CHAPITRE PREMIER
En cherchant la date vraie de l'origine de l'Abbaye de Saint-André d'Exaladadont l'existence remonte si haut, après avoir sérieusement consulté les documents si variés qui lui sont relatifs, il semble tout d'abord qu'une nuit impénétrable l'enveloppe ; et on est alors porté à croire que ce serait peutêtre, comme certains l'ont dit, à la faveur de cette nuit que de filiales et jalouses ambitions auraient jadis tenté de lui créer une antiquité chimérique, de la faire remonter à Pépin et à Childéric, de falsifier même des chartes de Charles-le-Chauve pour les attribuer à Charlemagne — et d'associer ainsi son berceau à la grandeur du plus grand nom de l'Europe chrétienne.
En réalité, il n'en est pas ainsi, et on ne peut pas penser autrement lorsqu'on a sous la inain des documents authentiques et qu'on marche avec eux à la suite d'auteurs se recommandant aussi bien par leur talent de chroniqueur consciencieux
que par la réputation d'hommes intègres au point de vue historique — et d'un désintéressement absolu.
D'après nous, c'est en 748 que remonte l'origine du monastère de Saint- André d'Exalada, de cette Abbaye dont nous sommes heureux de retracer l'histoire, parce qu'elle a été le berceau de la royale et célèbre Abbaye de Saint- Michel de Cuxa.
Domenech, dans son histoire de lo/i Sancfoà de Catalunia, Yèpes, dans sa Chronique générale de San Benito, Pujade, dans sa Chronique universelle de Catalunia et bien d'autres auteurs de renom acceptent et défendent cette date.
Avant d'entrer dans l'exposé de cette histoire de Saint- André d'Exalada, si tristement célèbre à cause du grand malheur qui fondit sur elle et la détruisit de fond en comble, nous tenons à donner immédiatement les preuves sur lesquelles nous nous appuyons, avec les auteurs ci-dessus nommés, pour prouver la date exacte de son origine. Elle est prise à la fin du dernier roi des Mérovingiens, de Childéric III (745), époque où Pépin, Maire du Palais, fils de Charles-Martel, gouvernait la France en souverain.
Ce témoignage chronologique trouve sa véridicité dans un document en castillan que nous avons nous-même découvert dans les archives de la sacristie du vénérable chapitre de la cathédrale de la Seo d'Urgel. Voyez aux pièces justificatives, n° i .
Ce document précieux, que nous disons authen-
DK SAlNT-ANDRli D EXALADA IC)0
tique, parce qu'il porte une signature très respectable et qu'il est sorti d'un lieu où tout naturellement la vérité sur ce fait devait se conserver, est une relation écrite en castillan dont nous donnons fidèlement la traduction que voici :
« Le i3du mois de septembre 746, sous le règne de Childéric III, roi de France, quelques prêtres accompagnés de quelques bons laïques, poussés par une inspiration divine, vinrent avec la permission de leur évèque, Wuisard, de la Seo d'Urgel, dans un lieu appelé Exalada, situé dans la vallie du Confient, sur la rive de la Tet. Ils y bâtirent une église et un monastère en l'honneur et la gloire de Dieu Notré-Seigneur et de l'apôtre saint André. Ils firent cette fondation de leurs propres ressources. Une fois que le monastère fut terminé, il se peupla de religieux de l'Ordre de Saint-Benoît.
« En l'année de Notre-Seigneur Jésus-Christ 779, c'est-à-dire trente-quatre ans après sa fondation, survint une grande crue de la Tet qui détruisit l'abbaye jusqu'aux fondements. Presque tous les religieux périrent dans ce déluge d'eau. Et chose bien lamentable, c'est que l'Abbé lui-même fut du nombre des victimes. Heureusement encore que cinq moines échappèrent à cette ruine désolante. Accompagnés par Protase, ex-archidiacre d'Urgel, qui les affectionnait beaucoup, ils allèrent trouver le roi Charlemagne à qui ils racontèrent l'énorme désastre de la destruction complète de leur couvent.
« La durée de cette fondation a été de trentequatre ans. Trois Abbe's s'étaient succédé pendant cette courte période de temps : Commenbatus, Eldébert et Witiza.
