‹ Histoire de l'abbaye royale de JumiègesChapitre 9 sur 20 · I. Vis-à-yis de Tcndroit appcld la Couture · texte numérisé non relu

I. Vis-à-yis de Tcndroit appcld la Couture

^saît que le plus lentement possible des dé»

marches à ce sujet , et préférait ses plaisirs à Tintërêt des frères. U passait la majeure partie de son temps tantôt à Honfleur, où les moines avaient defs proprie'tës, tantôt à Duclair, dans un manoir nommé la Cour-du-Mont, et quelquefois à Quillcbeuf. Une contestation qu'il éprouva dans ce. dernier endroit fut cause que les religieux lui retirèrent Tautorité qu'il avait sur eux. L'abbaye de Jumiéges possédait le poisson royal qui se péchait à Trouville ( dépendance de Quîllebeuf ). Les domestiques de l'abbé ayant péché eux-mêmes un esturgeon , les habitants de Quillebeuf le leur enlevèrent de force ; maïs les anciens de la ville le firent rendre. L'abbé, ne trouvant pas cette satisfaction suffisante , fit demander cinq d'entr'eux , et quand il les eut à sa disposition , il les fit arrêter et conduire dans les prisons de Jumiéges ' , avec ordre de les y garder étroitement. Les habitants de Quillebeuf, irrités de ce procédé , se réunirent et vinrent en tumulte faire des reproches à l'abbe d'Etelan et l'insulter ; ses domestiques furent

!• U y a^aât des priions ii Jumîëges où ron enfermait les malfûteurs qui étaient . jugés par les religieux ou par leur sénéchal. Peu ayant la révolution , il y avait encore un carcaix sur U place publique du bourg de Jumiéges.

(70) frappés, ainsi que la fermière du manoir, et il y a tout lieu de croire que si Tabbë se fût montré , sa personne n'aurait pas été plus respectée. Cette action fit traiter les prisonniers avec plus de rigueur, ce qui ne servit qu'à augmenter la haiue des Quillebois , qui s'adressèrent au roi pour obtenir la liberté de leurs compatriotes injustement détenus. L'abbé, de son côté , fit informer contre eux pour obtenir réparation de leurs griefs : mais le roi fit relâcher les prisonniers. Ceux-ci, rendus à la liberté , vinrent avec insolence accabler l'abbé d'invectives ; les religieux , fatigués de ses excès , en firent autant.

L'abbé , qui , par ses procé dés violents ,s' était attiré la haiue des Quillebois , n'en fiit que plus irrité contre eux et chercha tous les moyens de s'en venger. U crut en avoir trouvé l'occasion dans la tenue des plaids , où tous les vassaux de l'abbaye étaient tenus de se rendre. U les tint exprès, contre la coutume , à la Cour-du- Mont-sur-Duclair ( à sept lieues au moins de Quillebeuf ) , afin de les obliger à un déplacement considérable pour les punir. Mais ils ne répondirent à l'invitation qui leur fut faite que par de nouvelles invectives, et alléguèrent qu'ils ne devaient se trouver aux plaids.

( 71 ) que quand Tabbé ou le sénéchal de Jumîéges les tenait à Trouville , et qu'encore ils pouvaient s'y faire représenter par procureurs.

L'affaire fut portée devant le bailli de Rouen : des juges et des arbitres furent nommés ; et il fut décidé , après Texamen de mémoires pour et contre , que les Quillebois seraient tenus dç rendre foi et hommage aux abbés de Jumiéges à chaque mutation , et de se trouver à leurs plaids , soit à Jumiéges , soit à Duclair ou ailleurs , après avoir été prévenus de T endroit où Tabbé ou , à son défaut , le sénéchal devait les tenir , et d'y paraître en personne , s'ils ne pouvaient justifier légalement que le jour convenu ils étaient hors la province.

iS Tabbé obtint cet avantage , il n'eut pas lieu d'en tirer vanité ; car il ne fut nullement écouté pour la demande en réparation des injures qu'il avait reçues, ni pour la restitution qu'il avait demandée d'esturgeons pris par les Quillebois depuis l'emprisonnement de leurs compatriotes.

Les moines , honteux du ridicule que s'attirait leur abbé par de semblables démêlés , lui nommèrent un successeur , sous l'administration duquel le pape Alexandre lY expédia une bulle (le i5 Juin isSg) en faveur des rel^

gieux de Jumîéges , qui sans doute ne fut pas mise à exécution. Elle portait que tous les moines avaient droit d'exiger, au profit de leur couvent , tous les biens meubles et immeubles dont ils étaient possesseurs avant leur clôture, et de se mettre en possession des héritages auxquels ils auraient eu droit, tant pour le passé que pour l'avenir , s'ils fussent restés dans le monde.

Cet abbé, après quatorze ans de gouvernement , proposa aux religieux de rétablir Robert d' Et élan , qui vivait dans la retraite et supportait avec une résignation exemplaire la perte de sa dignité.

Les religieux approuvèrent sa résolution.

Robert , après son rétablissement , pour se concilier l'estime des frères , ne voulut plus se mêler des affaires temporelles, et passa tout son temps à des exercices de piété.

On renouvela sous lui le maître-autel de la grande église , trop petit pour l'édifice.

Gui du Merle , évêque de Lisieux , en fit la consécration le 22 Mai 1278. Cette époque était gi'avée sur une lame de cuivre scellée dans un pilier du sanctuaire ordinairement couvert d'une tapisserie , qui sans doute en a dérobé la vue à l'auteur de la Description géographique

(73) et historique de la Haute ^ Normandie ( T.

Duplessis ) , qui avait sëjoumé à Jumiéges , et qui n'est pas d'accord sur la date de cette nouvelle consécration , qu'il attribue à Eude Rigault, archevêque de Rouen, sur la foi d'un registre des visites de ce prélat. On croît que Pabbé Robert est décédé le i4 Juillet 1286.

Son successeur Jean Dutoit présenta, en 1 296 , une requête au roi Philippe-lc-Bel pour avoir la permission d'établir un marché dans le bourg de Jumiéges dont les religieux pussent toucher les revenus. Le roi reçut la requête avec bonté, et ordonna, par des lettres patentes , au bailli de Rouen , d'en publier l'érection pour tous les vendredis ; long-temps après il hit remis au jeudi , et il y a près de soixante ans qu'il est tombé en désuétude. L'abbé Jean mourut le 20 Juin 1 299 , et fut enterré dans la chapelle de la Vierge.

En i45o, ses ossements et la pierre qui les recouvrait furent transportés dans la partie inférieure du chapitre pour faire place au mausolée d* Agnès Sorel.

Sous son successeur Guillaume VI , dît Bequet , il y eut une association spirituelle de contractée avec les religieux de Saint-Ouen.

(74) Les lettres sont du mois de Mars i3o4 '. Il en existait de'jà plusieurs , notamment avec les religieux de Fojntenelle.

Il y avait alors soixante religieux à Jumiéges^ L'abbé se trouva dans la nécessité de faire construire un nouveau dortoir pour suppléer à l'ancien , qui tombait en ruines. Il employa une année en préparatifs. On jeta les fondements du nouvel édifice, en i3o5, sur un terrain de i8o pieds de long et l^o de large. L'ouvrage fut achevé en moins de trois ans.

A la mort de cet abbé , on fit l'inventaire

I. Les conditions de cette association étalent que les deux abbés , en allant se rendre TÎsite, seraient rc^us avec honneur et feraient les fonctions de leur charge comme dans leur maison ; qu'ils pourraient traiter en chapitre de tout ce qui regardait rordrc , et absoudre les religieux , etc. ; que les chapitres seraient conunans ; que si un religieux avait encouru la disgrâce de son abbé , il pourrait recourir à l'autre et demeurer dans la communauté jusqu^à ce qu'il eût obtenu le pardon de sa faute ; que , quand un religieux de Tune ou de Tautrc communauté serait décédé et qu'on aurait appris' sa mort , on s'assemblerait aussitôt au bruit de la tablette , et après le psaume f^erba mea unbus^ etc., on forait son absolution au chapitre et un service des morts en entier ; que chaque prêtre dirait sept messes , et que les frères réciteraient trois fois le psautier; que, quant à Pusagc de donner la portion du réfectoire aux pauvres pendant trente jours , comme cet usage n'était pas établi à Saint-Ouen , on dirait trente messes de suite pouf suppléer à l'aumône , et que l'on donnerait cinq sols au brévetaire ^ c'est-à-dire à celui qui apporterait W billet annonçant la mort du teligicux»

du mobilier de l'abbaye , qui possédait une argenterie considérable '. Ces objets précieux , contraires à la pauvreté ëvaugélique et à l'humilité chrétienne , leur provenaient de la munificence de plusieurs séculiers. Le nécrologe de Jumiéges faisait mention 4 au i3 Juin , d'un service solemnel qui se disait tous les ans pour ceux qui les avaient donnés. /

A Tavénement de chaque abbé , on lui présentait cette argenterie. Plusieurs ont voulu refuser de s'en servir, prétendant qu'ils ne devaient faire usage que d'étain ; mais le plus grand nombre des religieux a toujours insisté pour le contraire , et lem*s représentations n'ont pas cessé de piévaloir.

Sous un auti^ abbé , Mathieu Cornet , on fit construire , aux dépens de l'abbaye , les murs du cimetière de Uauville , et agrandir la chapelle de la Vierge de la grande église de l'abbaye. Le travail fut exécuté en i326. Cette

I. Elle fsdati&uit ; paét Ttisagis Anytéfeetôîve fteulemetit , en deux arbres ou ehandfeUcrs à langues de. serpent , soixante-troia tasses d*argent, vingt coupe? de inadré ou pierre d'onicc , onse pots et trois pintes , cfnqUante-heuf ëtuelles , quatre-^ngtdix-huit cuillers , cinquante sauciers ou petits plats de portion y deux grands bassins pour donner à lAyer, six coffiqt ou corbeilles à mettre le fruit ^ deux drageoirs avec leurs cuillers , demie kuîlUert et trente-quatre amarrcJ bû eKàtûes d'or pur.

( ^6 ) chapelle avait 63 pieds de long, ^27 de large et 4^ de haut.

Pendant le gouvernement de Cornet, Tabhaye fut totalement afiranchie du droit de gîte , déjà aboli par le pape Grégoire. IX, mais que plusieurs seigneurs se croyaient toujours en droit d'exiger, en se prétendant descendants de bienfaiteurs de Tabbaye , encore qu'ils n'eussent la plupart d'autre droit que l'hospitalité que les moines leur avaient accordée quelquefois. Quelques-uns s'en prévalant , venaient souvent passer plusieurs jours de suite à l'abbaye, où ils se faisaient servir et traiter à leur gré , surtout le jour de Saint-Pierre , fête patronale du monastère ; ce qui contrariait les religieux , en leur causant de l'embarras dans un moment où ils étaient occupés des cérémonies que nécessitait la fète, £n l'année 12 11, Guillaume II avait secoué, à ce sujet, le joug de plusieurs seigneurs , qui s'étaient vus contraints de renoncera leur prétendu droit. II existait à l'abbaye sept chartes, datées de cette même année , qui en contenaient la renonciation. En'iSoo , l'abbé Guillaume V obtint du marquis d'Y.ville une semblable renonciation.

L'abbé Mathieu crut que ces exemples feraient impression sur l'esprit du baron de

Clères , le plus obstiné de tous ceux qui prétendaient à ce droit et envers lequel les religieux étaient tenus à plusieurs redevances. U lui fit quelques représentations à ce sujet ; mais le baron fut tellement choqué , qu'il dit à Tabbé , du ton le plus méprisant , que c'était sans doute par modestie qu'il refusait de recevoir de la noblesse chez lui , et finit par l'assurer qu'il le visiterait souvent pour l'instruire des égards qu'il devait aux personnes de son rang. Cependant il le laissa tranquille plusieurs années; mais en i3i6, il envoya un domestique avec un cheval, quatre lévriers et huit chiens courants ^ à Jumiéges , pour être nourris aux dépens de l'abbaye. Les religieux ne comprenant pas où tendait cette démarche , donnèrent des ordres pour faire délivi*er au domestique tout ce qui lui serait nécessaire; de sorte qu'il resta fort long-temps à vivre à discrétion aux dépens des moines, sans déclarer quelles étaient les intentions de son maître. Mais sur la demande qui lui en fut faite , il répondit ingénument que le baron de Clères prétendait avoir le droit d'en user ainsi toutes les fois que bon lui semblerait, et que bientôt on le verrait luimême venir porter plus loin ses prétentions.

L'abbé Mathieu ne crut pas devoir en souffrir

davantage : il renvoya le domestique avec ordre de de'clarer à son maître qu'on lui donnerait ce qu'il pouvait justement prétendre j mais rien en sus. Ce fut beaucoup pour le baron de Clères, impérieux comme il était, de ne pas chercher de suite à se venger. D'après son caractère, les religieux s'attendaient de jour en jour à le voh' arriver avec ses gens annés pour les maltraiter ; le bruit même s'en répandit : mais après bien des invectives et des menaces, il se contenta de demander que l'abbé et les religieux reconnussent que leur moulin de l'Aulnay, les dîmes de Varengéville et de Flancourt , etc. , relevaient de sa seigneurie , et qu'à titre de vassaux ils lui devaient les dîmes, etc. D. Guillaume Lenfant , cellerier de l'abbaye , fut député pour consentir cette reconnaissance ; mais après la lecture de l'acte , le baron s' étant aperçu qu'il n'était nullement fait mention de sa qualité de seigneur dominant , s'emporta de manière que le député de Jumiéges , de l'avis des amis du baron présents , prit la fuite pour éviter les suites de sa colère. Le baron fit servir cette fuite précipitée à son avantage, pour faire condamner les religieux. Il les fit citer devant le bailli de Rouen , pour lui passer une reconnaissance des obligations pour lesquelles on avait députe

(79) vers lui, les seules auxquelles il pût réellement prétendre ; mais non coûtent de cette demande et se reposant sur la faveur de son juge , il ajouta la prétention ridicule de faire nourrir tous les jours dans l'abbaye son valet, un cheval , quatre lévriers et huit chiens courants ; plus de prendre , quand bon lui semblerait , dans les écuries des religieux , un cheval , à son choix , pourvu que ce ne fût pas celui de Tabbé , qu'il s'obligeait de ramener entre deux soleils ; en outre le droit de séjour quatre fois, par an à l'abbaye , pour lui , sa femme , son lils et ses gens , en quelque nombre qu'il les voulût avoir. Le bailli , avec lequel il était lié , lui fit concevoir toute l'extravagance et le ridicule de la dernière partie de ses prétentions ; mais cela ne le déconcerta pas. Il n'y eut que quand il eut appris que les religieux faisaient des démarches de leur côté , et que l'affaire allait être évoquée au châtelet , qu'il chercha à transiger , et qu'il finit par traiter avec les religieux , en reconnaissant que l'abbaye n'était sujette à aucunes redevances envers lui, si ce n'était celles que les religieux eux-mêmes avaient offert de lui reconnaître.

