CHAPITRE III
Lanfranc. — Commencements de l'école du Bec. — Le duo de Normandie et Lanfranc. — Dernière translation de Tabbaye. — Bérenger et Lanfranc.
Au commencement du xi® siècle, « Pavie et Milan se disputaient la primauté dans le nord de la Péninsule; il y avait à la fois grand honneur et grand péril à prendre part à l'administration de ces républiques. Pavie, fière de la résidence des rois lombards, des avantages plus solides de sa position, également éloignée des Alpes de Suisse et des Alpes de Ligurie, maîtresse du passage du Tésin, assise au centre d'une admirable vallée renommée pour sa fertilité, au croisement de toutes les routes, pouvait justement alors disputer à Milan sa qualité de ville maîtresse de la plaine lombarde* ». C'est dans cette ville que naquit Lanfranc, d'une famille noble, aux environs de Tan 1005*. Son père, Hambald, était un des magistrats chargés de veiller à la conservation des lois et privilèges de la cité ^
Lanfranc était jeune encore quand il perdit son père. Il semble que dès son enfance il ait été destiné à recueillir la succession de la charge paternelle ; son éducation fut dès le principe dirigée dans ce sens ; et arrivé à Tâge où l'enfant
* De Crozais. Lanfranc, p. 8.
' La date précise de la naissance de Lanfranc n'est pas connue.
' « liic Papia civitate oriundus fuit. Parentes illius, ejusdem urbis cives, ningni et honorabiles habebantur inter suos concives. Nam, ut fertur. paler ejus de ordine illorum qui jura et leges civitatis asservabant, fuit. » Viia Lanfranci, auctore Milone CrispinOy édit. Giles, t. I, p. 2«i.
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prend le sentiment de la responsabilité, pour mieux se rendre digne de cet honneur, il tourna vers Tétude toute l'activité de son esprit. Il quitta Pavie et se retira dans une ville voisine, et après une absence de plusieurs années il revint dans sa ville natale* où il enseigna le droit* et même la grammaire et la dialectique^. Combien de temps Lanfranc demeura-t-il à Pavie? Son biographe ne le dit pas; il nous apprend seulement que Lanfranc, prenant une résolution soudaine, quitta Tltalie et passa les monts à une date que Ton peut placer à Tannée 1041 ou 1042 *.
La France exerçait sur les pays voisins une influence et une sorte d'attraction qui ont été plus d'une fois remarquées. Le mouvement littéraire imprimé par Faction puissante de Charlemagne se poursuivait par les soins de l'ordre de Cluny et de Tépiscopat. Les écoles de Lyon, de Reims, de Tours, de Poitiers, d'Angers, de Chartres étaient célèbres. Evidemment, c'était l'amour de la science qui amenait Lanfranc sur le sol français». Il n'y venait pas seul. Son biogra-
* a Lanfrancus iu primaeva aetate patre orbatus, cum ei in honorem et dignitatem succedere deberet, relicta civitalc, aiuoro discendi ad studia litteraruin perrexit. Ubi plurimo tenipore demoratus, omni scientiasaeculari perfecte iiubutus rediit... » Vila Lanfranci, 1. 1, p. 282. — (( Ab annis puerilibus eruditus est in scholis liberalium artium et legum saecularium adsuae luoreni patriae. » Vita Lanfranci, t. ],p. 291. On ignore dans quelle ville I.anfranc alla chercher ses nouveaux maîtres. Mabillon pense que ce pourrait être Bologne, a forte Bononiensem academiam ». {Annal, ord. S. Bened., t. IV, p. 412.) Robert de Torigni affirme que Lanfranc enseigna le droit avec Garnerlus ou Irnerlus. [Chron. de Rob. de Torirfni, édit. Delisle, t. I, p. 36.) Mais de Savigny a prouve que Lanfranc n'a point été le collègue d'irnerius dans l'enseignement du droit [llist. du droit romain au moyen âge, trad. par Guenoux, t* III, lib. I, p. 22). Voir Charma, Lanfranc^ p. 36; de Grozals, iMtifranc, p. 41 à 14.
' « In ipsa aetate, sententlas depromere sapuit, quas gratanter jurisperiti aut judices vel praetores civitatis acceptabant. Meminit horuni Papia. » Vita Lanfranci, i. I,p. 291.
' <f Nam plures soolas in sua patria tenuerat de grammatica et rhetorica et maxime dialectica. » Miracula desancto Nicfwlao, Bibl. d'Evreux, ms. lat. 96.
* Vita Lanfranci, t. I, p. 282. Voir Mabillon, Annales ord. S. Bened., l. IV, p. 142; de Crozals, Lanfranc, p. 23.
* Selon Tauteur des Miracles de saint Nicolas, Lanfranc serait venu en Norniandie dans l'intention de se faire une réputation de savant, et
phe fait remarquer qu'il était accompagné d'une caravane d'élèves du plus grand nom^ Lanfranc vint en Normandie et s'arrêta à Avranches -* où il enseigna pendant quelque temps avec d'éclatants succès. Ses triomphes littéraires ne parvinrent pas à l'enivrer. Il ne tarda pas à sentir toute la vanité de la gloire. Peu à peu ses pensées se tournèrent vers Dieu, l'humilité éclaira son âme sur le vide de la renommée humaine et il prit le parti de quitter un pays où les lettrés le comblaient d'honneurs 3. La fièvre de l'inconnu tourmentait Lanfranc; il savait bien ce qu'il voulait fuir, et il marchait devant lui, ignorant le but qu'il voulait atteindre.
D' Avranches il se dirigea vers Rouen. Gomme il approchait de la rivière de la Risle, des voleurs l'attaquèrent à l'improviste, se saisirent de sa personne et l'emmenèrent dans la forêt voisine ^ Furieux de voir que leur victime ne portait rien de précieux, ils rattachèrent à un arbre, les mains liées derrière le dos,' et, lui ayant. rabattu son capuchon sur la figure, ils s'éloignèrent. L'angoisse, l'isolement, le silence effrayant de la nuit firent faire à Lanfranc d'amères réflexions; c'était une mort affreuse qui l'attendait au bout de
de gagner beaucoup d'argent dans un pays où Tignorance était générale et les professeurs peu nombreux. « Âudiens quippe famam regionis Normannie, que prius Neustria dicebatur, in qua ducalum agebat hereditario jure Willelmusillequi postea subjugavit sibitotamÂngliam arniis, et sciens certo relatu illic muUum collapsum studium littérature mutatione barbarice gentis, et intelligens pnidentissima inspectione Inde se posse adipisci majorem gloriam et pluriinum questum, venit illic cum paucis. » Miracula de sancto NicholaOy Bibl. d'Evreux, ms. lat. 96.
* « Et pertransieus Franciam, quaniplures magni nominis scholares secum habens, in Normanniam pervenit, et in Abrincatensi civitate demoratus, per aliquod tempus docuit. » Vita Lanfranci, t. 1, p. 282. Sur les nombreux élèves de Lanfranc en Italie, voir Miracula de sancto Sichoîao, Bibl. d'Evreux, ms. lat. 96.
* C'est probablement le grammairien Robert qui dirigeait alors Técole d'Avranches. Peu après, Robert quitta cette ville où il était né et où il avait professé, pour diriger, en qualité de scolastique, l'école épiscopale du Mans. (D. Piolin, Histoire de VEglise du Mans, t. III.)
» Vit'i Lanfranci, t. I, p. 282.
* Il s'agit évidemment de la forêt de Beaumont, qui portait alors le nom de forêt d'Ouche, « foresta de Occa ». Voir Le Prévost, Mémoires et notes, t. I, p. 204.
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celte lugubre aventure. Il voulut prier, mais il eut bientôt épuisé tout ce qu'il savait de formules liturgiques. Sa dernière prière fut un vœu : « Seigjieur, s'écria- t-il, j'ai passé bien du temps à m'instruire; j*ai fatigué mon esprit et mon corps à Tétude, et je n'ai pas encore appris à vous prier ; j'ignore le tribut de louanges qu'il convient de vous adresser. Délivrez-moi de cette angoisse, et avec le secours de votre grâce, je m'appliquerai à corriger et à ordonner ma vie de manière à savoir et à pouvoir vous servir. » A l'aube, Lanfranc entendit à quelque distance les pas de plusieurs voyageurs qu'il s'empressa d'appeler à son secours. Ceux-ci, attirés par ses cris, s'approchèrent et détachèrent ses liens; puis, comme Lanfranc les priait de lui indiquer le plus pauvre monastère qui fût dans les environs : « Nous ne saurions, dirent-ils, vous en indiquer un plus pauvre que celui qu'un homme de Dieu bâtit dans le voisinage. » Et ils lui montrèrent le chemin qui conduisait au Bec *.
Lanfranc se mit incontinent en route. Arrivé au Bec, il trouva Herluin occupé avec ses moines à reconstruire le four à pain. Il s'informe où était l'abbé : « C'est moi, répondit un religieux travaillant à l'intérieur du four, que voulez-vous ? — Je voudrais me faire moine, si telle est la volonté de Dieu et la vôtre. — Êtes-vous clerc ou laïque? » demanda Herluin. <c Je suis un clerc écolier, d'origine italienne, et je me nomme Lanfranc. » Alors l'abbé, à qui Dieu avait peut-être fait connaître intérieurement quel était cet homme, ou qui avait entendu parler de ses talents, s'inclina et lui dit : ce Au nom du Seigneur, je vous reçois. » Aussitôt l'étranger se prosternant voulut lui baiser les pieds, mais l'abbé s'y refusa et lui donna seulement sa main à baiser, et le nouveau venu quittant sa cape se mit à travailler au four avec Herluin et ses moines. Le temps du travail ter-
* Vila Lan f ranci, t. I, p. 283. L'auteur des Miracles de saint Nicolas raconte avec beaucoup plus de détails, dont quelques-uns manquent de vraisemblance, l'arrestation et la délivrance de Lanfranc qu'accompagnait un de ses écoliers. Voir Miracula de sancto Nicholao, Bibl. d'Evreux, nis. lat. 90. Ce fragment a été inséré dans le Ckronicon tieccense, édit. d'Achéry, p. 270. — Cf. : Vincent de Beauvais, Spéculum hisioriale, lib. XXVI, cap. 36.
miné, Tabbé revint vers ses frères et leur fit part du désir et des projets de Lanfranc. Du consentement de tous, il l'admit régulièrement daijs la communauté , puis il lui donna à lire le livre de la règle. Uayant lu, Lanfranc déclara qu'il l'observerait volontiers tout entière, et quelques jours après, il confirmait définitivement son projet en faisant profession ^ Son vœu était accompli; il était moine du Bec^. Cela se passait en 1042 '.
