CHAPITRE V
Vacance abbatiale de quatre ans
Donation du Monastère de Saint-Martin à l'Abbaye de Lagrasse
Opposition — Mort du Comte Bernard
Après la mort de Suniaire, il y eut à Saint-Martin une vacance abbatiale de quatre ans, après lesquels le monastère tomba malheureusement au pouvoir de celui de Lagrasse.
Le Comte de Cerdagne, Bernard Guillaume, fils de Guillaums Raymond, au naépris des prescriptions du pape Serge IV et des dernières volontés du fondateur, son grand père, l'illustre Guifred, livra en effet à perpétuité, le 2 des ides de février 1 1 14, le couvent en question à l'Abbaye de Lagrasse.
Les motifs de cette donation nous sont inconnus, et la conduite du Comte à cet endroit paraît
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d'autant plus équivoque que, en naêrne temps qu'il livrait l'Abbaye de Saint-Martin à celle de Lagrasse, il cédait à la première les droits seigneuriaux qui lui compétaient à Marquixanes (i).
Les moines de Saint-Martin protestèrent naturellement contre cette iniquité. Leur opposition était légitime, puisqu'elle reposait sur des prescriptions souverainement justes et décisives. Leurs efforts prévalurent pendant quatre ans ; mais un moment arriva oii la force prima le droit et où les décisions les plus respectables furent foulées aux pieds. Le comte Bernard, l'auteur de cette triste et injuste innovation mourut ; et dès lors l'ambition des moines du couvent ennemi se raviva d'une manière effrayante.
Jusque là, le Comte, coupable de l'inexcusable défaillance qu'il eut de commettre une injustice si notoire, s'était refusé à ce qu'un Abbé étranger put être imposé aux moines de Saint-Martin ; mais une fois lui disparu, son successeur Raymond Bérangerne fit absolument rien pour l'empêcher. Il laissa nommer, en effet, à la première vacance qui survint, un abbé, choisi parmi les moines de Lagrasse.
Raymond I, Pierre III et Béranger I
Dès ce jour l'Abbaye de Saint-Martin perdit son indépendance et dut se soumettre forcément à l'in-
(I) Invenlaire n° ."4. Dom Marlùne, T. 4, col. i3i.
bE SÀiNt-MARtiN DU CANIGOIJ 79
trus, du nom de Raymond I que la communauté de Lagrasse venait de nommer Abbé du monastère du Canigou. Cette soumission dura quarante-cinq ans sous trois Abbés : Raymond I, Pierre III et Béranger I. On devine le malaise et la tristesse des moines de Saint-Martin durant cette longue période de despotisme révoltant imposé par l'Abbaye de Lagrasse. Toutefois, ils ne négligèrent rien pour se soustraire à cette situation désolante. Un moment arriva enfin ou, après bien des efforts, ils réussirent à briser ce joug et à jouir de leur indépendance.
La peine d'Aragon et l'évêque d'Elne
Le moine Raymond, de l'Abbaye de N.-D. de Ripoll élu Abbé de Saint-Martin
Ce signalé bienfait leur arriva par la protection puissante de la reine d'Aragon et de l'évêque d'Elne. Ces deux grands personnages leur prêtèrent en effet main-forte et ne cessèrent de les encourager, après la mort de Béranger I, arrivée en II 57, à élire un Abbé de leur choix. Ces encouragements partis de si haut, joints aux prières adressées au Ciel par le clergé et le peuple, obtinrent au monastère du Canigou la liberté de la nomination de son nouvel Abbé. Des circonstances qui nous sont inconnues déterminèrent les moines de Saint- Martin à se donner pour Abbé un religieux d'une
8o HISTOIRE DIl l'abbaye ROYALE
communauté amie. On procéda à l'élection, et le résultat donna en effet unanimement pour Abbé à Saint-Martin le moine Raymond, sacristain major de l'Abbaye de Notre-Dame de Ripoll.
L'acte de cette promotion est signé par Gaufred, abbé de ce monastère, par Bernard, prieur de Saint-Martin, et par quinze moines (ij.