« Signé : Antoine de Yèpes, « Chroniqueur général de l'Ordre de Saint-Bei\oît. i»
(Archives del Cuerpo de Canonigos de la Catedral de la Seo d'Urgel.)
La signature du bénédictin Yèpes, chroniqueur général de l'Ordre de Saint-Benoît, placée à la fin du récit de cette relation lamentable, lui imprime un caractère d'autant plus certain d'authenticité, que l'homme qui l'a donnée est d'une grande valeur intellectuelle et d'une impartialité universellement connue. Sa grande perspicacité et sa profession de chroniqueur consciencieux se seraient incontestablement opposées à couvrir du sceau de la vérité un fait historique qui offrirait une date fausse et même douteuse.
Nous corroborons notre assertion d'une autre preuve qui porte aussi avec elle les marques les plus désirables d'authenticité; c'est une charte de Charlemagne. Elle est le récit fait par le grand Empereur lui-même de la fondation, en 745, de l'Abbaye de Saint- André ainsi que de la confirmation de tous les domaines acquis à ce monastère et de la sollicitation de l'appui moral et matériel de tous les évêques, abbés, comtes, viguiers, actionnaires et Miôôi Domini de la province de Catalogne en faveur du couvent d'Exalada.
Nous donnons le sens complet de cette pièce émanant du très illustre fils de Pépin.
On en lira le texte aux pièces justificatives, n° 2.
Charlemagne y parle, selon son habitude, avec l'accent de la foi la plus vive, au nom de la Sainte et indivisible Trinité dont il reconnaît et proclame la souveraine puissance.
« Que dès ce moment, dit-il, il soit à la connaissance de tous, que sept prêtres d'origine libre, Eldébert, Commenbatus, Witiza, Victor, Lucan, Guidefred, Reccesuvinde et Sanctiol, accompagnés de quelques bons laïques, tels que les nommés Attila, Baro, Leudomir et d'autres partirent de la ville d'Urgel avec la permission et la protection de leur évêque, Wuisard, pour aller se fixer sur un point de la vallée du Confient, du nom d'Exalada, et situé non loin de la rivière de la Tet.
« Ils firent, avec leurs propres ressources et les libéralités de certaines personnes, l'acquisition de ce lieu, comme très propre à l'édification du monastère. Leur projet reçut bien vite son exécution.
« Ils prirent pour titulaire du couvent l'apôtre saint André; saint Jean et saint Thomas furent également choisis comme patrons secondaires.
« Cette Abbaye que Notre père Pépin avait entourée déjà de sa puissante protection par un commandement de sa part, se trouve située aux frontières de la Cerdagne, Notre province, et dans le diocèse d'Audésinde, évèque d'Elne, suffragant de l'archevêque de Narbonne, du nom de FrédaL
« Ces religieux ont demandé à Notre Excellence
ig8 HISTOIRE DE l'abBAYE ROYALE
de les protéger de Notre autorité personnelle et de faire jouir leur Abbaye de certaines franchises: ce à quoi Nous avons voulu volontiers consentir.
c( En conséquence, Nous accordons pour le présent et l'avenir, aux religieux de l'Abbaye de Saint-André d'Exalada, Notre protection royale qui ne faillira pas dans la défense de leurs biens et de leurvS personnes. Nous leur permettons d'acquérir des domaines là où ils voudront, sans que la juridiction de n'importe quelle église qui ne serait pas soumise à celle de l'Abbaye, puisse s'y opposer. Qu'aucun de Nos juges et sujets se garde jamais de les chasser de ce lieu, légitimement acquis, ni même de leur demander les motifs de la résidence et du droit de pâturage.
« Nous leur reconnaissons enfin le droit d'élection de l'Abbé, conformément aux statuts de la règle de Saint-Benoit. L'élu doit être tiré du sein de la congrégation; et il n'est pas plus permis à l'évêque du lieu de l'Abbaye qu'aux évèques des autres diocèses de soulever à ce sujet la moindre difficulté. Nous défendons en outre à Nos seigneurs d'exiger aucune redevance pour les ordinations des religieux des ordres sacrés, ni aucun droit pour livrer les Saintes Huiles nécessaires à l'usage de l'Abbaye.