Herluin, on l'a vu, n'était pas un savant docteur; mais ce qu'en ont dit ses biographes peut le faire regarder comme un homme richement doué de jugement, d'intuition, de sens pratique. Il ne lui fallut pas longtemps pour apprécier le mérite éminent du nouveau venu, et comprendre que Dieu lui avait enfin envoyé l'aide qu'il demandait depuis si longtemps. A lui l'action, à Lanfranc la parole. Il s'humiliait intérieurement de voir soumise à son autorité l'intelligence d'un tel docteur, et il traitait Lanfranc avec une déférence qui semblait presque de la vénération. Quant à Lanfranc, loin de se prévaloir de sa science, il s'effaçait devant Herluin, le prévenait, lui obéissait ponctuellement, et le suppléait en expliquant à ses frères les Saintes Ecri-
* Miracula (te snncto Mcholao, Bibl. d'Evreux, ms. lat. 96. Miles Crespin fait de cette scène le récit suivant : « At ille gressum iUuc verteus, Beccum adiit, quo nulluni usquaui tune pauperius aestimabatur, vel abjectius coenobium. Forte tune abbas extruendae fornaci occupatus. ipsemet operabatur manibus suis. Etaccedens ad eum dixit : « Deus te salvum faciat. » Et abbas :((Deus tebenedicat »,inquit. « Es Lombardus? » Ait ille : « Sum. » Et abbas : « Quid vis? » « Monachus, ait, fîeri volo w. Tune abbas precepit cuidam nionacho nomine Rogerio, qui in parte opus suum faciebat, ut illi ostenderet Ubruni regulae. Qua perlecta, respondit omnia se, Deo adjuvante, libenter servaturum. Ilaec audieus abbas, et sciens quis esset et unde, concessit ei quod petebat. At ille per os furni procidens in faciem, osculatus est pedes ejus. Lanfrancus humilitatem animi, sermonisque gravitatem in abbate plurimum veneratuset amans, monachusibi efficitur. » Vila Lanfranci, t. I. p. 283.
* Lorsque Lanfranc se fit moine au Bec, trente-trois religieux, compris Herluin, avaient déjà fait profession. Matricule des religieux du Bec, BibL du Vatican, ms. 499 du fonds de la Reine.
' C'est la date que donne le Chronicon Beccense, édit. d'Achéry, p. 276, et celle adoptée par Robert de Torigni, édit. Delisle, t. I, p. 43.
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tures*. Grâce à sa vieille expérience de la vie féodale et militaire, Herluin savait courageusement défendre son abbaye contre d'injustes entreprises ; au courant des lois et coutumes de son pays, il était en outre pourvu de la prudence et de la perspicacité nécessaires pour traiter utilement les affaires temporelles*. L*abbaye avait ainsi une direction complète.
Lanfranc passa trois ans , dit l'anonyme du Bec, dans l'obscurité et le silence, dans les jeûnes et les veilles, se montrant le plus humble et le plus déférent d'entre ses frères, toujours prêt à leur obéir, infatigable dans l'étude de l'Ecriture, fidèle à sa vocation' et surtout à l'accomplissement de son vœu qui était d'apprendre à louer Dieu comme il mérite de l'être *.
Son biographe Miles Crespin nous a conservé un trait curieux de son noviciat et qui prouve combien peu l'ancien professeur tenait à faire briller son savoir aux yeux de ses illettrés confrères. Un jour qu'il faisait pendant le repas la lecture accoutumée, celui qui présidait le reprit mal à propos, lui ordonnant de faire une brève de l'avanl-dernier e de docere. Lanfranc déféra humblement à l'ordre de son supérieur, montrant par là qu'il attachait plus de prix à un acte d'obéissance religieuseque d'importance à une faute de quantité ^. On le voit, dans d'autres circonstances, se prêter avec une bonhomie charmante aux soins les plus vulgaires.
Un seigneur normand, non moins connu par sa haute
• Vila Lanfj^anciy t. I, p. 283.
*ff Abbas perltus erat in dirimendis causanim saeculajriumcontroversiis, prudens in iis quae ad exteriora pertinent ; in aediiicando et procurando quae necessaria forent, nec prudentior, neque eflicacior, salva religione, poterat esse... Legum patriae scientissimus, praesidium suis erat contra iniquos exactores; et si quid inter eos controversiae nascebatur, aequissimo confestim statu componebat. » Vita Jlerluini, t. I, p. -270.
■ Miracula de sancto Nicholao^ Bibl. d'Evreux, ms. lat. 96.
• a Nec oblitus quod Deo in nocturna captione promiserat, postqaam factus est monachus, in discendis offîciis diurnis et nocturnis curam maximam impendere voluit, ut sciret Deo laudis sacriiicium persolvcre, sicut noverat. » Vila Lan f ranci, t. I, p. 28i.
• Vila Lanfranci, t. I, p. 284.
piété que par sa bravoure intrépide, Guillaume Giroie, seigneur d'Echauffour*, avait été victime d'un odieux guetapens de la part de Guillaume Talvas, fils du seigneur de Bellesme*. Giroie avait jadis deux foi^ fait le pèlerinage de Terre Sainte, et s'était de tout temps fait remarquer par son affection pour les religieux, les clercs et toutes les personnes consacrées à Dieu. Au retour de son second voyage à Jérusalem, il se rendit au Bec et y revêtit l'habit monastique^. Dans le vaste domaine qu'il possédait se trouvait la vieille église de Saint- Pierre, derniers restes de l'antique abbaye fondée par saint Evroult, dans la forêt d'Ouche, vers le milieu du vi** siècle, et que les incursions normandes avaient ravagée de fond en comble. Depuis plus d'un siècle, le monastère était en ruines*. « Le lieu était désert, dit Orderic Vital, et le lierre envahissait les murs de l'église. Deux vieux clercs, Restout et Ingranne, l'habitaient seuls, et au milieu de cet ermitage, ils servaient Dieu de ïeur mieux, dans la pauvreté. » Guillaume Giroie, voulant rétablir le service divin dans ce lieu vénérable, donna à Herluin l'église de Saint-Pierre d'Ouche. Lanfranc y fut aussitôt envoyé avec trois religieux; ils y firent refleurir un commencement de vie religieuse, jusqu'à ce que les neveux de Guillaume Giroie , Hugues et Robert de Grentmesnil, eussent entièrement reconstruit l'abbaye, sur le conseil de leur oncle *, et que Tévêque de Lisieux, Hugues, l'eût placée, le 5 octobre 1050, sous la direction de l'abbé Thierry, aupa-
* Sur Guillaume Giroie, voir Orderic Vital, t. II et III, passim.
* a Hune Willermus cognomento Talavacius, Willermi Belesmensis filius, ad nuptias suas invitavit, eumque nil mali suspicantem sine reatu oculis privavit, amputatisque genitalibus auriumque summitatibus crudeliter deturpavit. » Ord. Vital, t. II, p. 15. Cf. : "W'illelm. Gemet., Hist. Norlhm., Patrol. lat., t. CXLIX, col. 853.
' Ord. Vital, t. II. p. 16. • Geroianus autem Willelmus post très annos venerabiletn Herluinum abbatem adiit. et in Beccensi coenobio, quod in honore sanctae Dei genitricis Mariae tune a praefalo pâtre construebalur, monachus factus est. » Willelm. Gcmet., Hist.No?'thm., Patrol. lat., t. CXLIX, col. 853.
* Ord. Vital, t. II, p. 5 et t. HI, p. 56, 61. 67, 109.
* Ord. Vital, t. H, p. 16. — VitaLanfvanciy t. I, p. 284.
ravant moine de Jumièges^ Pour dédommager l'abbaye du Bec de la perte de Saint-Evroult, Guillaume Giroie et ses neveux lui donnèrent en échange le village et l'église de la Roussière*. En mémoire du court séjour du célèbre moine du Bec, on donna plus tard le nom de Lanfranc à Tun des dortoirs de Saint-Evroult. Un jour qu'il se rendait à cette abbaye, il emporta un chat dans un sac et rattacha en selle derrière lui. Un homme qui l'accompagnait, entendant les cris du chat et ne sachant d'abord ce que c'était, demanda à Lanfranc ce qu'il portait ainsi sur la selle de son cheval. « Les souris et les rats-, répondit-il, font de tels ravages à Saint-Evroult, que j'emporte ce chat pour les mettre à la raison '. »
11 y avait à peine trois ans que Lanfranc était arrivé au Bec et déjà le renom de sa science avait franchi les murs de son cloître. L'obscurité qu'il avait cherchée le fuyait. A cette époque où les docteurs étaient rares en Normandie, un tel savant ne pouvait demeurer ignoré. Vers l'année 1045, Lanfranc ouvrait une école claustrale où il enseignait aux jeunes religieux et aux oblats les lettres et la Sainte Ecriture. Dès que le bruit se fut répandu que le fameux professeur d'Avranches avait repris ses leçons, on vit accourir de tous côtés les clercs, les ûls de barons normands, de riches laïques, et même les maîtres les plus renommés ; pour recevoir toutes ces catégories d'écoliers, il fallut encore ouvrir une école extérieure ou canonique*. Selon Guillaume de
* Gallia chrisliana, t. XI, col. 817; Ord. Vital, t. II, p. 18.
* « Sed quia idem locus coenobio Beccensi jam delegatus fuerat, aliquantique moaachi ex eodem coenobio, ut jam diximus, illic conversabantur, abbati Heriuino et monachis Becci in mutua vicissitudine villam quae dicitur Rosseria dederunt, sicquepraedictum iocum liberum reddiderunt. » Ord. Vital, t. Il, p. 17. Cf. : Chronicon Beccense, édit. d'Achéry, p. 276. — La Roussière, canton de Beaumesnil, arr. de Bernay.
^ Viia Lanfranci, t. 1, p. 285.
* « Sic per ires annos vixlt solitarius, gaudens quod nesciebatur, praeter paucos quibus aliquando loquebatur, omnibus ignotus. Rumor ut hoc factum prodidit, longe lateque protuUt, et fama viri praeclarissima Beccum et abbatem Uerluinum brevi per orbem terrarum extulit. Clerici accurnint, ducum filii, nominatissimi scolarum magistri latini-
Malmesbury, Técole publique de Lanfranc n'aurait été fondée que par la nécessité de pourvoir aux intérêts matériels de la communauté, et de mettre un terme au dénuement des religieux*. Nous étudierons dans le chapitre suivant ce que fut l'école du Bec sous la direction d'un tel maître.
Au point où nous sommes parvenus de cette histoire, la personnalité de Lanfranc commence à prendre ses grandes lignes et à présager les hautes destinées qui l'attendent. Ses débuts dans la vie monastique avaient cependant été marqués par d'amères épreuves. Avec sa nature italienne, subtile, méditative, il souffrait de se trouver en contact avec ces tempéraments du Nord, avec ces caractères grossiers, ombrageux et violents. C'était peu que ses frères fussent illettrés, mal instruits de la religion. Miles Grespin parle en outre de leur tiédeur, de leurs nombreuses infractions à la règle, de la dépravation de leurs mœurs. Du reste, la supériorité éclatante du nouveau venu irritait les moines qui redoutaient de le voir appelé aux dignités, et prendre en main une réforme qui se propageait déjà dans la plupart des monastères français. Lanfranc fut tellement sensible à cette opposition, tantôt sourde, tantôt ouverte, qu'il voulut quitter l'abbaye du Bec et s'enfoncer dans une solitude plus profonde*. Pour s'habituer à une nourriture anachorétique, il prétexta une maladie d'estomac et demanda au jardinier Fulcran* de lui préparer certaines racines de chardons qui devaient, selon lui, remédier à son mal. Il se disposait même
tatis, laici potenles et nobilcs viri; multi pro ipsius amore mulla eidem ecclesiae contuleinint » Vila Lanfranci, t. I,p. 284.
