CHAPITRE IV
Bernard I, deuxième Abbé Guillaume I, troisième Abbé
A l'Abbé Sclua succéda le moine Bernard. Nous connaissons de celui-ci la date de sa promotion à l'Abbatial ; mais la date de sa mort nous échappe. Il est pourtant certain qu'il régna peu de temps ; car, sans que nous connaissions la date de la nomination de son successeur Guillaume, nous savons la date de sa mort, 104g. Par conséquent, à eux deux, ils ont régné à peu près cinq ans.
Mort du Comte Guîfred — Epitaphe
Cette année 1049 devint fatale pour le couvent de Saint-Martin, car, outre la mort qu'il eut à déplorer de son Abbé Guillaume, il fit encore la grande perte du comte Guifred. Le 3i juillet 1049 ^ été, en effet, le dernier jour de l'illustre et saint moine, selon l'épitaphe suivante gravée sur son premier tombeau :
Giiifredi coiniti.i cinereé inonachiqiie heati Aztifici.iqiie loci conUnei iàte lapU.
Fine âuo Jiiliuô liuic finein, mille àiib aiini.^ Biéquatuoz qiiiniA contulià atqiie noveni.
Celte epitaphe témoigne de l'œuvre tumulaire creusée dans le roc par le Comte lui-même. On n'a qu'à bien traduire les mots Azfificiâqne loci pour s'en convaincre.
Parmi les historiens qui ont copié cette inscription si remarquable par le sens qu'elle doniie au point de vue du renoncement chrétien, nous pouvons citer Pujade et Poe: le premier, lorsque la table tumulaire était encore à sa place, et le second, dans les temps où elle traînait çà et là dans le cloître. Aujourd'hui, il ne reste pas de traces de cette table tumulaire.
Mirbn, quatrième Abbé Lettre-Circulaire
Ce fut un grand événement pour toute la congrégation bénédictine que la mort du moine Guifred. L'Abbé Miron, successeur de Guillaume, envoya, de concert avec ses moines, à tous les monastères de l'Ordre en Europe, un messager avec une lettre circulaire pour leur annoncer la mort de Guifred. Ils demandaient des prières pour le moine dont l'illustration, disent-ils, est connue en France, en Espagne, dans toute la Péninsule, et qui, ayant gratifié de ses dons très nombreux leur monastère renonça aux honneurs temporels, à sa femme et à ses enfants, et voulut être le pauvre de Jésus-Christ dans le saint couvent qu'il avait fondé. Ils ne font pas moins l'éloge de l'extrême bonté du célèbre religieux à l'égard des novices et des vieux Frères, et le terminent par le quatrain suivant, qu'ils se proposaient d'inscrire sur sa tombe :
Hujiiâ âactato ciiiiduntin mcmhza àepulcto Qiiod pilla îpùe ôibi piilchto conôtziixezat actii. Juliiiô exciitani dam nicnèié Claiidctei hozam, Exceââit àeciilo, qaem po.icite iuveze Cliziâto.
La circulaire se terminait par une demande particulière de prières pour les autres Frères
yO HISTOIRE DE l'aBBAYE ROYALE
défunts, au nombre de vingt-et-un, y compris trois Abbés : Sclua, Bernard et Guillaume. On y recommande surtout l'âme d'Oliba (i), père tendrement chéri du Comte, dulçUéimi pattiô.
Réponses — Calligraphie
Les réponses à cette lettre, pleines de regrets, étaient écrites en beaux caractères, toutes sur papier vélin. Collées les unes à la suite des autres, elles formaient un rouleau de cinq pouces de diamètre (2).
Ce renseignement est une preuve évidente que la calligraphie se pratiquait dans les diverses Abbayes de cette époque. Il en était ainsi à Saint-Martin du Canigou d'où nous sont venus quelques manuscrits de ce genre. M. Henry, l'auteur de VHià faite du Ron^àillon et ancien conservateur de la bibliothèque publique de Perpignan, en possédait un que gardent encore aujourd'hui précieusement ses héritiers. C'est un volume de Sgo pages sur vélin, dans lequel, parmi de nombreux sujets religieux et des chants d'église notés à la manière de l'ancien temps, sur des portées d'une seule ligne, on trouve
n) Il mourut h la maison de Saint Benoit du Mont-Cassin. Voyez l'Histoire de l'Abbaye de Cuxa.
