D2 HISTOIRE DE L ABBAYE ROYALE
les leur refuserait ; ni en acheter, l'argent à la main : ce serait une sorte de simonie ; ils ne cherchent qu'à les enlever, unique moyen pour eux de pouvoir en devenir les possesseurs. »
En ces temps-là on se posait cette question : Est-il permis ou est-il défendu de voler de saintes reliques ? Les plus pieux , qui en étaient avides , estimaient qu'un pareil larcin était une œuvre pie.
Quand cette passion des œuvres saintes se réveille à ce degré dans l'âme d'un peuple, on peut d'avance prophétiser qu'il est à la veille d'accomplir des actions glorieuses. Ici, le souffle des Croisades se faisait déjà sentir. On allait partir pour Jérusalem. Le tombeau de Jésus -Christ, sainte relique par excellence, attirait comme un irrésistible airiiant des millions de bras. En même temps un mouvement de renaissance carlovingienne commençait d'ébranler les imaginations ; des épopées, en langue française, semblaient naître comme par enchantement, franchissaient le Rhin et les Alpes, et établissaient partout la prépondérance pacifique de notre nation par les œuvres de l'intelligence. Saint Louis et saint Thomas d'Aquin en France, et en pays catalan, Don Jaime I" qui se battit soixante ans contre les Maures, et saint Raymond de Lulle, le docteur miraculeusement illuminé, devaient clore, après deux ou trois siècles de merveilles, l'ébranlement de l'Europe.
« Obéissants aux ordres du comte Guifred, continue Vincent Domenech, les envoyés arrivèrent
à la campagne de Toulouse ; et ici et là, examinant toutes les églises , ils tentent à deviner où il y a des corps saints et le moyen le plus sûr de les enlever.
« Ils entrent dans le village de Viéville (i) ; une église dont les murs 'tombent en ruines, dont la porte disjointe n'est pas même fermée à clef, dont personne n'a absolument la surveillance, attire leur attention : c'est l'église de saint Gualdéric. Grande joie naturellement dans le cœur des messagers du comte Guifre ! Le trésor tant cherché est sous leur main. Ati milieu du plus profond silence de la nuit, ils entrent dans cette église presque abandonnée oii reposent les reliques du saint laboureur. Mais un grand miracle les arrête d'abord ; ... ils ont beau faire,... le tombeau du saint leur résiste, ils n'en
(1) Vers Tan 820 ou 83o, Saint Gualdéric naquit dans ce village qui porte aujourd'hui le nom de Gualdéric pour perpétuer le souvenir de l'illustre laboureur. Il y mourut brillant de toutes les vertus et chargé de mérites, le 16 octobre de l'an 900. — Ce pieux serviteur de Dieu fut enseveli avec les honneurs que l'Eglise décerne aux plus humbles de ses enfants. Nulle distinction humaine ne distingua sa tombe. Il fut couché à la manière des pauvres dans le cinietière du village, attenant à l'église ; mais les distinctions que les hommes ne songeaient pas à donner au corps du saint. Dieu allait bientôt les lui accorder. — Dieu, en effet, ne permit pas que la dépouille mortelle de son serviteur demeurât inconnue et sans gloire.
Les miracles se multiplièrent bientôt sur cette fosse sans nom, à tel point que les fidèles vivement émus, s'adressèrent au.x prêtres des églises voisines, les suppliant de placer dans quelque lieu honorable les reliques du saint laboureur. La fosse fut donc ouverte ; un parfum exquis s'en exhala; et les reliques furent transférées, au milieu de la plus grande vénération, dans l'église de Viéville (Ancien bréviaire en usage autrefois dans les provinces ecclésiastiques du Midi de la France). Histoire générale des Saints catalans, écrite par le pieu.x et savant Vincent Domenech qui prit la peine de parcourir quatre fois toute la Catalogne, afin d'étudier et de rechercher dans les archives tous les documents qui étaient de nature à lui fournir des lumières pour la composition de son ouvrage. Ce savant historien est mort à Gérone en i6o5.