* « Factus ergo ibi monachus homo qui nesciret agresti opère victuni qûaerere, publicas «colas de dialectica professas est. ut egestatem monaslerii scolaruin liberalitate lemperaret. » Willelm. Malmesb., De gestis pojiti/. anql., Patrol. lat, t. CLXXIX, col. 1459.
• « Cernens Lanfrancus fratrum inertiam, muruni pravitatera, ordinis transgressioneui, conluens aliquos eliaui sibi invidere qui sibi metuebant eum praeficiendum fore, ignorabat quid ageret, quo se conferret. Taedebat eum conversationis inhonestae, inhiabat ardenter ad solitariae dulcedinem vitae. » Vila Lanf ranci, t. 1, p. 285.
■ Fulcranmus se trouve au vingt-neuvième (rang après Ileriuin dans la Matricule des religieux du Bec. Bibl. du Vatican, ms. 499, du fonds de la Reine.
à s'enfuir du monastère durant une nuit, lorsqu*Herluin eut un songe dans lequel lui apparut un jeune enfant, mort depuis peu, Hugues de Servaville, son neveu ^ De la part de Dieu il dit à Tabbé de prendre garde ; que Lanfranc ne demeurerait pas longtemps avec lui, car il songeait à embrasser la vie érémitique à cause du peu de ferveur des moines ses ffères. Ilerluin, surpris, fait appeler Lanfranc dès le matin, et le fait asseoir à ses côtés; mais sa douleur est telle qu'il ne peut parler. Lanfranc se prosterne aux pieds de son supérieur et lui demande la cause de son affliction. « Hélas ! reprend Herluin, malheur à moi que menace une aussi grande tribulation ! Malheur à moi qui ai perdu mon conseil et mon secours ! Souvent j'ai supplié Dieu avec larmes de me donner, dans sa miséricorde, Thomme qu'il me fallait pour amender ce monastère et l'ordonner conformément au plaisir de Dieu. Quand le ciel vous envoya, Lanfranc, mon frère, j'ai cru que mes prières étaient exaucées. Je songeais à reporter sur vos épaules le fardeau de ma charge; et maintenant, je ne sais pourquoi, vous voulez m'abandonner, vous éloigner de moi; vous voulez vous , enfuir au désert ! » Lanfranc voyant que son secret était découvert, le raconta tout au long à Herluin; mais il voulut savoir comment il avait pu le connaître. L'abbé redit sa vision, et le religieux, admirant la conduite de la Providence, confessa humblement sa faute aux pieds de son supérieur, et lui promit de ne jamais le quitter et d'obéir désormais à toutes ses volontés =*. Ne voulant ni faire connaître ouvertement, ni laisser absolument ignorer la vision d'Herluin, Lanfranc la raconta à un jeune religieux de ses élèves, Guillaume, qui devint plus tard abbé de Cormeilies, à la condition qu'il n'en parlerait qu'après la mort de celui dont il tenait ce récit. Lorsque Lanfranc mourut, l'abbé
* a Cum ergo jam aniinum et corpus praepararot ad fugam nocturnae elapsioois, domino Herluîno abbati, nihil de hac re suspicanti, dum in lecto quiesceret, egregiae indolis Hugo puer, qui nuperrime obierat, in veste candida apparuit, filius Baidrici de Servavilla, nepos ejusdem abbatis. » Vila Lan f ranci, t. I, p. 285.
* Vila Lanfranci, 1. 1, p. 286.
Guillaume écrivit aussitôt le récit de la vision d'Herluin et l'envoya sous forme de lettre aux religieux du Bec *.
Tout heureux de la détermination généreuse de Lanfranc, Herluin s'était empressé de le nommer prieur, et de lui remettre le soin de tout ce qui appartenait au monastère, tant au dedans qu'au dehors '. Depuis ce moment^ jamais l'ombre d'un dissentiment ne s'éleva entre eux,^et Lanfranc continua « à donner tous ses soins à la réforme de l'enseignement et des études, et fit de l'école du Bec le centre intellectuel le plus considérable de la Normandie et de la France ^ ».
C'est en cet endroit de la vie de Lanfranc* que le biographe Miles Crespin parle, pour la première fois, des relations du prieur du Bec avec le duc de Normandie : « Guillaume prit Lanfranc pour son principal conseiller dans l'administration de son duché '^. » L'auteur contemporain ne nous dit pas comment était née et avait grandi cette confiance absolue de Guillaume envers le moine, et il poursuit immédiatement son récit en racontant, avec force détails, une rupture violente qui faillit être fatale à Tabbaye elle-même. Il nous faut donc remonter un peu plus haut, et tâcher de déterminer l'origine des rapports entre ces deux personnages.
Successivement vainqueur de Gui de Bourgogne * et de la
• Vila Lanfranci, t. I, p. 286 et 287. La lettre de Guillaume, abbé de Conneilles, à l'abbé du Bec, relative à la vision d'Herluin, se trouve dans le ms. 499 du fonds de la Reine de Suède, à la Bibl. du Vatican, V 71 v». Elle a été imprimée dans le Neustria pia du P. A. Dumonstier, p. 439, et dans Opéra sancti Anselmi, édit. Gerberon, p. 562.
• « Abbas, ingénies omnipotenti Deo gratias referens, quara citius potuit Lanfrancum priorem constituit, et quidquid ditioni monasterii subjacebat interius et exterius ipsius curae commisit. » Viia Lanfranci, t. I, p. 286.
• De Crozals, Lanfranc, p. 44.
• Vers 1059, selon M. de Crozals. Lanfranc, p. 68.
^ a Ad administranda quoque totius patriae negotia summus ab ipso Normannorum duce Willelmo consiliarius assumitur. Cujus gratiae nimiani perturbationem quae repente irruit, insperato Deus sereno laetificavit. » Vita Lanfranci, t. I, p. 287.
• Gui de Bourgogne était seigneur de Brionne. Lorsque, à la mort du comte Gilbert, ce domaine était rentré dans le domaine ducal, Guillaume le Bâtard Tavait donné à son cousin germain, Gui de Bourgogne:
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ligue féodale aormande, à la bataille du Val-des-Dunes, en 1047, de Geoffroy Martel à Alençon et à Domfront, puis du comte d'Eu en 1049^ Guillaume le Bâtard se voyait à peu près maître de la Normandie pacifiée. Cédant alors aux instances de ses barons qui le pressaient de s'assurer une descendance S et voulant, d'autre part, se créer un allié puissant et fidèle dans la personne de Baudouin, comte de Flandre, il demanda en mariage sa fille Mathilde ^. Après la célébration des fiançailles, qui se firent au château d'£u ^, Guillaume conduisit sa future épouse à Rouen, où leur venue fut célébrée par des réjouissances publiques. En se fiançant à la fille de Baudouin, le duc n'ignorait pas qu'il contractait une alliance à un degré prohibé par l'Eglise, car Mathilde était petite-fille de Richard II, duc de Normandie. Aussi, dès que le projet d'union avait été connu, le pape Léon IX, au concile de Reims tenu au mois d'octobre 1049, avait interdit aux deux parties, sous peine d'excommunication, de passer outre *. On voit qu'elles n'en avaient tenu aucun compte, puisque vers 1058, le mariage était un fait accompli.
Au moment où ces événements se passaient, il y avait longtemps que le duc était venu au Bec pour la première
il fut payé de la plus noire ingratitude. Gui entra dans la ligue formée contre le jeune duc, lequel, après la bataille du Val-des-Dunes, vint Tassiéger dans son château de Brionne ; il ne parvint à s'en emparer qu'après un siège ou plutôt un blocus de trois ans. Le duc rentra une seconde fois en possession de Brionne et le conserva pendant tout le reste de sa vie. Voy. : Ord. Vital, t. III, p. 232 et 343 et t. IV, 335. — Willelm. ?ic\Q,yen5is,\VillelmiConqueslotHsgesta,PQXTo\. lat.,t. CXLIX, col. 1220; Willelm. Malmesb., Gesta reg, angl., Patrol. lat., t. CLXXIX,
* o Jam diice juvenili robore vigente, transcensisannisadolescentiae. coeperunt optimales ejus^de successione prolis cum eo attentius tractare. » Willelm. Gemet., HisL Northm., Patrol. lat., t. CXLIX, col. 860. — Willelm. Pict, Willelmi Conquest. gesta, Patrol. lat., t. CXLIX, col. 1225.
* « Corpore valde elegantem animoque Uberalem. » Willelm. Gemet., nut. Sorlhm., Patrol. lat., t. CXLIX, col. 860.
' a Balduinus... eam adusque Aucense castrum adduxit. Ubi dux mititum stipatus catervis advenit, illamque sibi jure conjugali despondit et cum maximo tripudio ac honore Rothomagi moenibus intulit. «Willelm. Gemet., HisL Northm., Patrol. lat., t. CXLIX, col. 860.
* Darras, Hist, générale de VÊglisCy t. XXi, p. 322.
fois, et qu'il avait donné aux religieux des preuves de sa bienveillante protection. On le voit, lors de la consécration de Téglise abbatiale, le 23 février 1041, accorder la dîme du cens de Brionne et confirmer d'autres donations ^ Lorsqu'il revint faire le siège de Brionne qui était au pouvoir de Gui de Bourgogne, il était trop voisin du Bec pour qu'il n'y allât pas de temps en temps faire ses dévotions ou se reposer de ses fatigues. Ce fut pendant ces excursions qu'il connut Lanfranc. La polémique que le prieur soutenait contre l'écolâtre de Tours, Bérenger, dès avant 1050, sa renommée de savant universel, le rang éminent qu'il tenait au milieu de moines plus ou moins lettrés, la confiance absolue dont l'honorait son abbé, tout contribuait à mettre Lanfranc en vue, et le prestige incontestable de cet Italien ne pouvait manquer d'attirer l'attention d'un homme aussi avisé que le futur conquérant de l'Angleterre.
La Chronique du Bec nous apprend qu'avant le mariage du duc, c'est-à-dire avant Tannée 1058, Lanfranc était déjà le conseiller du duc, « cujus consilîarius extiterat*». Cette expression beaucoup plus restrictive que celle de Miles Crespin, (( ad administranda quoque totius patriae negotia summus ab ipso Normannorum duce Willelmo consiliarius assuraitur^ », nous paraît aussi Beaucoup plus rapprochée de la vérité, s'il s'agit des rapports de Lanfranc avec le duc avant son mariage. Ses voyages fréquents à Brionne et au Bec facilitaient d'ailleurs les entrevues des deux personnages, et l'on ne concevrait pas que Guillaume ait attendu, pour s'apercevoir du mérite éminent du prieur du Bec, le jour de leur rencontre quasi fortuite après la rupture brutale dont nous parlerons tout à l'heure.