Depuis ce temps il ne fut jamais question à Jumiéges du droit de gîte.

Nous ne parlerons de Tabbé Robert VI, successeur de Mathieu , que par rapport à la solemnitë de ses funérailles. Il fut enteiTe dans le chœur de l'e'glise Saint-Pierre , avec beaucoup de pompe , par le vicaire-gc'nëral de Guillaume Durefort , archevêque de Rouen , assisté de Tarchidiacre et de plusieurs chanoines de la cathédrale , ainsi que d'un grand nombre d'ecclésiastiques. La cérémonie funèbre fut terminée par un festin splendide. On y dépensa , en poisson et en viande seulement pour les hôtes , 34 livres , qui feraient près de 325 francs de notre monnaie.

A cette époque , il fallait la permission du roi pour élire un abbé. Le siège ne vaqua que le temps nécessaire pour l'obtenir. Guillaume Gemblet , dit le Jeune , religieux de Jumiéges , fut proclamé a l'unanimité.

Pendant son gouvernement, il fit tous ses efforts pour obliger ses religieux à observer la règle, et surtout pour les empêcher de porter des armes et de chasser, abus alors si général panni les religieux de Normandie , que les évêques de cette province, assemblés en concile dans le monastère de Notre-Damedu-Pré, en Septembre i33S, y renouvelèrent le canon du concile général de Vienne ,

et enjoignirent aux abbës et aux prieurs, dont la plupart étaient présents , de punir sévèrement les infracteurs, et de dénoncer à Févêque diocésain ceux qu'ils ne pourraient corriger par remontrances ou par châtiments.

L'abbé Guillaume , après avoir usé de sévérité contre quelques-uns, les fit rentrer tous dans le devoii*.

Ses vertus lui méritèrent l'estime de Roger, archevêque de Rouen , et depuis pape sous le nom de Clément VI , qui venait le voh' à Jumiéges trois à quatre fois par an.

L'abbaye était alors considérée coinme le séjour et l'asile des rois , des comtes , des barons , des grands seigneurs , des prélats et des religieux , et l'hospice du peuple et des pauvres. L'abbé et les moines dépensaient tous les ans la moitié de leurs revenus à recevoir les uns, et à secourir les autres.

L'antique église de Saint-Pierre , bâlie par saint Filibert en 6^4 i «t restaurée par Guillaume-Longue-Epée , menaçait ruine depuis plusieurs années. La voûte du chœur donnait les craintes d'un chute prochaine ; les fenêtres étaient presque toutes sans aucuns panneaux de vitres. Guillaume entreprit de lui rendre son

premier lustre : il pressa tellement l'ouvrage, qu'en dix-huit mois ( en i333 ) tout fut réparé ; mais il ne conserva que la partie supérieure de l'édifice , qui se trouva réduit de i8 à 20 toises de longueur. L'issue au-dehors fut détruite , et depuis le peuple ne pouvait entrer que par la grande église , par un coixidor voûté de 17 pieds de longueur.

A cette époque , les moines en général ( sauf quelques-uns qu'on peut excepter ) s'étaient écartés de leur ancienne austérité , et leurs dérèglements étaient tels, que 1 e pape Benoît XII donna une bulle pour établir la réforme dans tous les monastères.

Il s'était introduit à Jumiéges plusieurs abus auxquels il devenait impossible de remédier.

L'abbé avait ses écuyers et ses pages , et presque tous les religieux suivaient l'esprit du siècle , vivaient dans le monde , s'y mêlaient d'affaires , et se faisaient mépriser par leurs intrigues ; la plupart des ofticiers s'appropriaient les revenus de leurs charges et les dépensaient hors la maison , chacun selon son gi*é. Dans le$ prieurés on était aussi relâché. Le mal était au point que, de crainte d'un soulèvement général , le pape ne crut pas devoir s'opposer ouvertement aux abus. Les religieux furent engage

( 83 ) Seulement à ne pas faire connaître publiquement leurs dérèglements.

Dans ces circonstances , le prieur d'Hellîng vint annoncer qu'Edouard III, roi d'Angleterre, avait saisi tous les biens des monastères possédés par des Français dans son royaume.

On députa vers lui de Jurtiiéges, pour réclaclamer relativement au prieuré d'Helling , sur lequel il accorda quelques droits. (Charte datée de AVestminster, 2i Mai i338 , 1 1*. année de son règne. )

Vers cette époque , les habitants du bourg de Jumiéges avaient fait construire des maisons jusqu'à la ladrerie de Saint-Michel. Ils eurent recours à l'abbé Guillaume pour faire détruire cet ancien édifice , et le transférer où bon lui semblerait , pourvu qu'il fût éloigné d'eux , alléguant pour motif le danger qu'ils couraient d'être infectés de la lèpre. Sur cette sollicitation et celle des religieux qui se joignirent à eux , l'église et la ladrerie furent démolies après qu'on en eut fait enlever le corps d'ufi abbé de Jumiéges , qui fat mis à l'abbaye , dans une chapelle dédiée k saint Michel , et qu'on croit être celui de Guillaume de Fors , mort en 1 248. Les autres corps restèrent enterrés au mcme lieu jusqu'en 1756, où Ton en enleva cinq , avec

dîx - huit têtes , près desquelles on trouva plusieurs petits pots remplis de charbon et d'encens , usage qui se pratiquait jadis pour l'enterrement des prêtres.

La nouvelle léproserie fut construite à T extrémité septentrionale du bois et de la péninsule , au lieu dit le Mont-d'Avilette ou Mont-Soînt- Paul

Les lettres étaient toujours cultivées à Jumiéges , où l'on continuait d'entretenir des professeurs de grammaire , de logique et de philosophie ; mais les moines alors, étaient ti'èsinsouciants à cet égard. Leur abbé fit tous ses efforts pour ranimer leur émulation , en envoyant les plus aptes aux universités , et en employant les autres à copier des livres. On possédait encore à Jumiéges , avant la révolution , quelques manuscrits de cette époque. Au dire des religieux de Jumiéges , leur bibliothèque était alors estimée une des meilleures du royaume. Elle était placée sur le vestibule que l'abbé Guillaume avait fait bâtir entre le cloître et l'église Saint-Pierre , qu'il avait diminuée de longueur.

Ce vestibule a porté long-temps le nom de salle des Grièves-Coulpes. Depuis il a servi dci parloii' aux religieux.

L'abbé Guillaume fut choisi pour rendre les honneurs funèbres à Jean Roussel , dit Marcd* Argent , abbé de Saint 7 Ouen , fondateur de Féglisè actuelle de cet ancien monastère, décédé au manoir de Bihorel , près Rouen , le 7 Décembre iSSg , et fut chargé d'installer son successeur.

Après avoir terminé le cloître et le vestibule dont nous venons de parler , Tabbé Guillaume fit bâtir des recettes et des greniers dans remplacement de l'ancienne porte de l'église Saint- Pierre, à Tendroit où fut depuis la bibliothèque. Ce fut son dernier ouvrage. Il mourut en i349-

Sous son successeur Jean Boisracher , les revenus de l'abbaye se trouvèrent considérablement diminués, par rapport aux troubles causés par la guerre entre le roi Edouard et Philippe , qui ne leur permettaient pas de tirer parti de leurs propriétés.

Par suite , la défaite du roi Jean attira une foule de maux sur l'abbaye de Jumiéges, dont les moindres furent le ravage des propriétés des religieux, vers Mantes et Meulan.

On n'entendait alors parler que de brigandages , de meurtres et d'incendies. Jumiéges n'en fut pas exempt : l'abbaye fut investie et prise en i358 par huit cents hommes , qui la

pîllcrent pendant six jours. L'abbë et plusieurs religieux se réfugièrent à Rouen, et le monastère resta presque désert ; leurs terres cessèrent d'être cultivées , et les religieux se trouvèrent si dépoui'vus , que plusieurs moururent faute ^e pouvoir se procurer ^e nécessaire, li'abbé Jeai^ survécut peu de temps à la perte de ses frères. Il mourut le 29 Août 1 362.

Après ces troubles , le désordre ne fit qu'augmenter parmi les religieux ; il vint à un tel point , que le pape Urbain V fut obligé d'interposer son autorité pour rétablir l'ordre.

Un celleriçr nommé Pierre Sjevran , déposé de sa charge , s'arma et fit armer ses ^^mis pour s'y maintenir ; il les introduisit dans l'abbaye et s'en faisait accompagner partout. Les religieux, auxquels il refusait des vivres , qu'il employait à nourrir cette foule de mutins , curent beaucoup à souffrir de cette persécution , qui eut lieu sous l'abbé Jean de Saint-Denis , qui fut souvent absent de Jumiéges , mais qui , chaque fois qu'il y vint , fit des efforts inutiles pour rétablir l'ordre. Il y mourut le 8 Mars iS.yy, et fut enteiTé devant l'autel des Innocents, dans une chapelle de l'église de Saint-Pierre. Son corps fut depuistransféré dans la nef, quand une partie de l'église fut détruite pour bâtir une grande

(87 ) iMilIe et un dortoir, qui furent démolis en 1 700.

Cette bâtisse , dont on ignore l'époque du commencement , avait 1 80 pieds de long et 4o de large. A l'extrémité méridionale était un appartement nommé la Chambre-Carrée , qm servait de logement aux abbés.

Par les privilèges du temps , on voit que les abbés de Jumiéges étaient conseillers-nés de l'échiquier de Normandie , où ils ont eu droit de séance jusqu'à Louis XIl. Néanmoins, depuis la réunion de la province à la France , ils ont cessé d'y avoir voix délibérative ; on ne les appelait seulement que pour en augmenter la pompe , ce qui fut cause que , lors des der^ niers échiquiers , ils furent dispensés d'y paraître en personne.

En iSqi , Simon Dubosc fut nommé pour gouverner cette abbaye. Il était né à Rouen , et tirait son origine des premiers Danois venus dans la Neustrie sous la conduite de Rollon ; il était fils de Mathieu Dubosc, seigneur de Bretteville , et de Guillemette de Vauricher. Il comptait parmi ses ancêtres Martin , seigneur de Tendos et de la Chapelle , lieutenant du grandmaître des eaux et forêts de Normandie , et l'un des quarante otages envoyés en Angleterre par le roi Jean, en i36o ; Beaudouin, proche parent

(88) de Robert , dont il avait e'pousé la cousine y Antoine , mort au siège de Je'rusalem , en 1099 ; et le sire Dubosc , qui suivit Guillaume-le- Bâtard à la conquête de l'Angleterre, en 1066. Il avait fait profession à l'abbaye de Sainl-Ouen. Ensuite il fut envoyé à Paris pour étudier le droit canon. A la fin de son cours , la supériorité de ses talents lui fit accorder une chaire de théologie. Nommé abbé de Juniiéges , sa charge de professeur , qui le retenait à Pans y ne lui permettait de venir à son abbaye que pendant la vacance des classes.

Il enrichit la bibliothèque de ce monastère de plusieurs manuscrits précieux.

Les religieux lui durent de rentrer dans le ^prieuré d'Helling , qu'il obtint du duc de I^ancastre , pendant le séjour que ce seigneur fit en France , comme ambassadeur, pour tâcher d'y traiter de la paix. Trois religieux y furent envoyés pour rétablir la discipline , et jouirent des revenus jusqu'en i4ï3, où les bénéfices étrangers furent pour la plupart supprimés.

L'abbé Simon fut envoyé en ambassade par Charles VI , pour engager les anti-papes Grégoire XII (qui venait de succéder à Innocent VII) et Benoît XIII à renoncer au pontificat L'entrcMie avec Benoît XIII eut lieu àMai*seille.

( 89 ) De là les ambassadeurs allèrent à Rome , où ils ne purent rien obtenir de Grégoire. Seulement les deux comjJëtîteurs convinrent de se rendre à Savone. Benoit seul s'y rendit. Le dernier terme fixé pour la durée de la conférience étant expiré , Benoît ofKcia pontificalement , et donna à dîner à tous les ambassadeurs, qui revinrent à Parîs^ convaincus que les deux contendants étaient d'accord pour se jouer de tous les princes chrétiens. Cependant les deux prétendus papes , pour faire çessfer l'agitation qu'ils avaient misédans toute la chrétienté , finil'ent par convoquer' un concile , qui se tint à Pise , où Alexandre V fat proclamé pape. L'abbé Simon a beaucoupécrit sur ce grand schisme , et ses notes ont été publiées par D. Martenne dans le second' volume lie son Tlièsaunisnoçus anecdotaruml Alexandre V, éri ' reconnaissance des services que l'abbé Simon rehifit à l'églisie danv cette circonstance , et'sui'toiit pour la part qu'il prit à son élévation ; accordai divers privilèges aux religieux de Jinnicges, entr'autrés le droit pour l'abbé et pour ses successeurs, prêtreSf et bénits , de porter la mitre , Tanneau et les autres ornements pohtificaux les jours de cérémonie , et de bénir le peuple dans toutes le» églises dépendant de l'abbaye , revêtu de ces

(S») mêmes ornements, s'il ny ayait ni légat i ni évêque dn saint siëge présent.