D'après ces données, il est aisé de croire que la seconde version sut l'enlèvement des reliques de Saint-Gualdéric est plus véridique que la première.
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peuvent ni reniuer ni briser la pierre qui le couvre. Les pieux voleurs, stupéfaits et ne sachant plus comment se tirer d'embarras, commencent d'invoquer la mise'ricordieuse bonté' de Dieu ; et s'adressant ensuite au saint, ils lui promettent que, s'il leur permet d'emporter ses reliques, elles seront placées en tel lieu où beaucoup plus d'honneurs leur seront magnifiquement rendus. Après ces prières, ils essaient de nouveau de soulever la pierre du tombeau qui s'ouvre de luimême. Ils enlèvent aussitôt les ossements sacrés, les recueillent dans des bottes préparées d'avance, et,... heureux d'emporter un si grand trésor, ils se hâtent de reprendre les chemins qui mènent en Roussillon.
« Le prêtre qui avait la charge de l'église de Viéville, sut, par une révélation divine, comment les saintes reliques avaient été enlevées et en quel endroit, faible consolation ! il en trouverait une parcelle.
« Les pieux voyageurs fatigués d'un long voyage rapidement accompli, s'étaient assis en un certain endroit pour se reposer. Le vent, peut-être une tempête qui se déchaîna en ce moment, emporta un morceau des saintes reliques, sans que les ravisseurs y prissent garde. Le prêtre qui desservait ViéA'ille, se dirigea effectivement vers le lieu que la révélation lui avait indiqué, et y trouva en effet une parcelle du corps du saint. Il la recueillit avec la plus grande vénération et la rapporta dans son église où beaucoup de miracles s'opérèrent en
faveur de ceux qui imploraient l'intercession de saint Gualdéric.
« De leur côté, les messagers du comte Guifre ne perdirent point leur temps. Ils ne tardèrent pas à mettre pied dans le pays du Confient qui était l'heureux terme de leur voyage. Eux et leur précieux butin entrent à Vinça, une pieuse femme leur donne l'hospitalité, et adresse mille questions à ses hôtes au sujet de leur voyage. Ceux-ci, rendus confiants par la joie de leur cœur, comme des gens qui viennent d'échapper à de grands périls, ne se font pas beaucoup prier; ils racontent leur expédition et remettent à la pieuse femme le dépôt des saintes reliques.
« La nuit survenant, les messagers du Comte vont se reposer dans leur lit, et la bonne femme enferme en lieu sûr le dépôt qui lui est confié. Mais, au milieu de la nuit, lorsque tous dormaient, une jeune fille qui était dans la maison, paralytique depuis la naissance, se lève doucement, se traîne jusqu'aux saintes reliques, et elle supplie Dieu de lui rendre la santé par l'intercession de saint Gualdéric. Sa prière finie, les nerfs de la jeune fille, depuis si longtemps raidis, s'assouplissent et elle retrouva miraculeusement la santé... Et le matin, quand la pieuse maîtresse de la maison se leva, elle fut bien surprise de trouver la pauvre fille si bien portante ; et aussitôt, à l'insu de ses hôtes, elle ouvrit hardiment les boîtes et en retira une parcelle du corps saint qu'elle cacha et garda. Mais ce larcin ne demeura pas sans châtiment. Du bassin
36 HIS'J'OIRIiDK l'abbaye ROYALE
OÙ cette femme avait mis la relique, une vive flamme se prit à jaillir et mit aussitôt en cendres tout ce qu'il y avait dans la maison, »
Ce re'cit est encore dans la bouche de tous les bons habitants de Vinça. La tradition de ce fait miraculeux n'a donc jamais e'té interrompue. Nous l'affirmons, nous qui avons habite' pendant sept ans cette paroisse en qualité de vicaire. La maison où les messagers du comte Guifre reçurent l'hospitalité existe encore aujourd'hui. Elle est adossie aux ruin2s de la porte principale qui servait d'entre'e à la ville. L'image de saint Gualde'ric, placée dans une niche creusée au mur de la façade principale, perpétue le souvenir des merveilles que nous venons de relater. L'os volé est une côt-i. Vinça s'honore de posséder un pareil trésor; et, tous les ans, le jour de la fête du saint, il le glorifie à l'église par une solennité à l'instar des plus grandes fêtes de l'année et par une procession générale qui fait une halte devant la niche mentionnée et y chante l'antienne et l'oraison de saint Gaudérique.
