Voir plus haut, page 56, note i
des institutions feodales, non seulement une portion du sol, une terre, un immeuble, mais d'une facon generate tout ce qui formait 1'objet d'une concession a charge de services quelconques, que ce fut une rente, un privilege ou tout autre avantage, constituait un fief. Le terrage de Seu en representait un, et ce fief se trouvait dans la mouvance du seigneur de Launat. Telle est la raison qui le fit intervenir dans la transaction passee entre Thibaud de Vanne et les religieuses de Notre-Damedes-Bois. II ratifia, ainsi que sa femme, la vente consentie en faveur des pieuses filles, point gratuitement cependant, mais sous la condition qu'elles lui paieraient un cens annuel perpetuel de quatre sous provinois *. On serait peut-etre tente de s'etonner de cette clause, 1'approbation de Thibaud semblant, en apparence, un acte sans caractere onereux. Rien pourtant de plus legitime. Par suite, en effet, de la circonstance que le fief aliene entrait dans le patrimoine d'une personne morale, qui.ne mourait jamais, le seigneur de Launat allait se voir, a 1'avenir, frustre des emoluments du relief, ce droit de mutation feodal que le suzerain percevait a chaque transmission du fief des mains d'un decedant a celles de son heritier. II n'y avait doncrien de choquant a ce qu'un autre profit compensat pour lui cette perte.
Tandis qu'au fond de la Brie champenoise, notre petite abbaye benedictine poursuivait obscurement
i . V. pieces justificatives, n XX.
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le cours de ses humbles destinees, un evenement considerable venait de s'accomplir dans le monde, un autre non moindre s'y preparait. La Syrie, apres cent soixante-dix annees de domination chretienne, etait retombee aux mains des Infideles, et, suivant 1'energique expression d'un grand historien, nageait dans le sang . Les dernieres places au pouvoir des Chretiens avaient etc reprises par les sectateurs du Prophete, et des milliers d'hommes etaient egorges. Dans la seule Antioche, ecrit Michelet, dix-sept mille furent passes au fil de 1'epee, cent mille vendus en esclavage l . A 1'annonce de ces desastreuses nouvelles, une immense consternation se repandit en Europe. Le pieux et chevaleresque Louis IX, que le coup atteignait en plein coeur, n'y put tenir. Bien que le decouragement cut partout' remplace 1'elan des temps anciens pour ces lointaines expeditions, il n'hesita pas a organiser une nouvelle croisade.
L'exemple du roi prenant la croix avec ses trois fils et ses freres, Alphonse de Poitiers et Charles d'Anjou, entraina a sa suite une nombreuse et brillante chevalerie. En te"te apparaissait le comte de Champagne, roi de Navarre, Thibaud V (1258-1270), la gloire la plus pure de la maison de Champagne, et, par sa devotion sincere, son amour de la justice et sa valeur heroi'que, le digne emule de saint Louis. II en etait 1'ami
i. Michelet, Histoire de France, nouv. e"d. (Paris, 1876, in-8), t. II, p. 36 7 .
intime et le gendre, ayant epouse sa fille ainee Isabelle.
Une edifiante coutume voulait qu'avant de se mettre en route pour aller guerroyer centre 1'Infidele,on se preparat par de bonnes oeuvres a la t&che sainte que Ton se disposait a remplir. Plus d'un voyait la, sans doute, le moyen de se mettre tout a fait en regie avec la justice divine au moment de prendre part a une expedition qui reservait la mort a beaucoup. Moins que tout autre, un prince aussi profondement religieux que Thibaud aurait cru pouvoir s'affranchir d'une si recommandable pratique. G'est pourquoi nous le voyons, a la veille meme de son depart, octroyer une charte a une communaute religieuse. Or, la communaute ainsi fayorisee n'est autre que celle de Notre-Damedes-Bois. '
Gette charte, qui fut donnee a Provins, le 26 mars 1 270, est un acte general de confirmation et d'amortissement accorde aux religieuses du Bricot pour tous les biens et droits qu'elles possedaient sur les terres du comte de Champagne '. On dira peutetre que ce present etait plus apparent que reel, qu'il n'ajoutait rien, en somme, aux proprietes de 1'abbaye. Ce serait une erreur que de le croire. II y ajoutait sensiblement en les rendant plus certaines, plus assurees et mieux garanties. L'avantage n'etait point meprisable en des temps ou, d'une part, les bases de la propriete, tout differemment
i. Voirpidcesjttstificatives, n XXI.
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constitute de ce que nous la yoyons de nos jours, etaient souvent si fragiles, reposant dans bien des cas sur un simple usage, une tradition, ou, d'autre part, elles pouvaient etre si facilement ruinees, au milieu de guerres ou de desordres tou jours a redouter, par la violence et le droit du plus fort. Quelqu'energie qu'eussent deployee Louis IX et Thibaud V, et leurs predecesseurs, pour etablir aussi parfaitement que possible le regne de la justice dans leurs domaines, rien ne demontrait que le triomphe de 1'equite et de 1'ordre dut etre definitif. Aussi sacrifiait-on souvent beaucoup d'or pour obtenir un titre aussi precieux que celui que venaient de recevoir nos religieuses l .