Ce savant abbé employa tons ses soins à propager et entretenir les sciences parmi ses religieux. Pour y parvenir » il proposa, de prendre en pension dans son h^^el « à Paris , tous les prieurs titulaires qu voudraient s'y rendre, jusqu'à ce qu'ils fussent reçus docteurs. . A cet arrangement pour les études en succéda un autre relatif aux offices claustraux. On attacha un individu à chacun , auquel on donna une portion de terre pour veiller au temporel de la charge. L'aîné de ses fils devait lui succéder. Ces domestiques furent nommés les fieffés , mais n'eurent qu'un temps ; par la suite les religieux furent obligés d'affranchir ces seifs, ou de leis donner à cens ou rentes*

Sous l'administration de l'abbé Dubosc, la plupart des religieux se retirèrent à Rouen> à la Poterne , par la crainte qu'ils avaient de surprise de la part des Anglais , qui s'étaient empai*és d'Harfleur. La peste , à cette même époque , fit de grands ravages à Jumiéges :

presque tous les religieux qui restèrent en fiu^ent victimes. Outre ce triste fléau, après la malheureuse journée d'Azincourt, dont les suites furent si funestes à la France , les

(91) religieux éprouvèrent les plus grands désastre»:

leur abbaye fut pillëe et détruite, et leurs

propriétés dévastées.

Pendant ces troubles , Tabbé Dubosc mourut à Paris, le x4 Septembre i4i8. On ignore le lieu de sa sépulture ; mais il y a lieu de caroirev d'après le magnifique tombeau que les moinc^ lui firent ériger dansla cbapdQ^e de la Yiergei, que son corps fut apporté à Jumicges. Ce monument était entre deux arcades , et âeyé d'environ quatre pieds aurdessus du pavé.

Lors dé sa mort ^ les religieux «étaient encore à la Potelé , et l'élection dû ikouvel abbé fat kiie, dans la chapelle de leur maison. '»

Le choix toBftba sur Nicolas Leraux^ Il était de Rouen, et fils de Nicolas Leroux^ et die Catherine Dubosc', co^sin^ gèimaine de Simon, abbé de Jumiéges. (:H prilvVhfabit ep iSgS , et fut êk^ abbé d^ . k ; iCroixnSainfc- Lçufroy en i4i2. Les religieux die Jumiéges ^ ont iait ^n éloge pompeux ^ et l'ont dépeint comme un m<>dèle de toutes les vertus , quoique sa mémoire doive être vouée à l'exécration de la postérité.

Le pape , en confirmant sa nomination , chargea les évêques de Paris et de Beauvais de recevoir son serment d'obéissance au saint

fiiëge , et 2,3oo florins cl*or atiitquels l'abbaye -de Jumiéges avait été taxée -pour ses bulles par le concile de Pîse. ' ' Cette âomme adresse'e au pape fut soustraite par le prévôt de Paris, qui de plus s'empara des effets du précédent abbé. Ce ne furent pas les seules pertes qu'éprotivèrent les moines. Us s'étaient retirés à Rouen , à la Poterne , lol'sque le: roi d'Angleterre , ayant pris cette ville (en 1419), après un siég^ de sept mois, exigea des- habitants une contribution de :3^ooo> îéçùs: -d'or; Le conseil de ville ayant Moins d'égai>d' à la pauvreté .des religieux qu'aux services vendus par les bourgeois pen^ dant le siège, taxa les moines de Jumiéges à 1^600 francs de la forte monnaie , qiiî forent exigés; avec tant de rigueur, que ne pouvant ti'ôuyer'à emprunter toute la somme , 41s furent contraints de vendre les vases ^'or et d'argent qu'ils avaient apportés avec eux.

Après tous ces malheurs , ils adressèrent des remontrances au pape , et il paraît qu'il fit d'abord la remise de moitié des 2,3oo floriiis que la cour de Rome rie cessait de demander.

, • Lés religieux étaient alors obligés d'acheter leurs vivres, et n'avaient presque plus de revenus, faute de bras pour cultiver leurs terres ;

ils en informèrent le pape, qui de nouTean se relâcha de ses prétentions.

La petite communauté étant de retour à Jumiéges , Tabbé Nicolas s*y rendit et se donna quelques soins pour remédier aux besoins de la maison , dont les fermes étaient abandonnées. On rapporte à cette époque désastreuse l'aliénation de plusieurs propriétés que les moines furent autorisés à vendre pour subvenir à leurs besoins. l-*a discipline monastique était alors considérablement relâchée.

La détresse même des religieux empêchait de la rétablir , parce que chacun était obligé de se procurer ce qui lui était nécessaire comme il le pouvait , sans être astreint à rester à l'abbaye. Dans ces entrefaites , Fabbé , qui devait contraindre les religieux à vivre plus régulièrement , fut obligé de s absenter. Pendant son absence , un religieux nommé Richard Gonibard se comporta si mal , que Tabbé revint exprès à Jumiéges pour lui imposer une pénitence , à laquelle il ne voulut jamais se soumettre. Il quitta le monastère , et se retira chez ses parents , qu'il indisposa tellement contre les religieux , qu'ils vinrent en armes les attaquer dans leur maison. Les choses furent poussées au point que l'abbé fut

(94) oblige de recourir au commandant des troupes anglaises stationnées à Rouen : celui - ci lui donna deux compagnies de soldats , qui se saisirent des rebelles et les enfermèrent dans les piîsons de l'abbaye , d'où ils ne sortirent que par les ordres de l'abbe , après une satisfaction convenable et la promesse de trouver un monastère de l'ordre où Gombard pût faire pënitence le reste de ses jours.

Pendant que ces démêlés peu importants avaient lieu à Jumiéges , Charles VII et les par- , tisans d'Henri VI , tantôt vainqueurs , tantôt vaincus , ravageaient les provinces ^ sans que depuis huit ans il fût possible de savoir de quel côte' pencherait la balance , quand Jeanne d'Arc ' vint sauver la France , en inspirant

1. Jeanne d'Arc , dite la Vucelle d'Orléans , naquît à Domremi y village près de Vaucouleurs , sur la Meuse, en i4iO ou i4ii. Elle c'iait fille de Jacques d*Arc et d'Isabelle Romc'c, labonreurs. A pcîne âgée de dix-huît ans, elle vint trouver Charles VII, et lui dit qu'elle était envoyée par une inspiration du ciel pour faire lever le siège d'Orléans , et le conduire à Reiras pour y recevoir l'onction sainte et la couronne. Charles accepta ses offres , et l'héroYne accomplit sa mission , seul but qu^ellc se fût proposé. Croyant avoir rempli son devoir', elle voulut se retirer à Vaucouleurs au milieu de sa famille; mais Charles VII fit tant d'instances, qu'elle coiasenlit à rester; il la récompensa et l'anoblît ainsi que ses parents , et donna aux femmes de cette Itaaison le privilège d'anoblir leurs maris. Ses armes étaient

(95) aux soldats l'enthousiasme de la gloire , et en montrant un courage au-dessus de son sexe.

Maïs , après avoir fait des prodiges de valeur et ramené la victoire sous les étendards de son souverain, elle se vit abandonnée de la fortune. Elle fut prise devant Compiègne par les Bourguignons , et livrée par eux aux

un champ d'azur à deux fleurs-de-lîs d'or; au idîIhïu une épëc d'argent à la garde d*or, dont la pointe portait une couronne du même métal. Après cette faveur , la famille de la Pucclle prit le nom du Lys au Heu de celui d'Arc. Cette jeune fille , aussi simple qve les fleurs des cbamps qui la virent nahre, mais dont le courage héroïque était extraordinaire | s' étant jetée dans Compiègne, malgré les Anglais qui en faisaient alors le siège , dans une sortie gcne'rale qui eut Heu , fut renversée de cheval dans la mêlée , et Investie de toutes parts» £llc fut obligée de se rendre au bâtard Lyonnel de Vendôme , de la faction de Bourgogne , qui la vendit aux Anglais. £lle fut conduite à Beauvais , de là au Crotol , et ensuite à Rouen y où elle fut enfermée dans un souterrain de la tour du chiteaa de Bouvreuil ; elle y fut enchaînée avec deux paires de. fers et une chaîne attachée à une forte pièce de bols, de manière k ne pouvoir se mouvoir. Les outrages les plus atroces et les traitements les plus durs lui furent prodigués par les Anglais , qui avalent juré sa mort , dès la levée du siège d'Orléans , sî elle tombait entre leurs mains. Mise en jugement , contre toute équité, des juges Iniques , vendus aux ennemis de la France, lux flupposèrcnt des crimes absurdes pour la trouver coupable , et la condamnèrent à être brûlée vive. Cette sentence horriblo fut exécutée le 3o Mai i43o, sur la place du Vieux-Marché de Rouen, et les cendres de celle à qui la France dut son salut furent jetées dans les eaux de la Seine par les 4^1<4^

Anglais , qui exercèrent sur elle la plus lâche et la plus honteuse vengeance > en la faisant brûler vive, comme sorcière.

L'abbé Nicolas fut un de ses juges iniques ; il partagea cet opprobre avec le délégué de l'inquisiteur , le cardinal d'Angleterre ; les évéques de Beauvais , de Terouenne , de Noyon , de Bayeux et de "Warwick ; les abbés de Fécamp , du Bec , de Saint-Michel , et autres , qui la déclarèrent excommuniée , hérétique et relapse , et la livrèrent à la justice séculière. Après le cardinal de Winchester et Cauchon , évéquc de Beauvais , Tabbé Nicolas fut un de ceux qui montrèrent le plus de zèle dans cette affaire horrible ; ce qui lui valut la protection du duc de Bedfort , dont il se servit pour réclamer du prévôt de Paris les effets de Simon Dubosc. Il fut si bien ser^d, qu'il obtint cette restitution.

Il revint a Jumiéges au commencement de Janvier i43i , où il fut bientôt attaqué d'une maladie opiniâtre. Se croyant près de sa fin , il appela ses religieux et leur fit présent d'une superbe chappe de drap d'or et de sa bibliothèque. Il vécut cependant encore quelque temps, pendant lequel ses parents enlevèrent 82,000 fr. de ses épai'gnes et de la succession de son

prédécesseur , avec les mémoires et les titres qui ies constataient. Il mourut le 17 Juin i43i. Ou ne trouva que dix sols à sa mort , qui furent employés par le prieur claustral à lui faire faire des obsèques magnifiques. Son corps fut dépose dans la chapelle de Saint-Lubin et Saint-Nicolas de la grande église. Les moines lui firent cette épitaphe :

Hîc jacct rcTerendus patcr bonae mémorise magîâicr Nicolail« Ruffi dccrctorum doctor cximiu^ hujus cxnobii , quoiidam monac%iu8 profossns in civitatc Botliuraa^cnsi , claris natalibus ortu5 , priiM de Cruce »;mcti Leufridi , postea hujus prsefati csenobii pastor , qui post laudabîlem adininlstratioacm auuo Domini milicslmo quadringenlesiiuo trJg(>simo primo dcclmo quieto calendes Julii dcccsslt. Orale pro anima ejus, ut requiescat in pace. Âmen.

Les religieux ayant obtenu du roi Henri et du chapitre de Rouen la permission d'élire un nouvel abbé , se réunirent à la Potenie , où ils firent choix de Jean de la Chaussée, bachelier en théologie.

En i4^4» ^^ religieux furent contraints , à cause des troubles , de se retirer de nouveau à la Poterne avec leurs reliques; ils se mirent soias la protection du duc de liedlbrt , qui les Voyait toujours avec bienveillance depuis la condamnation de Jeanne d'Arc, à laquelle leur précédent abbé avait contribué.

Ce fut durant ce se'jc^ur que le prieur de Saint- Lô leur intenta le procès relatif aux offrandes.

Pendant ces troubles , les moines furent dépouilles de plusieurs proprie'te's : le feu fut mis à leurs bois , et 48o arpents furent binilés. Ils eurent beaucoup à souffrir jusqu'en i45o, époque où les Anglais furent chassés delà Normandie. Les maux auxquels lés religieux furent livrés dans ces derniers temps en firent mourir un si grand nombre , qu'on prétend que qijiatre seulement y survécurent.

En i449? quand Charles VII avait déjà reconquis la majeure partie des places fortes de la Normandie , et qu'il n'en restait plus que quelques-unes au pouvoir des Anglais , il vint à Jumiéges , dont le séjour lui parut agréable , et logea dans un édifice consacré aux rois et aux princes, qui venaient quelquefois dans cette retraite pour s'y livrer aux plaisirs de la chasse. Pendant ce temps, son armée, forte de i4 à 1 5,000 hommes , investit Harfleur ; il alla bientôt la rejoindre. Les assiégés capitulèrent le i". Janvier i45o; il revint alors à Jumiéges, après avoii' donné le gouvernement de la ville au comte de Dunois '. Pendant le siège , il eut

I. Dunoîs, qu'on appela d'abord le Bâtard d'Orlcaps et ensuite le comte de Danois , et qui fut le héros de son siècle sous le

( 99 ) la douleur de perdre la belle Agnès ' , dont les nobles conseils lui avaient fait entreprendre la

règne de Charles YII , devait le jour à la tendresse qu'éprouTa la dame de Gany pour le frère du roi Charles YI.', Louis, duc d'Orléans , prince doud de mille belles qualités , qui , jpour avoir excité la jalousie du duc de Bourgogne, qui le croyait épris de son épouse , fut assassiné , par ordre de ce dernier, un soir qu'il revenait de chez la reine. Cet événement arriva le a3 INovembre 1407. Ce prince était alors âgé de 36 ans.