Plaintes de l'Abbé de Lagrasse Réponse de l'Abbé Gaufred, de N.-D. de Ripoll
Les religieux de Lagrasse poussèrent aussitôt de hauts cris, comme il fallait s'y attendre. Ils se plaignirent auprès du comte Déranger de la conduite indépendante du personnel monacal de Saint- Martin. Celui-ci en référa à Gaufred, signataire de l'acte de nomination du nouvel Abbé du Canigou, Raymond IL Entr'autres motifs de sa justification personnelle, Gaufred exposa au comte de Barcelone et de Cerdagne que la crainte de déplaire et de froisser la reine d'Aragon l'avait déterminé à consentir à ce nouveau moda.i vîvendi. Il le priait en même temps de vouloir bien engager l'Abbé de Lagrasse à ne pas s'opposer à l'élection de Raymond et de faire rendre au monastère de Saint-Martin tout ce qui lui avait été volé. (2)
(1). Inventaire n»» 35 et 3(5.
i-i) Inventaire n» 3(3.
hV. SAIN'T-MARTIN l)Û C.WIGOU Kl
Intervention du Comte Bérenger — Interdit
Le Comte écrivit alors à l'Abbé de Lagrasse et à ses moines de ne pas attaquer l'élection du nouvel Abbé, leur promettant que ce dernier se rendrait auprès d'eux pour leur donner autant de satisfaction qu'il pourrait.
L'Abbé de Lagrasse ne fit pas l'honneur au Comte d'accepter ces raisons et lança aussitôt un interdit sur le monastère de Saint-Martin et sur les églises qui en dépendaient. Et en même tenaps qu'il répondait à Raymond Biranger par une lettre pétulante, il en écrivait une aussi à l'archevêque de Narbonne pour se plaindre du procédé des moines de Saint- Martin et de Notre-Dame de Ripoll.
Le Comte Déranger, sans différer, répondit à l'Abbé de Lagrasse pour le prier d'en finir avec cette scandaleuse affaire. Il le sommait, en outre, de lever son interdit, s'il aimait mieux l'avoir pour médiateur que pour adversaire, (i)
Démarches de l'Abbé Gaufred et de l'évêque de Yieh
Conduite équivoque de l'évêque d'Elne
Sur ces entrefaites, l'Abbé de Ripoll mettait au courant de tout la reine d'Aragon et lui demandait avec instance sa protection royale.
(i) Inventaire n» 3-;.
De son côté, l'évèque de Vich très sympathique aux religieux de Saint-Martin suppliait son vénéré collègue d'Elne de soutenir l'élection de Raymond. Celui-ci semblait tout d'abord prendre parti pour la neutralité. Plus tard influencé par les religieux de Lagrasse, ils se plaignit au comte Béranger de n'avoir pas été consulté sur l'élection de l'Abbé de Saint-Martin. Il n'exprima pas moins son mécontentement à l'évèque de Vich pour le même motif, et osa même écrire à ce pieux et savant prélat que cette élection était nulle par le seul fait qu'on avait élu un moine de Ripoll de préférence à un religieux de Lagrasse,
Jugement porté par l'auguste Assemblée de Barcelone
Actes de violence
Devant cet argument de peu d'importance, le Comte de Cerdagne convoqua à Barcelone l'archevêque de Narbonne, tous les suffragants de Tarragone, l'Abbé de Lagrasse et tous les Magnats de l'État. L'affaire en question y fut consciencieusenaent examinée, et, après une longue délibération, cette auguste assemblée condamna l'Abbé de Lagrasse à lever l'interdit et à respecter l'élection du nouvel Abbé de Saint-Marlin iv.
il) Inventaire n» 3S.
im SAINT-.MARTIX l)V dANiGOL' 83
Furieux de se voir déchus de leurs folles prétentions, les moines de Lagrasse, bien loin de tenir compte de cette décision équitable, la méprisèrent et se portèrent à des actes d'une violence inouïe.
