‹ Histoire de l'abbaye royale de JumiègesChapitre 16 sur 20 · ESTIMATION DE LA DÉPENSE · texte numérisé non relu

ESTIMATION DE LA DÉPENSE

Si l'on suppose le terrain partout au niveau des chemins de halage , la surface du profil des déblais sera égale à a^^ mètres.

Se trouvait l'abbaye de Duclaîr, détruite par les Normands dans les premières invasions. Il est à présumer qu'il a été induit en erreur * par

Mais comme dans beaucoup d'endroits le terrain naturel sera au-dessous , Ton peut la supposer de aoo mètres. La longueur du canal serait de 3y5oo mètres : ainsi le cube des déblais serait aoo X 3,5oo =1 700,000 mètres cubes. On peut estimer le mètre cube à i franc a5 centimes , à cause des transports et des dpuîsemcnts : on aura donc 700,000 mètres cubes à 1 iranc a5 centimes 875,000 fr. » c«

Il faudrait faire aux deux tètes du canal deux ouvrages d'art pour le défendre contre le flot , et même les disposer de manière à pouvoir interrompre la com muni cation avec la Seine , dans le temps des glaces , afin de garantir les ponts et d*ofFrir un refuge aux navires. On estime ces ouvrages à. . . 200,000 »

Quatre ponts-levis ou tournants 5o,ooo ' »

Indemnité de terrains qui seraient plus coi\teux , à cause des jardins et des maisons. • . 75,000 »

Total 1,200,000 fr. » c*

Il faudrait déduire de cette dépense celle nécessaire pour établir des chemins de balagc sur la partie de rivière que Ton propose d'abandonner sur 18,000 mètres de longueur; d*après Tcstimation que Ton en a faite précédemment , les économies sur cette dépense seraient de 180,000 francs. £n y ajoutant ao,ooo francs pour ponti ou autres ouvrages , le total à déduire serait 200,000 francs , ce qui réduirait la dépense réelle pour la coupure à 1,000,000 de francs.

(L'auteur est redevable de cette note à Fogligeance de M» Frissard, ingénieur des ponts et chaussées, à Fécamp. )

T. C'est d'après l'ouvrage de M. Noël que Tauteur a rapporte la même chose dans sa petite notice intitulée : La Tent'Gànétùfue,

(Ê25 ) quelqu'auteur . moderne qui peutrétre avait vu les ruines de la léproserie et de la chapelle placées sur le Mont-d' Avilette , et les auiu désignées comme étant les vestiges d'un ancien monastère. Depuis peu , on a fait des fouilles dans, cet endroit pour en tirer du caillou qui a servi à la confection de la route départementale de Rouen au Havre. On a trouvé plusieurs petites pièces de monnaie en cuivre , dont trois ont été données à Tauteur. L'une frustre en partie , sauf l'eftigie bien conservée, autour de laquelle s'aperçoivent distinctement ces lettres LES 9 qui devaient être la terminaison du mot CHARLES. L'effigie représente un prélat qu'on croit être Charles de Bourbon oncle j abbé de Jumiéges. Une autre, très-bien consei*vée, est à l'effigie du bon Henri 1 V , et la troisième à celle de Louis XIII.

A l'occident du Sablon de Jumiéges et sur la partie où est la pointe de la péninsule, au midi , s'étend un maiais dépendant de Jumiéges et du Mesnil. Il est d'ime étendue considérable, et une partie ne dessèche jamais. Les eaux en y séjournant se corrompent et en rendent le voisinage malsain. Les habitants en jouissent en commun; mais ils y mettent pâturer leurs bestiaux en trop grand nombre pour qu'ils

( 296 ) puissent s*y nourrir suffisamment. Il serait fecile, sans faire beaucoup de dépenses, d'en tirer un meilleur parti , et suiiout d utiliser les fonds les plus aquatiques , en y faisant des plantations d'aulnes , de saules ou de peupliers , qui y croîtraient facilement. On pourrait même faire, dans certains endroits, des plantations d'arbres fruitiers, ce qui, loin de nuire à Therbe, y serait même favorable dans les temps de sécheresse, et pourrait être susceptible de beaucoup de rapport. Il existe un petit marais séparé du précédent , placé à l'extrémité méridionale de la péninsule , dans lequel on a fait quelques plantations d'arbres fruitiers et de saules , qui prouvent , par leurs produits , qu'il serait à désirer qu'il en fût fait autant dans tous les autres marais.

