‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Martin du Canigou (diocèse de Perpignan [microform]; suivie de La légende et de l'histoire de L'abbaye de Saint-André d'ExaladaChapitre 26 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Nous venons de de'montrer que c'est en 745, que le jour de l'histoire s'est levé sur cette colonie de moines, au nombre de sept, et nommés ci-dessus dans le diplôme de Charlemagne. Il avait dû en coûter à l'évêque Wuisard que les documents contemporains nous dépeignent si zélé pour les intérêts de son église de se priver, des services de sept collaborateurs aussi dignes ; mais la foi du Pontife faisant prédominer au-dessus de cet intérêt particulier la considération de l'appel divin, non-seulement il leur accorde toute permission, mais encore il voulut seconder leur généreuse entreprise, les honorer de sa haute et continuelle protection, en permettant, une ou deux années après, à son cher Archidiacre Protase de se retirer, avec trois de ses compagnons, dans le cloître d'Exalada et d'y vivre uniquement pour Dieu. Jusques avant l'arrivée de ce saint personnage. Saint- André ne pouvait pas avoir connu l'état de prospérité ; mais une fois ses portes s'ouvrirent à ce prêtre distingué, sa situation changea bientôt.

Le nouveau venu, en effet, était l'homme prédestiné qui devait successivement promouvoir sa modeste grandeur, et, après la plus épouvantable ruine, opérer son relèvement. Sa naissance, peut-

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être et sans nul doute ses éminentes qualités lui avaient valu l'honneur de l'Archidiaconat. Investi à ce litre d'une part de l'autorité épiscopale sur le clergé, il dut en user à la satisfaction de tous, si nous en jugeons par les sympathies dévouées qu'il sut éveiller autour de lui. Le mirite et la vertu ne constituaient pas son seul moyen d'influence ; il se trouvait encore par surcroît favorisé d'une magnifique fortune.

Dans le village de Taurinya, en Confient, il ne possédait pas moins de quatre maisons et six granges avec jardins, doure vignes produisant en moyenne trois cents quinales de vin, sans parler des champs plantés' d'arbres et des terrains en friche. A cette vaste propriété s'ajoutait tout auprès leVillar de Cuxa, petite agglomération d'habitations rurales au milieu d'une vallée charmante dont l'Archidiacre semble avoir tout spécialement affectionné le séjour.

On devine, en outre, tout ce que l'exploitation de ces domaines exigeait de troupeaux, de bétes de travail, d'instruments aratoires et autres meubles rustiques. On peut de même présumer que la richesse mobilière à l'usage personnel d'un si riche propriétaire terrien, se trouvait en rapport avec ses revenus. Nous verrons, en effet, plus loin, dans son vestiaire privé, les blanches fourrures s'allier à la serge, les vêtements à poil frisé aux humbles capes ; dans son vestiaire ecclésiastique nous enregistrons des planètes et des étoles. des aubes et des ceintures ; et dans sa literie nous admirerons un

somptueux étalage de laines et de soies, de peaux et de courtines, de coussins et de tapis.

Comme d'ordinaire le crédit elle renom marchent assez fidèlement ensemble avec la fortune, la dignité et la vertu, les possessions de l'opulent et pieux Archidiacre se trouvant en majeure partie dans le Confient, ses visites devaient nécessairement s'y répéter et s'y prolonger, sa vertu par conséquent ayant l'occasion plus fréquente d'y répandre le parfum de l'édification et de la charité, il arriva que Protase n'était ni moins connu ni moins honoré dans le diocèse d'Elne que dans celui d'Urgel, et, en cela, on ne saurait trop admirer la conduite de la Providence qui préparait ainsi les voies à l'accomplissement de ses desseins futurs.

En ce temps-là Commenbatus tenait la houlette abbatiale. Avec quels sentiments de joie et d'actions de grâces, quelles douces larmes dans les yeux, l'Abbé dut-il accueillir la fervente caravane qui venait si opportunément infuser un sang vigoureux dans le corps languissant de la laborieuse fondation !

On raconte qu'au jour oti saint Bernard se présenta à Cîteaux avec sa florissante recrue de trente gentilshommes, cette solitude austère, que la maladie avait décimée et dont la calomnie éloignait les vocations, éclata en cantiques de reconnaissance, et sembla avoir entendu cette parole du prophète : « Réjouissez-vous, stérile qui n'enfantiez pas, parce que l'abandonnée a plus d'enfants que la femme qui avait un époux, dit le Seigneur. » Un cri non

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moins triomphant dut retentir dans l'enceinte d'Exalada, à l'arrivée de nos quatre Urgelais, et sous leurs pas, que l'Ange du Seigneur dirigeait, la gorge sauvage dut aussi tressaillir d'allégresse et fleurir comme le lis au souffle du printemps.

La communauté claustrale néanmoins ne s'enrichit pas aussitôt des biens des quatre arrivants.

Bien que les vieux diplômes n'éclairent que d'un jour indécis les circonstances qui accompagnaient cet événement, il paraît que Protase et ses amis, retenus, disent-ils, par de justes appréhensions, se contentèrent de sortir du siècle, mais sans engager irrévocablement leur liberté et leurs propriétés dans les liens de la religion. Dans leur acheminement vers la vie parfaite ils firent halte au vestibule du sanctuaire et ce ne fut que plus tard qu'ils gravirent les marches de l'autel et s'y immolèrent pour jamais ait Seigneur.

Quelles pouvaient être les raisons de cette demi résolution, asser inconciliable avec les dispositions primitives de la règle de Saint-Benoît, et avec la suite de la vie elle-même de Protase ?

Là-dessus, les documents sont absolument muets et ce serait notis aventurer témérairement que de chercher à pénétrer les niotifs d'une telle conduite et de vouloir les juger, soit pour les blâmer, soit pour les approuver.

