‹ Histoire de l'abbaye royale de JumiègesChapitre 14 sur 20 · SH · texte numérisé non relu

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le sëjoui^ qu'Agnès Sorel fit au Mesnîl , elle se promenait souvent le long de la Seine , sur une prairie nommée le Vasier^ avec un moine de Jumîëges nommé D. Bernard , qui se disait son confesseur, mais qui passait pour avoir des privautés avec elle ; et que chaque fois qu'ils y paraissaient ensemble , les habitants de l'autre rive se réunissaient pour les huer, et on prétend de plus que ces mêmes habitants reçurent à ce sujet la dénomination de joleux (c'est-à-dh'c moqueurs). Malgré le peu de vraisemblance que présente cette anecdote, toujours est-il qu'il existe à Yville ( commune sur la rive de la Seine opposée au Mesnil) un endroit qui porte le nom de Jolerie ou Heulerie , qu'il doit , selon cette tradition , à ce que c'était là que les habitants se réunissaient pour huer la belle Agnès.

L'église de la paroisse , placée à l'onent de Tenclos désigné sous le nom du Manoir, n'ofFre rien qui mérite de fixer l'attention. La première sera sans doute tombée en ruines.

Celle qui se voit aujourd'hui présente dans ^es murailles des parties qui sont en charpente et plâtrage. Il existe devant le portail un if qui doit être le plus ancien de ces contrées ; il est remarquable par la grande circonférence

île son tronc, divisé en plusieurs parties f dont il ne*reste qu'une faible épaisseur contre Técorce , l'intérieur étant détruit.

L'église d' Yainville , à l'autre extrémité de la néninsule , quoique peu considérable , mérite de fixer l'attention des amateurs , par rapport aux vestiges d'antiquités qu elle présente. Sa fondation doit remonter au commencement du XI*. siècle. En l'examinant attentivement, on doit penser qu'elle ne devait être d'abord qu'un simple oratoire , qui ne consistait qu'en la tour carrée qui s'élève au milieu , et bâtie dans le même genre d'architecture que la ' gi'ande tour de l'abbaye. La nef et le chœur ont été ajoutés ensuite. On peut remarquer vers le septentrion les traces de la porte qui servait d'entrée , qui fut bouchée sans doute lorsque la nef et le chœur furent ajoutés. Les croisées de cette tour sont en plein cintre , et le milieu est orné d'une colonne. Il existe tout autour un rang de fausses croisées dont le haut est semi-circulaire.

Si cette péninsule est remarquable par les faits qui s'y sont passés et par les ruines qu'elle possède , ruines qui servent encore à perpétuer leur souvenir , elle ne mérite pas moins d'être connue sous le rapport de la singularité de

son territoire ; car peu d'endroits , dans un espace aussi resserré , sont susceptibles d'offiîr autant de variétés dans la nature et la disposition de leur sol , et dans celle de leurs pro-* ductions. Elle est composée de collines , de plaines arides et sablonneuses , et de parties aquatiques ou marécageuses.

Sa partie orientale est une côte assez escarpée , coupée à pic au levant , et qui descend en pente douce vers loccident et le midi ; sa base est de pierre calcaire propre à bâtir ; ce qui doit avoir facilité les premiers cénobites de Jumiéges dans les moyens d'étendre et d'élever leurs nombreuses constructions. Elle est divisée horizontalement par des rangs de silex y et renferme une très -grande quantité de coquilles pétrifiées. Plusieurs excavations régnent le long de cette côte ; elles ont été produites par les nombreuses extractions de pierre qui s'y sont faites jadis ; il s'en fait encore en ce moment. La pierre est très-dure dans certains endroits , surtout à la base de la côte , et celle qu'on extrait maintenant s'emploie principalement à la construction des talus sur les rives de la Seine.

