‹ Histoire de l'abbaye royale de JumiègesChapitre 6 sur 20 · Le P. Mabillon , Annales bénédictines · texte numérisé non relu

Le P. Mabillon , Annales bénédictines

se venger de ceux qu'il croyait avoir été les auteurs de sa disgrâce. Saint Léger , cvéque d'Autun», fut une des principales victimes de sa vîndication. Saint Filibert , révolté de l'injustice du tyran , alla le trouver , et lui fit des représentations à ce sujet. Ebroin , outré de ce pro- . cédé , dissimula son ressentiment , mais conçut le projet de perdre saint Filibert ; il se servit , pour exécuter son perfide dessein , de quelques clercs de Rouen , qu'il gagna par des présents. Ils commencèrent par noircir le saint abbé aux yeux de Tarchevêque ; ils furent ensuite chargés d'une lettre supposée écrite par lui au roi Thierry , dans laquelle saint Ouen était accusé de trahir ce prince , et Filibert demandait à être mis à sa place au siège épiscopal , offrant de donner une somme considérable , qu'il disait tenir de la générosité de plusieurs seigneurs. Cette lettre fut remise à saint Ouen, qui, malgré l'amitié qu'il avait pour saint Filibeit , le fit aiTéter et mettre dans la tour d'Alvarède '. On ignore la durée de sa captivité. Quelques auteurs pensent que saint Ouen ayant reconnu son innocence , se repentit de l'avoir persécuté. Cependant l'auteur anonyme de sa vie, écrite

1. La tour d'Alvarède faisait partie doj remparts de Bouen ; elle tffaît plaode àPvndroît où e%i maintenant la rue de la Poterne

(25) environ vingt ans après sa mort , dit que quand il eut recouvré sa liberté , il fut envoyé dans l'Aquitaine , sans qu'il lui fût permis de revoir Jumiéges , ni Tabbesse de Pavilly, avec laquelle il avait été accusé d'avoir eu des liaisons scanda* leuses ; que bientôt après il pi'ésida à la construction d'un monastère dans l'île de Her ou Herio , vers l'embouchure de la Loire , dans le golfe de Gascogne , connue depuis sous le nom de Nermoutier ou Noirmouticr , dont il fit le lieu de son exil.

Saint Ouen , toujours prévenu contre lui , voulut lui nommer un successeur à Jumiéges :

mais ses religieux s'y refusèrent.

On pense que ce fut pendant ces contestations que saint Filibert envoya saint Aicadre ' pour remplir sa place, et que saint Ouen refusa de le recevoir.

Le prieur claustral resta chargé de l'administmtion jusqu'à la mort d'Ebroin*, époque où saint Filibert revint à Jumiéges , par l'ordre même de saint Ouen , qu'il était parvenu depuis long-temps à détromper sur son compte ,

1. Écrit indlflt^remmcnt Aicadre ou Aychadre par dîvcn auteurs.

2. Assassine en 68 1 par Hermanfrède , seigneur français , qu^Si menaçait de mort , après l'avoir dcpouilld de ses biens.

mais qui ne Tavait pas rappelé , pour ne point déplaire au vindicatif Ëbroin.

Il resta peu de temps à Jumiéges. Waraton , successeur d'Ebroin, lui donna la terre de Viliiers, dans le pays de Caux, pour y bâtir un monastère , connu depuis sous le nom de Montivilliers.

Après avoir fait terminer cette construction , il retourna dans le Poitou , et mourut à Noirmoutier, le 20 Août 684» ^g^ d'environ soixante-huit ans.

Avant de quitter Jumiéges , il nomma saint Aîcadre pour être son successeur. Celui-ci , issu d'une famille distinguée de Poitiers , avait fait profession dans un monastère nommé Auxion , où bientôt il se fit remarquer par son zèle ; de là il se rendit à Tabbaye de Quinçaî , à laquelle il avait donné ses biens. Saint Filibert l'en fit nommer abbé. Ayant été ensuite désigné par le même pour être son successeur à Jumiéges , il vint administrer ce monastère , et fut constamment entouré de la vénération des religieux soumis à son autorité.

Sa vie fut écrite à diverses époques, et les auteurs varient entr'eux sur un grand nombre de faits merveilleux qui demandent trop de crédulité pour être crus.

Pour en donner une idée , on va citer le plus remarquable , sur lequel existent plusieurs versions qui sont loin de s'accorder.

<c Saint Aychadre étant fort âgé et chargé » d'un grand nombre de religieux , pria Dieu » très-instamment de les conserver , s'offrit » de vivre encore si sa vie leur étoit néces- » saire » ( il avait été prévenu quelques jours auparavant , par une révélation mystique , qu'il devait mourir incessamment). « Ayant fait sa » prière , tous les religieux retirés et lui cou- » ché par terre sur un cilice , il vit un ange » brillant comme le soleil et tenant en main » une verge ; de l'autre côté il vit le diable , :» d'une figure épouvantable , qui disputoit avec » le bon ange et se vantoit de sa puissance » sur les hommes et de la commission qu'il » avoit de tenter les plus parfaits : sur quoi » le bon ange le reprit de ce qu'il étoit venu » dans ce monastère rempli de très-bons re- » ligieux, lui défendit de leur nuire, et lui » commanda de n'en point sortir , afiîn que » les religieux mourants , l'horreur de sa vue » et la terreur de sa présence leur servît de » purgatoire. Après avoir ainsi parlé au diable , » il parla à saint Aychadre et lui dit : Ne crai- » gnez point, Dieu veut appeller à soi tous

» VOS religieux en l'état de sa grâce ; après » quoi il en frappa quelques-uns de sa yerge. » Le saint abbé ne fut pas plustôt au lendemain , » qu'il déclara sa vision à tous ses religieux , M et les exhorta à se disposer à la mort ; ils » jeûnèrent trois jours entiers et ne cessèrent » de pleurer leurs péchés; et le quatrième » jour venu , ils reçurent les sacrements , » s'embrassèrent les uns les autres , se mirent » en oraison, et s'étant endormis, de neuf » cents religieux qu'ils étoient, il en mourut » la moitié , et lui-même peu de jours après , » couché sur son cilice , rendit son ame à » Dieu, environ l'an 680*. »

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