Le long de la Seine et sur le bord occidental de la péninsule , se trouve un hameau nommé Conihout , qui s'étend sur Jumiéges et le Mesnil. Il est composé de prairies le long du marais , qui produisent généralement d'excellents fouiTages ; néanmoins quelques parties , un peu trop aquatiques , ne donnent que de gros foins qui contiennent beaucoup de laiches et de roseaux , productions primitives de ce soL A côté sont des terres mises

Ik'

( â27 ) en labour , où le blé produit beaucoup dans le;s années de sécheresse. Contre la rive droite de la Seine , sont des Tergers (nommés masures dans le pays ) plantés de pommiei*s , de poiriers , de pruniers , etc. , dont les fruits font la principale richesse de ce hameau.

Une tradition qui passe pour constante dans le pays, c'est que tout ce quartier était jadis détaché de la péninsule et foimait une île ; qu'un bras de la Seine passait alors à l'endroit où est le marais , et que l'eau venait battre sous les murs de l'abbaye % dont les ruines

I» La superficie du sol marëcagcnz de Jmméges a haussé c^tfisîdérablcment. En iSaa, en creusant un puits près des clochers , on a trouvé , à plus de 5 mètres de profondeur , des ossements humains d'une dimension au-dessut de celle ordinaire , et très-bien conservés. A peu d'éUvalion au-dessus de ces ossements y les couches de terre se composaient d'argile et de terre glaise , qui paraissaient régulières et formées par le sédiment des eaux ; les lits supérieurs étaient des terres rapportées , nélangécs de cailloux , et provenant des fouilles faites sans doute pour placer les fondations des édifices environnants* Plusieurs habitants du pays prétendent avoir entendu dire à leurs ancêtres qu'ils avaient vu de gros anneaux de fer scellés dans les murs de l'enclos de l'abbaye, que Pon disait avoir servi pour attacher les navires.

Il y a quelques années , en creusant également un puks dans le hameau de Gonihout , on a trouvé , à près de 6 métras de profondeur, un bateau chargé de bob de charpente très-bîea conservé. Outre que le terrain qui se trouvait submergé a haussé par les dépôts formés par les eaux, les travaux faits le

( Sâ8 ) sont maintenant à un demi-quart de lîeu« de la Seine. L'époque où ce quartier a été joint à la péninsule par la retraite des eaux, né remonte pas à plus de quatre siècles, d'après des titres qui , dit*on , existaient il y a encore peu de temps dans le pajs, titres qui portaient que ce hameau tirait son nom d'un individu qui inféoda l'île des moines. On prétend qu'il était anglais d'origine. Sa postérité possède encore la plus grande partie des terres de ce quartier, et elle s'est tellement multipliée, que , pour distinguer les individus de ce nom qui sont dans le pays , leurs prénoms sont insufiisants , et qu'il a été imposé à presque tous des sobriquets pour les faire reconnaître. Sur la rive opposée de la Seine , il existe une côte assez élevée ( la côte du Lendin ).

long de la Seine ont accél<^rë le courant de ce fleuve daat ces parages où jadis les eaux devaient être presque stagnantes, ce qui nécessairement a dû en creuser le cafial et laisser à découvert les endroits submergi^s précédemment.

Jumiéges n'est pas le seul endroit dans le bas de la Seine oà semblable chose soit arrivée. On lit daus VlLtatUstori^tie abrégé da communes de Berçilki jénneville^ etc., qu^il y a environ trois siècle» la Seine s*était ouvert trois courants à travers les.terrcs de BervUie » où les bateaux chargés pouvaient passer facilement. Les habitants sont parvenus à intercepter les courants , et le terrain a telle^ tnent hausse, que maintenant il ne serait guère facile d*en découvrir la traec.

( 829 ) Son flanc oriental, qui fait face à la péninsule , se compose d'un grand nombre de collines en cône , de grandeur égale , rangées avec tant d'ordre , qu elles paraissent plutôt l'ouvrage de lart que celui de la nature ; leurs bases se touchent , et elles laissent entr'elles une espèce de vallon garni de bois , qui s'élargit à leur sommet. La rivière s avance presque jusqu'au pied de cette côte, vers la partie méridionale de la péninsule, et ne laisse qu'un espace très-étroit sur une assez grande lon^ gueur : même elle y touche dans cei*tain$ endroits ; mais vers le septentrion la côte s'éloigne dans les terres à l'occident , ou autrement les teiTes forment un avancé vers l'orient ; ce qui finit par donner une étendue de sol assez considérable , dont la surface est plane , qui existe entre la côte et la Seine , et qui compose un hameau connu sous le nom de HeurteaiwUle , qui dépend de Jumiéges , quoiqu'il soit sur la rive opposée. Les produits sont les mêmes qu'à Conihout : ce sont des vergers le long de la Seine , ensuite des terres en labour et des prairies.