Accompagnés d'une multitude de gens armés, ils vinrent fondre, à l'improviste et pendant la nuit, sur le monastère de. Saint-Martin. Ils s'en emparèrent, et les gens sauvages qu'ils avaient à leur service commirent des atrocités. Plusieurs moines furent blessés par eux, ceux surtout qui voulaient résister. Ils chassèrent du monastère les religieux lettrés et réguliers, docfoà et in tegiilati otdini a.i.iucfo.i, dit l'inventaire, en les accablant d'injures. Certains autres se virent enfermés brutalement. En un mot la horde sauvage de Lagrasse se constitua maîtresse de l'Abbaye et de tout ce qu'elle possédait intérieurement et extérieurement (i^
Plaintes du Comte Béranger — Sa mort
Ces actes inouïs de brutalité impressionnèrent beaucoup le comte Béranger; c'est pourquoi il en fit part immédiatement au Chancelier de la Sainte Eglise romaine, avec prière instante de recommander l'affaire de Saint-Martin au Saint-Père et d'en obtenir promptement justice (2).
(i) Inventaire n"* Sg et 40.
(2) Ces détails sont un extrait d'un fragment du Cartulaire de Saint- Martin que nous avons trouve dans les Archives de la Préfecture de Perpignan, liasse A, n» 9.
Pendant que la réponse de Rome se faisait attendre, le Comte de Barcelone et de Cerdagne mourut ! 1 162). Cet éve'nement inattendu et les conséquences politiques qui s'en suivirent donnèrent naturellement du retard à la solution favorable impatiemment attendue.
Alphonse II, roi d'Aragon
Alphonse II, fils et successeur du comte Raymond Béranger, était alors roi d'Aragon. Il venait d'hériter du Comté de Roussillon par les conséquences du testament de Guinard, dernier comte de cette province ; et, malgré l'opposition qu'il éprouva dans l'exécution du testament de ce dernier et les obstacles qui surgissaient de partout, il ne perdit pas de vue le devoir qui lui incombait d'obtenir justice pour le droit méprisé et foulé aux pieds par les religieux de Lagrasse. Il adressa au Pape, d'une commune entente avec l'évêque de Barcelone, le sénéchal du palais et tous les seigneurs de sa cour, une lettre, dans laquelle, après l'exposé des torts et des méfaits de l'Abbé et des moines de Lagrasse et de la justification de leurs victimes, il supplie. Sa Sainteté de mettre fin sans retard à ce grave désordre et de délivrer en conséquence le monastère de Saint-Martin de toute vexation de la part de son plus grand ennemi.
Rescrit du pape Alexandre III — Enquête Lettres apostoliques
Le pape Alexandre III, par un rescrit ( 17 des calendes de mars i663), charge l'archevêque de Narbonne et l'évêque de Lérida d'informer au plus vite cette affaire (i), et le 17 des calendes de juin suivant, il adjoint à ces deux prélats celui de Gérone {•ï).
L'enquête de ces trois évêques finie et favorable aux moines de Saint-Martin, le Souverain Pontife écrivit une lettre personnelle, 3 des ides de juillet, aux religieux du Canigou et à toutes les églises attachées à leur Abbaye pour les avertir qu'il maintenait à Saint-Martin l'Abbé Raymond II, légitimement élu ; d'autre part, le jour suivant, il ordonne, par lettres apostoliques, à l'Abbé et aux moines de Lagrasse de restituer au monastère de Saint-Martin tout ce qu'ils lui ont pris, nommément cinq domaines. Il les prévient aussi qu'à l'avenir, il n'y aura d'autre Abbé que celui qui aura été librement élu par les religieux de la communauté, ainsi que l'avait réglé le pape Serge IV. Le Saint- Père termine ses lettres apostoliques en menaçant de l'excommunication et d'autres peines canoniques quiconque aurait le malheur de faire
(i) Inventaire n» 43.
(2) Inventaire n» 43.
opposition ou de contrevenir à ses ordres (i). Ces lettres apostoliques sont textuelles dans la Mazca Hiôpanica, col. i334.