« Que toutes ces libertés et faveurs, accordées par Nous à l'Abbaye d'Exalada et à ses moines, soient perpétuelles, Nous le voulons ainsi, afin que ces bons religieux puissent tous prier pour la conservation de l'Eglise de Dieu, pour la stabilité de
Notre royaume, et pour que Dieu fasse miséricorde à Notre peuple.
« Telle est l'expression de Notre volonté que Nous authentiquons, avec la grâce de Dieu, pour le présent et l'avenir, en la revêtant, avec Notre propre main, de Notre seing et en donnant l'ordre d'y appliquer Notre anneau sigillaire ».
Charles
s glorieux
Adalgarius, notaire, a reconnu, à la place de Goslin, l'acte sus-dit, donné félicitez le 3? du mois d'août, au palais royal de Douzy, l'an 771. Amen.
(Place du seing)
« Sceau f de moi, Hyacinthe Vilar, par autorité apostolique et royale notaire public de la ville de Prades, en Confient, diocèse d'Elne, et secrétaire de l'illustre chapitre de Saint-Michel de Cuxa, qui ai coUationné et vérifié la sus-dite copie transcrite de son original en parchemin, lequel original n'était ni vicié, ni rayé, ni suspect dans aucune de SCS parties, était enfoui dans les archives des écritures publiques du dit monastère.
« Notre prédécesseur, maître Onuphre Balaguer, notaire par autorité apostolique et royale, avait déjà coUationné et vérifié cette copie. L'ayant Nousmeme trouvée conforme à son original, Nous en
faisons foi, après avoir été requis : lo avril 1670, de
leur Jésus-Christ.
« Clausi, H. V. »
la naissance de Notre Seigneur Jésus-Christ
« Moi soussigné, Jean Félip et Balanda, par autorité royale notaire public de la ville de Prades, viguerie du Confient, diocèse d'Elne, et secrétaire de toute la Juridiction de l'Abbaye de Saint-Michel de Cuxa, de l'Ordre de Saint-Benoit, j'ai vérifié et collationné la présente copie que j'ai trouvée cohconder avec son original.
« A l'instance du très illustre et très révérend Dom Sauveur de Copons, Abbé du monastère de Saint-Michel, j'ai clos et apposé mon sceau ordinaire.- F. B.
10 Octobre 1740 « Reçu pour le salaire de la présente deux livres, treize sols et quatre deniers. 2I i3s 41! « J. Félip. «
Cet acte couvert du sceau du premier magistrat du royaume et de la signature d'un notaire public, est évidemment authentique. Il devient pour notre assertion une preuve d'autant plus décisive que dans l'intervalle à peu près d'un siècle, trois différents notaires ont été requis à diverses époques : les deux premiers, Onuphre Balaguer et Hyacinthe Vilar par les très illustres Abbés Dom Pierre de Puigman y Funes en 1626, et Dom Louis de Caldes en 1670, elle troisième Jean Félip et Balanda par le très révérend Abbé Dom Sauveur de Copons, en 1740, pour ratifier la sus-dite copie, extraite de son original qui n'est ni vicié, ni rayé, ni suspect
dans aucune de ses parties, et enfermé dans le Chartier des écritures publiques de l'Abbaye.
Ce nouveau témoignage démolit, il semble, toutes les opinions qui sont contraires à la date de 745, et par conséquent, à la fondation du monastère d'Exalada sous Childéric III .
Après tout cela, peut-on suspecter de mauvaise foi et accuser d'une jalouse ambition des hommes de Dieu, des hommes, laïques assermentés, capables d'avoir falsifié la date de la fondation du monastère dont il s'agit ? Penser ainsi, c'est, il semble, blesser les bienséances et mettre à la place d'une humilité accréditée et d'un désintéressement évident, un orgueil et une aberration chimériques.
Nous terminons nos preuves par une opinion très respectable, émanant d'un des évèquesles plus éminents du siège d'Urgel.
Le digne prélat, prédécesseur de l'évèque Cassagnes, aujourd'hui Cardinal-Évèque de Barcelone, nous écrivait en effet dans une lettre de félicitations pour avoir publié VHûtoite de la toyale Abbave de Saint-Michel de Ciixa, qu'en réalité le monastère d'Exalada date de l'année 746.
On peut lire cette épitre dans l'histoire de Cu.va, pages 11 et 12. Elle est une attestation probante de la sus-dite fondation à l'époque de Childéric III.