Cela dit, reprenons le voyage des messagers du Comte, raconté par le savant historien Domeneçh :
« Les voyageurs marchaient d'un pas rapide sur le chemin qui, de Vinça, devait les conduire à Saint-Martin du Canigou. L'Abbé Sclua, prévenu de leur arrivée imminente et triomphant de bonheur envoie à leur rencontre quelques religieux pour faire honneur aux saintes reliques.
Ce cortège grossissait à mesure qu'il s'approchait des montagnes de l'Abbaye.
« Dès qu'on eut signalé l'arrivée des saintes reliques sur le territoire de Vernet et de Casteil, tous les religieux de la jeune Abbaye, Sclua à leur ièie^ sortent en .procession, chantant des hymnes et des cantiques, portant à la main des flambeaux allumés, et précédés de la Croix. Ils reçoivent le corps saint sous les yeux des multitudes de fidèles qui étaient accourus, et le déposent auprès de l'autel de Saint-Martin.
« Or, là-mème, Dieu par l'intervention de son serviteur, fit plusieurs miracles, rendant la vue aux aveugles, l'ouïe à des sourds, et la parole à des muets. — L'Abbaye de Saint-Martin tressaillit d'allégresse et le comte Guifre voyait que son œuvre, inspirée par la Foi, était bénie de Dieu. »
Quoiqu'il en soit de ces deux versions, le fait de l'enlèvement est certain. Il s'exécuta l'an 1014. L'inventaire n° 181 affirme qu'un don a été fait, le 8 des calendes d'octobre 101 5, à l'église de Saint- Martin et à Saint Gualctctic. Jusque-là, il n'avait pas été question de donations faites à ce dernier saint ; donc celle que nous mentionnons sous la date ci-dessus est une preuve certaine de la possession, par un pieux larcin, des reliques de saint Gualdéric, dès l'année 10 14, dans le monastère de Saint-Martin.
« Moins d'une année après la réception du corps de saint Gualdéric à l'Abbaye du Canigou,
poursuit l'hagiographe Vincent Domenech, une se'cheresse désastreuse affligeait le Roussillon. Le sol, prive' d'humidité, n'avait ni herbes, ni fleurs, les torrents, les rivières étaient à sec; toute récolte semblait perdue dans les champs. — Accablé par ce fléau, le peuple monta jusqu'à l'Abbaye et demanda en grâce à l'Abbé Sclua de vouloir bien faire porter le corps de saint Gualdéric dans un endroit où il fut facile aux pèlerins de venir en foule offrir au saint leurs prières et leurs supplications. — Loin de repousser ces pieux désirs, l'Abbé Sclua s'empressa de faire porter le saint trésor à l'endroit désigné : c'était l'église de Saint- Pierre de Prades (i) ; le grand sanctuaire lui paraissait offrir toute la sécurité nécessaire.