L'Abbé Raymond II — Vacance L'Abbé Gérald
De leur côte', l'Abbé Raymond et ses religieux écrivirent un peu plus tard à l'Abbé et aux moines de Lagrasse une lettre, où après avoir énuméré tous les outrages qu'ils ont reçus, ils les somment, de par l'autorité du pape Alexandre , de comparaître devant Sa Sainteté à la fête prochaine de Saint-André, pour réparer le mal qu'ils ont fait.
Quelque temps après cette sommation, l'Abbé Raymond mourut en 1 1 68, et les choses en restèrent là. La vacance du siège abbatial dura jusqu'à l'année 1171, époque où la communauté de Saint- Martin put élever de sa propre autorité à l'Abbatiat le moine Gérald, frère justement de Raymond II.
L'Abbé Pierre IV — Son voyage à Rome Bulle du Pape — Fin des démêlés
On ne peut s'expliquer la durée relativement longue de cette vacance abbatiale que par les tracasseries dont furent encore sans doute victimes de la part du monastère de Lagrasse les moines
(i) Inventaire n" 4?.
de Saint-Martin. Il dut en être ainsi; car, après la mort de l'Abbé Gérald, arrivée la même année de sa promotion, le nouvel Abbé, Pierre IV, alla luimême à Rome se plaindre au Saint-Père et demanda instamment la protection du Saint-Siège,
Sa Sainteté fit droit à ses réclamations par une Bulle où, relatant les griefs exposés, Elle promet de ne pas supporter que l'Abbé et les religieux de Lagrasse molestent désormais, en aucune manière ni pour quelque raison que ce soit, l'Abbé et les moines de Saint-Martin (i).
Avec cet acte souverain, portant probablement des foudres, cessèrent enfin les graves et scandaleux démêlés entre les deux Abbayes.
Dès ce moment, Pierre Guillaume put gouverner en paix son monastère et toutes les églises qui en dépendaient.
Construction d'une forteresse à JMLarquixanes Donation de Téglise de Belloc
Il obtint à cette même époque du roi Alphonse II la permission de construire à Marquixanes, dont il était seigneur, une forteresse de ceinture. Ce village, qui est aujourd'hui une petite station du chemin de fer de Perpignan à Villefranche, laisse voir encore aujourd'hui les ruines de ces fortifications de défense. Six années après, 1 178, le seigneur Pierre
(i) D'après l'Inventaire, cette Bulle serait datée de Saint-Jean-de-Latran, 10 des calendes de mai 1172,
de Domanova lui livra l'église de Saint-Pierre de Belloc, situe'e sur une des montagnes de Ria, en face le village de Conat. Ce petit sanctuaire devint quelques années après un Prieuré à la collation de l'Abbé de Saint-Martin.
Ppemière mention des eaux thermales de Vernet
C'est par l'inventaire de Don Juan d'Agullana, n° 474, qui fait mention des eaux thermales de Vernet au sujet d'un moulin à foulon que vendit un nommé Pierre Mir à l'Abbé Guillaume, que nous apprenons l'époque précise à laquelle l'Abbaye de Saint-Martin sut utiliser, la première, les eaux minérales de Vernet pour le bien général. Nous parlons plus loin du développement donné par ellemême à l'établissement thermal qu'elle construisit en ces lieux de Vernet (4 des calendes de mars 1 186), établissement que d'autres développèrent plus tard dans des proportions grandioses.
Sentence du roi d'Aragon
Fulmination de déposition contre l'Abbé de Saint'-Michel
Le n° 734 de ce même inventaire nous donne la connaissance d'une sentence rendue au château de Vallrich par Alphonse II, roi d'Aragon, le 6
des calendes de juillet 1192, en faveur de l'Abbé Guillaume qui avait à se plaindre des prétentions injustes des frères Raymond et Guillaume de Castell-Roussillon et de leur mère Rixendis sur les pacages d'Odeillo. Ils furent, en effet, déboutés tous les trois de leurs prétendus droits.