On sait quel denouement desastreux eut la croisade de 1270. Debarques devant Tunis par les chaleurs accablantes de la mi-juillet; les croises virent la peste eclater aussitot dans leur camp et les decimer rapidement. Apres avoir perdu son plus jeune et plus cher fils, le roi lui-meme succomba
i. D'apres Boitel (Recherches sur Esternay, p. 200), cette charte confirmait specialement a 1'abbaye du Bricot Je droit d'avoir un four banal a Sezanne et celui de se fournir de bois dans la fordt de la Traconne (ligna scilicet ad cedificandum sive ligna ad comburendum). On verra par le texte de la piece, pris sur 1'original meme et reproduit plus loin parmi nos pieces justificatives (n XXI), qu'il n'y est nullement question de cela. II est bicn possible neanmoins que Notre-Dame-des-Bois se soit trouvee, des cette epoque, en possession d'un droit d'usage dans la fordt de Saint-Medard. Henri le Liberal avait accorde des concessions de ce genre a beaucoup de communautes (Voir d'Arbois de Jubainyille, Hist, des comtes de Champagne, t. Ill, p. 268).
a 1'epidemie, le 25 aout 1270. Malgre la bravoure deployee par Thibaud, le grand effort resta sans resultat et 1'armee fut obligee d'operer son retour. Mais le comte de Champagne ne devait point revoir le sol de la patrie : la mort 1'enleva a Trapani, en Sicile, quelques semaines apres le roi. Sa femme, la devouee et vaillante Isabelle, qui n'avait pu se resoudre a laisser partir seuls pour la fatale expedition un mari, un pere et des freres, et qui les y perdit sauf un seul, mourut elle-meme pres de Marseille, le 25 avril 1271, laissant apres elle une reputation de grande saintete.
La memoire de Thibaud V et d'Isabelle demeura longtemps vivante dans le souvenir des religieuses du Bricot. Un de nos documents nous laisse presumer que le roi et la reine de Navarre s'etaient montres bienfaiteurs du monasteredans unemesure plus large que ne le donnerait a supposer seule la charte de confirmation concedee par Thibaud.
Outre cette faveur, il parait que Notre-Dame-des- Bois fut encore redevable aux genereux princes de plusieurs 'dons et de legs. C'est a 1'abbesse, soeur Marguerite, comme representante de la communaute, qu'avaient etc faites ces liberalites. Aussi, quelques annees apres la mort des illustres donateurs, la superieure s'occupa-t-elle d'acquitter la dette de reconnaissance contracted envers eux par elle et son couvent. A cette fin, elle affecta a la fondation d'un anniversaire, qui serait fete annuellement, dans 1'abbaye meme, en 1'honneur du comte et de la comtesse defunts, le revenu d'une pro-
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priete, provenant des Freres mineurs de Sezanne, qu'elle possedait a la Breconniere et qu'elle avait accensee a un clerc du nom de Thibaut Ermenbrulee. A la memoire du roi et de la reine de Navarre, dans la celebration de cet anniversaire, devait etre associee, d'apres les dispositions de la testatrice, celle d'Herbert de la Noue % defunt chevalier, autre bienfaiteur des religieuses de son vivant. Un fils qu'il avait eu et qui avait suivi a 1'egard de Notre- Dame-des-Bois 1'exemple de la generosite paternelle, feu Robert de la Noue, egalement chevalier, ne fut pas davantage oublie par Marguerite. Pour 1'etablissement d'un anniversaire en son honneur de tout point semblable au precedent, elle confera au couvent cinq sous de rente. Les fonds furent assignes sur le produit d'un four banal qu'elle possedait a Sezanne, le four Berouart. Ges faits se rapportent au mois d'octobre i2y5 a .
En 1 276, les religieuses du Bricot eurent la satisfaction de voir se terminer, tout a leur avantage d'ailleurs, un differend qu'elles avaient avec le cure de Chatillon-sur-Morin et qui trainait depuis plusieurs annees deja.
On se souvient que, vers la fin du xn e siecle, en 1196, un eveque de Troyes, Gamier de Trainel,
1. Un Henri de la Noue s'etait croise en 1249 (Oscar dePoli, La famille de la Noue, p. 9. Cf. d'Arbois de Jubainville, Hist, des comtes de Champagne, t. VII. n 1717). Le chateau de la Noue existe encore, a environ six kilometres d'Esternay (commune de la Noue).
jaloux de favoriser 1'essor de la jeune communaute, lui avait concede 1'eglise de Chatillon, en investissant 1'abbesse du droit de presentation pour la nomination des titulaires futurs de cette paroisse ! . Or, en 1 268 ou environ, la cure etant devenue vacante, un pretre nomine Eudes, sur la proposition de 1'abbesse du Bricot, en fut pourvu. Eudes appartenait au clerge seculier. II peut sembler, par suite, qu'il y ait eu dans sa nomination quelque chose d'inaccoutume. Le monastere de Notre-Dame-des- Bois, en effet, abritant aussi, comme on 1'a vu precedemment 2 , quelques freres ou religieux soumis au gouvernement de 1'abbesse, c'est parmi ceux-ci bien certainement que presque toujours elle devait prendre son candidat. S'il y eut, toutefois, dans le cas du nouveau pasteur de Chatillon, quelque derogation a un usage etabli, on peut dire que ce fut en apparence plus qu'en realite, car ce clerc s'etait engage prealablement a reconnaitre 1'autorite de 1'abbesse et a revetir 1'habit des moines A qui vivaient au Bricot ; ainsi il avait pu , a la V *" rigueur et par une sorte de fiction, etre considere comme 1'un d'eux des 1'instant de son engagement. Par malheur, on avait oublie en ceci qu'entre une promesse et son accomplissement, il y a bien souvent un abime. Eudes se chargea de rappeler a 1'abbesse trop confiante cette verite elementaire d'experience. Une fois installe dans la paroisse de