SUR
SAINT-ANDRÉ D'EXALADA
Dans le temps que Charles Martel, plus grandi que jamais par la victoire de Poitiers, tenait en tutelle la couronne de France, Ogier de Bavière (i) fut nommé gouverneur de l'Aquitaine, par le tout puissant Maire du Palais. Catalon était son château ducal et neuf barons formaient sa cour, neuf compagnons fidèles, dignes en tout point de guer- » royer sous ses ordres, à cette avant-garde périlleuse de la Gothie toujours menacée par le cimeterre de l'Islam. Ils s'appelaient Moncada, Pinos, Mataplana, Cervera, Cervello, Allemany, Anglezola, Ribellas et Eril.
Cependant la défensive pesait au tempérament ardent de ces illustres preux. Depuis qu'ils avaient vu, dans les plaines du Poitou, le Croissant reculer et fuir devant la Croix, l'envie les brûlait au cœur
(i) D'après Pujades, ch. xiv, ce héros légendaire ne diffère point d'Ogier le Dancns, que la Chanson de Roland nous montre ù la tête des barons de Bavière (v. 3o28 et suiv.) dans l'armée de Charlemagne, et qui remplit de ses exploits tout un cycle de nos vieilles épopées françaises.
de le poursuivre par delà les monts, et d'aller briser le joug dont gémissaient leurs frères voisins, les chrétiens d'Espagne.
Ceux-ci, d'ailleurs, les appelaient de tous leurs vœux et leur promettaient main-forte. Grand nombre de ces malheureux Goths, fuyant la persécution et la honte, étaient venus se réfugier en Aquitaine, à l'abri de l'épée du Duc, et ils joignaient leurs prières instantes à l'appel de leurs compatriotes, s'engageant à leur tour à marcher au premier rang contre l'oppresseur.
Ogier et les neuf barons ne contenaient plus leur impatience, lorsque Pépin, fils et successeur de Charles, leur transmit de la cour un ordre royal qui leur enjoignait de convoquer le ban et l'arrièreban et démarcher àu,i au Sarrasin d'Espagne.
Plus heureuse nouvelle ne pouvait arriver au château ducal. Il y eut ce jour-là grande liesse à Catalon. Bientôt l'on vit vingt-cinq mille guerriers, divisés en trois échelles, chevaucher vers les Pyrénées.
Moncada, Pinos et Mataplana marchaient en tête de la première qui formait l'avant-garde ; Cervera, Cervelle et AUemany se trouvaient au centre, en tète de la seconde; Anglezola, Ribellas et Eril fermaient la marche avec l'arrière-garde ( 1 ) . « Le seigneur Dieu nous soit en aide, criaient-ils, (2) ; Chrétiens ont droit, païens ont tort (3) ; Dieu nous
(i) Chanson de Roland, v. 711 et suiv.
(2) Ibid., V. 3359.
(3) Ibid., V. ioi5.
envoie exécuter son jugement (i); Dieu le veut! (2) » C'est ainsi qu'ils partirent, ces glorieux précurseurs de Charlemagne et des douze Pairs. Croisés avant la croisade, ils ouvrirent les premiers la voie aux Godefroy et aux Tancrède de l'avenir, et en dirigeant leurs coups sur l'avant-poste du Mahométisme en Europe, ils préparèrent de loin et ils rendirent possibles ces entreprises plus vastes où, trois siècles après, l'on vit la chrétienté, soulevée en masse par le souffle de la Foi, se précipiter audelà des mers, porter la guerre sainte en Orient, au sein même de l'empire de l'Infidélité, et après avoir délivré les enfants du Christ, travailler à délivrer le Christ lui-même et son tombeau.
Mais hautes sont les montagnes, ténébreuses les vallées ; la roche est bise, et les défilés sont terribles. Les français y passèrent, non sans grande douleur. A quinze lieues de là le bruit s'en répandit (3).