« Après avoir parcouru la moitié du chemin entre l'Abbaye et Vernet, c'est-à-dire vers le fond de la rampe, les porteurs, écrasés tout-à-coup par le poids miraculeux de la châsse, furent contraints de s'arrêter. Le vénérable Abbé qui s'était fait un devoir d'accompagner le cortège, non moins surpris que les autres, se mit aussitôt en prières avec tous les assistants. En ce moment on vit approcher un pauvre malheureux qui, en poussant des gémissements, se prosterna devant la sainte châsse. Or, tandis qu'il priait, de ses oreilles sortirent comme des flots de sang. Soudain il se relève heureux et content, il était guéri. C'est alors qu'il raconta que depuis longtemps il souffrait terriblement d'une douleur dans les oreilles, et qu'il n'avait
(i) Aujourd'hui chef-lieu cl"arrondissernent,
DH SAINT-MARÏIX DU CAXIGOU Og
de repos ni le jour ni la nuit; mais aujourd'hui, ajoute-t-il, attiré par une force irrésistible, j'ai voulu venir, moi aussi, me prosterner devant la sainte relique, avec la conviction que je serai guéri.... En réalité la confiance du pauvre malade ne fut pas déçue.
« Le miracle accompli, on se remit en marche ; la sainte châsse était devenue légère. On arriva à l'église de Prades où saint Gaudérique reçut les plus grands honneurs. Le dimanche sui^'ant, qui était celui de l'octave de l'Ascension, on transféra, toujours processionnellement, les saintes reliques à l'Abbaye de Saint-Michel de Cuxa. Elles furent reçues avec la plus grande solennité. Pendant deux jours complets, les fidèles de tous les environs affluèrent pour les vénérer et de touchants et éclatants témoignages de Foi et d'Espérance se manifestèrent dans la belle église de Saint- Michel. Enfin, la relique de saint Gualdéric, escortée des religieux de Saint-Martin auxquels s'étaient joints quelques religieux de Cuxa et une foule immense, reprit triomphalement le chemin de l'Abbaye du Canigou. Là, dans la basilique, éclatèrent des actions de grâces, car déjà la pluie abondante qui était tombée sauvait les récoltes du Roussillon. »
HISTOIRE Dlï L ABBAYE ROYALE
Nouvelles donations d'alleux Testament et mort de la Comtesse Guisla
Le comte Guifre, saintement enthousiasmé des prodiges qui s'opéraient par la relique de saint Gaudérique, se convainquit avec toute l'humilité d'un saint, que son œuvre de l'Abbaye de Saint- Martin était réellement l'effet d'une inspiration divine et que ses démarches pour trouver des . reliques n'avaient pas déplu à Dieu. Aussi, travailla-t-il à consolider sa fondation par de nouvelles donations. C'est ainsi qu'il donna, d'accord avec sa femme Guisla, à l'Abbé Sclua et à Saint-Martin, les alleux de Targassonne, Torba, Pardineilla et Llivia, 4 des calendes de mars 1017 (i).
L'année suivante, la comtesse Guisla, atteinte d'une maladie grave, comprit que l'heure suprême pour son départ vers l'Éternité ne tarderait pas à sonner : aussi fit-elle son testament, tout à l'avantage du monastère de Saint-Martin. Elle lui légua, en effet, ses alleux d'Oreilla, de Guissa et de Cébra.
Le n° 8 de l'inventaire des titres de Saint-Martin témoigne de l'existence de ce testament, sous la date du i3 des calendes d'avril 1018. Une copie
(1) Invenlaire n" 3.
-DE SAIXT-MARTIX DU CAXIGOU 6l
textuelle se trouve dans la Mazca HUpanica^ col. 1019.
Un mois après ces dispositions testamentaires, la Comtesse avait cessé de vivre, à la grande douleur de son pieux e'poux à qui elle laissait cinq enfants. Bien vifs furent naturellement les regrets de l'Abbé Sclua et de tous ses religieux. Ils perdaient hélas! une grande protectrice, une héroïne dans la charité et le dévouement chrétien. (Vetbal de.i .iennenU ptctcà pat le.i exccutein.i teàtaiiientaicci en date du 20 juin, cité auÀ.ii dan.i la Mavca Hispanica, co/. 1020.)