Le mariage du duc de Normandie avec Mathilde avait soulevé dans tout le clergé normand les plus énergiques protestations, et l'on réclamait tout haut sa dissolution. L'archevêque
* D. Thibault, Chronicon Beccense auctum et illustralum, Bibi. nat. lat. 12884, f- ii.
* Chronicon Beccense, édit. d'Achéry, p. 277. 3 Vita Lanfranci, t. I, p. 287.
de Rouen, Mauger, excommunia les deux époux. Le pape Nicolas II, qui ne pouvait demeurer étranger à ce débat, jela rinterdit sur toute la province et fit fermer les églises avec défense d*y célébrer solennellement les saints mystères ^
Soit qu'il ait été officiellement consulté sur la question, soit qu'il n'ait fait, comme beaucoup d'autres, qu'exprimer son sentiment personnel sur Fillégimité du mariage de Guillaume, le prieur du Bec n'avait pas hésité à se prononcer en faveur de la loi canonique et l'autorité du Saint-Siège^. Cette opinion de Lanfranc, il n'est pas vraisemblable que le due l'ait ignorée. Mais comme c'était aussi celle du clergé normand, il ne s'en émouvait guère et ne trouvait pas là un motif suffisant d'éloigner de sa personne un homme aussi remarquable que Lanfranc et de se priver délibérément de ses lumières. ToUt au plus conservait-il au fond du cœur une certaine amertume contre ce moine qui ne s'inclinait pas devant le fait accompli et dissimulait mal son blâme. Il y avait là une situation délicate que ne manquèrent pas d'exploiter des courtisans jaloux, entre autres certains chapelains de la cour ducale, dont l'ignorance s'offusquait de la science et du prestige du prieur du Bec '.
On Ta remarqué avec raison, Lanfranc ne s'était pas élevé si haut dans l'opinion sans faire des envieux*. Pour les uns, il représentait la réforme monastique qui allait s'étendre au clergé séculier et combattre à outrance les deux pires enne-
* Darras, Hist. générale de VÉglise, t. XXI, p. 322. « Unde authoritate Uomani pontiQcis, totaNeustria supposita erat interdicto. » Chronicon Beccense, édit. d'Achéry, p. 277. L'interdit pontiûcal ne peut être antérieur à la fin de l'année 1058, époque de l'avènement de Nicolas II. Nous ne savons à quelle date Mauger excommunia Guillaume ; ce fut probablement vers 1054, lors de sa révolte contre son neveu.
* « Idem Lanfrancus contradicebat nuptiis filiae comitis Flandriae quam ipse dux sibi copulaverat matrimonio, quia proximacarnis consanguin itate jungebantur. » Viia Lan f ranci, t. 1, p. 288.
* « Gloria laudis conflavit apud improbos viros invidiara. capellanis, qui infra ejus scientiam se vidèrent, animum comitis Willelmi in ipsum turbantibus, quod unum eorum de inscitia litterarum irrisisset.» Willelm. Malmesb., De gestis pontif, angl., Patrol. lat., t. CLXXIX, col. 1459. Voir plus loin.
* De Crozals, Lanfranc, p. 69.
60 HISTOIRE DE l' ABBAYE DU BBC
mis de la religion : l'ignorance et les mauvaises mœurs. D'autres ne pardonnaient pas à Lanfranc son penchant pour la raillerie, finesse tout italienne, souvent doublée d'une pointe acérée, qui semblait d'autant plus piquante qu'elle s'attaquait à des hommes grossiers et violents, implacables dans leurs rancunes. Guillaume de Malmesbury raconte à ce sujet un épisode fort curieux qui projette une lumière assez inattendue sur l'entourage ecclésiastique de Guillaume et les mœurs de la cour ducale. Un jour, pendant que le duc de Normandie était à Brionne, l'un de ses chapelains, nommé Ilerfast, vint au Bec voir dans son gymnase fameux Lanfranc déjà entouré d'une foule d'écoliers tout fiers de leur science. C'était un homme d'assez courte intelligence, quoique un peu frotté de littérature. Il arriva, suivi d'une nombreuse escorte et d'un pompeux équipage. A peine eut-il commencé à parler que Lanfranc vit bien qu'il ne savait à peu près rien, et pour toute réponse, lui fit porter un des abécédaires que l'on mettait aux mains des enfants. Cette facétie italienne, italica facetia^ dit le chroniqueur, mit en fureur le chapelain qui retourna vers son maître et lui demanda vengeance ^
Il est fort possible que cette mésaventure, ou quelque autre de ce genre, ait été la goutte d'eau qui ait fait déborder le vase. Pour frapper à coup sûr, le rancuneux chapelain ne manqua pas d'accentuer les griefs que Guillaume pouvait
* a Post Ethelmerum fuit Helmsoiensis cpiscopus Herfastus, sicut invenitur in concilii textu, quod sexto anno Willelmi régis pro primatu duorum metropolitanorum factum est. Qui ne nihil fecisse videretur, ut sunt Normanni faniae in futurum studiosissimi, episcopatuiu de Heimahan transtuiit ad Tlietlifordum. Parcae. ut aiunt, mentis homo, et nonnulla ex parte litleris eruditus ; quique ante adventum Lanfranci in Normanniam probabilis in eis scientiae aestimatus sit. Sed eo apud Beccuni monachato, cum ubique scholares inflatis buccis dialecticani ructarent, Herfastus jam Willelmi comitis postea régis capellanus, ad famosum gymnasium, magna sociorum et equorum pompa pervenit. Tum Lanfrancus, ex prima collocutione intelligens quam prope nihil sciret» abecedarium ipsi expediendum apposuit, ferociam hominis italica facetia illudens. Quo is irritatus, per comitem effecit ut Lanfrancus Becco Normanniaque omni submoveretur. » Willelm. Malmesb., De gestis pontif. angl., Patrol. lat., t. CLXXIX, col. 1519.
avoir contre Lanfranc, et de montrer sous des couleurs odieuses le jugement sévère que le prieur avait plus d'une fois exprimé sur l'union de Guillaume et de Mathilde.
Le duc de Normandie avait des accès de colère terribles : or, on avait frappé juste en mettant en jeu son orgueil. Un petit moine, qu'il honorait de son amitié et de sa confiance, osait bien censurer sa conduite et le montrer au doigt comme un incestueux '. C'en était trop. Guillaume envoie dire à Lanfranc qu'il ait à quitter sur-le-champ le territoire de la Normandie ; et comme si cette mesure rigoureuse ne suffisait pas à assouvir sa vengeance, il ordonne de mettce le feu à un bois dépendant de l'abbaye, que l'on appelait le Parc^. Il fallut exécuter de suite cet ordre barbare. Lanfranc fit à ses frères de douloureux adieux, puis il partit, suivi d'un seul serviteur et monté sur un cheval boiteux ; c'était le meilleur que possédait le monastère. Mais voici que Lanfranc se croise en route avec le duc lui-même. Le cheval du prieur, fléchissant les genoux à chaque pas, paraissait saluer humblement Guillaume. En apercevant le duc, Lanfranc, fort de son innocence, sent qu'il va gagner sa cause si seulement il peut parler. D'abord, le duc détourne la tète, puis tout à coup son visage semble s'éclaircir ; on dirait que lui-même cherche un entretien avec le prieur. Lanfranc n'était pas homme à laisser échapper une fortune aussi inattendue. L'Italien facétieux était d'un caractère énergique ; aussi maître de sa parole que de ses sentiments, il n'hésite pas à trouver à son exode un côté plaisant. « C'est par votre ordre que je m'éloigne pas à pas, embarrassé de cette bête à trois pattes. Si vous voulez que j'obéisse plus vite, donnez-moi une monture meilleure ». Guillaume ne put s'empêcher de sourire de cett» boutade. « Ton crime n'est pas encorejugé, et tu oses me
* La Chronique du Bec dit positivement que Lanfranc fut disgracié parce qu'il avait blâmé le mariage de Guillaume et de Mathilde. « Item iratus rex Guillelmus contra Lanfrancum, eum alienavit a curia, cujus consiliarius extiterat, quia contradiccbat nuptias ûliae comitis Flandriae, quia proximitate carnis et consanguinitate jungebantur. » Chronicon Beccense, édit. d'Achéry, p. 277.
* Le Parc était un bois enclos de murs. C'était une portion de la forêt de Brionne cédée à l'abbaye par le comte Gilbert.
demander des faveurs ? » Lanfranc demanda et obtint une audience. Il n'eutpas grand'peine à renverser tout l'échafaudage que ron avait dressé contre lui, et le duc fut bien forcé de rendre son amitié à un homme d'esprit si insinuant et si délié. Et comme chez le rude Normand les bienfaits étaient aussi larges que les vengeances étaient terribles, il fit rendre immédiatement à l'abbaye tous les biens dont il venait d'ordonner la saisie et le pillage ^
La nouvelle de la clémence inespérée de Guillaume avait précédé le retour de Lanfranc au Bec. Aussitôt on chanta un Te Deurn d'actions de grâces. Herluin ne pouvait croire à son bonheur, et ses craintes ne furent entièrement dissipées que lorsqu'il put serrer dans ses bras et embrasser son cher prieur.
Que s'était-il passé durant l'entretien de Lanfranc et du duc de Normandie ? Les biographes n'en disent rien ; mais, par le résultat, il est facile de le deviner. On ne s'attarda guère à récriminer, et s'il fut question du mariage ducal, ce fut pour chercher des voies d'accommodement. Le maintien de l'interdit rendait la situation critique ^, et Guillaume ne demandait qu'à en sortir, tout en gardant les honneurs du combat. Cet Italien, à l'esprit plein d' à-propos et de ressources, pouvait lui être d'un grand secours pour le tirer d'affaire *. A l'occasion de sa lutte théologique contre Bérenger, Lan-
* VUa Lanfranci, t. I, p. 287 et 288.
' Il faut reconnaître que la brouille survenue entre la cour de Rome et le duc de Normandie ne troubla guère, dans cette province, l'activité de la vie ecclésiastique. Sur la demande de Guillaume, un concile provincial se réunit à Lisieux, sous la présidence du légat Hermenfroi, pour déposer larchevêque de Rouen, Mauger, l'oncle du duc. La même année, le nouvel archevêque, Maurille, désigne par le duc de Normandie, marque les prémices de son épiscopat en tenant à Rouen un concile provincial où des mesures rigoureuses sont prises contre Tincontinence et la simonie des clercs. Guillaume est le premier à soutenir Maurille dans la réforme qu'il a entreprise. Voy. D. Bessin, Concil. Holotn. provinciaey p. 46 et 47.