Ce fut, en effet, une formidable apparition que celle du duc Ogier, entouré des neuf barons et de leurs trois colonnes étincelantes d'acier sur la cime des monts qui séparent le val d'Aran du pays de Pallars. Ogier n'était pas un inconnu pour les fils
(1) Chanson de Roland, v. 3368.
(2) Ibid., V. 3625. ^
(3) Ibid., V. 814 et suiv.
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d'Ismaël, et l'on savait que nul mieux que lui ne pourfendait, sur le pré, cheval et cavalier.
Ils osèrent pourtant lui présenter la bataille à la descente de la montagne ; mais l'avalanche de fer qui s'était abattue sur le Pallars du haut des Pyrénées emporta leurs bataillons comme une paille, et le château-fort de Valence, oià se retirèrent les débris de l'armée vaincue, ne tarda pas lui-même à capituler. Ogier y plaça une garnison chrétienne et s'avança dans les gorges d'Urgell. Les Sarrasins essayèrent de lui en barrer la route, et leurs efforts furent assez désespérés pour que la marche victorieuse des barons se trouvât ralentie.
Néanmoins l'héroïque troupe put enfin forcer le passage, occuper les forteresses qui le commandaient, et grâce au soulèvement des montagnards chrétiens, empressés à courir au-devant de leurs libérateurs, affermir la conquête et organiser l'occupation.
L'Andorre, la Cerdagne et le Capcir virent de même, l'un après l'autre, le Sarrasin disputer pied à pied nos plateaux et nos montagnes aux barons de la douce France, reculer lentement et finir par disparaître à jamais.
Mais avant que le dernier des Maures eut foulé pour la dernière fois de son pied ce sol chrétien, dix années environ s'étaient écoulées, dix longues années, durant lesquelles Catalon ne revit pas la barbe fleurie de son noble châtelain.
Avec la conquête de la Cerdagne, la ligne de la retraite des Francs se trouvait assurée. Ils purent,
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dès lors, en toute sécurité descendre la vallée du Confient, et se montrer dans les plaines du Roussillon, ces belles et riches plaines devenues le chemin de passage des Sarrasins d'Espagne, des Sarrasins de Narbonne, incessamment battues, impitoyablement saccagées, solitude désolée couverte de ruines et de buissons.
Les Pyrénées furent aussitôt franchies, et l'armée du Christ déboucha dans l'Ampourdan. Sur le chemin de Gérone, Empories élevait ses remparts; force fut d'y mettre le siège. L'épreuve hélas ! une épreuve suprême y attendait nos barons. L'investissement commençait en automne, et avant que l'hiver touchât à sa fin, une maladie mortelle saisissait l'illustre chef de l'expédition; bientôt la tête d'Ogier s'inclinait sur son bras, et mains jointes, il allait à sa fin ; les anges emportaient son âme au Paradis (i).
Privée du conseil et de l'épée dû noble et sage duc, décimée par dix ans de guerre et de souffrances, perdue en plein pays infidèle, menacée de plus, par la prochaine arrivée d'une armée musulmane qui venait au secours de la place assiégée, la troupe héroïque se vit dans la triste nécessité de lever le siège et de se replier vers les Pyrénées. Moncada le vaillant, dapifer (ou sénéchal) d'Ogier de Catalon, prit le commandement, et la retraite s'effectua en bon ordre, gravement, tristement, comme une marche funèbre à l'entour d'un cercueil. Il suivit, en effet, ses fidèles dans leur
(i) chanson de Roland, v. 2391 et suiv.
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retour vers la patrie, le beau duc qui, depuis dix ans ne les avait pas un instant quitte's. Deux fois sacrée, sa noble dépouille de capitaine et de chrétien ne pouvait être par eux abandonnée sur une terre étrangère et païenne. Ce n'eût pas été de la bonne Chevalerie,
Quelques années encore, et à l'autre extrémité des Pyrénées, dans le val de Roncevaux, un autre baron de France tombera sous les coups des Sarrasins, et lorsque l'Empereur, revenant pour le venger, aura vu gisant sur l'herbe verte le corps de son neveu Roland, il commandera de le mettre à part et de le garder avec ceux d'Olivier (i) et de l'Archevêque Turpin (2).