Sa principale propriété , et celle la plus Remarquable du pays et même des environs, est u^ marais nommé vulgairement la Harelle.

( 230 ) Cet endroit mérite principalement d'être connu par rapport aux singularités qu'il présente. Le sol n'est composé que de tourbes qui sont les détritus de végétaux qui se sont décomposés sous l'eau. L'exploitation qui s'en lait révèle, pour ainsi dire, une forêt submergée. On y trouve des fragments d'arbres dont il est encore facile de reconnaître l'espèce , tels que des chênes , des aulnes, des bouleaux , des coudriers, etc. Ce sont principalement les pieds des arbres qui se sont ainsi conservés, parce que cette partie s'est trouvée garantie du contact de l'air, qui a décomposé la partie supérieure , qui s'est trouvée réduite en terreau. Le tout est mêlé de lentilles d'eau , de joncs , de roseaux , de racines , et forme une masse spongieuse qui n'a besoin que d'être desséchée au soleil pour être mise au feu en guise de bois et de charbon. La couche a 4 mètres et demi ( environ 1 2 à 1 4 pieds ) d'épaisseur. Le dessous à dû être un lit de la Seine : on y trouve toutes les preuves qu'il a existé dans cet endroit un courant d'eau ; le fond présente un banc de sable et de gravier qui dénotent qu'il devait être rapide. On exploite cette couche de végétaux jusqu'à près de 3 mètres ( environ 9 pieds ) de profondeur. Les tourbes du lit supérieur ainsi que celles au-dessous du niveau

( 231 ) OÙ l'on cesse de creuser , sont de mauvaise qualité ; elles varient aussi dans les couches intermédiaires : quelquefois dans un espace trèsresserré on en trouve de diUérentes qualités au méine niveau ; il est facile de distinguer les bonnes des mauvaises. Ces dernières sont jaunâtres ou roussâtres, se ressèrent peu en séchant , et deviennent très-légères ; tandis que les bonnes sont noires, se ressèrent beaucoup, et conservent plus de poids après la dessiccation. Les débris d arbres qui se trouvent dans cette tourbière produisent un efifet singulier en séchant. Dans la plupart , quoique la partie ligneuse paraisse très-intacte , elle ne conserve sa forme que par la grande quantité d*eau dont elle est imbibée , et Tévaporation de cette eau la réduit à presque rien, tandis que l'écorce conserve toujours sa forme. Près de cent ouvriers sont quelquefois employés , pendant la belle saison , à faire cette exploitation , qui n^est pas sans diiliculté. Les tourbes sont extraites , à même le sol » avec une bêche extrêmement tranchante, qui a un appendice ou oreillon formant un angle aigu avec la partie principale de Tinstrament. Chaque coup de bêche enlève une tourbe en forme de parallé* lipipède ayant 4 ^ ^ pouces d'épaisseur sur

( Ô3â ) 7 à 8 de longueur. Une personne placée avec .une brouette sur le boi-d de la fosse , vis-a-vîs de ckaque bêcheur, reçoît les tourbes, qui sont portées ensuite à l'endroit destiné pour les faire sécher. Leur dessiccation demande beaucoup de soin : il faut qu'elles soient souvent maniées et retournées, ce qui dure ordinairement de six semaines à deux mois. Trop de isécheresse et trop d'humidité nuisent aux travaux , et font perdre aux tourbes Wur consistance. On a es^yé , mais en vain , de réunir lés parcelles de tourbes déformées en les mettant dans des moules , comme on le pratique dans les environs d'Amiens : mais en séchant elles se réduisent en poussière. Pour en tirer parti, il faut qu'elle sèche par morceaux iels qu'ils ont été tirés avec la béchè. Tous les débris et les tourbes déformées sont rejetés dans les fosses, comme ne pouvant servir.

La principale consommation de ces tourbes se fait à Rouen , dans les usines des curanderies et autres , où elles remplacent avec avantage le bois et le charbon. On en brûle une assez grande quantité dans le hameau ou elles s'exploitent. Il ne s'en vend pas ordinairement aux habitants de l'autre rive. Elles donnent peu de flamme et chauffent beaucoup ; mais elles ont le

( 933 ) tàësagrement dé répandre une odeur trè»-forte , qui se conserve long -temps dans les habits; elles forment en outre , en brûlant , une poussière imperceptible qui salit le linge , en pénétrant dans les endroits où on Tenferme , et laissent pour résidu des cendres jaunes qui ressemblent à du sable. Elles ne peuvent être employées pour blanchir, parce qu'elles font au linge des taches indélébiles. On a essayé d*en tirer parti en les semant sur les prairies ,' ainsi que cela se pratique ailleurs : mais on a reconnu qu'elles étaient nuisibles.