* « Curiam venit, moxque indulgentiam comitis meruit. quod ille statim vivacitate sensus intellexissct quantae prudentiae Lanfrancus esset, ex dignitate frontispicii et facetia responsi interiora conjectans. » Willelm. Malmesb., De geslis pontif. angl., Patrol. lat., t. CLXXIX, col. 1460.
franc s'était rendu au concile de Rome, et ses talents d'orateur et de dialecticien, son orthodoxie éprouvée lui avaient valu les plus grands succès près de la cour romaine. Guillaume ne pouvait mieux faire que de charger un tel avocat de plaider sa cause. Lanfranc accepta. En se voyant de plus près, les deux adversaires s'étaient jugés dignes l'un de l'autre. Peut-être Lanfranc entrevoyait -il les avantages immenses que l'Église, son abbaye et lui-même pourraient retirer de la réconciliation, opérée à temps, avec un jeune prince que tout semblait semblait convier aux plus hautes destinées.
Peu de jours après (c'était dans les premiers mois de 1039), Lanfranc partait pour Rome. Il portait au pape Nicolas II l'assurance de la soumission du duc de Normandie. Guillaume promettait d'accepter la pénitence qui lui serait imposée, si le souverain pontife consentait à lui accorder les dispenses nécessaires à. la ratification de son mariage avec Mathilde. Admis en présence de Nicolas II, le prieur du Bec plaida chaleureusement la cause dont il s'était chargé. Il représenta au pape que l'interdit jeté sur la Normandie pesait uniquement, en réalité, sur ceux qui n'étaient pour rien dans l'alTaire, qui n'avaient point fait le mariage et ne pouvaient davantage le défaire, car le duc ne voulait, à aucun prix, renvoyer la jeune épouse qu'il s'était choisie ^ A ces raisons, qu'allègue Miles Grespin, Lanfranc put en ajouter d'autres qui répondaient aux sentiments intimes du souverain pontife. Guillaume était un prince avec lequel il fallait compter, brave, ambitieuiç, rusé, opiniâtre ; le Saint- Siège pouvait, à un moment donné, faire alliance avec le duc
* « Igitur locutus est cum papa Nicolao, et ostendit quod ejus sententia, videlicet interdictiim, eos tantum gravabat qui nec conjunxerant, nec eos separare poterant : nam dux puellam quani acceperat, nullo pacto dimittere volebat. » Chronicon Beccense,, édit. d'Achéry, p. 277; — VitaLanf ranci, t. I, p. 289. — GuiUaume de Jumièges dit que Tune des raisons qui firent céder Nicolas fut la crainte d'une guerre entre la Normandie et la Flandre. « Ât ille sagaciter considerans quod si divortium fieri juberet, forte inter Flandrenses et Northmannos grave bellum exsurgeret, maritum et conjugem absolvit, eisque poenitentiam injunxit. » Willelm. Gemet., Hist, Northm., Patrol. lat., t. CXLIX, col. 866.
de Normandie qui avait des chances de s'asseoir un jour sur le trône d'Angleterre, où l'appelait sa parenté avec le roi Edouard. Nicolas II ne pouvait méconnaître la justesse de ces observations, et profitant des bonnes dispositions de Guillaume, il accorda la dispense sollicitée, à condition que le duc et sa femme feraient construire chacun un monastère, l'un de moines, l'autre de religieuses. C'est là l'origine des deux fameuses abbayes de Saint-Etienne et de la Sainte-Trinité de Caen^
* Viia Lanfranci, t. I, p. 289. — Un historien anglais, Stapleton. s'est efforcé de prouver qu'une autre cause que la parenté (la seule dont les chroniqueurs contemporains aient parlé) s'opposait au mariage du duc de Normandie. Mathilde aurait été d'abord mariée à Gherbod. avoué de Saint-Bertin, et de ce mariage seraient nés : Gherbod, comte de Chester, Frédéric, et Gondrée, épouse de Guillaume I, comte de Warren et de Surrey, l'un et l'autre fondateurs du prieuré de Saint-Pancrace de Lewes. Le pape ayant refusé d'annuler cette union, le second mariage de Mathilde avec Guillaume était nul. Le passage suivant de la charte de Guillaume de Warren, octroyée sous le règne de Guillaume le Roux, par laquelle il donne plusieurs terres à l'église de Saint-Pancrace de Lewes, de l'ordre de Cluny, nous apprend que la femme de (juillaume-le-Conquérant avait été la mère de la femme de ce seigneur. « Volo ergo quod sciant qui sunt et qui futuri sunt, quod ego Willelmus de Warcnna, Surreiae comes... donavi pro.salute animae meae et animae Gundradae uxoris meae, et pro anima Willelmi régis, qui me in Anglicam tcrramadduxitet per cujus licentiam monachos venire feci, et qui meam priorem donationem confirmavit, et pro salute dominae meae Maihildis reginae, matris uxoris meae, et pro salute domini mei Willehni régis, filii sui, post cujus adventum in Anglicam terram hanc cartam feci, et qui me comitem Surregiae fecit etc. » Monasticon anglicaninn, Londres, 1645. p. 617 ; — Stapleton, Archeolof/ical Journal^ vol. 111 ; J.-H. Parker, The abbey churches at Caen, Royal Institute of Brilish architects, 1862-1863. partie II, n» 2. Cette' charte est le seul document qui relate le lien étroit qui rattachait Gondrée à la reine Mathilde. Orderic Vitalse borne à dire que Gondrée avait pour frère un Flamand nommé Gherbodus (t. 11. p. ±2\ et t. 111, p. 317). Auguste Le Prévost, dans une longue note peu concluante, semblerait admettre ^m premier mariage de Mathilde avec Gherbod, l'avoué de Saint-Bertin. On conçoit difficilement que la fille du puissant comte de Flandre ait épousé l'avoué d'une abbaye ; aussi Gondrée passe généralement, dit M. Léopold Delisle, pour avoir été la fille de Guillaume le Conquérant et de la reine Mathilde. Dans un article du Yorkshiî^e ArchaeoloQical Journal (1886), intitulé Obseri^ations on the parentage of Gundreda, counless of Warenne^ sir George Duckett combat le système de Stapleton; il prétend que Gherbod était simplement le frère de lait de Gondrée. La dissertation qu'il a écrite à ce sujet mérite d'être prise en considéra-
COHMENGEME.NTS DE L*ÉCOLE DU BEC 65
«Lanfrane quitta Rome après avoir réconcilié les deux souverains ; rimportance du service rendu lui assurait désormais à la cour de Guillaume le premier rang ; à Rome, on avait appris à distinguer en lui autre chose que le talent de Térudit ou le caractère sans tache du moine ^ » Il n'est pas douteux que ses rapports avec Guillaume aient eu, depuis ce moment, plus de fréquence et d'intimité. C'était surtout pour le règlement des choses d'Église que Lanfrane pouvait être un conseiller utile ; aussi, même avant la conquête de l'Angleterre, le duc ne traitait-il jamais une affaire importante sans prendre son avis ^.
Sa situation grandissante à la cour ducale n'empêcha pas Lanfrane de se dévouer tout entier à Herluin et à son abbaye. Le monastère reconstruit, ainsi qu'on Ta vu, à l'entrée de la vallée du Bec, devenait insuffisant pour recevoir les nombreux religieux qui se présentaient. La réputation de Lanfrane, ses relations avec le duc de Normandie, la piété d'Herluin, étendaient au loin le renom de l'abbaye qui ne comptait encore que quelques années d'existence. « Les bâtiments, dit le biographe Miles Grespin, n'étaient plus assez spacieux pour le grand nombre des moines, et de plus, l'humidité du sol était fort malsaine. Lanfrane commença à presser vivement Herluin de construire un autre monastère sur de plus vastes proportions ^. » L'abbé s'y refusait, se rappelant les pénibles difficultés qui avaient déjà marqué la translation de sa communauté de Bonneville à l'entrée de la vallée. Un jour, le chœur de l'église s'écroula; Herluin crut que c'était un avertissement du ciel et céda aux instances de son prieur. En remontant un peu le cours du Bec, on rencontrait
ion par tous ceux qui s'intéressent à l'histoire généalogique de la famille des ducs de Normandie et des rois d'Angleterre. Cf. : Dibl, de rEcole des Chartes, année 1886, p. 427, et J. Lair, La reine Mathilde dans la légende, Bull, de la soc, des Anliq.'de Norm., t. XVII, 1896, p. 323 et 330.
• De Grozals, Lan franc j p. 76.
* « Ipsius namque consilio, rex ipse ante conquestum et postea, omnia*sua tractabat negotia. » Vitae mginli trium Sanc/i Albani abbatum, apud Matthaei Paris opéra, Paris, 1644, in-fol. p. 30, ad calcem.
» Vila Lanfranci, t. I. p. 289.
un sol moins humide ; il fut décidé que Ton élèverait là les nouvelles constructions *. Cette translation eut lieu vers Tannée 1060 2.
Lanfranc doit être considéré comme le véritable promoteur de cette entreprise. Ce fut au prix de privations extrêmes qu'elle put être réalisée. 11 arriva plusieurs fois que la semaine entière se passait en travaux sans que Ton eût de quoi payer les ouvriers. Mais l'heure de la solde arrivée, la Providence ménageait les moyens de l'acquitter. Pendant la durée de la construction, il n'y eut aucune suspension de travaux, soit à cause du manque de matériaux, soit par pénurie d'argent pour payer les ouvriers. En trois années, les bâtiments claustraux furent achevés ; seule l'église restait à terminer'.
C'était Lanfranc qui avait forcé Herluin à transférer son monastère et à le rebâtir sur de beaucoup plus vastes proportions ; il se crut obligé de procurer lui-même une partie des moyens de subvenir aux dépenses. De l'assentiment de son abbé, dit Miles Crespin, il reprit son enseignement dans l'école du Bec*. Bien que la science ne se vendît pas dans les monastères, de riches seigneurs, dont les enfants étaient reçus à l'école de Lanfranc, faisaient à l'abbaye d'importantes donations, en témoignage de leur estime pour le prieur; Lanfranc remettait ces sommes aux mains de son abbé, et grâce à ces ressources, le monastère put s'élever et se terminer.
* « En 1060, sur les prières et à la sollicitation du célèbre Lanfranc, son prieur, qui lui représenta que ce second emplacement était trop aquatique et trop malsain, il recommença un nouveau monastère plus spacieux et plus commode que les deux premiers. Il le plaça à l'endroit où il est maintenant, un peu plus loin du Pont-Autou, en remontant vers la source du ruisseau. » D. Toussaint-Duplessis, Descript. de La Haute-Normandie, t. II, p. 278.
• Vita Lanfranci, 1. 1, p. 289 et 290.
• Vita Hei'luini auctore Gilberto Crispino^ Bibl. nat., lat. 5427. — <c Post triennii completionem, sola necdum compléta basilica, etc. » Vita Lan f ranci, t. I, p. 290. — Cf. : Willelm. Gemet., llist. Northm., Patrol. lat., t. CXLIX, col. 841.
