CHAPITRE III
Sclua, premier Abbé de Saint-Martin
de 1014 à 1044
Donation d'alleux
En 1014, l'abbé Oliba, supérieur général de Saint-Michel de Cuxa, de Notre-Dame de Ripoll et de Saint-Martin du Canigou, le comte Guifred et Bernard, son frère, comte de Besalu, exposèrent à l'évéque diocésain, Oliba, qu'ils avaient déterminé de mettre à la tète du nouveau monastère un Abbé pris dans le sein même de la communauté, vu que l'église était consacrée et suffisamment poun'ue de revenus et de moines. Ils prièrent, en
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conséquence, ce prélat de leur donner et de nommer pour Abbé de Saint-Martin, Frère Sclua, qui avait construit le monastère. Cette demande était signée par l'Abbé Oliba, le comte Guifred, Guisla, sa femme, le comte Bernard et plusieurs moines (i).
L'évêque Oliba accéda à cette demande, qu'il ne pouvait pas d'ailleurs refuser, puisque d'après l'ordonnance de Serge IV, personne d'étranger au couvent ne pouvait s'immiscer à l'affaire du choix des abbés. Les convenances seules déterminèrent cette démarche. L'avènement du moine Sclua à la prélature abbatiale de Saint -Martin attira à ce monastère de riches donations. Le comte Guifred et d'autres grands personnages tinrent à doter le nouvel élu de plusieurs propriétés sises au territoire d'Ille, et notamment d'un alleu qui était à côté de l'ancienne église de Saint- Etienne (2).
Toutes ces donations et les précédentes, que nous avons mentionnées plus haut, étaient propres à contribuer largement au bonheur temporel de l'abbaye dès son début. Mais l'homme ne vit pas seulement de pain, il lui faut aussi des richesses spirituelles, car il n'y a pas de vie morale possible sans leur possession.
(1) Inventaire N" 'i.
(2) Inventaire N° 4.
Notre-Dame de Sous-Terre {xi» siècle) vénérée dans la crypte de l'Abbaye et conservée dans l'église de Casteil.
Enlèvement des reliques de Saint Gaudérique
Deux versions Miracles — Grande procession
C'est pourquoi l'abbé Sclua, de concert avec le comte Guifreci, travailla à pourvoir son monastère de tre'sors autrement précieux que les trésors du monde. Ceux-ci sont pour le temps et la vie matérielle et ceux-là servent à la sanctification et au salut des âmes. Les uns, c'est la terre qui les offre; les autres, doivent attirer du Ciel des faveurs indisp2nsables. Pour réaliser ce noble but, des émissaires partirent par ordre du comte Guifred, et allèrent à la recherche de saintes reliques. Favorisés par la divine Providence, ils purent, à leur retour, satisfaire le pieux désir du fondateur de l'abbaye et de celui qui la régissait. Ils apportèrent, en effet, une relique insigne, le corps de saint Gualdéric qu'ils avaient furtivement enlevé à son église.
Il y a deux versions au sujet de l'enlèvement de ce corps saint par les émissaires du comte Guifred. Nous allons les relater toutes les deux ; et d'avance nous nous prononçons pour la dernière, comme étant plus probable :
« Suivant un biographe anonyme de saint
Gualdéric, et d'après VHiAtoite de Languedoc
et la Gallia Chtiôtiana^ les émissaires du Comte
arrivèrent en 1014 à Toulouse, entrèrent à Saint-
bO HISTOIRE DE L ABBAYE ROYALE
Sernin sous prétexte de visiter le caveau qui renferme de si nombreuses reliques ; et, ayant remarqué que la grille de fer qui garantissait la châsse de saint Gualdéric était plus facile à forcer que les autres, ils s'introduisirent nuitamment dans cette église, après avoir probablement mis quelqu'un dans leurs intérêts. — La grille du compartiment où se trouvait la relique de notre saint fut forcée mais la châsse résista à tous les efforts des ravisseurs. Aussi firent-ils le vœu au saint de le placer dans un lieu où il serait plus honoré qu'à Toulouse. Ce vœu exprimé avec foi détermina saint Gualdéric à se rendre. La châsse fut mise à terre et les émissaires en emportèrent les reliques.
« Chemin faisant ils firent halte sur un coteau, tant pour s'y reposer et prendre quelque nourriture que pour arranger convenablement les saints ossements. Tout-à-coup, pendant cette dernière occupation, un tourbillon de vent vint miraculeusement enlever un morceau d'os sans qu'ils puissent en suivre la trace. — Dans la nuit, le sacristain chargé de la garde des reliques de Saint-Sernin fut instruit dans un songe par un ange de ce qui venait de se passer et du lieu oi^i se trouvait le morceau d'os miraculeusement emporté par le vent. Il alla, dès le matin, au lieu indiqué, et y trouva en réalité les débris du saint trésor. — C'est ce qui explique comment l'église de Saint-Sernin a encore une relique de Saint- Gualdéric. »
Voici à présent la seconde version qui ne diffère de celle-là que par le lieu où a été fait l'enlèvement et par certaines circonstances qui lui donnent plus de probabilité.
Domenech , hagiographe de la principauté de Catalogne, relate, d'après un manuscrit du monastère de Saint-Martin et un ancien bréviaire du diocèse, les circonstances suivantes. Poe et Pujade les acceptent telles que nous allons les décrire :
« L'an du Seigneur 1014, Guifre (1), comte de Cerdagne, fils du seigneur Oliba Cabreta, comte de Bésalu, après avoir édifié le monastère du Canigou, de l'ordre de Saint-Benoît, l'avoir pourvu de grandes richesses, envoya deux moines de Saint-Martin, bien escortés de quelques laïques de bonne condition, avec la mission de lui trouver de saintes reliques, afin d'en doter le nouveau temple qu'il venait de bâtir.
« Ces hommes, envoyés par un puissant seigneur qui ne cherchait qu'à devenir un saint, se mettent en campagne, avec autant d'audace que de finesse et surtout avec une ardente piété dans le cœur.
« Oii vont-ils ? Pèlerins de la nuit comme des voleurs, quoique moines et nobles, ils suivent des chemins peu fréquentés ; ils entrent inaperçus dans les villes, dans les villages ; partout où un corps saint repose, ils secouent les serrures de la porte des églises champêtres ou des cathédrales, car ils ne vont pas demander des reliques : on
(i) Au lieu de dire Guifred, on disait Guifre par abrc^viation.