7. Agnès Sorcl ( écrit indistinctement par divers historiens Sorelle , Soreau, Seurelic, SurcUe, Surette et de Surelle) était fille de Jean Soreau, écuycr, seigneur de Coud un et de Saint- Gérant, conseiller et serviteur du comte de Clcrmont; et de Cathcriiïe de Maignelais , châtelaine de Yerncuil , issue de Jean Tristan , seigneur de Maignelais , et de Marie de Jouy ; elle naquit au village de Fromenteau , en Touraiuc , près de Loches , vers l*an i4û9> Devenue orpheline très-jeune, elle avait hérite de ses parents de la seigneurie de Fromenteau , et fut appelée la demoiselle de Fromenteau. £llc fut confiée h la dame de Maignelais , sa tante , dame d^unc grande vertu , qui lui prodigua les soins d^ne ntère. Les avantages d*unc brillante étlucatîon ajoutèrent aux heureux dons qu'elle avait reçus de la nature. Le renom de sa beauté , qui par la suite lui valut le titre de la belie des belles , attira auprès d'elle une infinité de magnifiques seigiicurs. Charles YII , prince galant et acnslble , eut la curiosité de la voir ; ce qu'il ne put faire sans en être épcrdument épris : aussi devint-elle son amante» Le roi lui donna le château de Beauté-sur-Mame , ^au bout du parc de Yinccnncs , et qui n'existe plus ; elle fut aussi dame de Roqueferricre , d'Issoudun et de Yemon-sur-Seinc. Un astrologue lui ayant prédit qu'elle serait la maîtresse d'un grand roi, elle se servit de cette prédiction pour exciter soi| amant k retenir son sceptre prêt à lui échapper. Quoiqu'on ne puisse en tout louer sa conduite , comme elle n^cmploya jamais son crédit que pour faire du bien , elle a mérité que ses égarements fussent oubliés pour nie se souvenir que de ses bienfaits.

( 100 ) guerre qui T attirait dans ces lieux , et à laquelle la France dut sa délivrance. Elle mourut au Mesnil , dans un château nommé le Manoir , le i4 révrier 1 45o ' , à six heures du soir ; elle était aloi*s âgée de quarante ans , dans toute la force de Tâge et Téclai de sa beauté. Sa mort prématurée fit présumer qu'elle avait été empoisonnée par ordre du Dauphin Louis XI , qui la haïssait par rapport à l'ascendant qu'elle avait sur

Ces vers de François I^r. sont un tcmoîgn.ige Lien flatteur Àe ses rares qualités :

4 Plu* de louange et d^honnenr tn mérite , » La cante étant tie France recouvrer, a Que ce que penlt dedans un cloître opTrer >» Close nonnain ou bien dévot hrrmite. »

Us furent faits dans la maison d*Arthus Goui'fier de Boissj, comte d'£taropes , autrefois gouverneur de François !«'. Un jour ce monarque m s^amus.tiit à feuilleter un portefeuille de madame de Boîssy, qui contenait des dessins , y trouva le portrait de la belle Agnès , au bas duquel il les écrivit.

Charles Vil eur quatre filles de la belle Agnès : Charlotte , marit^c en 1462 à Jacques de Brczé , comte de Maulcvrier, irrand-st'néchal de Normandie , qui Tayant surprise en adultère avec de Lavergne , son veneur, la poignarda dans la nuit du •amedi au dimanche 16 Juin 147*7 ; Marguerite « qui épousa en i458 Olivier de Cœtivy, chevalier, sénéchal de Guyenne; Jeanne , née au -ehâieau de Beauté et mariée depuis à Antoine de Beuil , comte de Sancerre; et ia quairième naquit au manoir ^u' Mesnil, et ne survécut que six mois à sa mère.

I. L^usagc alors en France était de ne commencer Tannée qu^i Pâques; c est pourquoi 'livers historiens , et les épîtaphes mêmes •de la belle. Agnès I ûxcnt IVpoque de sa mort en i449*

( <01 ) l'esprit de son père , et même il avait été contraint précédemment d'abandonner la cour à cause d'elle, parce qu'un jour il s était emporté jusqua lui donner un souiilet. Jacques Cœur, célèbre, négociant d'alors et trésorier de Charles VU, fut accusé d avoir servi d'instrument à ce crime. Quelques his.oriens rapportent qu'il fut arrêté , mais que ses frères prouvèrent que la belle Agnès était morte en couches, et qu'd fut déchargé de Taccusation portée contre lui. Les différentes versions qui subsistent sur les circonstances de la mort de cette femme célèbre laissent de l'incertitude ; mais d'après toutes les probabilités , il n est guère possible de présumer qu'un homme tel que Jacques Cœur, qui sacrifia sa fortune pour la prospérité de son pays, par l'attachement qu'il portait à son souverain, ait pu blesser son cdeur d une manière aussi terrible , en le privant du plus cher objet de ses affections. Un fait qui doit le justifier aux yeux de la postérité , c'est la conliance que lui témoigna la belle Agnès en le nommant son exécuteur testamentaire.

Or, Tempoisonnement de la maîtresse de Charles VII doit être mis au rang des nombreux mensonges historiques du même genre, relatifs à d'autres personnages marquants dont

la mort prématurée a pu surprendre le vulgaire. Les moines de Jumiéges ont dit que la belle Agnès mourut dans des sentiments de pénitence , et regretta ses égarements. En mourant elle leur légua 800 saluts d'or fin, de 62 au marc , en les chargeant de dire tous les jours , à perpétuité , une messe basse , et de célébrer tous les ans un service solennel pour le repos de son ame. Elle demanda que son coi'ps fût enterré à Loches , et que son cœur et ses entrailles fussent déposés à Jumiéges. Jacques Cœur, Robert Poitevin et Etienne Chevallier, ses exécuteurs testamentaires , • accomplirent ses volontés , et firent approuver la donation par Charles VII, qui enjoignit aux religieux, par lettres du i4 Mars même année , d'acheter, du produit de cette donation , un fonds de terre , qu'il af&anchit dès-lors du droit d'amortissement.

Long-temps après la mort d'Agnès Sorel , deux endroits se sont disputé Thonneur de posséder son corps , Loches et Jumiéges : mais, selon sa volonté, son corps était à Loches, son cœur et ses entrailles à Jumiéges. Il y avait un monument érigé en son honneur dans chacun de ces deux endroits.

Celui de Loches était placé dans le milieu

du chœur de l'église collégiale ; il était de marbre noir; au-dessus on voyait sa tigure en marbre blanc ; deux petits anges ou petits amours tenaient un carreau sur lequel reposait sa tête , et elle avait deux agneaux à ses pieds. On lisait cette épitaphe gravée en lettres gothiques et dorées autour du tombeau ' :

«c GT GIST NOBLE DAMOISELLE AGNÈS DE SOREL , EN SON » VIVANT DAME DB BEAUTfi , ROCHE&lE>y ETC.; PITEUSE » ENVERS TOUTES GENS, ET QUI LARGEMENT DONNOIT DE » SON BIEN AUX EGLISES ET AUX PAUVRES : LAQUKLLX M TRÉPASSA LE 9». JOUR DE FEVRIER l449' P^I^Z DIEU » POy& LE REPOS DB L'AME D*ELLE. AHBKU »

Il existait autour de ce tombeau diverses autres épitaphes latines , qui se trouvaient également à Jumiéges, sauf une en vers acrostiches que M. J, Delort a insérée dans son Essai critique sur l 'histoire de Charles Vll^ d 'Agnès Sorelle et de Jeanne d'Arc ( Paris 1824 ) »

que je n'ai pas trouvée d'un intérêt assez majeur pour être rapportée ici.

Les chanoines d'alors lui accordèrent volon-^ fiers tous ces honneurs , en reconnaissance de 0,000 écus d'or qu'elle leur avait donnés pour-

I . Cette épitaphe est. tirée d^un recueil de pièces de ce genre» imprime en 1782.

a. Écrit par différents liistoricns Roquescesiére , Rocherîej Roche-Servière , etc. , mais plus souTent Roqaeferrîèrc.

acheter les terres de I roinenteau et de Bigorrc^ outre une tapisserie d un grand prix , de»

tableaux , des joyaux , etc.

Ils ne sVtaient pas fait de scrupule de recevoir ces dons : mais après la mort de Charles VU, un jour que Louis XI se trouvait dans leur église , ils lui montrèrent le tombeau de leur bienfaitrice, et croyant le flaller, en pensant que la haine qu'il lui avait porte'e pendant sa vie avait passé jusqu'à ses cendres , ils le prièrent de faire enlever du milieu de leur chœur ce monument , qu'ils prétendaient leur porter scandale et leur être nuisible dans leurs cérémonies : « J'y consens ( répondit le mo- » narque , indigné de leur ingratitude ) , mais » il faut rendre auparavant ce que vous avez » reçu d'eUe. >>

Cette demande fut souvent renouvelée sous les règnes suivants, et fut accueillie en 1777, époque à laquelle le tombeau fut placé dans la nef de Téglise. On ouvrit le caveau , dans lequel on trouva un premier cercueil de bois^ un second de plomb et un troisième de bois , renfermé dans les deux premiers, et tous les trois pourris , à l'exception de quelques lames de plomb en partie consommées. Dans le troi- ;sième cercueil étaient la mâchoire inférieure,

( 105 ) les dents bien conservées, les cheveux absolument sains , comme ceux d'un cadavre récent , et .le surplus du corps en poussièi'e. Ces restes furent mis dans une uiiie en grès, et placés dans le tombeau, de marbre. Pendant la révolution, les cendres d'Agnès Sorel furent profanées par les terroristes ; mais tout ce qui put échapper à leur curiosité fut recueilli par les soins du général Pommereul, préfet du département.

Les débris épars du iombeau furent réunis.

Un artiste de Paris en restaura les figures , et le sarcophage fut placé dans la tour qui portait depuis des siècles le nom d* Agnès.

Celui de Jumiéges, également de marbre noir, était placé au milieu de la chapelle de la Vierge, et élevé d environ trois pieds au-dessus du pavé. Jadis il était surmonté d'une statue de marbre blanc qui la représentait à genoux, tenant entre ses mains un cœur qu'elle offrait à la Vierge, pour la supplier de la réconcilier avec Dieu. Au bas du tombeau était un autre cœur en marbre blanc ; mais ce second cœur et la statue furent détruits par les Calvinistes dans le XVI* siècle. Ils enlevèrent également d^s lames de cuivre placées dans les murs de la chapelle, sur lesquelles étaient gravés des vers^ à sa louange^

Elle avait quatre épitaphes dans cette église : deux en latin et deux en français. Celles latines étaient semblables à celles de Loches, sauf quel-^ ques différences qui se remarquent dans une.

Voici les épitaphes :

FULGOR APOLUNEUS RUTIIAWTIS lUXQUE DIANJB , QUAM JUBARrS RADII CLARIFICARE SOLENT ,

NUNC TEGIT OPS, ET OPEN NEGAT ATROX IRIDIS ARGUS » lu M FURI-flï PRIM^ TELA SIIPERVENIUNT.

NUNG ELEGIS OICTARE DECET , PLANCTUQUE SONORO: Letiti^m PELLAT TURTURENS GEUITUS.

Libéra dum quondam , qu^ subvewiebat egenis^

£cclesiisqite , modo cogitur ^gra morl.

g mors s/eya nimis , qu^ jam juyenilibus annis

AbSTULIT a terris MEMBRA SERENA SUIS.

IIaNIBUS ad TUMUIUM CUNCTI CELEBRETIS HONORES,

Effundendo preces, quas nisi parca sinit.

qjjje titulis decorata fuit, decoratur amictu ,

In laudis tituuim picta ducissa jacet.

occubuere simul sensus , species et honestas,

dum decor agnetis occubuisse datur, solas virtutes , meritum , famamque kelinquens ,

Corpus cum specie mors miseranda rapit.

Pr^MI\ SUNT MORTIS, LUCTUS , QUERIMONIA, TELLUS : HUIC ER60 CELEBRES FUNDITE , qVMSO , PRBCES.

HiG JACET IN TUMBA MITIS SIMPLEXQUE COLUMBA , CanDIDIOR CYCNIS , FLAMMA RUBICUNDIOR IGNIS,

Agnes pulchra nimis, terr^ latitatur in imis» Ut flores ysris, faciès hujus mulieris»

Bblaltjequk donum, nemus adstans vinceniarum, Rbxit et a specib nomen suscepit utrumque.

Serreriamque roquam, yernonis etutique gentem, ac issodunumy regimen dedit omnibus unum.

Alloquiis mitis, compescens scandala litis,

ECCLESIISQUE DABAT, ET EGENOS SPONTE FOVEBAT.

Illi seurrell^ cognomen erat domicill;e.

Et non miretur quis, si species decoretur Ipsius, et ipsa quoniam depicta ducissa.

hoc factum sponte, certa ratione movente ,

PrO LAUDUM TITULIS , MERITORUM SIYE LIBELLIS.

Ilia gemeticis latitantur, cœtera lochis.

M1LI.E QUADRAGINTIS QUÀDRAGINTA NOVEM TULIT ANNISy

nona dies mensis hanc abstulit inde secundl, Palhiis extensis migrayit ab ordine mundi.

BellA fui quidam AGNES NOMINE , REGIA PELLEX , NUNC TUMULO VERMIS TRISTE CADAYER ALIT.

Aa>dcssous ëtaît gravé :

MALLARIUS FACIEBAT l5a5.

Cette ëpitaphe était gravée sur la tranche de la table de marbre qui couvrait le tombeau :

Gy GIT AGNÈS STJRELLE , NOBLE DAMOISELLE , EN SON YIYANTDAME DE ROQUEFERRIERE , DE BEAUTÉ , D*TSS0UDI7N ET DE YERNON-SUR-SAINE , PITEUSE ENTRE TOUTES GENS, QUI DE SES BIENS DONNOIT LARGEMENT AUX EGLISES ET AUX PAUYRES : QUI TREPASSA LE IX^. JOUR DE FÉVRIER L*AN DE GRACE M..CCCC. XLIX >. PRIEZ DIEU POUR ELLE.

I. n existe certainement une faute de typographie dans l'our- Trage de T. Duplessis y qui , dans la copie de cette ëpitaphe ^ a mis 1459 f an lieu de i449*

Cette epîtaphe , conservre dans les archives de Jumîëges, paraît être d'un style trop moderne pour être celle qui fut gravée primitivement sur le tombeau.

La suivante , qui n'est qu'une amplification de celle latine que nous avons donnée d'abord, le paraît davantage.