* « Lanfrancus quoque licentia abbatis sui iterum scholam tenuit, et ea quae a scholasticis accipiebat abbati conferebat, abbas operariis dabat. » Vita Lan f ranci, t. 1, p. 290.
COMMENCEMENTS DE L'eCOLE DU BEC 67
Le passage suivantd'OrdericVital, un peu exagéré sans doute, mais qui n*est que Técho des sentiments du clergé au xii' siècle, suffit pour expliquer l'espèce de fascination qu'exerçait Lanfranc sur ses contemporains. « Pour connaître le talent et le génie de Lanfranc, il faudrait être Hérodien dans la grammaire, Aristote dans la dialectique, Gicéron dans la rhétorique, Augustin et Jérôme et quelques autres docteurs de la loi et de la grâce dans les Saintes Ecritures. Lorsque Athènes était florissante et se faisait remarquer par l'excellence de ses institutions, elle eût honoré Lanfranc en tout genre d'éloquence et d'étude, et elle eût désiré s'instruire en écoutant ses sages leçons ^ . »
Les historiens n'ont pas manqué de relever chez Lanfranc son ardeur à soutenir l'orthodoxie et à se poser en adversaire implacable de l'hérésie^. « On ne peut, sans faire tort au personnage, passer sous silence ou traiter légèrement l'histoire de sa lutte contre Bérenger, dans laquelle il déploya quelques-unes de ses plus réelles qualités. C'est là qu'il trouva la première occasion de donner de sérieuses garanties aux hommes de gouvernement et de discipline ^. »
Bérenger était né à Tours, vers la fin du x° siècle. Après y avoir fait ses premières études, il reçut à Chartres des leçons de l'évèque Fulbert. L'esprit du jeune clerc était porté aux arguties de la dialectique, et l'on sait le dédale où s'égaraient souvent, sur ce terrain, maîtres et disciples. On lui reprochait, chose plus grave, de se préoccuper peu de l'orthodoxie, et d'interpréter à sa guise le sens des mots. Le vieux
* <c Admirandum cognoscerent ingenium sibi studiumque Lanfranci, Herodianus in grammatica, Aristoteles in dialectica, Tullius in rhetorica, Âugustinus et Hieronymus, aliique legis et gratiae expositores in sacra pagina. Athenae quando incolumes florebant, et excellentissimae ad praecipiendum sedebant, Lanfranco in omni génère eloquen-
' tiae aut disciplinarum assurgerent, et perceptis ab eo commodis allegationibus instrui cupercnt. » Ord. Vital, t. Il, p. 210. — Cf. : Vita Lanfranci, t. I. p. 291.
' a Studiosus fuit idem coenobita verbi gladio perimere sectas, si qnas advertisset catholicam laedere ûdem. y> Vita Lanfranci, t. I» p. 291. Ces mêmes expressions se trouvent dans Orderic Vital, t. II, p. 21i.
* De Crozals, Lanfranc, p. 82.
Fulbert, inquiet des dispositions de son élève, lui jeta, dit-on, Tanathème, et le dénonça comme un démon suscité pour troubler la chrétienté *. C'est Guillaume de Malmesbury qui rapporte ce propos, probablement imaginé après coup. De retour dans sa ville natale, avant Tannée 1031, Bérenger fut admis dans les rangs du clergé de Saint-Martin, et devint successivement trésorier et cliambrier. Plus tard, il succéda à maître Adam dans les fonctions d'écolâtre. Son éloquence, sa connaissance approfondie des auteurs païens, la subtilité de son esprit, comme aussi la bonté de son cœur le faisaient chérir de ses disciples, au point que Tun d'eux, Hildebert, plus tard évêque du Mans, a écrit :
Quidquid philosophi, quidquid cecinere poetae Ingenio cessit eloquioque siio *.
A ces dons de l'esprit et du cœur, Bérenger joignait malheureusement un insatiable orgueil. 11 ne négligeait aucun moyen d'accroître son prestige aux yeux de ses élèves. Guitmond, l'un de ses adversaires, a tracé de lui un piquant portrait : « On le voyait affecter une démarche théâtrale, des airs inspirés, s'efforçant de suppléer à la profondeur qui lui manquait par une doctorale gravité, demeurant longtemps la tête enveloppée dans son capuchon, comme pour se recueillir dans une méditation profonde ; puis, après une longue attente, il dupait les naïfs par les faibles accents d'une voix lente qui ressemblait presque à une plainte, et bien qu'à peu près ignorant, il faisait le maître de grammaire ^. » En 1040, Hubert de Vendôme, évêque d'Angers, le nomma archidiacre de son église; Bérenger conserva néanmoins son titre et ses
' Willelm. Malmesb., Gesfa regum angL, Patrol. lat., t. CLXXIX, col. 1258.
• Hildeberti Cenoman. Opéra, Patrol., lat., t. CLXXI, col. 1396.
' « Factura est ut pompatico incessu, sublimi prae ceteris suggestu, dignitatem magistri potius simulans quam rebus ostendens, profunda quoque inclusione inter cucuUam, ac simulatione longae meditationis, et vix tandem satis desideratae diu vocis lentissimo quodam quasi plangore, incantor decipiens, doctorem sese artium pêne inscius profîteretur. » Guitmundus archiep. Aversanus, De corporis el saîiguinîs Chnsti veritale in Eucharislia, Patrol. lat., i. CXLIa, col. 1428.
COMMENCEMENTS DE l'eCOLE DU BEC 69
fonctions d'écolàtre auxquelles il tenait plus qu'à toute autre ^
A quelles circonstances faut-il faire remonter l'origine de sa lutte théologique avec Lanfranc ^ ? « Sans rival en France, il régnait seul dans le monde scolastique. Les disciples affluaient à ses leçons comme au temps d^Alcuin ; èvêques et princes, peuples et rois, rendaient hommage à sa vertu et à son génie. Sa parole faisait loi, elle ne s'était poiirt encore écartée des limites de l'orthodoxie ; l'erreur, s'il la méditait dans le secret de sa pensée, demeurait latente ; rien ne faisait pressentir le futur hérésiarque. Il se révéla subitement sous le coup d'une blessure d'amour-propre, en face d'un docteur dont l'apparition inattendue fît pâlir sa gloire. Ce nouveau maître était Lanfranc^. »Bérenger, comme beaucoup d'autres écolâtres*, avaitvoulu juger par lui-même du mérite de ce rival qui, d'un bond, prenait le premier rang parmi les docteurs. Il vint à l'abbaye du Bec et engagea avec Lanfranc une lutte sur le terrain de la dialectique. Guitmond d'Aversa, qui raconte le fait, ne nous apprend pas le sujet choisi par les deux champions ; il se borne à dire qu'il avait en soi peu d'importance, « in dialectica, de re satis parva ».
* Hist. lut. delà France, t. VII, p. 200.
* Selon Tanonymc du Bec, auteur des Miracles de saint Nicolas, Lanfranc, en arrivant en France, se serait mis sous la direction de Bérenger. (( Audiens famani cujusdam Berengerii Turonensis ecclesiae archidiaconi, qui multos et prope omncs precellebat scientia litteramm in illis partibus, venit ad eum, celans omnino quis csset, subdidit< que se ejus discipulatui. At cum nil ibi se proficere cerneret, rêvera vero, ut post apparuit, intelligens non eum esse sane doctrine, abcessit ab eo, et iterum per se et in Burgundia et in ceteris regionibus Gallie cepit maximas scolas tenere, et magnopere per hoc cunctis innotescere et in magna admiratione esse. » Miracula de sancto Nicholao. Bibl. d'Evreux, ms. lat., 96. — Cet écrivain est le seul qui mette Lanfranc au nombre des disciples de Bérenger; nous croyons que c'est une erreur; cette particularité, si elle eût été connue, n'aurait pas manqué de frapper le biographe accrédité de Lanfranc, Miles Crespin, lequel n'en dit mot.
3 Darras, Hist, gén. de VEglise, t. XXI, p. 184.
* On se rappelle l'expression dont se sert Gilbert Crespin à propos de renseignement de Lanfranc au Bec : « Accurrunt clerici..., nominatis> simi scholarum latinitatis magistri. » Vita Ilerluini, t. I, p. 271.
Mais, ajoute Guitmond, la défaite de Bérenger fut éclatante et sa confusion inexprimable. Puis, quand il vit ses élèves le quitter pour aller à Lanfranc, furieux de son échec, il se mit à profaner les Saintes Ecritures dans un enseignement nouveau, pour lequel il n'était guère fait, ayant passé sa jeunesse à d'autres études. Mais peu lui importait. Il aima mieux devenir un hérétique aux yeux des hommes étonnés, que rester simple et bon catholique aux yeux de Dieu *.
Ce n'est pas sans raison que Ton a vu dans Bérenger un précurseur de Luther et du protestantisme. L'écolâtre tourangeau, devançant de plus de quatre siècles le coryphée de la réforme, attaquait l'autorité doctrinale du pape, le sacrement de mariage, le baptême qui ne devait être administré qu'aux adultes, le sens littéral de l'Ecriture qu'il remplaçait par le sens rationnel, l'Eucharistie où il niait la présence réelle de Jésus-Christ *.
Sa situation d'écolâtre facilitait singulièrement à Bérenger la diffusion de ses détestables doctrines. Autour de sa chaire se pressait une jeunesse aventureuse, qu'attiraient précisément l'audace et la nouveauté des doctrines professées par son maître préféré ^. Les évêques s'émurent ; plusieurs
* c( Sed postquain a D. Lanfranco in dialcctica de re satis parva tiirpiter est confusus, cumque per ipsum D. Lanfrancum viruiu aeque doctissimum libérales artcs Deus recalescere, atque optime reviviscere fecisset, descrtum se iste a discipulis doleas, ad eructanda impudenter divinaruoj Scripturaruiii sacramenta, ubi ille adhuc adolescens et aliis eatenus detentus siudiis nondum adeo intenderat, sese convertit. Sed et ibi insipiens, quippe in malevolam animam non introibit sapientia (Sap., i), et eçi quorum novitate omnium corda permoveret, atque ad se omnium oculos traheret, studiosè peccurrens, maluit esse sub aliqua admiratione. hominum haereticus, quam sub oculis Dei private vivere catholicus. » Guitmundus Aversanus archiep.. De corporis et sanguinis Christi vei'itate in Euch., Patroi. lat., t. CXLIX, col. 1428.