Puis, chante le Trouvère, « on prit les corps des Barons; en trois cuirs de cerfs on les enferma (3) ; bien on les lava de piment (4) et de vin ; sur trois charrettes, dit Charles, conduisez-les par le chemin.»
« Et bien on les couvrit d'un drap de soie de Glaza. Puis, avec tous ses hommes, Charles remonta à cheval ; puis il vint à Bordeaux, la cité de valut... Jusqu'à Blaye (5) il conduisit son neveu,
(i) L'un des dourc Pairs de Charlemagne, célèbre dans les romans de chevalerie. (Dict. Larousse.)
(2) Archevêque de Reims. Il est célèbre dans les anciens romans de chevalerie. (Dict. Larousse.)
(3) Chanson de Roland, v. 2962 et suiv.
(4) Plante à semence poivrée.
(5) Chef-lieu d'arrondissement de la Gironde.
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et Olivier son noble compagnon, et l'Archevêque qui fut sage et preux. En de blancs tombeaux il fit mettre les seigneurs, à Saint-Romain : là gisent les barons, et les Francs les recommandèrent à Dieu et à ses saints noms (i). »
En Roussillon, il n'y avait plus de cité de valut, de Bordeaux ni de Blaye, pouvant ouvrir ses portes et ses sanctuaires au Duc, mort pour la France et pour le Christ.
Mais Dieu, « le Glorieux du Ciel » n'en avait pas moins pourvu d'avance au tombeau de son féal soldat : un moûtier (2) l'attendait, qui semblait n'avoir été bâti que pour recueillir sa précieuse relique.
Vers les pieds des Sezta.6 abruptes qui, à quelques milles d'Olette (3) redressent brusquement les derniers étages de la longue vallée du Confient, et par pentes rapides les haussent au niveau supérieur du plateau de Forçats, le voyageur qui remonte le cours de la Tet, se heurte tout-à-coup à un rempart rocheux, jeté en travers du défilé comme pour lui barrer le chemin. Seule, jusque dans ces derniers temps, la rivière torrentueuse, usant par le frottement séculaire de ses eaux bondissantes et continues
(i) Chanson de Roland, v. 36-jg et suiv.
(2) Monastère.
(3/ Canton des I^yréne'es-Orienlales.
le dur rocher obstructeur, avait su se frayer dans la masse granitique un passage vainement dispute', « seule, elle avait forcé le passage ». Moins puissant que les eaux, l'homme s'était résigné à tourner un obstacle qu'il ne pouvait renverser et qu'il ne savait pas encore percer ; et aux approches de cet endroit, il avait, dès les temps les plus reculés, fait dévier la route vers les hauteurs de Canavellas (i). Au-delà du rempart gigantesque, la vallée, un instant interrompue, recommence, mais plus silencieuse et plus profonde, plus fraîche et plus sauvage, avec un horizon sensiblement élargi qui permet à l'œil d'errer avec moins de contrainte sur le bleu firmament. Ce tronçon de gorge s'appelait jadis la vall d'Engara, ou vallée de la flamme (2) ; la déclivité de la montagne portait le nom expressif, .presque effrayant, d'Exalada, un éboulement (3) ; aujourd'hui ce sont les Gratis (4).
(1) Village du canton d'Olette.
(2) Cette dénomination semble trouver son explication naturelle dans la fumée qui s'échappe sur tant de points difj'érents de la vallée, des sources d'eau thermale qu'elle recèle. Cela prouverait que les sources des Gratis étaient déjà connues dans ces siècles reculés. — C'est dans la Marca lu'sp., tit. XIX, qu'on trouve que la Vall d'Engara veut dire vallée de la flamme. D'après Cénac Vincent, Engara signifie aussi flamme, en langue Basque. Or, on sait que le Basque est le débris le plus authentique de la langue Ibérienne que parlaient nos premiers ancêtres.