Quoique accablé de chagrin, le comte Guifred ne ralentit en rien sa foi, toujours ardente. La mort de la Comtesse la grandit au contraire dans les pensées dont il se pénétrait des fins dernières. L'àme de celle qu'il pleurait, préoccupait tous ses instants. Il savait pourtant que la piété en avait fait une âme d'élite ; malgré cela, voulant lui diminuer, si c'était le cas, les peines du Purgatoire, il eut recours aux bonnes œuvres. Il fit don, en effet, le 4 des nones de décembre, à son cher monastère, de ses alleux de Pollestres, afin que Saint-Martin protégeât auprès de Dieu l'âme de son épouse bienaimée. (Patole.i textuelles tizéeA de l'inventaire n° 10).
62 HISTOIRE iji-: i/abhaye royale
Echange d'Eglises
A cette époque, l'Abbé Sclua, par les diverses donations d'églises paroissiales qui avaient été faites à son monastère et par les privilèges apostoliques accordés déjà à son prédécesseur Oliba, jouissait du droit de juridiction et nommait par conséquent les sujets de sa convenance aux diverses cures de son ressort abbatial.
Une église très importante et la plus proche de l'Abbaye, après celle de Casteil, ne lui appartenait pas. C'était là un inconvénient, alors surtout que toutes les autres églises limitrophes de celle-là étaient de sa juridiction. Il se permit alors de proposer un échange à l'évèque d'Elne, Bérenger III. Il offrit à ce prélat l'église de Sainte-Eulalie de Marquixanes, à condition que celle de Saint- Saturnin de Vernet lui serait concédée. L'échange fut accepté, et le 4 des calendes d'avril io25, l'évèque céda, en effet, au monastère de Saint- Martin l'église de Saint-Saturnin avec ses biens et revenus ; et de son côté, il reçut de l'Abbé Sclua l'église de Sainte-Eulalie de Marquixanes avec les biens qui y étaient attachés.
(Le texte de cet échange est au chapitre des pièces justificatives. Nous l'avons trouvé aux archives départementales.)
L'église de Saint-Saturnin donnée en échange
n'est pas l'église actuelle de Vernet. Celle que nous mentionnons était la primitive. Situe'e dans le bas vallon sur le bord de la rivière de Cady, une inondation produite soudainement par une fonte de neige, l'emporta en 1710 avec la plus grande partie du village (du nom de Villalunga, ville longue). Il reste encore aujourd'hui quelques ruines de cette ancienne paroisse. Ses habitants, du moins ceux qui échappèrent au désastre, s'établirent, pour éviter à l'avenir les suites d'une autre inondation, sur les flancs d'un monticule élevé, ayant la forme d'un cône tronqué ; et c'est cette population qui a formé le village qu'on appelle aujourd'hui Vernet. L'église actuelle était la chapelle d'un ancien château, perché sur la partie supérieure du monticule, et devint église paroissiale — avec le nom du même patron.
Saint Saturnin. — A côté existe ime tour de défense dont les murs sont d'une épaisseur de I mètre 20.
Dans cette nouvelle église paroissiale sont conservés le lutrin et quelques stalles de Saint-Martin du Canigou. On y voit aussi le bénitier de l'église abbatiale de Saint-Michel-de-Cuxa et le baptistère bien remarquable de Saint-Vincent qu'on trouva plus tard parmi les ruines que fit l'inondation de la rivière de Cady.
64 HISTOIRE DK L'.MiBAYK ROYALE
Second mariage du Comte Guifred Concile de Narbonne
En cette môme année io25, le comte Guifred, sept ans après la mort de son épouse Guisia, convola en secondes noces avec la comtesse Elisabeth. Pour attirer les bénédictions du Ciel sur leur union conjugale, ils donnèrent à Dieu, à Saint-Martin et a l'Abbé du monastère du Canigou un grand alleu, situé à Vernet. A celui-là ils en ajoutèrent d'autres qu'ils possédaient à Mosset, et à Onses, dans le comté de Cerdagne. Edifié de la générosité des deux nobles époux, l'Abbé Sclua voulut à son tour gratifier sa nouvelle Abbaye, de concert avec son frère Salmon, d'un domaine sis au territoire de Llupia. (Voir le texte de cette donation au chapitre des pièces justificatives.) "
En outre de tous les dons ci -dessus mentionnés, Guifred se fit un sérieux devoir de recommander le cou\'ent à ses fils ; recommandation qu'il les priait de transmettre à leurs descendants (i).