- Pendant que l'Abbé Pierre Guillaume administrait avec succès le couvent de Saint-Martin, celui du monastère de Saint-Michel agissait en sens contraire. L'Abbé Arnald, en effet, par sa négligence et son relâchement le conduisait à la ruine. Heureusement que le successeur du roi d'Aragon, qui s'intéressait à ces deux abbayes, put l'arrêter à temps.
L'Abbé de Saint-Martin le remplace Il relève ce couvent
En effet, le nouveau roi Pierre II s'entendit avec le Pape, et ces deux souverains décidèrent, après le consentement de la communauté de Saint- Michel, de lancer contre Arnald une fulmination de déposition et de le faire remplacer par Guillaume, Abbé de Saint-Martin.
Les excellentes qualités du pieux Abbé du Canigou firent espérer à tous qu'avec la grâce de Dieu, il parviendrait à relever ce couvent ^i).
u) Gctllia chrisiiana, col. 4SC).
go HISTOIRE DE L ABBAYE ROYALE
Pierre Guillaume se rendit digne de la confiance du roi d'Aragon et du Saint-Père, Son zèle prudent ne négligea rien pour aboutir, avant tout, à faire observer la règle. Il imposa même certaines pénitences et mortifications visibles, en vue de réparer un passé trop plein, hélas ! de relâchement.
Charte du roi d'Aragon
Une décision souveraine prise par le roi d'Aragon fit rentrer l'Abbaye de Saint-Michel en possession de tous les immeubles que l'Abbé Arnald avait aliénés. Voici comment s'y prit ce dévoué protecteur royal. Il envoya à l'Abbé Pierre Guillaume une charte qui déclarait les ventes signées par Arnald, niillci^ non avenues et remboursables à un prix fixé par des arbitres choisis par lui-même. Cette charte est datée du 3o avril i2o3. Les ordres du roi s'exécutèrent à la lettre ; aussi le monastère reprit successivement son ancienne importance (i).
Guerre des Seigneurs et Comtes entr'eux Triste situation créée à l'Abbé de Saint'-Martin
Une année avant la mort de l'Abbé Guillaume (8 des ides de novembre 1220), des tiraillements politiques et une guerre que se firent entr'eux
11) Gallt'a christiaita, col. 4S6.
DE SAINT-MARTIN DU CANIGOU Çfï
certains seigneurs et comtes, faillirent le mettre dans une situation dangereuse. Guillaume eut la faiblesse de recevoir dans son Abbaye les seigneurs Béranger d'Espira, Adhémar de Saint-Ferréol et leurs complices, tous ennemis acharnés du Comte du Roussillon, Nunyo Sanchez, à qui le comte Guillaume de Moncade avait déclaré la guerre pour cause de jalousie. Ce dernier, en effet, vexé de ne pas avoir obtenu la tutelle de l'Infant-roi, Jaime I, et de ce que les Certes réunis à Lérida (Catalogne) avaient donné la régence à Sanchez, chercha dans cette préférence un motif de guerre. Il la fit à outrance ; et, à l'occasion d'une défaite que ses auxiliaires, Béranger d'Espira et Adhémar de Saint-Ferréol, subirent de la part de l'armée de Sanchez Nunyo, il compromit l'Abbé de Saint- Martin. Celui-ci toléra malheureusement que les deux vaincus se réfugiassent avec leurs complices dans les gorges du Canigou.
Justification de Pierre Guillaume
A cette condescendance l'Abbé ajouta celle de leur donner l'hospitalité ; de là une haine terrible de la part du Comte du Roussillon contre le monastère de Saint-Martin, et la résolution arrêtée de le châtier cruellement. Cependant, après une certaine justification que lui exposa habilement Pierre Guillaume, la pensée de se
venger comme il l'avait résolu, s'apaisa,... et le pardon ne se fit pas longtemps attendre. Toutefois, il exigea que l'Abbé de Saint-Martin elles habitants de Vernet, ses vassaux, lui payeraient la somme, de 4000 sous barcelonais et que les biens de Déranger d'Espira et d'Adhémar de Saint-Ferréol seraient confisqués à son profit (i).