(3) Exalada signifie réellement, d'après M. P. Puiggari dont la compétence en grammaire catalane est si grande, éboulement, précipice. — On retrouve ce mot avec ce même sens dans un cap-breu de i388, e.xistant aux archives de la sacristie de Corneilla. — Alart, dans son Cartulaire des archives de Conjlent, donne également au mot exalada le sens d'éboulement, précipice. Anglade, dans son traité des eaux minérales, ii, p. 340, Pujade, liv. viii, ch. xii, ont faussé la signification du mot exalada, en le faisant dériver d'exhalare, étymologie qui, rapprochée des vapeurs aqueuses qu'on voit s'exhaler des sources thermales si nombreuses dans cette vallée, leur paraissait la plus naturelle et la plus logique.
(4) De fjradiis, gradin ou marche. Ce nom se serait appliqué à la section
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Quel site pour des pénitents morts aux plaisirs et aux intérêts du monde, pour des contemplatifs avides.de la seule vision du Ciel, pour des moines voués au défrichement du désert et aux paisibles occupations pastorales, pour des hospitaliers enfin, dans les temps où. les routes n'offraient qu'une demi sécurité !
Or, raconte la chronique, sous le règne de Childéric, Pépin étant Maire du Palais, on vit un jour descendre au fond de cette gorge sept prêtres et quelques laïcs, venant d'Urgell, et en quête d'une solitude, où ils pussent vaquer en toute liberté à la grande affaire du salut. Le lieu fut trouvé à leur convenance ; et, se mettant à l'œuvre aussitôt, ils édifièrent sur l'escarpement de la berge une église et quelques cellules ; et, après avoir dédié le nouveau monastère à l'apôtre Saint-André, ils y firent
de la vieille route qui, jadis, rejoignait à l'occident le bord de la Tet par une espèce d'escalier pavé, divisé en gradins.
A droite de la descente appelée Los Graûs,- vieille route, on aperçoit encore quelques restes de constructions anciennes : partie d'une muraille et de la voiite d'une petite église, ainsi que l'enceinte peu étendue d'un édifice qui paraît avoir été de forme carrée. — Ce sont, dit-on, les ruines de l'ancienne Abbaye de Saint-André d'Exalada.
M. Companyo ne peut le croire pour des raisons parfaitement fondées. D'après lui, et nous sommes de son avis, ce sont là les ruines du Vilar et de l'église de Saint-Pierre d'Exalada, dont il est parlé dans deux documents du x» et du XI" siècle, Villare qiiod vacant Exalada (962) v. Marca, n» 97- — Allcdem Exalafain ciim Sancti Petn Ecclesire (1012) v. Marca, n» 164. — Ce Vilar dut se constituer autour d'une Celle de Saint-Pierre que les moines de Saint-André semblent avoir fondée, avant l'époque de l'inondation, dans le voisinage immédiat de l'Abbaye (Marca).
profession de la vie monastique sous la règle de Saint-Benoît.
Il ne tarda pas à s'exhaler de ce recoin de montagne un suave parfum de sainteté ; et bientôt, avec la vénération des fidèles, les donations pieuses affluèrent, et au bout de peu de temps, la jeune fondation se trouva élevée à un degré inespéré de prospérité. Notre marche, en deçà des monts, ne possédait point d'autre monastère ; Saint-André d'Exalada fut le premier plant fixé dans notre sol de ce bel arbre monastique qui, moins de deux siècles plus tard, devait ombrager de ses rameaux le haut et le bas Confient, le Roussillon et le Vallespir. Comment ce premier-né n'aurait-il pas incliné sur son berceau et doucement captivé les amours de nos religieux ancêtres :
C'est vers Saint-André aussi qu'après la levée du siège d'Empories, on vit s'acheminer la procession funèbre des neuf Barons et des vingt mille Preux, escortant le cercueil du duc Ogier Catalon.