Il existe le long de cette côte plusieurs crevasses et plusieurs trous qui descendent

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perpendiculairement à une grande profondeur, et dans T hiver il en sort continuellement de. la vapeur • , ce qui provient sans doute d'amas de pyrites qui subsistent au pied de.

cette côte, et que l'air et Thumidité décomposent. Ces crevasses sont connues dans le pays sous la dénomination de Trous-'Fumeùx.

L'excavation la plus renommée de l'endroit est une carrière d'où jadis on a tiré de la pierre ; elle s'étendait horizontalement à une trèsgrande profondeur. Depuis plusieurs années , des éboulements en ont bouché une partie.

On prétend qu'il était impossible de pénétrer au fond , faute de pouvoir y tenir de flambeau allumé. Cette singularité , qui pouvait avoir les mêmes causes que la fumée des trous près desquels elle est placée , a fait penser à quelques habitants superstitieux que ceux qui auraient osé y pénétrer seraient tombés au pouvoir de démons qui l'habitaient. On nomme cet endroit le Trou-de-Fer^ dénomination qu'il doit sans doute à la grande quantité de marcassites qui s'y trouvent et que les habitants

1. Presque toutes les c6tcs qui contiennent des excavations ^ et roèrae beaucoup d^autrcs endroits où la terre est creusée , tels que les puits, les mamiércs, elc. , fument en hiver, mais moins abondamment et moins constamment qne les TroiiSr-Fumeux do Mcfaîl

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nomment de la mine de fer, quoique ce minera! n'y soit qu'en petite quantité. Il y a environ quarante ans qu'un individu qui se prétendait sorcier, et qui sans doute avait quelques notions 5ur ce que plusieurs personnes pensaient de cet endroit , parvint à faire croire , par ses discours, à un assez grand nombre d'habitants , que cette excavation renfermait un trésor immense. Il leur indiqua même l'endroit où il fallait creuser pour le trouver. Un grand nombre de particuliers , la plupart domestiques ou gens de journée, ont, d'après cette croyance, passé plusieurs années à creuser dans le rocher, dont la masse était compacte , pour en faire la découverte. Ils n'y travaillaient qu'au milieu de la nuit, après certaines préparations et à la lueur de cierges bénits , précautions que leur indicateur les avait engagés de prendre de peur d'être enlevés par le diable, possesseur de tous les trésors, selon la croyance la plus générale du pays *. Malgré les ébôiilements qui ont eu lieu, on voit encore les traces de

1. Une croyance non moins absurde répandue dans l'endroit et les environs, c*est que celui qui découvre un trésor doit mourir dànt Tannée s*îl Tcnléve laî-mème du lieu où il l'a trouvé. Pour éviter èe sort , il faut le faire enlever par un animal ; et d'après la même croyance , c'est lui qui devient victime de la fatalité attachée à une semblable découverte.

ce travail, qui fut commandé par la supercherie , et que la sottise et la crédulité firent entreprendre.

Le sommet de la côte est recouveit d'une couche de sable peu épaisse, où, de temps immémorial, existe une forêt dont quelques parties sont bien garnies , et d'autres n'offrent qu'un terrain nu ou tout au plus couvert de bruyères et de mousses , où l'on remarque çà et là quelques cépées de chênes abi^outis et quelques bouleaux qui , par le peu d'activité de leur végétation , révèlent la mauvaise qualité du terrain. La partie la mieux garnie est ver» le nord : on la nomme la Réserve; elle est plantée de baliveaux de chêne, qui, dit-on, ont cinquante ans de pousse. Il existe quelques hêtres à son extrémité septentrionale et sur les lisières; une partie a été coupée depuis deux ans , et le surplus doit l'être incessamment» Cette forêt appartenait jadis à l'abbaye , et faisait partie des revenus de l'abbé. Les habitants des communes ( ou ci-devant paroisses ) de la péninsule y possédaient divers droits d'usance, dont les titres ont été brûlés à la révolution ; cependant les habitants d' Yainville ayant conservé les leurs , ont le droit d'y mettre pâturer leurs vaches.