• Sur les erreurs de Bérenger, voir Guitm. arch. Avers., De corporis et sang, Christi, etc., Patroi. lat., t. CXHX, col. 1429, elDarras, Hist, gén. de VEglise, t. XXI, p. 193 et suiv.
s Bérenger avait d'autres moyens de séduction que son talent incontestable : l'argent en était un. « Cum autem sub Nicolao venisses Romam, fretus iis qui plus impensis a te beneficiis quam ratione a te audita opem tibi promiserant... » — a Hoc garriunt discipuli atque sequaces tui, subvcrsores quidem aliorum, et ipsi auro et argento caeteraque pecunia tua a te subverti. » Lanfrancus, Liber de Corpore
d'entre eux, anciens élèves de Bérenger ou ses condisciples, n'hésitèrent pas à prendre la plume. 11 suffit de citer : Déoduin, évéque de Liège S qui écrivit au roi de France pour lui dénoncer les dangereuses erreurs de l'écolàtre ; Hugues de Langres ^, qui s'adressa directement à Bérenger ; Adelmann, écolàtre de Liège, son ancien condisciple, qui lui écrivit en termes touchants ^.
A son tour, Lanfranc entra dans la lice * et réfuta principalementles erreurs de Bérenger sur TEucharistie. Nous n'avons plus le premier écrit de Lanfranc*; mais le coup fut rude pour rhérétique, lequel s'adressa immédiatement àrévêque d'Angers, Bruno, qu'il croyaitprèt à le suivre danssa révoltecontre l'Église. Mais Bruno, un instant vacillant, s'était ressaisi. Il fît à Bérenger une réponse écrasante : « Vous vous plaignez que Geoffroy Martin soutienne ce que vous appelez les inepties et les insanités de Lanfranc^. Vous me demandez d'organiser une conférence juridique où vous discuterez avec
el Sanguine Domini, édit. d'Achéry, cap. ii» p. 170 et cap. xx, p. 182. — GuillauQie de Malmesbury est encore plus explicite : « Jamque scatebat omnis GaUia ejus doctrina per egenos scholares, quos ipse quotidiana stipe sollicitabat, disseminata. » Willelm. Malrnesb., Gesta regum angl., Patrol. lat., t. CLXXIX, col. 1257. Voir : Darras, Hist. gén. de V Eglise, t. XXI, p. 19o.
' Deoduinus Leodunensis, Epislola ad Henricum regern^ Patrol. lat., t. CXLVl, col. 1442.
* Hugo Lingonensis, Contra BerengaHum, Patrol. lat., t. CXLII, «ol. 13i6.
3 Adelmann, Epislola ad BerengaHum^ Patrol. lat., t. CXLIII, col.
* Ord. Vital, t. II, p. 211.
* Sigebert de Gembloux parle des Invectivae epistolae par lesquelles Lanfranc aurait débuté dans sa lutte contre Bérenger; elles ne nous sont point parvenues. « Scripsit invectivas contra Berengarium Turonensem epistolas, refellens scripta ejus de Corpore et Sanguine Domini Jesu. » Sigeb.Gemblac, De scriptoribus ecclesiasticis j cité dans ÏHist. au. de la France, t. VIII, p. Î296. — La Chronique de Robert de Torigni place à l'année 1051 la composition du Liber de Corpore et Sanguine Domini par Lanfranc, édit. Delisle, t. 1, p. 45.
* Ce Geoffroy Martin, GaufHdum Martini, sur lequel nous n'avons aucun renseignement, était sans doute un clerc du diocèse d'Angers, peut-être Técolâtre.
li HISTOIRE DE L'aBBAYE DU BEC
Geoffroy les textes du livre de saiat Ambroise sur les Sacrements. Voici ma réponse ; armez-vous de patience et de longanimité pour Tentendre. Est-ce par un amour sincère de la vérité ou par un calcul d'ambition et de vaine gloire que cette controverse a été soulevée? Je ne le sais pas. Dieu le sait ; mais depuis qu'elle agite le monde latin, elle nous a couverts ici, comme à l'étranger, de confusion et d'opprobre. Certes, je n'ai pas la prétention de me croire un docteur; mais plus je reconnais ma faiblesse et mon insufilsance personnelles, plus je veux m'appuyer sur les maîtres de la foi orthodoxe, sur l'enseignement de l'Eglise catholique. Arrière donc ces disputes de scandale et d'orgueil ! La vérité a sa source dans des régions de paix, de tranquillité et de foi K »
Repoussé par l'évêque d'Angers, Bérenger paya d'audace. Il écrivit à Lanfranc en termes impertinents, pour lui proposer une conférence publique. « Il paraît que vous traitez d'hérétiques les propositions de Scot Erigène sur le sacrement de l'autel, parce qu'elles diffèrent de celles de votre Paschase Radbert. S'il en est ainsi, frère, vous déshonorez le beau génie que Dieu vous a donné en prononçant un jugement aussi inconsidéré. L'étude de l'Ecriture vous est encore peu familière, et il ne vous seraitpas inutile de conférer avec des docteurs plus versés que vous dans cette science ^. »
Quand cette lettre arriva au Bec, Lanfranc était à Rome,
* Euscbius Bruno Andegav., Epistola ad Berengarium inagistrum^ Patrol. lat., t. CXLVII, col. i202. La traduction de ce passage est empruntée à VIHsloire de l'abbé Darras.
■ « Fratri Lanfranco Berengarius. — Pervenit ad me, frater Lanfrance, quiddam auditum ab Ingclranno Carnotensi, in quo dissimularo non debui admoncre dilectioncm tuam. Id autem est, displicere tibi, imo haereticas habuisse sententias Joannis Scoti de Sacramento altaris in quibus dissentit a suscepto tuo Paschasio. Hac ergo in re si ita est, frater, indignum fecisti ingenio quod tibi Deus non aspcrnabile contulit, pracproperam fercndo sententiam. Nondum enim adeo sategisti in scriptura divina, nec multuni contulisti cum tuis diligentioribus. Et nunc, ergo, frater, (juautumlibet rudis in illa scriptura, vellem tantum audire de eo, si opportunum mihi ficret, adhibitis quibus velles veljudicibus congruis, vel auditoribus. Quod quamdiu non fit, non aspernanter aspicias quod dico. Si haereticum habes Joannem, cujus sententias de Eucharistia probamus, habendus tibi est haereticus Ambrosius, Hieronymus, Âugustinus, ut de caeteris taceatur. » Deuis Opéra Lan'ranci^ édit. Giles, t. I, p. 17.
pour assister au concile que Léon IX devait tenir après les fêtes de Pâques, au mois d'avril 1050. On ne sait trop quelles raisons avaient déterminé ce voyage. Quoiqu'il en soit,récolàtre de Tours, probablement informé du départ du prieur du Bec, donna à son défi toute la publicité possible; il chercha même à compromettre son adversaire en le montrant comme partageant à peu près ses sentiments ^ Il y eut là une infernale machination que Lanfranc était bien loin de soupçonner, mais dont il dénoua aisément l'intrigue lorsqu'il en eut connaissance. On envoya à Lanfranc, à Rome, la lettre de Bérenger qui lui avait été adressée au Bec. Mais, pour un motif qui n'a pas encore été expliqué, ce ne fut pas à Lanfranc mais au pape lui-même que l'épître fut remise par un clerc de l'église de Reims. Léon IX irrité des rumeurs fâcheuses que Ton faisait courir sur le prieur du Bec, le mit en demeure de justifier son orthodoxie. Lanfranc était devenu suspect. Le concile de Rome, auquel il assistait, lui fournit l'occasion de se justifier. Le pape retint néanmoins près de lui le prieur jusqu'à la réunion du concile convoqué à Verceil pour le mois de septembre de la même année 1050. Lanfranc y exposa de nouveau la doctrine qu'il enseignait et qui fut hautement approuvée. « Appelé à Verceil, disait Lanfranc à Bérenger dans son traité sur l'Eucharistie, vous fîtes défaut; quanta moi, sur l'ordre et à la prière du pontife, je demeurai avec lui jusqu'à la tenue du synode. Dans cette audience où Ton était accouru de toutes les provinces de l'Europe, l'ou-
^ ff Jam enim antea (avant le voyage de 1059 relatif au mariage de Guillaume et de Mathilde) Romam petierat causa cujusdam olerici, nomine Berengarii, qui de Sacramento altaris aliter dogmatisabat quam ecclesia tenct. Dicebat enim panem et vinum, post consecrationem, sacramentum tantum, non autcm esse verum Christ! Corpus et Sanguinem. Iste clericus Lanfranco, quasi farailiari suo, lilteras miserat errore ipso respersas. Bas qui legerunt, Lanfrancum talia sentire opinati suut, et socium erroris diffamaverunt. » Vita Lanfranci, t. I, p. 288. Ces derniers mots indiquent que Bérenger avait publié la lettre adressée à Lanfranc et l'avait accompagnée de commentaires perfldes. — Charma dit que « Lanfranc était parti pour Rome, nous ne saurions dire à quel propos ni dans quel but » Lanfranc^ Paris, 1850, p. 10. Le passage de Miles Crespin cité plus haut permettrait, ce semble, de croire que Lanfranc alla à Rome, proprio motu^ pour dénoncer au concile l'hérésie de Bérenger.
vrage de Jean Scot sur TEucharistie -fut lu et condamné ; votre doctrine fut exposée et condamnée. Invité à dire mon sentiment, je soutins là croyance de l'Eglise catholique, que je professe, et qui doit Tètre par tous. A l'unanimité cette doctrine fut conflrmée par le synode. Deux clercs, qui se disent vos envoyés, essayèrent de vous défendre ; mais dès le début de leur argumentation, ils se troublèrent et furent réduits au silence*. »
La nouvelle de l'accusation de Bérenger au concile de Rome avait été bientôt connue en France. Ne voulant à aucun prix se rendre à Verceil où le pape le mandait, l'écolâtre de Tours avait imprimé à sa propagande une activité nouvelle, et s'était mis à parcourir la France*. Il vint en Normandie en 1050 ^, L'un des premiers monastères qu'il visita pour y répandre le poison de ses doctrines fut celui de Préaux, au diocèse de Lisieux*. Le pieux Ansfred, qui en était abbé, le reçut d'abord avec beaucoup d'égards, mais il ne put entendre sans indignation « les aboiements furieux de ce blasphémateur ». Ansfred perça à jour ses perfides raisonnements et ne tarda pas aie congédier. De Préaux, Bérenger se rendit près du duc de Normandie, que sa jeunesse lui faisait envisager comme une proie facile. Il se trompait. Guillaume était
* Liber de Corpore et Sanguine, édit. Giles. t. II, p. 154 et 155. — Milo Crespin se trompe quand il fait comparaître au concile de Rome les deux élèves charges de défendre la doctrine de Bérenger ; c'est à Verceil qu'ils parurent : le témoignage de Lanfranc est formel. Cf. : Vita Lanfranci, t. 1, p. :î88.
• Guitmundus arch., De Çorporis et Satiguinis venlate, Patrol. lat , t. CXLIX, col. 1429.