L'auguste dépouille fut reçue avec respect et honneur par les fils de saint Benoît.
Ils donnèrent de par Dieu absoute et bénédiction, encens et myrrhe firent ensuite brûler. Et tous gaillardement encensèrent le corps. Puis, en grand honneur on l'enterra (i). Cependant moult grande était la douleur. Il n'y eut ni chevalier ni baron qui de pitié chaudement ne pleura.
Vingt mille tombèrent à terre pâmés (2) .
(i) Chanson de Roland, v. 2967 et suiv. (2) Ibid., V. 2416 et suiv.
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Nous devons tristement ajouter avec la chanson: Et puis on le laissa : qu'en aurait-on fait? (i).
Ce ne fut pas ne'anmoins sans avoir gravé sur la pierre en vers le'oniens la mémoire des gestes héroïques d'Ogier. Son épitaphe disait :
Diiçiô Otogezi, Ctiiciô Chà-iti amici vczi,
Subtùâ in bâc foààd, qaieàciint corpiià et oàôa.
Pzoleà Theodbetti, Bavati Matfiô expezti,
Fuit, et in vita eiun timuit Lsniaelita.
Ob cauàani legiô Dci, tiini jiiâôii Regiâ
Azma fezené àœva, àtipatiiA magna Catezva
Sodalinni, benè tzanàivifj'uga Pvzennœ,
Poùt Aquîtaniam, qiiœzendo tezzani Hiàpanam.
Gczendo bellum, iutavit Palla-S, Uzgellnm
Cezeziàque pagiini, Roààilionià et agziun.
Vitam ad Empoziam zcUqnit, atqiic memoziam,
Qiiani hezoeé diixeze liùc noveni tiiznuv qiiœqiie
plauxeze.
Mazcha jam toia plozat, ozatqiic devota.
Ut ôaczuni miinu.i dei ei Tzinn.i et Unuà.
Amen (2).
« Du duc Ogier, fidèle ami de la Croix du Christ, sous cette pierre reposent le corps et les ossements. Issu de Théodebert de Bavière, homme de guerre éprouvé, durant sa vie l'Ismaélite le redouta. Pour la cause de Dieu, et aussi sur
(i) chanson de Roland, v. 2961.
(2) D'après Pujade, liv. vu et xxiv, los l'erscs de VcpiiaJ'io se conscrvarcn en algnnos libros ciel inonasteric de Sanla Maria de Poblet. \\i de plus. Qiiedando sa copia entre las escrilnras que en Coxan se par conservado, y par F'^. Martin pal>licadc.
l'ordre du roi, il guerroya terriblement, et escorté d'une nombreuse troupe de compagnons, il franchit les cimes des Pyrénées, passant d'Aquitaine en la terre d'Espagne. Les armes à la main il délivra Pallars, Urgell et le pays de Cerdagne et les champs du Roussillon,
« A Emportes il perdit la vie, et sa mémoire ici, par les héros qui l'apportèrent et par les bataillons fut pleurée.
« La Marche entière aussi le pleure, et dévotement elle prie le Dieu Ttine et Un de lui donner la sacrée récompense. Amen. »
La Marche entière le pleura ; était-ce assez pour une aussi grande mémoire ; nos pères avaient le cœur trop haut pour le penser....
Les peuples chrétiens de la Marche espagnole, déshérités du corps de leur libérateur, tinrent à honneur de garder du moins son nom ; et ce nom désormais immortel, étendant sa pacifique conquête jusqu'aux bouches de l'Ebre, on vit non seulement l'Ampourdan et le Roussillon, la Cerdagne et le Pallars, théâtre des victoires et du sacrifice d'Ogier Catalon, mais encore la Tarraconaise entière, côte et montagne, oii sa généreuse ambition avait rêvé de porter la délivrance, l'azbotet à l'envi comme un drapeau commun, et se l'approprier indivis comme on fait d'un patrimoine sacré et inaliénable.