Il existe dans le milieu de cette forêt une petite chapelle dédiée à la Vierge, où Ton vient de très-loin en pèlerinage pour la fièvre ; elle fut érigée il y a près de trente-six ans par les soins et aux frais de quatre femmes du pays, à l'endroit où existait un vieux chêne dans lequel il y avait une statue de la Vierge , où Ton venait en dévotion pour les mêmes causes qu'à présent. Non loin de là est un chêne extrêmement vénéré. On le connaît dans le pays sous la dénomination du Chéne-à-l'Ane \

Au pied de la côte où est la forêt, vers le levant, fie trouve une langue de terre ; le sol est considéré com.me le meilleur du pays relie a au moins 6 Idlomètres (une lieue et demie) de long , et n'a pas 3o mètres de large dans ceitains endroits ; elle est plantée d'arbres fruitiers de diverses espèces ; les fruits qu'ils produisent sont d'une très-bonne qualité , ce qui provient sans doute de la manière dont elle est orientée. Le soleil depuis son lever jusqu'au milieu de la journée frappe dessus , et la chaleur qu'il produit se trouve concentrée

I. Ce fut là , dît-on , que Tânc de sainte Austrebcrthe fut Sangle par un loup. Il y a eu jadis une chapelle érigée en cet endroit ; elle est tombée en ruines. #n éleva une croix sur ses décombres; et enfin la croix étant détruite, on s^est- contenté de placer de petites statues de la Vierge dans Parbre le plut ▼oîsin^ autour du^el oa yicnt en dévotion»

par la côte , qui , par sa position du nord au midi, met cette langue de terre à Tabri des vents les plus nuisibles aux arbres fruitiers. Ceux qu'on y cultive principalement sont des pommiers de reinette et autres , des poiriers de diverses espèces, des pruniers, surtout ceux d'avoine , dont les fruits ont la réputation d'être les meilleurs du pays et des environs pour confire. Les produits de ces arbres sont une des principales sources de la prospérité des habitants de ce quartier , qui dépend du Mesnil et qui en forme la partie la plus étendue en longueur. Ce doit être le peu d'élévation de* ce territoire, plus bas que la majeure partie de celui de Jumiéges (en ne le mettant pas* en parallèle avec celui du hameau deConihout, dont nous allons parler , moins exhausse 4 ' puisqu'il est plus souvent submergé ) , qui vaut à la commune d'où dépend cette langue d« terre la dénomination du Mesnil - sous - Jumiéges , qu'elle ne peut tenir du cours' de la Seine, puisque, d'après ce cours , elle est au-dessus de Jumiéges.

En quittant la forêt vers le milieu de sa longueur , à l'occidtent , on se trouve sur une plaine de sable qui s'étend sur toute la longueur de la péninsule, excepté sur une faible partie

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à son extrémité méridionale , et qui comprend plus de moitié de sa largeur. On cultive cette plame ( vraie Thébaïde ) : son aridité et sa stérilité suffisent pour conserver à Jumiéges son antique nom de Terre - Gémétique ( ou terre de douleur ). Le sol est tel , que le blé né peut y croître que dans les nieilleures parties ^ qui sont peu considérables relativement à la quantité des mauvaises , où les seuls grains qiii puissent y produire, après bien des travaux pénibles, sont le seigle, Forge et le sarrasin, ainsi que les diverses plantes qui peuvent vivre dans un terrain ingrat. La partie à Foccident de cette région de sable , qui donne contré les marais, est plus basse, et la terre est uii peu plus féconde. On y trouve des vergers plantés d'arbres qui sont peu productifs ; cependant les cerisiers y réussissent assez bien : mais le plant a souvent besoin d'être renouvelé. C'est dans cette partie que sont les demeures des habitants de ce quartier , qui se nomme le Sablon, nom qu'il doit à la nature de son teiTain. C'est là que sont les ruines de l'abbaye, le petit bourg dont il a déjà été parlé i l'église paroissiale , et où jadb avait existé un6 léproserie.