Sa mort — Pierre d'Espira lui succède
Ce fâcheux accident nuisit à la santé de notre Abbé du Canigou. En effet, il tomba aussitôt malade et mourut l'année suivante, 1221. Le moine Pierre d'Espira le remplaça. Celui-ci n'eut à s'occuper que de l'Abbaye de Saint-Martin, car, tout de suite après la mort de Pierre Guillaume, les moines de Saint -Michel furent autorisés à pourvoir par eux-mêmes à la vacance du siège abbatial.
Avènement de l'Abbé Bernard Austérité des religieux de Saint-Martin
Nous ne savons de l'administration de Pierre d'Espira qu'elle dura neuf ans. Sa promotion eut lieu en 1221 et sa mort en 1280. Un homme (dit l'inventaire) d'un grand caractère et d'une sainteté
[i) Invenlaire n" io. Histoire du Ronssillon de M. Henry, Liv. i, Ch. vu.
biî saiNt-martin du canigoû 93
remarquable, le moine Bernard, sacristain-major, le remplaça. Ses premiers soins se porfèrent à pourvoir aux besoins matériels de ses frères qui pratiquaient, à cette époque, une austérité excessive. Il augmenta d'un quarteron la portion de pain pour les jours où ils devaient souper, et d'un œuf pour les dimanches, mardis et jeudis. Cette charitable mesure témoigne que les religieux de Saint-Martin ne prenaient pas, tous les jours, le repas du soir et que l'usage de la viande leur était interdit.
Ce régime austère, ajouté à la rigueur du climat et à la solitude sauvage du site faisait des religieux de Saint-Martin de véritables anachorètes, des hommes dignes d'admiration par les rudes pénitences et les mortifications de tout genre qu'ils s'imposaient.
L'Abbé Bernard noimné Abbé de Saint-Michel Régime rigide de Saint-Martin
Une année après sa nomination d'Abbé, Bernard dut se charger, le Pape et le Roi d'Aragon le lui imposant, de la direction de l'Abbaye de Saint- Michel. Cette double décision souveraine avait été prise, parce que les choses allaient, de nouveau, au plus mal dans ce couvent. Ce saint Abbé répondit avec toute sa grande sagesse aux vœux du Saint- Père et du Roi. Il soumit, en effet, la
94 Histoire de i/ abbaye royale
communauté de Cuxa au régime de celle de Saint- Martin, et réussit surtout à réformer l'esprit d'indépendance qui régnait parmi certains moines, en leur appliquant impitoyablement des peines canoniques qu'il avait demandées pour cet effet au Pape. Enfin, son administration eut l'heureux résultat de rétablir l'obéissance et la discipline parmi son nouveau personnel de Cuxa.
Chapelle de Sainte-Catherine
Institution d'un anniversaire — Donations et dispense
Animé d'une dévotion toute particulière pour sainte Catherine, il fit construire dans l'église supérieure un autel en son honneur, et institua à perpétuité un anniversaire pour le repos de son âme, avec l'obligation à qui de droit de faire servir, ce jour-là, au réfectoire, une portion en plus d'alinients à chaque moine. Des terres, des censives, des moulins et 1450 sous qu'il laissa par testament, devaient subvenir à ce surcroît de dépenses.
Plein aussi d'une bonté toute paternelle pour ses vassaux, il les dispensa, en 1240, de certains droits seigneuriaux qu'on appelait Infc.itia et Xozqiiia.
bË SAiNt-MÀRTiN t)U CANIGOU QD
Construction d'un château à Casefabre Mort de l'Abbé Bernard
Une année avant sa mort (1254), le roi d'Aragon Jacques I, lui donna la permission, ou pour mieux dire, il obtint de Sa Majesté pour des causes qui nous sont inconnues, le privilège de construire un château à Casefabre, village dépendant de sa juridiction seigneuriale.
Cet excellent religieux, modèle d'une exceptionnelle piété, mourut de la mort des saints, après avoir administré pendant 25 ans les deux Abbayes de Saint-Martin du Canigou et de Saint-Michel de Cuxa.