ELLE n'est plus CETTE BEAUTE RAVISSANTE QUE LES DEUX ASTRES BRILLANTS DU JOUR ET DE LA NUIT PRENOIEWT PLArSIR A ÉCLAIRER TOUR A TOUR ALECTO CETTE FURIE AVEUGLE L'A PERCÉE DE SESTRAITS. IRIS l'A VUE SUCCOMBER: IRIS LUI A REFrSÉ LE TRIBUT DE SES LARMES. LA TERRE JALOUSE DE POSSÉDER CE RICHE DEPOT NOUS LE RAVIT POUR TOUJOURS. PRÊTEZ NOUS VOS ACCENTS LUGUBRES, PLAINTIVE ÉLÉGIE ! LOIN d'iCI TOUT CE QUI RESSENT LA JOIE ! QUE NOS GÉMISSEMENTS ET NOS éOUPIRS SERVENT A EXPRIMER LA VIVACITÉ DE NOS REGRETS. LE DESTIN SOUMET A SA LOI RIGOUREUSE CELLE QUI ENRICHISSOIT DE SES LIBÉRALITÉS LES PAUVRES ET LES ÉGLISES. MORT CRUELLE , TU NOUS L*AS ENLEVÉE DANS LE PRINTEMPS DE SON AGE ! CETTE ROSE NAISSANTE TROP TOT , HELAS ! S*EST ÉVANOUIE !... PLEUREZjTERRES enchantées! PLEUREZ, BOSQUETS fleuris! BN PERDANT LA MAITRESSE DE VOS BOCAGES, VOUS PERDEZ VOTRE PLUS BEL ORNEMENT. ACCOURONS TOUS A SON TOMBEAU. VENEZ HONORER SES MANES ; NE LUI REFUSEZ PAS VOS PRIÈRES, UNIQUE RESSOURCE QUE LUI A LAISSEE LA PARQUE EN l'immolant a SA FUREUR. UN DRAP MORTUAIRE QUI COUVRE SES CENDRES , UNE TOMBE ÉRIGÉE EN SON HONNEUR , OU l'on APEBÇOIT encore quelque FOIBLE IMAGE DE CE qu'elle ÉTOIT : VOILA CE QUI LUI RESTE DE TANT DE TITRES POMPEUX, MARQUES PERISSABLES DE SA GRANDEUR. AGNÈS A PERDU TOUTES SES GRACES ; AVEC ELLES SE SONT

ÉCLIPSÉS LE SENTIMENT ET LA BEAUTÉ. LA VERTU , LA RÉPUTATION DE NOTRE DUCHESSE SONT LES TITRES QUI LA RENDENT IMMORTELLE. LES AGRÉMENTS DU CORPS SONT PASSÉS AVEC LUÏ. LA MORT SE PAIE DE NOS SANGLOTS , ET CETTE TERRE, QUI S*ENTR'0UVKE POUR RECEVOIR SA VICTIME, DE NOS LARMES. A LA VUE DE CE MONUMENT, PASSANTS, PRIEZ POUR CELLE QUE NOUS Y CHERCHONS EN VAIN.

Les religieux de Jumioges employèrent la somme qtii leur avait été donnée par la belle Agnès à acheter une portion de la terre d'Aiineville , dont ils possédaient déjà une partie qu'ils devaient à la munificence du comte de Dunois.

A la révolution, le monument qu'avait Agnès Sorel à Jumiéges a également été détruit.

Pendant le gouvernement de Jean de la Chaussée, Marguerite d'An jou , reine d'AngleteiTe, vint à Jumiéges. Lors de son arrivée, elle fut reçue sous le dais et au son de toutes les cloches. Les moines la considéraient comme une de leurs plus grandes bienfaitrices , parce qu'elle avait contribué à leur faire restituer l'île d'Helling. Elle séjourna quelque temps à Jumiéges , et logea dans l'édifice qu'avait occupé Charles VIL Pendant son séjour, Crespin, archevêque de Narbonne , qui faisait partie de <:eux qui l'accompagnaienl , prit des renseî- ^[nements des religieux pour savoir quels étaient

( 110 ) les revenus de Tabbaye , et ces derniers eurent rindiscre'tion de les exagérer, ce qui lui fit concevoir le projet d'en devenir titulaire. Pour y pai'venir , il perse'cuta Fabbé. Plusieurs religieux qui voulurent s'opposçr à ses présentions furent rïiîs en prison. Il fit entrer Tarchevêque de Rouen dans ses intérêts. Un de ses grands vicaires vint à Jumiéges , où il fit tout son possible pour forcer Tabbé à se démettre de sa place.

Il dressa contre lui un procès-verbal où il se trouvait inculpé de fautes qu'il n'avait jamais commises. Crespin , jaloux de posséder des revenus qui , d'après les dires qu'il avait entendus, lui paraissaient très-considérables, alla trouver Louis XI , près duquel il décria si bien la conduite de Jean de la Chaussée , que ce souverain écrivit à Rome pour lui faire nommer un coadjuteur , et ce coadjuteur fut l'archevêque de Narbonne. Quand il fut investi de cette charge , il voulut faire prendre possession de labbaye par un de ses domestiques , nommé Jean Senot ; mais les portes lui furent fermées. Jean de la Chaussée en appela au pape pour le faire désister d'une innovation jusqu'alors inconnue. L'archevêque de Narbonne fit néanmoins si bien , que , quoiqu'on eût fait cou-

( ni )

naître les motifs intéressés qui le faisaient agir^ il parvint à la coadjutorerio. Aussitôt les revenus de labbaye furent livre's à sa cupidité , et les moines à son ressentiment ; il les l\{ tourmenter par des subalternes qu'il avait à ses gages.

Voulant devenir abbé , il employa jusqu'à la violence pour y parvenir : il voulut contraindre les religieux de signer un mémoire contre leur abbé, quils estimaient. N'ayant pu réussir, il prit une autre voie. Il força le pieux abbé d'aller à Paris rendre compte au roi de sa conduite ; mais le roi était à Ptouen. A son retour de Paris , labbé layant trouvé, fut mis entre les mains de quatre commissaires voués à Tarchevcque de Narbonne , parmi lesquels se trouvait le grand-vicaire dont nous avons parlé, qui tâchèrent de Tcxciter à donner sa démission. N ayant pas voulu le faire , il fut menacé d'exil. Cette scène se passa dans un appartement de l'hôtel Picard à Rouen ; le roi entendait tout d'une chambre voisine. Étant entré , il lit les mêmes menaces à notre abbé , qui persista toujours à vouloir conserver sa charge , et protesta de son innocence, disant que lecrit dresse contre lui était une fourberie dictée par la méchanceté la plus insigne. Le grand-vicaire fut déconcerté en entendant ces protestations ;

(112) le roi s'en aperçut, en inféra les déclarations de Tabbé M'aies , hii dit de ne faire que ce qu'il voudrait , et se retira.

L'abbé allait le suivre , quand le grandvicaire, d'un air contrit et paraissant se repentir de ses procédés, l'engagea à venir dîner avec lui, l'assurant qu'ils seraient seuls , et que par la suite il ferait tous ses efforts pour le servir auprès de l'archevêque. Jean de la Chaussée, qui ne croyait pas qu'on pût lui tendre un piège , se rendit à Tin^talion ; mais il trouva tous les commissaires réunis chez le grandvicaire. Ils usèrent envers lui de tant de violence , que , pour obtenir sa liberté, il fut obligé de signer sa démission , contre laquelle il lui fut impossible de revenir.

Il se retira à Paris, où il mourut en 1470.

Antoine Grespin , qui devint abbé par cette supercherie , était de l'ancienne famille du Bec, qu'on croit descendre de celle des Grimaldi , princes de Monaco. Cet homme , pour satisfaire son intérêt sordide , obtint successivement l'évêché de Paris, celui de J^on , ensuite i'archevéché de Narbonne, et enfin l'abbaye de Jumiéges, en 1/^/^6. Sous son administration, les religieux furent en proie à toutes les humiliations possibles et à tous les besoins

( 113 ) imaginables ; il leur ôta Tadministration de leur^ biens, qu'il donna à ses domestiques ; leur refusa le nécessaire, et retrancha Taumône de^ pauvres pour grossir ses revenus.

L'anecdote suivante pourm donner une idée de sa cupidité.

En i465, le prieuré de Montaterre avait besoin de réparations. Le prieur lui demanda quelques secours, mais il les lui refusa net, en l'engageant de parcourir la France avec les reliques qu'il possédait , et de solliciter la pitié des âmes pieuses pour se procurer des fonds, ce que le prieur fut obligé de faire. Cependant, malgré son avarice , il paya quelques dettes de son prédécesseur. 11 mourut à Rouen , le

i5 Octobre i472«

Deux frères du cardinal Georges d'Amboise, archevêque de Rouen , ont été successivement abbés de Jumiéges. L'un , nommé Louis , réintégra les religieux dans les biens dont son prédécesseur les avait dépouillés, et fit un partage avec eux. Sous l'administration du second, nommé Jacques, les religieux tom- ]>èrent dans un relâchement et dans une décadence de mœurs générale : l'oraison , les veilles, les jeûnes , le silence , la retraite , tout était négligé. La modestie n'existait plus ; tout enfin ,

Jusqu'à la forme des habits , était changé. Or ne connaissait pour loi que la vanité ^ et l'on ne voyait dans le cloître que l'esprit du monde. La retraite était pour les religieux une chose insupportable , de sorte que leur conduite leur attirait le blâme universel. Quelques personnes d'un rang distingué crurent devoir faire connaître ces abus à Tabbé, pour qu'il les réprimât : mais , quoiqu'au milieu d'eux , il était trop occupé de ses intérêts personnels pour veiller sur leur conduite. Il ignorait absolument ce qu'ils faisaient : son occupation unique était de parcourir le chartrier pour s'assurer de son temporel.

A cette époque 9 les religieux étaient dans l'usage de donner à dîner aux vieilles femmes le jour de sainte Pétronille , appelé la fête aux vieilles. Il s'en présentait quelquefois jusqu'à cent à l'abbaye. On leur donnait de la soupe et du pain à discrétion , deux œufs , un plat de poisson , c'était ordinairement une feinte , et pour boisson une bouteille de bière ou une pinte de vin de Conihout ".

Les moines continuaient toujours à vivre dans le relâchement : mais Philippe de Luxem^

i« Gonlliout Q6t un hameau de Jumîdges.

( H5 ) botirg', fils de Ttobaùlt et de PhîKppote de Ttfeltm-, évêqùe dû ^'iis , et iiârâfaal du titre àe Sâïfett MâVcèlHA , ^tiiït Tlomnië ^tBé de Jùimïëijes , fit c^Siser le'd^So9àre ^ar tme réforme complète ; 'c'e'q'aî A'éut piàs lîéu iiahs beaucoup de =âffic?ûhés. (Pô\il: y parvelïfr , 11 îiitt-ôduîsit à ÏMûS^à là cotigrëîgâtiôn de ClaSk^l Benoît, I! àVîafe^yiqûiès'reKgîéràx de cferte cottig^^é^irtîôh àstiis èfen mortakèré die SiiAt-VîiiceAVdu Staii^. H fit des exKot^âtîôiis à ceiix lïê Jtimiégék poiit les fefre rèïïtrèr *d^hs Te devôîr. bîk seulëhient stir trcnïé Itîiî ^r6rtriren\: flte se (corifonhèr à ses ftfte*li<i»s : !te Vk\iti*'éfe téftisèrêiît »e se coirr%fer. Alors il ttl venir uù ttômbre sttffiààtit dte i^li^x ^mr ^ùt^vër i yôfe àB%é les liûtémés àVaîiltâ'ges i^ii'atiJt auttes iôbnâs^èrtis où la rëRittûe «es ^azàHStfei^ aVaît ^ îtttt-ôaWte. ' 'Ad ccfelnétfceiii'eiit dé ta séxjà^esîttië "i^iS , fls

et 3r sëjÔîiHifei^&nt ]\iéqW^u pt'eMr lûfearae câiétle, d^ôÛils vîni^m à Jiimîé^J^dê tîuit et se càcHèretit dàtib Té pi-fessdir placé près ' réiitrée de la grâîlde église. ïk y irestgi''èT)it mà![à'^ i'iietiré dé Vé^éi ; ôti ils ftrreiit mfe>AAs B^s r^Pse p^etiÔàiTt ^e Vès àkëëns étàî&it à tàWé. Un CHàtdWe Wtohrtâ le lOfens m adjutorium. Les anciens $'étàiii: ptéiëtités,

(116) se plaignirent de cette entrepiîse , et firent tant de bruit que Toffice fut suspendu. L'abbé leur fit connaître alors un ordre de la cour, et engagea les ^% dont il croyait être sûr à se joindre à lui pour établir la réforme : mais tous s'en excusèrent , sous le prétexte, qu'il y avait un trop grand nombre d'opposants. Dans le tumulte , peu s'en fallut que le pieux prélat ne fût maltraité. Le parlement de Normandie .réprima l'insolence des rebelles, en faisant informer contre eux et en autorisant la réforme. Malgré ces dissensions , le cardinal de Luxembourg fit construire un nouveau dortoir de i8o pieds de long sur 4o de large , au midi de l'église de Ssânt-Pierre , dont on démolit la chapelle des Innocents pour pratiquer un escalier^ , La plupart des anciens religieif x refusèrent tronstamment de se soumettre aux règlements que les nouveaux voulurent intiroduife» . et se retirèrent les uns dans le& prieujcés y et les autres chez leurs parents, en laissant les Chazalistes maîtres du monastère ; ce qui n'arriya cependant qu'après de grandes contestations et les insultes d'une troupe d'individus excités .par les anciens , qui se comportèrent de telle sorte , que le parlement les ^ fouetter par la main du bourreau*

L'ordre fut entièrement rétabli sous Tabbé Durand, jsuccesseiur du cardinal de Luxembourg , et la conduite des religieux devint un sujet d'édification digne des premiers fondateurs. Us ajoutèrent plusieurs choses à leurs anciennes institutions, entr'autres de faire trois processions chaque semaine de carême , pieds nus , autour du cloître ; de ne manger qu'un mets, et de ne boire que du cidre.

François de Fontenai , nommé abbé en iSsS , dont le zèle et Tactivîté sont dignes d'âoge , fit bâtir, en i53o, le cloître tel qu'on le voyait avant la révolution.