» Durand, abbé de Troarn, place la venue de Bérenger en Normandie à Tannée 1053. C'est une erreur qu'ont relevée avec beaucoup de raison les auteurs du Gallia christiana (t. XI, col. 836) et de V Histoire littéraire de la France (t. VIII, p. 245). Bérenger vint en Normandie pendant le voyage de Lanfranc en ItaJie, où il se trouvait encore en septembre 1050, lors du concile de Verceil. Autrement le prieur du Bec eût été le premier personnage appelé par le duc Guillaume à la conférence de Brionne, où il n'eût pas manqué de combattre les sophismes et la duplicité de Bérenger.
Le monastère de Saint-Pierre de Préaux avait été fondé, vers 1034. par Onfroy de Vieilles et Aubrée sa femme. (Voir Ord. Vital, t. II, p. 14). — Préaux, canton de Pont-Audemer.
COBfMENCEMENTS DE L'ÉCOLE DU BEC 75
profondément attaché à la foi catholique. Toutefois, en bon Normand qu'il était, il répondit que les disputes doctrinales n'étaient point son fait, et que les évéques et les clercs avaient seuls le droit d'en connaître. Par son ordre, une conférence se tint à Brionne pour y entendre Bérenger. L'écolâtre fut vigoureusement réfuté par les évéques et les moines normands, ainsi que le clerc qu'il avait amené avec lui. Furieux de ce nouvel échec, Bérenger se retira à Chartres *.
Il ne nous est guère resté qu'un écho de la conférence de Brionne dans une lettre de Bérenger à Ascelin, moine du Bec* et dans la réponse de celui-ci. L'écolâtre essaie d'échap-
' « Is autem, Dominicae Incarnationis anno millesimo quinquagesimo tertio, Northmannorum finibus irrepsit, et ad coenobium quod Pratellis nuncupalur appulit, catholicoque viro, qui idem strenue regebat coenobium, quo et tioneste salis exceptus fuerat, multa blasphemus impie delatravit. Quod ipse quoque, eodem abbate, Ansfredo nomine, referente, dum apud me super tanta impietate valde quereretur, non multo post agnovi. In multis itaque subtililer ab eodem abbate pertentatus, in multis perinde reprehensibilis et perfidus est repertus. Qui Inde digressus, Northmannorum principem festinus adiit, quem ad sua quoque irretire perfidia subtiliter attenlavit. Verum ille, licet aetate adolesccntiae necdum excederet annos, tamen illum, quia catholicae ûdei merito praeditus erat et gralia. callide suspendit, secumque quoad regnisuiad mediterraneam deveniret sedem» Brionam vocabulo, detinuit, ubi undique coactîs catholicis ac sapientibus viris, super eadem re disponebat conflictum haberi. Eo ergo ventum est, et res sequenti die ventilanda proposita. Cumque muiti ex tota Northmannia sapienles, qui plurimi et clari iiabebantur, convenissent, praefatura haeresiarcham Berengarium cum alio quodam, quem secum adduxerat clerico, in cujus eloquentia victoriae sibi spem posuerat, ita coram omnibus confutaverunt, atque evidenti ratione superaverunt, quatenus eis silentium imponerent, verborumque, quibus fidem catholicam tuebantur, assensum ab eis extorquèrent. Berengarius autem, tandem non sine pudore evadens, Carnotum petiit. » Durandus abbas Troamensis, Liber de Corpore et Sanguine Christiy Patrol. lat., t. GXLIX, col. 1421.
■ La Matricule des religieux du Bec donne le nom d'Ascelin au 28* moine après Ilerluin. Il était né en Poitou, comme on peut le supposer d'après une lettre de Bérenger à un moine nommé Richard : « Propter Ascelinum dico, qui B. Augustini verba ad pravitatem sui erroris detorquere non timuit, sicut quidam compatriota illius qui apud Pictavum inter discutientes B. Augustini senlentiam, etc. » Cité par d'Achéry, Opéra Lanfranci, Notae et observationcs. p. 21. Sur Ascelin, voir Hist, litL de la France, t. VII, p. 554-556, et t. VIII, p. 205, 219 et 220.
76 msTOiRE DE l'abbayë du bec
per aux arguments que les évèques lui avaient opposés. 11 n'a presque rien voulu dire, et n'a consenti k quoi que ce soit lors de la conférence de Brionne ; il a préféré garder le silence en entendant proférer cette sacrilège et condamnable assertion de Guillaume^, à savoir que chacun doit, à Pâques, s'approcher de la table du Seigneur. Il ne saurait davantage reconnaître que Scot Erigène soit un hérétique*.
La réponse d'Ascelin est véhémente. Il s'attendait à ce que la lettre de Bérenger allait lui apprendre son amendement, et voilà qu'il persévère dans son erreur. Que signiûent toutes ces réticences ? A-t-il donc oublié, ou voiidrait-il dissimuler ce qui s'est dit dans le colloque de Brionne? Le précepte que tout homme doit communier à Pâques n'est nullement sacrilège, si l'on ajoute, comme on doit le faire: à moins qu'il ne s'en soit rendu indigne par une faute grave. Puis Ascelin, s'appuyant sur l'enseignement de l'Eglise, affirme que l'Eucharistie renferme le vrai corps et le vrai sang de Jésus- Christ, et que la substance du pain et du vin disparaît dans le sacrement *.
L'écolàtre de Tours s'était vanté dans sa lettre, a qu'il prouverait à Ascelin la vérité de ses opinions s'il pouvait avoir un entretien avec lui. Mais la réponse de celui-ci, aussi forte par les raisonnements que polie dans les termes, suffit seule pour faire juger que Bérenger n'aurait pas été plus heureux dans cet entretien qu'il l'avait été à la conférence de Brionne ^ ».
Malgré trois formules d'abjuration qu'il signa etlutpubli-
* Sans doute Guillaume, moine du Bec, qui devient abbé de Cormeilles.
* Epistola Berengarii ad Ascelinum, dans Opéra Lanfranciy édit. d'Achéry, p. 19.
^ (( Littcras tuas nuper latas suscepi; sperans festinum nobis tuae correctionis significari gaudium ; quibus perlectis, laetitia mea versa est in moerorem, cum pristinum adhuc affirmare non destiteris errorem. 0 Deusî ubi est illa vivacitas, illa subtilitas, illa prudentia quibus affatim poliere solebas, cum etiam illa quae in coUoquio nostro dicta sunt, ut majora taceam, si non dissimulas, oblitus sis ? » Epistola Asce- Uni ad Berengarium, dans Opei*a Lanfranci, édit. d'Achéry, p. 20.
* Hist, lut. de la France, t. VIII, p. 205.
quement àTourseni054, et à Rome en1059etlO78,Bérenger revint à ses erreurs. 11 n'y renonça définitivement qu'en 1079; il avait alors plus de quatre-vingts ans, et sa fin approchait. Sa mort fut édifiante, et il faut dire, à son honneur, que ses mœurs furent toujours pures*.
Pour réfuter à fond les erreurs de Bérenger sur TEucharistie, Lanfranc composa une œuvre magistrale, le Libei" de Corpore et Sanguine Domini ^. D'Achéry croit que cet ouvrage fut écrit lorsque Lanfranc était encore prieur du Bec ', ce qui reporterait sa publication aux seize premières années de sa lutte avec Bérenger. Baronius parle du Libei" de Corpore à Tannée 1059 ; mais alors il faut admettre que le livre fut retouché et complété plus tard, car on y trouve la formule que Bérenger lut au concile de Rome, en 1078. Dans le chapitre second, Lanfranc fait allusion à Grégoire VII, qui siégea de 1073 à 1083 ^ Cependant, nous savons par sa lettre troisième, écrite pendant qu'il était archevêque de Cantorbéry, qu'il envoya à Alexandre II un exemplaire du Liher de Coiyore que ce pape lui avait demandé *. « Ne semble-t-il pas, dit M. de Crozals, qu'on se perde au milieu d'inextricables contradictions ? Tout peut cependant s'expliquer. Rien ne nous empêche d'admettre que l'ouvrage ait été écrit aux
* « Femineae venustatis adeo parcus. ut nullam conspectui suo paterelur admitti, ne formam viderctur delibasse oculo qiiaiu non pruriehat animo. » Willelm. Malniesb.. Gesfn reg. angl., Patrol. lat., t. CLXXIX. col. 1257.
* Voir dans l'ouvrage de M. de Crozals {Lanfranc, p. 91-94). une remarquable appréciation sur cet ouvrage de Lanfranc. Nous ne voyons dans ces pages que quelques réserves à faire relativement aux doctrines de Bérenger. Cet écolâtre avait répondu au JAber de Corpore et Sanguine de Lanfranc par le traité de Sacra Coena. Cette réponse, restée inconnue jusqu'au milieu du dernier siècle, fut découverte par Lessius dans la Bibliothèque de Bnms^ick, et publiée en 1834 par Frédéric Wischer. Voir : Ampère, Histoire litt. de la France avant le Xlb siècle.
' C'est d'ailleurs le sentiment de Miles Crespin {Vita Lanfranci, t. I, p. 289). Cependant Lanfranc dit dans sa lettre à Alexandre II : a Epistolam quam Berengario, dum adhuc Cadomensi cenobio praeessem. transmisi, paternitati vestrae. sicut praecepistis, transmitlere curavi. » Epist. ni, édit. d'Achéry, p. 221.
* Liber de Corpore et Sanguine Dotnini, édit. d'Achéry, p. 221.
* Lanfranc, EpisL III, édit. d'Achéry, p. 221.
environs de i0o9 ou 1060, et que plus tard, à mesure que la lutte prenait un caractère plus acharné, lorsque la conduite flottante de Bérenger prêtait à ses ennemis des armes nouvelles, Lanfranc augmenta ie traité original de quelques nouvelles idées. Sans doute, ces additions sont peu importantes, au moins par leur développement, caries chapitres ont entre eux une connexion très étroite, Toutefois, la seconde partie du chapitre II pourrait bien avoir été écrite plus tard et rapportée. Il est possible que, dans le principe, Lanfranc se bornât à citer la formule de profession qui commence par ces mots : Ego Berengarius^ indignus diaconus ecclesiae sancti Mauricii Andegavensis.,. Cette formule nous parartêtre celle qu'il lit en présence de cent douze évéques au concile de Rome, en 1059. Plus tard, quand fut répandue la formule de 1079, où les expressions substaniialiter... in proprietate iiaturae et veritate subslantiac précèdent et complètent le mot $ensualUer de la formule primitive, Lanfranc fortifia son argumentation d'un texte nouveau. Tout nous confirme dans cette opinion, jusqu'aux mots ad haec, qui semblent indiquer une addition et qui relient les deux passages où les formules sont intercalées. Tel est, en partie, le système de d'Achéry, qui n'en tira aucune conclusion pour la date de l'ouvrage, mais qui nous paraît inattaquable. C'est donc sans doute une nouvelle édition de son œuvre que Lanfranc, archevêque, envoyait au pape Alexandre II, sur sa demande. Il ne serait pas naturel d'admettre que jusqu'en 1070, le pape Alexandre n'eût pas connu le traité le plus célèbre de son ancien maître du Bec K )>
* De Crozals, Lanfranc, p. 83.