Les endroits non exploités sont d'une couleur noire, et l'herbe est rare sur ceux où la fourbe est de qualité supérieure. Il y croît un arbuste, le gale odorant ( myrwa gate^ de Linnée ) , avec les feuilles duquel on a cru , pendant un temps, pouvoir remplacer celles du thé : mais on a reconnu que leur usage était dangereux pour le cerveau. On l'emploie maintenant en Hollande pour parfumer les caques ou barils dans lesquels on met le hareng*. La présence et l'abondance de cette plante indiquent les endroits où sont les meilleures tourbes. Cet arbuste, dont les tiges

' I. Nouçeau Dictionnaire d^ Histoire naturelle. Paris, 1818.

et les feuilles portent une forte odeur balsamique, est un de ceux qui ont la qualité d'absorber en plus grande quantité les gaz délétères qui régnent dans l'atmosphère des marais. L'individu femelle porte de la cire et en donne en assez grande quantité. Pour l'obtenir, il ne s'agit que d'en faire bouillir les tiges dans l'eau , et de la laisser refroidir : la cire se tige à la surface. Jamais on n*a tenté d'utiliser cette plante , sous ce dernier rapport , où peut-être les dépenses surpasseraient les bénéfices, et il est même à désirer qu'on ne le tente pas. Jusqu'à présent , la personne chargée de diriger l'exploitation de la tourbière ( M. Hue , ex-maire ) a toujours eu grand soin de veiller à sa conservation , tant pour sa qualité sanitaire , que parce qu'elle contribue beaucoup, par le volume et l'étendue de ses racines, à la formation de la tourbe.

Le sol a une grande élasticité : en marchant dessus, on le sent remuer sous ses pas, et quand un gros animal , tel qu'un cheval, le parcourt avec promptitude , il lui communique un mouvement très-sensible à la vue sur une grande étendue. Ce sol est d'une nature tellement spongieuse , qu'avec peu d*efForts on peut y enfoncer une perche , jusqu'à ce qu'elle

( 235 ) ait pénëtré toute Tépaisseur de la couche de tourbe. Il paraît en outre constant que, par sa nature , ce sol est plus léger que Teau , ce qui fut cause qu'en 17 4^9 lors de l'inondation qui eut lieu dans le pays, une partie du marais s'éleva constamment au - dessus des eaux , quoique les lieux environnants, avec lesquels elle était ordinairement de niveau , fussent submergés. Après l'inondation , elle reprit son état naturel.

Cette masse de végétaux a la propriété, comme plusieurs autres de même nature , de conserver long-temps les corps étrangers qu'elle renfenne, sans les altérer. Il y a quelques années, on a trouvé , à une assez grande profondeur, un bois de cerf et des instruments en fer et en cuivre qui devaient y être depuis plusieurs siècles , en songeant à la lenteur avec laquelle la tourbe se forme , et qui cependant étaient parfaitement conservés.

Les endroits exploités sont promptement envahis par les eaux ; et lorsqu'il y a quelques années que l'exploitation a eu lieu , il s'opère dans ces endroits une végétation extraordinaire. Il y croît une variété infinie de roseaux. L'espèce nommée linaigrette , qui porte à son sommet plusieurs flocons cotonneux, s'y trouve surtout

en telle abondance , qu'à l'époque où le coton en est dëveloppé ( en Août ) , elle fait paraître de loin les endroits où elle croît comme s'ils étaient couverts de neige. Une autre espèce, la massette à longues feuilles, y vient d'une grandeur extraordinaire. Les habitants recueillent la bourre qu'elle porte à l'extrëmîté de sa tige y ainsi que le coton de l'espèce précédente , pour en faire des matelas. Outre une quantité de plantes, dont le nombre ne peut se mentionner^ qui croissent ordinairement dans les marais, tels que les choins, le iiibanier ou ruban d'eau , les laiches, les souchets , etc. , cet endroit renferme un nombre infini de plantes rares qu'on chercherait peut-être en vain ailleurs en Europe. C'est là qu'il y a près de cinquante ans on a découvert Vandromeda polifoliaf qu'on ne croyait exister que dans l'Amérique-Septentrionale. On pensé que Jumiéges est le seul endroit de France où elle pousse spontanément ' .

Dans les endroits exploités depuis longtemps , il croît du bois dont les graines ont été apportées de la foret voisine par le vent. Le saule-marsault , le bouleau et l'aulne^ sont les

Page 1