La grosse tour et les voûtes du chœur et de la nef tombaient en ruines , et les fonds du trésor avaient été épuisés par les décimes exigés des religieux pour subvenir aux besoins de l'état : l'abbé de Fontenai fit assembler les religieux , le 1 7 Septembre i535 , pour aviser aux moyens de faire &ire ces réparations , devenues dé la plus grande urgence. Il fut déddë que pour cela on vendrait les bois de Jouy , de Ganciel et de Grenne, qui contenaient près de 3oo acres ; il en (ut veiidu pour3,5oo livrcs^Mais la somme n'étant pas suffisante, on ne fit que la voûte dn chœur et quelques réparations aux . infirmeries quî existaient encore à Pendrait qui fut mi&

d^e^^. en parte jTç,; el., m^j^é, le, djçnûment de.fon^., le^ religieux fiçei^fj c;». quUijb réparer les, m\m, 4u, cwedère., et l'abbé fit bâtir une. parjje, du cJuRiff, dp, i:ëg|j«^,d^, la, paçwçsç ; ce qui fut eig^cvité, ea lâS.y.

Vaquée £{}iya|f^, iipu|^iîat.w.pfp}^.s^uii£ famille s^riçuse : le& rdl^ieiix dç J^nû^jg^ firent tout ce,qDi .4^ge|idait;<i'£UX,Boi^r,^courir. les bourgeois^, e^ po,us$^eiit. la géajécoàté a|i. pomtdje.iïe gj^p^^ que.l^.pl^» stti<^ nfpef^gfCfi.

Aj^cptt^ ménç^^éeçquft,, l^ivs.ferfa^*, ifuça^tj «ij.iïj{ije.ure, part^p^liy^pes.^upill^j^, Qn AîfwM»»^ faire pendre une, trqvlBÇ^ ^f-. *fi4^ft? V4i s'^'tai^ re^dvs, Cft\^p4»le$i dç ç€;^,q;#^,;. Bçts^s l'abj)^;, q^i^'«^iicçi^f^<^e lç.,io^^çw. 4^^.

-^<»A^.i539. Legflii9i>^e&^tlçg^\!Rî:çfi.||^ç(3B^

df^.ïiiFMKQtt dj6i.ïV)i»tçi»?^ e}i.fijf§«!t<CftngïFp[jSr . t«ffm^ 4e*,fteo}fr paK .l^w,.réu?w»i^ .àt,la;,coflgpç-i

%ftff«i. P«^ej|^TçxeiîS%HSft l©.rdfi9|î,.q'VJJj>

avait par le concordat de i5i6 , leur fit défense d'avoir égard aux bulles , et de son coté nomma abbé Hîppolyte d'ilst , cardinal de Ferrare , fils d'Aipkonse 1". et de Lucrèce Borgia. 11 obtint ses bulles de Paul 111, le 8 'Novembre iSSgé U envoya prendre possession en 1 54o , en vertu d'une commission du roi , qui fut adressée au bailli de Rouen , le 27 Décembre de Tannée précédente. Les religieux y mirent opposition; le cardinal n'entra en possession que le 8 Juillet suivant. Loi*s de cette prise de possession, les religieux protestèrent contre Tinfraciion du privilège qu'ils tenaient du saint siège et du roi d'élire leur abbé ; ce qui n'empécba pas Thomas Delvechio , mandataire et vicaire du cardinal de Ferrare, d'exécuter sa cornmissiou, ni les religieux de l'accompagner à l'église, au son des cloches , et de le conduire au chapitrei , où il prêta le serment accoutumé et reçut celui des religieux , aux conditions qu'ils seraient maintenus dans leurs libertés et franchises, .comme ils Pavaient été sous les précé-; dents abbés. Thomas Delvechio promit tout ce qui lui (ut demandé, bien résolu cependant de ne tenir que ce qu'il ne pourrait s'exempter d'exécuter. Dès le lendraoain il en donna des preuves en faisant connaître ses prétentions sur

( lâo ) -

les prieures et autres. Les religieux , convaincus qu'il n'avait en vue que de les dépouiller' entièrement , rarrêtèrent dans son entreprise ; mais Pabbé finit par s'emparer de la majorité des revenus de Tabbaye , en faisant gagner les religieux par des agents. Un seul ( ce fut Laurent Gauvin , depuis abbé de Saint-Martin de Séez)osa s' opposer aux prétentions de l'abbé; sa résistance fut punie de la prison. On poussa l'injustice au point de lui refuser les premiers besoins de la vie. Un auteur anonyme va jusqu'à dire qu'il fut nourri plus grossièrement que les chiens de l'abbaye. Ce malheureux persécuté prit la résolution de mourir plutôt que de céder à des prétentions qu'il croyait injustes. Pendant qu'il était encore détenu dans les prisons de l'abbaye, le cardinal de Ferrare vint à Jumiéges et se le fit présenter. Il fut tellement frappé de sa grandeur d'ame et de sa veilu, qu'il blâma ses agents du traitement inhumain qu ils lui avaient fait subir, et il l'engagea à rédiger lui-même le concordat qu'il voulait qui fût fait , lui promettant de l'approuver. Gauvin ne voulant pas se charger seul d'une décision aussi importante, demanda que ses frères pussent y participer ; ce qui lui fut accordé. En conséquence les religieux s'assemblèrent le 21 Féviner i544» '^

( i21 ) lendemain du départ de Tabbë. Us se reunirent au noiàbre de trente-trois. Les conditions qu'ils arrêtèrent furent portées par Gfauvin à labbé , qui les accepta '.Cet accord fut approuvé par le paîpe Paul IIT, le 9 Mars i546.

i«. n rësultak de ces conditions qu'il fat cédé aux religieux , pour

leur part , le domaine en terres, près , pâturages , jardins , vignes ,

dhnes de tous 'grains et vins , droits seigneuriaux utiles et liono-

rifiquesy cens et rentes dans les paroisses de Jumiëges , d*Tain*

ville et du Mesnil , avec l'eau et la p<^che dans la rivière de Serine,

depuis le Rouge-Saule jusqu'à PAneric ; les ports et passages de

Jnmiégeset du Trait, ao livrestoumois, quatre chapons et un porc

de rente sur les revenus de l'e'gUse de Jumiëges ; les mortuaires

de la même ëglise et de celle du Mesnil , 6 livres de pension

annuelle sur les ëglises d*Yainville et du Trait , et gdnëralement

tous les revenus de ces trois paroisses , à la réserve des bois et

des amendes de la forêt de Jumiëges ; le domaine de Duclair en

terres , prës et pâturages ; les deux tiers de la dimc , 120 livres de

pension sur IVglise , les deux parts des oblations aux jours de

Pâques, Noël et Purification; les droits de marché et de port^

les moulins et les cens et rentes tant à Duclair qu'à Ëpinajy

'Varcngéville et Saint-Paë'r ; le moulin de Launai , avec la dime

de Saint-Martin et de Saint-Nicolas-du-Traît , appelée la dfmc

da sacristain ; la ferme <ït les droits seigneuriaux de Hauville et

lieux en dépendant , avec le moulin à vent de cette paroisse et les

cens et rentes de Neuvillcttc ; la terre et fiefs de Gruisiniers , avec

les dîmes , oblations , sépultures et la dixième semaine du moulin

Thorel aux Andelys : une maison, ëtable et pressoir à Saint—

iPierre-de— Longueville , avec cinq arpents et demi de vignes .

onze acres de terre , les deux tiers de la dimc de tous grains , la

dime des vins et les cens et rentes audit lieu et à l'entour ; une

terre et huit arpents de vignes à Vaux près Meulan; 16 livres

tournois et soixante mines de blé sur la. ferme de Saint^Paër ; deux

. Pendant son administration ^ le cardinal de Ferrare fit-relever la tour de l'église paroissiale , et fit exempter Tabbaye de contribuer à rarrière-

Les vertus , les talents et le^ dignités du cardinal de Ferrare le rendirent recommandable.

Il était ami des sciences et des arts, et protégeait les savants. L' Aiioste et Muret vécurent dans son intimité ; tous deux ont célébré ses rares qualités, et lui ont dédié plusieurs de leurs ouvrages.

Il avait donné sa démission en faveur de Gabriel Leveneur, évêque d'Evretrx, qui lui succéda.

Lies religieux eurent des sujets de se plaiiidre de cet abbé , qui , dans son administration , n'eut pour but que son intérêt personnel.

En iSSy, il s agissait de &ire faire desrépa*' rations à la grande tour , qui menaçait ruine. Elle était surmontée d'une flèche couverte en plomb, d'une hauteur considérable et d'un travail qui surpassait, dit-on, tout ce qu'on pouvait admirer de beau dans ce g^nre. L'abbé

muîds deux mines quatre boisseaux d'avoine sur la baromoic de Norvillé , treize porcs sur la baronnîe de Vîmoutiers et de Goulonces ; ehfin deux cents cordes de bois et quatre mille fagots dans la forêt de Jumîëges ou dans celle de Brotbone.

ne pçqyant se, défendre de la faire rëparer , usa de sjjpercberie pour persuader aux moines, de. la £if^e.ab2(tti:|Ç. Il les assura que le p^omb^seraitr Yea4u, ppu^i €u:iricl4r, d^omemoats lejui? égUse» I}$i^l^ d^^l^H^d quelque difficulté, mjdsimirQiit par y ,cQi^f|i;ir t et la Qèche fut ahat^uc^ T, I)}iplçs^s, qui;, par. erreur., fixe à. 1573 l'époque de, çeM^e. destruction , dit. que les ouvriers ne travaillèrent, qulà regret à détruire un aussi su|>j^ib^ mquuiuent. Lc^ pU>ni];> fut ve^oMiu, et Yarg^t, iui$. dans, les cofir^s de TaUb^^t qWj cpn^pt^iij^ biWï e» ftiir^ son profU particulier*^ ]\tçû^.l^,riejigiieu;!i: s'étant aperçus. qu^. étaient, ses dupes, le. firep^. assigner , et il leur revipt' i^Qpo Uivr^,, dont. il3. furent ensuite, privés; cç qui; s(ç tftmmk constaté par, unç Içttre. ck . ï^r^nçoisOè ^ûrvleur écrivit , W 7 Octobre ;i56Q.t pour Ic^ . epgpg^; à, lui remettre cette, somme ^ pour. cpitf4hu^) aux frais de la guçp'e qu'ii{ avait à^sQUtenir conjure les Calvinistes^ révoltés ^ dap^^djff^ente^, parties .du roy^um^.

L'iabbé^ cberch^ut tou)pm^.à,en^^i4ter.sfip;t lç&<pBP£vi^*4fi« rdigiew^^ vpuli*l . s'ejmpver dç. 4i^Tbuit. à vingt, arpents de, vigp^S; dan/$ Tj^udos.^. l'abbaye.; mais il n^e put yréussii?.

Pendant que ces choses se passaient , les guerres de religion agitaient la France. Les

moines craignaient le pillage de Tabbaye, et leurs craintes étaient fondëes. Dans cette anxiété , les religieux prirent le parti de fuir, après avoir caché leurs trésors au bout du dortoir et au bas du Çourtil \ Les Calvinistes étaient léiinis en très-grand nombre à Caudebec. Us arrivèrent à Jumiéges le 8 Mai pour saccager Tabbaye ; ils n'y trouvèrent qu'un vieillard et un frère convers ; ils contraignirent ce dernier , à force de tortures , de leur ouvrir les armoires dtfà églises et des salles , et de leur découvrir les richesses cachées dans la terre. Les autels furent renversés, les images brisées, les reliques foulées aux pieds. Ces sacrilèges, non contents de ces impiétés , pillèrent les vases sacrés , les châsses , les trésors , les ornements , le linge , Targenterie, le plomb dont les églises et les dortoirs^ étaient couverts, Tétain, le cuivre, le blé , le vin , les bestiaux , les livres de la bibliothèque , les titres du chaitrier , et dix pièces de canon que les moines possédaient. Le religieux resté avec le frère convers parce qu'il n'avait pu suivre les autres, à cause de son âge et de ses infirmités , se retira pendant ce pillage dans la chapelle de la Vierge , où il resta caché trois

1. Le Gourtîl est une propriété cntoarés de mnn , placée vlft-^-^vis ^ancienne entrée de Fabkaye. ^

( 125 ) jours et trois nuits , saps prendre de nourriture Un Calviniste l'ayant découvert le troisième jour, lui fit plusieurs questions auxquelles il ne put répondre , tant les événements qui venaient de se passer autour de lui l'avaient troublé. N'en pouvant avoir raison , il lui déchargea un coup de cimetère sur l'épaule , et allait le tuer d'un second coup . si l'un de ses compagnons ne l'en eût empêché.

Les Chazalistçs , qui avaient quitté Jumiégcs quelque temps auparavant , voulurent profiter de ces troubles pour y rentrer ; mais les anciens les ayant prévenus , refiiserent de les jrecevoir. . ,

Après ce désastre, le monastère Ait dans une i|ésolation générale : les moines étaient dépour^ Yi|s de tout. Dans cette extrémité , Charles IX vint à leur secours. Après la prise du Havre , qui €ut lieu le 28 Juillet 1 563 , il se rendit à Jumiéges , où il arriva le 2 Août., Le lendemain 11 fit un mandement qui fut adressé au bailli.de Rouen et au premier prévôt des maréchaux de France , pour informer qonti'e ceux qui avaient pîllé.Fsiibaye ., et rechercher , dans les maisons qui seraient, désignées par les religieux, les objets pillés pendant les ti'oubles du royaume ; et leur permit, pour réparer leurs pertes , de

( iâ6 )

vendre quelques proprîétës ; maïs leur abbé les feistra de la majeure partie du ^rîx de ces ventés , qu'îl $e fit allouer , et il ne resta pour les moines que ce qu'il fallait 'pour les faire subsister Jusqu'à la récolte. En iByi, le nombre des religieux n'était que de dix-sept.