A l'extrémité septentrionale dû Sablon de

(220 ) Jumiëges et sur Yain ville , on remarque une élévation qui traverse toute la péninsule. En la creusant on y trouve des pien'es taillées » ce qui prouve, d'une manière incontestable, qu'elle est l'ouvrage des hommes. D'après des fouilles faites récemment , on a acqi is la preuve que la majeure partie de cette espèce de retranchement était composée de silex sans mortier, et paraît avbir été détruite par l'effet du feu, d'après la grande quantité de charbon trouvée parmi les décombres, moyen qui sans doute:

SLUta. été mis en usage par la connaissance Sde l'effet que* cet élément exerçait sur cette inatière. On né possède dans le pays aucunes cotions relatives à l'époque de la construction Ide cette espèce de retxsuichement. Les profondeurs produites par la terre et les 'matériaux pris pour TéleveiS se nomment les Fossés-de-' Saint-FiUbert.

D'après les événements fianestes dont ces lieux ^nt été le théâtre , on serait porté à croire que ce travail fut fait lors jdés guerres de religion,, dan^ Je XVI^ siècle , où Jumiéges fut pillé pat. les protestants. On ne connaît guère que cette époque désastreuse où les habitants et les religieux eurent à craindre d'être investis par cet endroit. Car les Normands et , dans des

temps plus modernes , les Anglais , ont toujours pu facilement y pénétrer par la Seine , et ce rempart était tout-à-fait inutile pour s^opposer à leurs entreprises. Ce qui fait présumer de plus en plus que son élévation doit appartenir à ces temps malheureux, c'est qu'outre les témoignages de rhistoire, qui constatent tout ce que les habitants eurent à craindre alors , on trouve de temps à autre dans la terre des sommes d'argent assez considérables en monnaie de cette époque ; ce qui paraît indiquer d'une manière certaine que les habitants, lors des troubles dont il s'agit , cachèrent leurs richesses pour les soustraire à leurs ennemis, et que plusieurs ayant succombé, leurs trésors sont restés aux lieux où ils les avaient cachés '.

Il existe une vallée qui traverse la péninsule à son extrémité septentrionale , et qui règne de Saint-Paul à Yainville , endroit où la péninsule a le moins de largeur ( moins d'un kilomètre ou quart de lieue ). Le maréchal de Vauban , qui , parmi les nombreux travaux qui ont rendu sa mémoire immortelle, s'était beaucoup

I. Il a ctë trouve , il y a quelques années, par un particulier qui abattait un arbre , un vase dVtaîn plein de pièces d'argcut da temps de la ligue y valant chacune à peu près 22 sous de la monnaie actuelle.

( 222 ) occupé des moyens d'améliorer la navigation du bas de la Seine, avait formé le projet d'ouvrir un canal dans cet endroit ; ce qui eût mis Yainville , Jumiéges et le Mesnil dans une île , et aurait abrégé la navigation de la Seine de deux myriamètres ( ciaq lieues ) au moins, et dans une étendue que les navires parcourent difficilement , attendu que , dans différents endroits , il est impossible de pratiquer le halage. Ce projet, d'une très-grande utilité pour le commerce, eut un commencement d'exécution; mais il fut abandonné, dans la crainte , dit-on , de ne pouvoir assez maîtriser l'effet des marées dont la violence est extraordinaire dans ces parages. On voit encore à peu de distance du château du Taillis la partie de tranchée qui fut ouverte , malgré les travaux entrepris en 1821 pour la faire disparaître et rendre à l'agriculture le terrain qu'elle occupe '.

I. Ce projet n'est pas tout-à-faît tombé dans l'oubli. Il m*â récemment ëtë communique un travail k ce sujet, que je croîs dcyoir transmettre ici.

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