité aux religieux de Ganchy de Tordre du Bec, ordinis Beccensis, la dîme de la Queste, eh possession de laquelle ils avaient été envoyés par raulorité apostolique d'Innocent III*.

L'église de Gonflans, au diocèse de Paris, était un lieu de

* « Il parait que dans nos chartes, juger est employé comm« synonyme d'acre. Le nom de cette mesure se trouve surtout dans le diocèse d'Evreux el le comté d'Eu. » L. Delisle, Etudes sur fa condition de la classe agricole, p. 536.

« Bibl. nat., lai. 12884, (<> 250 et 41 et lat. 13905, f« 08.

» Bibl. nat., lat. 13903. P 98. Déjà en 1200, un accord était intervenu entre GeolFroy et les moines de C8u\<rhy aux conditions sKiivanles : « Con-ventio facta est hoc anno (1200) inter monachos Becciin prioratn S. Pétri de Cancheio commoranles et Deo ibi servientes, «l Godefridiini iilium Eustachii de Cancheio. tam pro terra quam iidem monachi assertarunt, quam pro décima terrae de Questa, cujus tertiam garbam sibi dictus vicecomes retinuit tempore vitae suae, reversuram ad mo^ nachos post suuni obitum ; pro quibus idem Godefndus, id est pro terra. 50 libras accepit, concessu Joannis, comitis de Pontivo, et praesente domino Ihcobaldo episcopo Âmbiancnsi; et pro décima, 40 libras andegavensium. Testibus : abbate de Loco-Dei, abbate de Seri, abbate de Ulteriori Portu, qui judices fuerunt super qucrelam quae vertebatur iater praedictum Godefridium et monachoa de Cancheio. Haec autem facta sunt tempore Joannis de Tierviila, prioris de Cancheio, anno gratiae 1200. » Bibl. nat., lat. 1^84, p. ^3.

* « Âd ((uam percipiendam authoritate apostolica Innocentii tertii papae iniam. fufirant. » fiibl. nat., lat. 12884, f^ 4d.

pèlerinage où depuis longtemps Ton vénérait les reliques de sainte Honorine qui subit le martyre, en Gappadoce suivant les uns, en Normandie suivant les autres; on ne dit pas à quelle époque ^ Ce qui est certain, c'est qu'elle était depuis longtemps honorée en Normandie quand survint l'invasion des Danois, vers Tan 898. Le corps de sainte Honorine se trouvait alors inhumé dans le village de Graville, à Tembouchure de la Seine. Pour le soustraire aux profanations des barbares, des clercs l'enlevèrent, le placèrent sur un cheval et le portèrent à Conflans à Tembouchure de TOise, qui prit plus tard le nom de Gonflans-Sainte-Honorine. Le corps fut déposé dans Tancienne église de ce lieu qui était • alors consacï'ée à la Sainte Vierge. En 1081 S Ives II, comte de Beaumont-sur-Oise, et Adèle sa seconde femme, donnèrent aux religieux du Bec Téglise de Conflans. Il est permis de croire que le comte s'était rencontré avec Anselme dans les fréquents voyages que Tabbé faisait à Saint-Germer ou à Beauvais; il avait été frappé du caractère et de la piété de l'abbé du Bec, et c'est à la suite d'une entrevue de ce genre qu'il avait conçu la pensée de lui demander des religieux pour desservir l'église de Conflans qui se trouvait située dans Tun de ses domaines.

« En 108:2, dit la Chronique du Bec, eut lieu la translation des moines du Bec demeurant à Conflans, de la vieille église appelée la Chapelle^, dans la nouvelle, où l'on transféra éga-

* Le Proprium locale de l'abbaye du Bec, (Hoiiea, 17G6, p. 33) est fort réservé sur la légende de la sainte, dont on faisait Toffice & l*abbaye, le 27 février, sous le rite double. « llonorina, virginitatis et martyrii palma illustris, njagno in honore habetur in Gallia. praccipue in pro- TiDcia Lugduneusi secunda, quae illius sacris exuviis decoratur. Acta (fuidem passionis ejus, quae in hue soiemnitate légère possimus, temporum injuria desiderantur. » Le ins. lat. 13774 de la Bibl. nat. renferme un traité De Ir^nslafionibus et miracuUs beatissimne Ilonorinae mrgitiis et marliris^ compose par un religieux du Bec au xii" siècle. Cf. : Malais, Calendrier normand et Analectes, Paris, 1860, p. il.

* 1081 est la date adoptée parD. Thibault. iBibl. nat., lat. 12884 fo6ô); MablUon {Annales ord. S.Bened., V. 162) ; Douet d'Arcq, Recherches historiques et critif/ues sur les anciens comtes de Beaumont-sur-Oise, du xi« au xm* siècle, p. LXIX. Cependant D. Jouvelin donne la date de 1080. (Bibl. nat.. lat. 13905, fo GO v.)

s A peine les moines du Bec furent-ils arrivés à Conflans que le

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