(2) Inventaire des titres de Saint-Martin... n°* 26, 27, 28, 29, Marca Hispanica, col. 436 et 446. Voyes aussi Poe et Pujade.
DE SAINT-MARTIN DU CANIGOU yl
les articles scientifiques suivants, dont nous aimons à donner le titre : i° une description de Rome antique ; 2° un abrégé de géographie et de météorologie sous la dénomination de Imago iniindi ; 3" un petit glossaire des mots difficiles de la langue latine, principalement des noms de figure de grammaire et de rhétorique.
Il y a encore, parait-il, dans ce manuscrit, huit chartes qui sont d'un grand intérêt. Nous aurions certainement une richesse des plus précieuses, si on n'avait point perdu un grand volume in-4°, en vélin, dont les couvertures en bois étaient revêtues de lames d'argent avec des figures repoussées. Ce volume contenait les commentaires des Evangiles et l'Exposition de Saint Jérôme sur le Symbole. L'Evêque du diocèse en devint le possesseur après la sécularisation du monastère, et depuis lors on n'en a plus eu de nouvelles.
Une correspondance d'un nommé Dominique Besombes, procureur juridictionnel du monastère de Saint-Martin avec Dom Grumet de Montpré qui clôtura la liste des Abbés de ce couvent, nous apprend aussi qu'un nombre considérable de livres in-folio, tous en vélin, couverts de planches de chêne et même des missels du XP siècle, avaient été n\is à la disposition de ce prélat. (Lettres des 10 et 1 5 septembre 1783).
Que sont devenus tous ces regrettables ouvrages et livres religieux??
L'Abbé Grumet de Montpré devint une des victimes des terroristes de 93 ! !
Pieux statuts — Ordonnance capitulaire Mort de Mîron
Malgré les regrets que provoque la perte de tous ces livres et manuscrits qui composaient la bibliothèque de notre Abbaye, il nous reste cependant une satisfaction bien grande, celle de pouvoir affirmer, en toute vérité, que le monastère de Saint- Martin était, comme toutes les Abbayes de Saint- Benoît, une école où s'exploitaient toutes les branches des lettres et des sciences, un dépôt fécond où sont venus puiser tous ceux qui ont eu le souci de la bonne éducation et d'une solide instruction, et cela, dès son berceau; car, aussitôt après la mort du comte Guifred, on décida qu'en mémoire de ce fondateur et de ses grands bienfaits, plusieurs enfants seraient gratuitement instruits dans les lettres et les sciences et très convenablement entretenus au monastère; et que, parvenus à l'âge qui permet d'embrasser une carrière, d'autres prendraient leur place, et ainsi de suite à toujours.
Les dispositions de ces statuts furent rappelées plus tard dans un mandement qu'adressa le chapitre général à tous les religieux de Saint-Martin, pour les prier de s'}' conformer toujours, comme ils l'avaient fait jusqu'alors. (Inventaire n° 3o).
Ce numéro de l'Inventaire, qui résume cette ordonnance capitulaire, mentionne qu'elle était
écrite sur parchemin, en vieux caractères ; que sa date était devenue presque illisible et que l'endroit de la page où figuraient les noms des signataires était plus ou moins rongé par le temps,
L'Abbatial de Miron qu'ont rendu mémorable les circonstances glorieuses qui ont entouré la mort du grand moine Guifred, dura i5 ans. Ce saint prélat mourut en io65, date donnée par la liste chronologique des Abbés de Saint-Martin.
Bernard II, cinquième Abbé
L'Abbé Miron eut pour successeur Bernard II, élu le 12 des calendes d'avril 1066. (Liste chronologique des Abbés).
Nous ne pouvons rien dire de l'administration relativement longue de ce religieux ; elle dura 10 ans, puisqu'il est mort en 1076. Aucun document n'est venu servir notre désir de vouloir en parler comme des autres.
Pierre Ermengaud, sixième Abbé
Le moine Pierre Ermengaud lui succéda après une vacance de trois ans. Sa promotion à l'Abbatial en effet n'eut lieu que le 3 des calendes de mars 1080. Elle suscita chez les seigneurs du pays et plus particulièrement dans les fils du comte Guifred un dévouement chrétien des plus remarquables en
faveur du monastère du Canigou. A signaler surtout celui du comte Oliba, fils de Guifred.