Depuiis lôhg-temps les abbés résidaient pèix à Vabbayè. Plusieurs, et Tabbé Levéûeur fut du nombre, ne s'étaierit occupés de l*adïninîstratidn 'qtie sous ïè rapport 'âù "temporel, Vu mettant touS leurs sôitts à en tirer le plus dé parti poMMè pour leùts întëi'ê^s, au défrîïrient dé 'ideltn'des'mbîiles. Le Véritable administrateur , celui qui veillait sur leur c'ô'ndûit^ et qtii ré^ssaît les biens quiè \eh àbliés heur laissài'èht , éfcàît le prieur cfeuatjrail , qu'ils avaîetit droit d^éKre à la majorité des voix. L'âbba^e était en outre sujette à la visite dés àr'chfefequés de Roueh , ^uî Vei^èvai'èht les pkint&s iies ittôinès et s^îtifôrmàïetit de leur tohdùîlte , pour réprira'ét lei abtiis'citti pôùVàîeht ké jglii^er diahs là maison.

Sbûs l'Abbé L'evenWt, qttbîijtie peii iiombï'etii , lés religieux n*étaîènt pas irès-regulierS. ttàiïS uhe visite que lé câirilinil dte Rotrëb fît à cfettfe abbaye , il les engagea & rapjiëlêr les Ch^zalistës : mais ses éthorfàtibii^s ^^çt\i

( <â7 ) hifiructueuses. Quelques-uns rejetèrent hautement la proposition ; d*auti'es cherchèrent à Téluder , en le flattant, et surtout en lui demandasit d'être sous son obéissance et de ne connaître que lui pour visiteur.

A la mort de l'abbé Leveneur , arrivée en 15749 ^ ^^^ pour successeur Charles de Bourbon , fils de Charles ^ duc de Vendôme , et de Françoise d'AIençon , frère de ï-iouis , prince de Condé, et d'Antoine, roi de Navarre, d'aibord évêque de Saintes , puis de Nevers, cardinal, prêtre du titre de saint Chrysogone, êl archevêque de Rouen. Il avait ci)ftquante-un ans quand il prit possession de l'abbaye par un procureur ( le 23 Juin 1574 )• Il fit piusieitirs règlements auxquels des abus et Tinconduke des moines avaient donné lieu. Le$ principaii^ et les plus remarquables furent la défense, sous peine de suspense , de &ire usage d^ viande , sauf à Tinfirmerie ; l'ordre à tous ceu^ qui possédaient des armes et des habits sédJhliers de les remettre au prieur claustral d^Xis la quinzaine , sous les mêmes peines et ious d'autres plus graves , au jugement des prieurs, et des semeurs ' ; la dâfense de laisser coucher

t. Sâiîeutt ( de stnhnê ) p les aneSem du taonaM^.

( iâ8 ) aucune femme dans l'intérieur du monastère , à moins que ce ne fût celle d'un conseiller, et que son mari ne fût avec elle ; la défense de sortir de i'enclps, sans la permission du supérieur ; qu'un religieux obligé de voyager ne pouvait se mettre en route qu'au lever du soleil en été , et au jour en hiver. Un autre règlement est encore relatif aux Semraes , auxquelles l'çntrée des lieux réguliers est interdite , même, pjendant le temps des vendanges (ce qui prouve, qu'il y avait encore des vignobles à Jumiéges).

La guerre contre, les Calvinistes durait toujours. Le roi demandait continuellement des fonds pour la soutenir. 11 s'adressa particur lièrement aux ecclésiastiques, qu'il regardait comme étant les plus intéressés au succès dp ses armes. Les religieux de Jum^éges, d'après ]tes ;désastres qu'ils avaient éprouvés, se trouvant dans l'impossibilité d'y satisfaire, furent autorisés à vendre de . leurs biens pour en remettre. le prix au roi. .

Le 4 Avril 1578, le cardinal vint a Jiimiéges. Il n'en partit que le 9, après avcp pris la résolution de remettre l'abbaye aous la congrégation de Chazal Benoît, afin d'y rétablir l'ordre ; et en 1 58o, les religieux se soumirent

à^fts intentions. Ainsi Tabbaye de Jumiëges se trouva de nouveau sous la direction de ces pieux cénobites, dont les austérités étaient un sujet d'édification pour les fidèles. Mais les religieux ne suivirent que peu de temps les constitutions particulières de cette congrégation.

II y avait déjà quelque temps que le cardinal avait jeté les fondements de la Chartreuse de Gaillon. Pour la doter , il obtint , non sans opposition de la part des religieux , d'y réutiir Grenesville.

Le cardinal de Bourbon , déclaré chef de la Ligue dès l'année i585, et ensuite proclamé roi de France par cette même Ligue , sous le nom de Charles X , ne sortait plus qu'avec soixante-dix gardes à cheval et trente arquebusiers , qlii l'accompagnèrent à Jumiéges.

Les religieux saisirent cette occavsion pour lui demander une sauve-garde, qui leur fut accordée, tant pour eux que pour les particuliers qui voudraient se reth^er dans l'abbaye ; mais elle devint inutile , parce que parmi les soldats qui leur furent envoyés , il y en avait d'attaqués de la peste , et la contagion se répandit avec tant de promptitude, qu'en moins de trois mois il mourut plus de douze cents personnes dans la péninsule , dont on n'osait plus approcher.

Depuis ce temps , il ne fut question a Jumiéges de Charles de Bourbon que pour le sacre de François de Péricard , évêque d'Avranches, dont la cérémonie se lit avec éclat dans 1 église de l'abbaye , en i588, par le cardinal, assisté de Claude de Saintes, évêque d'Evreux , et de Jean de Seldec, évêque de Ross en Irlande.

Le cardinal de Bourbon mourut quinze ans après sa nomination à Tabbatiat de Jumiéges, et finit ses jours dans la prison de Fontenay-le- Comte , où Henri IV l'avait fait transférer, après le massacre du duc de Guise , arrivé a Blois, le 23 Décembre i588 , pendant la tenue des états.

Il eut pour successeur Charles de Bourbon Vendôme, quatrième fils de Louis de Bourbon, prince de Condé, etd'Eléonore de Roye. Le pape Grégoire XIII l'avait fait cardinal en 1 533. Il fut . archevêque de Rouen , après la mort du cardinal de BoUrbon , son oncle , et posséda de plus les abbayes de Saint-Denis, de Saint-Germain-des-Prés , de Saint-Ouende-Bourgueil , de Sainte-Catherine de Rouen , et d'Orcamp.

Dans la première année de son gouvernement , les religieux de Jumiéges eurent beau-

cjup à souffrir du séjour des gens de guerre sur leurs propiîétés.

A quelque temps de là , les religieux firent renouveler la sauve-garde qu'ils avaient obtenue de son prédécesseur. Ce fut le chevalier de Grillon qui leur fournit des soldats.

La nouvelle n'en fut pas plus tôt répandue, qu'on vit arriver à Jumiéges toute la noblesse des environs, des marchands, des laboureurs, des artisans , et jusqu'à des femmes de toute condition. L'appartement destiné aux rois , les dortoirs, l'infirmerie, le logis abbatial, les hôtelleries, les greniers , tout fut occupé. Il existait des ménages entiers dans le réfectoire, la buanderie, la boulangerie, le pressoir, et jusque dans les clochers des églises. Le séjour de cette multitude dura près de sept mois , c'est-à-dire depuis le commencement d'Octobre iSgi jusqu'à la fin d'Avril 1692, où le roi Henri IV leva le siège de Rouen : alors chacun se retira chez soi avec ce qu'il avait apiporté.

Le séjour d'un aussi grand nombre de personnes réduisit les religieux à la plus pénible détresse. Pour surcroît d'infortune , leyrs biens étaient restés sans culture. Un an'êt du parlement de Rouen du 12 Juillet i5g4, pour subvenir à leui's besoins , les autorisa à se

( 132 ) faire payer d'une somme assez considérable que leur devait leur abbé. Le cardinal de Bourbon sui^vécut peu de temps à cet arrêt. Il mourut à Saint-Germain-des-Prés, le 3o Juillet , âgé seulement de trente-deux ans. Son corps fut porté à Gaillon, où il fut inhumé avec celui de son oncle.

Henri IV, à la sollicitation de Charles de Bourbon \ comte de Soissons , qui devait posséder les revenus, nomma pour abbé de Jumiéges René de Courtenay. Il y avait alors à Fabbaye vingt-neuf religieux profès , quatre novices , un précepteur et trente-trois domestiques, y compris les servantes de la bassecour et les lingères. On y cuisait trois fois par jour pour la nourriture des religieux et des pauvi'es : d'où Ton peut inférer que les aumônes étaient toujours continuées, et que les religieux suivaient les principes de charité dont leurs prédécesseurs leur avaient donné l'exemple.

Les années suivantes, jusqu'en 1600, n'offi'ent rien qui mérite d'être rapporté , sinon que les religieux s'étaient considérablement relâchés , et avaient de nouveau besoin de réforme.

On commença le xvii*. siècle par une assemblée capitulaire où D. Adrien Langlois ,

alors prieur claustral , s'éleva avec beaucoup de force et de liberté , quoîqu'avec prudence , contre les abus qui s'étalent introduits dans le monastère pendant les troubles', et s'étendît snr la nécessité d'y remédier par de sages règlements. Son discours , approuvé d'un petit nombre de religieux , ne fut pas du goût de la majorité. Les quatre sénieurs répondirent qu'ils étaient prêts à seconder ses intentions, et rengagèrent à ne pas s'arrêter aux nombreux obstacles qu'il pourrait rencontrer. Il tint conseil avec eux , et renouvela les statuts du cardinal de Bourbon , dont on fit un corps de règlements auxquels on ajouta la sentence d'excommunication lancée par les papes Pie V et Grégoire XIII contre les femmes qui pénétreraient dans lé monastère , fât-ce même une duchesse, et contre les prélats et les moinesqui les. introduiraient où le^ accompagneraient. Ces règlements ayant été reçus sains opposition , D; Langlois , -^de l'avis des quatre sénîeufs ç • en dressa de nouveaux concernant aussi la . discipliné monastiqneH mais pas assex iinportafif 9 pour mériter - d«être » rapportés. On y trouve , entr'autres choses v que les moinesi devaient se faire raser tous les quinze jours , et tondre tons les mois; ».

On fait honneur à Marian de Martinbos, successeur de René de Courtcnay , de la construction des caves qui subsistent encore le long des ruines de l'e'glise Saint-Pierre, et de quelques autres édifices, à l'endroit nommé la Vigne, qui, tant qu'ils ont subsisté, ont porté son nom. Il mourut le 28 Avril i6i4-

L'abbaye de Jumiéges fut mise en économat pendant six mois , après lesiquels la commande en fut donnée au comte de Soissons , qui la fit obtenir à Balthazar Poitevin.

D. Adrien Langlois , précédent priem', n'était alors qu'un des quatre sénieurs ; mais il mérite d'être signalé dans les fastes de Jumiéges comme un de ses administrateurs les plus zélés. Cet homme , dont la conduite fut un sujet d'édification , étant allé à Paris , fit la rencontre inopinée du R. P. D. Rolle, religiçiix bénédictin de la réforme de Saint- Yannes, Les: choses qu il apprit de lui relativement à Taustérité de cette nouvelle congrégation , kii inspkèrent le désir d'en embrasser la réformé et dçla> proposer à ses confrèresi. Son premier soin à son retour fuft.de leur;eh paièér 7 maïs, au seul mot de réforme , les phiSL sages mômes se vécnèvent , et il fiu insulté sans ménagement, fit ne se découragea cependant pas ; àfbirce de pensévérance;

il parvint à gagner quelques-uns des moines relâchés , qui promirent de l'appuyer. Un événement funeste vint à son secours , et fit croire aux religieux que Dieu demandait cette réforme : ce fut la mort prématurée de huit des opposants. Une autre cii'constance ne Taida pas moins : les prieurs claustraux n'étaient alors institués que temporairement ; Tadmi- Fiistration du prieur claustral en exercice devait finir à la Saint- Jean-Baptiste i6i5; le nombre des partisans de la réforme commençant à prévaloir , D. Adrien Laiiglois fut élu prieur , malgi'é les protestations des opposants.

Le réformateur, dont le zèle était infatigable , s'adressa à M. de Harlay , archevêque de Rouen, pour l'aider dans ses intentions. Ce prélat vint à Jumiëges le i6 Avril r6ï6; et , de concert avec D. Langlois et ceux de son parti , il fit venir deux religieux de la congrégation de Saint -Vannes j pour former les novices et les jeunes religieux. Louis XIII et la reine mère , régente du royaume , approuvèrent ce projet.

En conséquence , deux religieux de Verdun ^' attachés à la congrégation, vinrent à Jumiéges en Avril 1616. A leur arrivée, les ennemis de la réforme s'opposèrent à leur entreprise. Ils .s'adressèrent à un avocat de Rouen, qui.

( i36 ) croyant leur parti le meilleur , parvînt à leur faire obtenir, le i4 Juillet, un arrêt portant défense au prieur et aux religieux , sous peine de nullité , de faire aucune innovation dans l'abbaye qui pût porter préjudice à l'ancien ordre établi. Les motifs spécieux que firent valoir les adversaires de D. Langlois ne purent l'ébranler : au contraire , il n'en fut que plus zélé pour mettre son entreprise à fin.

Il écrivit au R. P. Anselme Rolle , visiteur de la congrégation , pour le prier de travailler de toutes ses forces auprès du R. P. Delacour ' et des autres supérieurs , afin de faire soumettre le monastère de Jumiéges à la nouvelle réforme.

Après un nombre infini de contrariétés dont le détail, peu susceptible d'intérêt, serait superflu , D. Langlois parvint à l'accomplissement de son entreprise : car, malgré les opposants , la réforme fut introduite en 1618.

I. D. Didier Delacour avait fait profession à Saînt-Yanncs. De son temps , le dësorclre des religîeuit était k son comble dans tous les monastères : on dcsesporait de pouvoir j remédier. Le dérèglement, disent les mémoires de Tépoq^ue , était poussé à un tel point , que la vigilance des prélats et le zèle des souverains u*a\ aient pu le faire cesser. Cependant, au milieu de ce désordre, D. Didier, par des travaux continuels et une patience imperturbable , parvint à redonner une nouvelle vie 4 ce grand corps sur le point de se détruire lui-roèinc.