Poussé de plus en plus par le désir intime d'affermir son œuvre, il demanda à celui qui était alors Archevêque de Narbonne, de vouloir convoquer un concile dans sa ville archiépiscopale pour faire confirmer sa fondation de Saint-Martin. Le digne
(1) Inventaire n» 14.
t)Ë SAINT-MARTIX DU CAXIGOU bo
Prélat accéda à la requête de son cher père, et le Concile eut réellement lieu, en l'année io3i.
Y assistèrent, avec l'Abbé Sclua, un grand nombre d'Evêques. La tenue de ce synode se trouve in-exiendo dans un cahier en parchemin, provenant des archives de Saint-Martin, et conservé à la bibliothèque publique de Perpignan. On trouvera, au chapitre des pièces justificatives, le texte en latin des statuts de ce Concile. Ils confirment les biens et privilèges de Saint-Martin du Cani^ou.
Testament du Comte — Son fîls prend possession du Comtat de Cerdagne
Quatre années après cette décision synodale le comte Guifred, plus préoccupé que jamais de son salut et convaincu que les embarras du siècle peuvent y mettre obstacle", résolut de s'en débarrasser. Il fit alors son testament dans lequel il règle le partage de ses domaines entre ses enfants au nombre de sept (dont deux du second lit) et la comtesse Elisabeth, son épouse, i6 des ides de novembre io3i (i). Dès lors Guillaume Raymond, son aîné, entra en possession du Comté de Cerdagne, et lui, Guifred, vécut retiré, partageant son temps entre l'Abbaye et son château de Cor-
II) Inveniairo n" i5. — Marca Hispaiiica, col. 439.
66 HISTOIRE DE jAvBHAYE ROYALE
neilla. Il profita avec ardeur de cette retraite des affaires du monde pour donner à Dieu tous les instants de sa vie.
Vœu de chasteté du Comte — Il se fait moine Son tombeau — Mort de l'Abbé Sclua
Aussi, en peu de temps sa piété devint si grande que, après le consentement obtenu de son épouse de garder réciproquement la chasteté, il résolut, cette même année, de se séparer de tout et de renoncer à tout pour se consacrer définitivement à Dieu. Sa résolution s'accomplit ; et l'Abbé Sclua eut l'indicible bonheur de le revêtir de l'habit religieux de Saint-Benoît dans son propre monastère de Saint-Martin, 1043.
Nous ne pouvons dire de la vie claustrale de cet illustre nioine qu'une chose bien propre à édifier. Nous l'avons déjà relatée ; c'est qu'il creusa lui-nième avec soin son tombeau dans le roc. Ce travail qui dura assez longtemps laisse entrevoir, à lui seul, une vie des plus pénitentes et des plus héroïques.
Une année après son entrée au monastère, le Comte eut la douleur de perdre celui qui lui avait donné le saint habit.
L'Abbé Sclua, en effet, mourut en 1044, après avoir administré la nouvelle Abbaye pendant 3o ans. Sa vénérable dépouille fut placée dans
t)E SAINT-MARTIN DIJ CANIGOTJ 67
un tombeau encastré dans une niche du mur de l'église, sur la première marche du perron d'entrée.
Pujade et Poe affirment avoir vu ce tombeau à la place que nous lui désignons, d'après le n° i6 de l'Inventaire.
Malgré nos fréquentes recherches aux ruines de Saint-Martin, nous n'avons jamais pu découvrir la trace de ce lieu tumulaire. La main des vandales de la Révolution doit l'avoir détruite entièrement.