Très soucieux, lui et sa femme, de leur propre salut, ils firent oblation à l'Abbé Ermengaud et au couvent de Saint-Martin, non seulement de leurs biens dont ils se dépouillèrent bien volontiers pour ne vivre qu'avec le strict nécessaire, mais de leurs fils qu'ils consacrèrent à Dieu pour leur assurer un héritage éternel, autrement précieux que celui des biens de la terre (i). Cet exemple exceptionnel de générosité devint pour l'Abbé Ermengaud, dès son début à la prélature monacale, un encouragement bien propre à le lancer avec confiance dans le travail déjà si fertile de la prospérité spirituelle et même matérielle de son monastère.
C'est ainsi que le comprit le nouvel élu ; aussi la sainteté grandit-elle parmi les membres de sa communauté. Si on a dit de certaines personnes, moissonnées par la mort au printeinps de leur vie, qu'elles ont rempli une longue carrière, ainsi en a-t-il été de notre Abbé Ermengaud, qui, rappelé à Dieu après quatre ans seulement d'abbatiat, a produit dans son monastère des fruits d'une vertu admirable, aussi beaux et aussi nombreux que ceux qu'on a eu le bonheur d'y voir sous une longue administration abbatiale, entièrement dévouée et des plus éclairées, celle de l'Abbé Sclua.
(i) Inventaire n» 3i.
DE SAINT-MARTIN DU CANIGOU yS
Pierre Suniaîre, septième Abbé Monastère de Notre-Dame de Serrateix
La succession du bien regretté Ermengaud passa sans retard au religieux Pierre Suniaire, le 7 des ides de juillet 1084 (i).
D'après la Ma rcfl hiâpanica, col 1009, ce nouvel Abbé attrait eu, de la part du comte Oliba, et cela dès son début, la charge de la direction du monastère de Notre-Dame de Serratei.x (dans le Bergadam), témoignage de confiance que lui méritèrent et sa sainteté et sa grande intelligence.
Il paraîtrait, d'après le même organe, que ce couvent achevait de tomber en ruines, non seulement au point de vue matériel, mais aussi au point de vue de la discipline. Fondé par son bisaïeul Oliba Cabreta, en 977, de concert avec son frère Miron, le Comte tenait à sa conservation ; c'est pourquoi il le confia au zèle éclairé de l'Abbé de Saint-Martin, Suniaire, qui sut s'acquitter avec succès de la mission bien difficile que l'amitié et le souvenir bien cher du passé venaient de lui imposer. La restauration matérielle et spirituelle se firent en effet en même temps ; et le comte Oliba put ainsi féliciter avec tout son cœur l'habile restaurateur d'avoir employé tous ses efforts pour réussir à l'un et à l'autre de ces deux résultats.
(i) Liste chronologique des Abbés,
Donation de l'église de Saint-Romain de Llupia Mort de Suniaire
L'année suivante, le 3 des nones de juillet 1091 (i), l'Abbé Suniaire eut à se féliciter de la générosité de Déranger et d'Arnaud, deux seigneurs franchement chrétiens, qui se démirent en faveur de l'Abbaye de Saint-Martin de la possession de l'église de Saint-Romain de Llupia. Les revenus de cette église étaient relativement considérables. L'Abbé Suniaire l'avait compris. Aussi en témoignat-il par une lettre bien sentie sa vive reconnaissance, aux deux nobles donateurs (2).
Si jusqu'ici l'Abbaye de Saint-Martin a vécu en paix et a prospéré pour la gloire de Dieu et le bien des âmes, elle va entrer dans une période de troubles qu'elle n'a nullement provoquée, il faut se hâter de le dire pour sa justification. Au reste, le récit des événements que nous allons détailler témoigne de son droit et des moyens légaux et légitimes qu'elle prit pour les faire valoir, et fait incomber toute la responsabilité du scandale aux provocateurs du dehors.
Avec la mort de Suniaire, qui arriva en i iio, cessèrent pour quelque temps les nominations des
(i) Invenlaire n°» ."2 et 33.
(2) Inventaire n» 34.
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Abbés de Saint-Martin, pris dans le sein de la communauté : motif qui amena les graves et scandaleux démêlés dont nous allons parler au chapitre suivant.