Dès-lors la communauté se partagea.

Les anciens , au nombre de huit , et deux frères convers , sous la conduite de D. Toussaint de Marseille , que ses infirmités empêchaient d^embrasser la réforme , dont il était partisan , s'accommodèrent de l'église de Saint-Pien*e et du logis dit de Martinbos ; et on leur accorda le tiers du revenu en fonds. Les réformés occupèrent la grande église et le dortoir, refait à neuf, dont les chambres furent bientôt remplies de novices.

La réforme de Saint- Vannes s'étendit tellement en France en peu de temps, que le chapitre général tenu à Toul, le 7 Mai 1618, ^ crut devoir, erigeir une nouvelle congrégationpour les mîonâstères qui Pavaient embrassée et pour ceux qtd, par la suite, voudraient se réformer. Louis XIII y donna son appro-^ bation par lettres; du mois d'Août suivant ; mais l'érection n'en eut lieu que trois ans api^, par le pape Grégoire XV, sous le nom* de Saint-'Maur^ que. le chapitre de-la congrégation , assemblé aux Blancs-Maiiteaux , avait choisi poi]q* patron. ... \' . ' .. r

£n 1662, la Normandie perdit un homme reconmiandable tant par ses vertus que par ses talents y que les moines ont compté parmi

leurs bienfaiteurs. S'il en faut croire une épitaphe mise sur son tombeau , sa mort plongea toute la province dans le deuil. C'était M. Leguerchois , avocat au parlement de Rouen, qui mourut dans cette ville, le 4 Mars, et fut enterré à Jumiéges dans la chapelle de la Vierge , d'après la demande qu*il en avait formée quelques années auparavant, à la suite d*un événement où il pensa perdre la vie. Il possédait une terre à Jumiéges , sur le bord de la Seine, où il venait de temps à autre.

Un jour, s'étant mis en route pour retourner à Rouen, son cheval, qui jamais ne s'était montré vicieux', l'emporta dans la Seine, qu'il traversa quatre fois sans pouvoir être ari'êté. Dans le péril , M. Leguerchois invoqua les saints vénérés a Jumiéges ,. et promit à Dieu d'augmenter les biens de Tabbaye si sa bonté le délivrait de ce danger. A peine eûtril fait ce vœu, que son cheval le ramena sur le bord de la rive , au grand étonnement des spectateurs. Son fils et'plufiieuf s autre^membr^ de sa famiUie ont également eu leur sépulture dans l'ahbaye, après avoir fait des dons aux' religîeitK.

On a vu précédemment que les anciens qui n'avaient pas embrassé la réforme n'eurent pour leur part que le tiers des revenus. D'après

leur nombre^ ce n était pas assez , et ce partage fut loag-temps pour eux un sujet de plainte.

Mais en i623, les deux communautés s'étant réunies, ils obtinrent quelques avantages, et voulurent contribuer, chacun en particulier, à rornement de leurs églises dévastées par le& Calvinistes. D. ]V(athurin Delabaye, prieur titulaire de Longueville , fit faire le tabernacle du grand-autel , la menuiserie et le tableau de Tautel de la Vierge \ avec divers autres tableaux et un saint-sépulcre ep marbre, etc. D. Toussaint de Marseille. fit prient d'Un chef de saint Yalentin eu argent pesant i:^5 . i)iarcs et demi , et IX Martin Alexandre, de celui de saint Léger, qui l\ii coûta plus de loo pi^toles.

En i64pf l^ pépifisule fut en proie à la peste : il y xoQurut plus de double cents personnes ; pWsijçurs moines en furent attaqués. Cependant ils mirent tous leurs soins à procurer des secours

aux a^fifligés,

Penfls^nt qu'ils exerçaient cçs actes de chaiîjé, Louis (^ Bçilfbpn, comte: de Soissons, abbé de Jvmiég^s ,; ou, plutôt poss^^ur dea revenus de la mènjSQ.-i^b^ti^le depuis. l'a^i 612, sous

I. Maîntcnant dans IMglise paroissiale, où îl forme le fond de

( ^40 ) les noms de Mariaii de Martînbos , de Balthazar Poitevin , de Jean-Baptiste Descroîsilles et de Guillaume de Montaigu, fut tué le 6 Juillet 16419 en voulant rentrer en France à main armëe , après avoir levé l'étendard de la révolte. Par sa mort , bien qu'il y eût un abbé titulaire ( Guillaume de Montaigu ), le roi crut l'abbaye vacante , et la donna k Pierre Decambout de Croislin, fils de Pierre-César Decambout, marquis de Crpislin , et de Marie de Séguier, fille de Pierre de Séguier , chancelier de France , âgé seulement de six ans. M. Dubéchet , lieutenant-criminel au bailliage de Rouen , vint en prendre possession au nom du jeune abbé.

Quelques années après, François de Harlay, archevêque de Rouen , permuta son abbaye dé Saint- Victor de Paris avec Pierre Decambout ; celui-ci lui céda Jumiéges , qui fiit mis en économat pendant six mois , et Téconomatdonné à Louis Nicolle, bourgeois de Louviers, par lettres-patentes du i". Janvier i644* Le tèrtiae expiré , D. Toussaint Th^ult prit posse^iôn de l'abbaye au nom de l'archevêque, liés religieux vivaient alors dàiiij ufhfe telle régularité , que leur éloge fut fait par leur abbé en plein synode.

On a passé sous silence le nom de plusieurs

prieurs claustraux dont Tadministration n'offre rien de remarquable.

En 1645 » Jean Harel , prieur des Blancs- Manteaux , vint à Jumiéges pour remplir celte charge. Il naquit dans cette abbaye le 3 1 Mars 1592, lors des troubles de l'époque, les uns disent dans la salle de Charles YII , qui fut occupëe par ses parents ; et d'autres prétendent que sa mère accoucha de lui dans la grande église. Il était profond théologien , et avait rempli les fonctions d'avocat au parlement de Rouen. Il gagna la confiance et l'amitié des religieux de Jumiéges par sa douceur et ses bonnes qualités. Il fit augmenter la pension de quatre anciens qui vivaient encore dans le monastère depuis la réforme. En Juin 1648, le chapitre de la congrégation tenu à Vendôme nomma D. Martial Desforges prieur de Jumiéges. Il commença son administration par faire bâtii' l'hôtel de la Poterne à Rouen, et démolir le logis abbatial démeublé et abandonné depuis plus de cinquante ans.

Les désordres de la Fronde arrêtèrent l'exécution de plusieurs projets du prieur.

L'abbaye de Jumiéges devint dans cette circonstance encore une fois l'asile des faibles. Elle avait des sauves-gardes, non seulement

du roi et de la reine régente , mais encore du comte d'Harcourt, et même du duc de Longueville , chefs des deux partis ; ce qui fit qu'une grande quantité de personnes de tout état et de tout sexe vinrent s'y réfugier. On les logea dans tous les endroits qu'il fut possible de leur céder. M. de Harden , seigneur du Landin et de la Marbroc , et quelques autres seigneurs , se partagèrent la salle de Charles VII et les hôtelleries. La comtesse de Maulévrier et toute sa famille occupèrent les iniinneries placées entre le dortoir et les bosquets. D'autres nobles des environs établirent leurs ménages dans les bâtiments restants du logis abbatial. Les habitants de Jumiégcs, d'Yainville et du Mesnil, furent distribués dans les bas, et furent chargés de monter tour-à-tour la garde aux portes du monastère , qui furent fermées pendant plus de trois mois. Mais ces précautions furent inutiles. Le comte d'Harcourt et le duc de Longueville tinrent strictement à l'exécution de leur sauve-garde, et pas un soldat ne se présenta pour entrer dans le monastère. Les troubles cessèrent en Avril 1649, ^^ chacun 3e retira.

L'archevêque de Rouen avait donné sa démission de l'abbatiat de Jumiéges en faveur

de son neveu François de Harlay, fils d'Achille , marquis de Champvallon , et d'Oudettc de Vaudétar, dame de Norville. Son successeur n'avait alors que vingt-six ans. Le pape Innocent X confirma sa nomination. La bulle est du 26 Septembre i65i.

A cette époque , une troupe de quatre cents pauvres de l'Orléanais et des eniîrons , chassc's de leur pays par la guerre civile , vinrent stationner à Jumiéges. Les religieux ont prétendu avoir dépensé 1 5,ooo livres pour subvenir à leurs besoins. La même année , les habitants furent attaqués d'un flux de sang qui en fit périr au moins un quart.

Malgré leurs libéralités envers les infortunés, les religieux, depuis la réforme, étaient parvenus à thésauriser. Ils employèrent le fruit de leurs économies à augmenter les biens de l'abbaye , et pourvurent en outre leurs églises d'un grand nomJjre d'ornements.

Cette abbaye, par sa célébrité et la réputation justement méritée des religieux qui l'habitaient , était alors souvent visitée par des personnes 4'un rang distingué , curieuses de savoir si tout ce qu'on disait d'eux était véritable. En lôSy, Henri d'Orléans, duc de Longueville, prince souverain de Neufchâtel , gouverneur de Nor-

( Uâ )

mandie ' , voulant s'en assurer, vint a Jumiéges ; où il fut reçu sous la grande porte par le prieur de la communauté , accompagné des religieux en chapes. Après une compte harangue , on le conduisit au chœur , et de là à la salle des Hôtes , où le maître des requêtes , le procureur-général et plusieurs conseillers du parlement de Rouen , le sui\irent , ainsi que le président de la chambre des comptes , les grands-maîtres et quelques officiers des eaux et forêts de la province , qui Pavaient accompagné.

Ces messieurs croyant faire leur cour à l'abbé , avaient envoyé de la viande et du gibier à Tabbaye ; mais les religieux , auxquels il était défendu de faire gras , regardèrent ces présents comme une offense , et les renvoyèrent. Le prince , qui connaissait leur austérité , demanda à n'être nourri que conformeraient à la règle pendant le séjour qu'il fit chez eux , ne voulant pas r enfreindre dans un endroit où il savait qu'elle était régulièrement observée. Ceux de sa suite firent gras , mais hors le monastère.

Pendant la durée de Tabbatiat de Fmnçois de Harlay , les religieux changèrent de forme leurs jardins et leurs terrasses , et furent faire

I. C'est ]c même auquel G. Dumoulin a dédie son Histoire éc Piurmandie»

diverses réparations aux édifices de l'abbaye. Ils ornèrent la grande église des sculptures qui se remarquaient au haut des murailles et des colonnes ; ce travail leur coûta 5,ooo livres. Ils firent construire avec élégance un édifice à l'entrée du monastère, pour y mettre la bibliothèque, qui jusqu'alors avait été conservée dans une grande chambre au - dessus du vestibule , entre le cloître et l'église Saint - Pierre. Ce monument était un des plus curieux et des plus riches en ornements qui fiissent dans la province. Le vaisseau était vaste; sa longueur était de loo pieds et sa largeur de 3o pieds ro pouces en dedans, non compris un corridor à côté , et sa hauteur de i5 pieds. Un des principaux avantages de cet édifice était d'être bien éclairé ; il était percé de dix croisées de chacune 9 pieds 6 pouces de haut siur 6 pieds 10 pouces de large. Les livres n'excédaient pas alors six cents volumes manuscrits, et ceux imprimés n'étaient pas beaucoup plus nombreux. Plusieurs prieurs l'augmentèrent successivement. A la révolution, la bibliothèque contenait au moins dix mille volumes, non compris les manuscrits, dont deux cents avaient disparu.

Ils firent faire aussi des plantations dans la

forêt du Torp , négligée depuis que Charles de Bourbon oncle l'avait &it couper à son profit , pour s'indemniser d'un repas qu'il avait donné à Henri IV.

Ils tirent de plus un marché avec un charpentier , moyennant 4?ioo livi'es, pour construire une digue de i,5oo pieds de long aux Haugues (hameau de Conihout de Jumiéges), afin d'arrêter les ravages de la marée. Ce travail dura cinq mois.

Le i4 Février i665 , mourut à Jumiéges D. Pierre Barré, que les religieux ont cité comme un modèle de toutes les vertus chrétiennes, mais sans s'étendre sur ses prétendues qualités. Il suffit de faire connaître que Pierre Barré fut nommé , à l'âge de vingt-cinq ans , chanoine et curé de Chinon, et qu'eu i632, il fut appelé à Loudun pour exorciser les religieuses ursulines qui se prétendaient possédées; qu'il exerça les fonctions d'exorciste jusqu'en i638, et qu'il contribua pendant ce temps à la condamnation du malheureux Urbain Grandier, curé de Loudun , accusé d'être le fauteur de CCS prétendues possessions. Cet infortuné fut brûlé vif , et subit , avant ce supplice hoixible , les tortures les plus inouies. D. Barré et le P. Joseph furent les principaux auteurs de la

mort de cet ecclésiastique , dont la conduite n'étak peut-^étre pas tout-à-fait exempte de blâme , mais qui , comme chacun sait , n'était pas plus sorcier qu'eux , et qui ne fut coupable que d'avoir encouru la haine du cardinal de Richelieu. On peut voir à ce sujet les Diables de Loudun et les Causes célèbres.

L'auteur des Diables de Loudun , auquel on doit des renseignements importants sur cette déplorable affaire , s'est trompe, ou autrement , d'après la vérité qui paraît régner dans son ouvrage , dvnt les faits importants ne sont cités que sur des mémoires et des pièces authentiques^ n'avait pas tous les renseignements nécessaires , et a été induit en erreur , pour dire que Barré fut privé de sa prébende et relégué au Mans , où il se tint caché jusqu'à la fin de sa vie. Suivant des renseignements certains conservés à Jumiéges, Barré possédait encore sa cure en i64o, et au lieu d'avoir été relégué au Mans , il était alors au noviciat des Bénédictins de Vendôme , où il fit profession le 19 Mai 1642, et passa les dernières années de sa vie à Jumiéges. Les moines ont rapporté des choses assez singulières sur son compte. S'il faut eu croke leurs mémoires, peadant qu^il y séjourna , son imagination

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