Touteâ nnieâ dans un même sentiment de reconnaissance, en dépit de la barrière Pyrénéenne qui les scindait en deux fractions séparées, les provin-
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ces de la Marche Espagnole et celles de la Marche Française, s'appelèrent et ne voulurent plus s'appeler que du nom. de Catalogne.
Telle est, en résumé, la Geste d'Ogier, duc d'Aquitaine, telle la place qu'y occupe l'humble sanctuaire de Saint- André. Il ne pouvait, en vérité, se lever dans le ciel d'E.xalada, sur le berceau du monastère naissant, une aurore plus radieuse et plus belle. Pourquoi faut-il que cette brillante clarté ne soit qu'un mirage fantatisque du jour doré de la Légende ? Nous nous serions reproché toutefois de ne pas l'évoquer, non seulement parce qu'il en rejaillit un effet de gloire sur l'Abbaye de Saint-Michel de Cuxa dont nous avons fait l'histoire et qui est sortie elle-même des ruines de l'Abbaye de Saint-André, mais encore parce que dans l'histoire si éphémère et si calamiteuse de celle-ci, ce souvenir héroïque nous semble faire agréablement compensation à l'humilité et aux épreuves de sa destinée.
De tout temps, on le sait, un des privilèges de l'infortune, surtout lorsqu'elle fond avec violence sur un innocent, a été d'inspirer la muse des poètes; et la légende, qu'est-ce autre chose que la poésie couvant lentement dans l'âme d'un p'euple, et s'en dégageant occasionnellement, sous forme d'érup-
iqo LÉGENDE
tion par la bouche ou par la plume d'hommes inconnus, que les circonstances lui ont donnés pour interprètes, et parfois interprètes de génie ?
Rien d'étonnant aussi que de vieilles chroniques et des contes apocryphes se soient plu, dans des siècles de foi naïve, à embellir d'une auréole imaginaire le berceau et la tombe, si proches l'une de l'autre, de Saint-André d'Exalada ; et nous hésitons à admettre avec le savant Marca que notre légende ait été composée de toutes pièces, il y a quatre cents ans, par un chroniqueur espagnol.
D. Antonio de Bofarull partage tout à fait l'opinion de Marca (i).
Il nous paraît plus rationnel que, comme toutes les légendes de Chevalerie, elle remontât plus avant que le XV siècle, et nous pensons que le genne s'en trouvait déjà dans des Cantilènes, romances ou chansons répandues parmi le peuple de Catalogne, et fredonnées le soir à la veillée par la bonne grand-mère à ses petits-enfants.
Plaise à Dieu qu'un Catalaniste heureux surprenne un jour sur les lèvres de quelque montagnard les vestiges, peut-être encore existants, de ce chant populaire, ou mette la main sur quelqu'une de ces vieilles Chroniques de Catalogne et d'Aragon, dont Marquilles invoquait l'autorité.
(i) Mossen Pero Tomich, Histortas et Conquestas , ect. (vers 1479;. Pujade démontre asse: bien que la légende était connue avant Thomich (ch. XV). D. Antonio ^ie Bofarull démontre mieux encore que c'est grâce à des erreurs de chronologie que Pujade a réussi à prouver cette antériorité de la légende (Hist. critic. civile et religieuse de Catalogne, t. II, ch. 11).
Ce romancero espagnol enrichirait ce jour-là son écrin d'une perle nouvelle, et notre Roussillon, devenu trop oublieux de ses traditions et des monuments de sa gloire passée, se prendrait à les aimer et à en cultiver le souvenir.
Mais après la Légende, l'Histoire.
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