En attendant que l'obstacle, volontaire ou involontaire, qui s'opposait à la consommation de leur sacrifice, fut levé par les événements, Protase et ses amis se créèrent une condition intermédiaire

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entre les religieux profès et eux-mêmes, qui restaient simplement frères donne's ou Oblats, condition que plus tard le moyen-âge devait voir s'établir dans la plupart des monastères.

La formule de cette cond.ition spéciale d'appattenancc, du moins en ce qui regardait lés biens temporels de nos Oblats, fut consignée dans un acte commun, rédigé de concert et par devant témoins.

La pièce est curieuse, et elle n'intéresse pas moins l'histoire sociale de notre Roussillon, à cette époque, que les annales religieuses de l'Abbaye de Saint-André.

Les ftète.i commencent par se donner réciproquement l'usufruit de tous leurs biens, avec l'obligation de l'affecter à la communauté d'Exalada, à charge seulement pour celle-ci de leur fournir l'habitation et l'entretien. Ils ajoutent qu'à leur mort la communauté héritera de tous leurs droits de propriété, mais que, jusque-là, ils en font réserve expresse, pour le cas où ils seraient obligés de se retirer dans quelque autre monastère. Par une clause spéciale, Protase excepte, en outre de toute donation, son Villar de Cuxa et la somme de 146 sols, dont il déclare conserver la libre et entière jouissance, avec pouvoir, à sa mort, d'en disposer à son gré en faveur des pauvres ou autrement.

Dans un catalogue minutieux, les contractants détaillent ensuite les divers apports mobiliers et immobiliers. L'apport de Protase était le plus considérable. Entr'autres choses, qu'il serait trop

long d'eiTumérer, il consistait dans un alleu de Taurinya avec toutes ses dépendances très importantes.

Toutefois, il excepta de son domaine de Cuxa, chose providentiellement remarquable, trois vignes.

Il en fit cadeau à un des trois prêtres, frère donne'. Celui-ci les inscrivit dans sa donation, et par cette cession gratuite d'un modeste vignoble, gratuitement reçu, l'humble Oblat a eu l'honneur d'avoir mis Saint-André en possession de ce sol prédestiné de Cuxa oi^i les destinées de la malheureuse Abbaye d'Exalada, un moment brisées par la plus affreuse catastrophe, devaient se transplanter, reprendre racine, grandir et s'épanouir plus magnifique que jamais. C'est ainsi que, sous le couvert d'une insignifiante stipulation contractuelle, la Providence préparait mystérieusement le salut quand la ruine ne menaçait pas encore, et députait sa bienfaisante naiséricorde au-devant des coups de la justice.

Le même événenient qui valut à nos moines ce soudain accroissement de leur fortune foncière, introduisit dans leurs murs tout un convoi de richesses mobilières.

La dotation des cinq Oblats embrassa les principaux ser\'ices d'un grand établissement bénédictin : lingerie, vestiaire, sacristie, bibliothèque, écurie et basse-cour.

Du fait de Protase, la lingerie s'enrichit, entr' autres choses, de couvertures, soit en laine, soit en peau, soit même en soie, de coussins de soie,

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de courtines, de nappes et de serviettes, de tapis en laine. Le vestiaire se meubla de pelisses, de capes et de manteaux capuchonnés au poil frisé, de serges et de blanches fourrures, de souliers et de sandales.

La sacristie fit acquisition d'aubes, de planètes et de chasubles, d'étoles dites françaises et d'une ceinture parée.

On sait de quel prix et de quelle rareté étaient les livres manuscrits à cet âge reculé. Nos donateurs firent une largesse inestimable au monastère d'Exalada, en lui apportant vingt-sept livres.

Les écuries 'et la basse-cour, dans un monastère voué à la culture et au défrichement des terres, n'étaient pas le moins important des départements réguliers. Il fallut sans doute en reconstruire de nouveaux pour recevoir ne fût-ce qu'une partie de la nombreuse population chevaline, bovine, ovine, porcine et même canine, qui marchait à la suite des oblats du monastère. Vrai butin matériel d'une victoire toute spirituelle, que la Providence du Père Céleste procurait par surcroît à ses serviteurs du cloître. Le premier résultat immédiat de cette augmentation notable tant du personnel que du temporel de Saint-André, fut, à ce qu'il semble, l'achèvement des bâtiments de l'Abbaye. C'était nécessaire et ce fut possible. Il n'est pas probable néanmoins que, malgré les ressources dont on disposait à présent, les constructions complémentaires surpassassent les constructions primitives en solidité et en beauté. Les unes et les autres

durent consister en de pauvres murs clavonnagc, supporte's par une base en maçonnerie, comme la plupart des bâtisses romaines de la Gaule et des abbayes de ce temps. Les archéologues ne s'expliquent guère autrement comment les Normands purent plus tard si facilement détruire et incendier ces pieux édifices ; et nous ne nous expliquerions pas davantage, en dehors de cette supposition, comment une crue de la Tet aurait pu emporter notre Abbaye, la raser jusqu'aux fondements avec une soudaineté et une rapidité incroyables.

Malgré leur modeste apparence, l'agrandissement des bâtiments fut tel que le monastère sembla avoir été reconstruit tout à neuf ; l'église, en particulier, dut subir un revirement général ; de nouveaux autels, peut-être même de nouvelles chapelles vinrent l'embellir.

Saint André, jusque-là l'unique titulaire se vit associer dans son patronage trois autres apôtres saint Pierre, saint Jean et saint Thomas, En un mot la transformation fut complète. Tous ces travaux s'opéraient sous l'abbatiat de Commenbatus, le premier Abbé d'Exalada. Ce zélé et si intelligent religieux termina sa carrière par la réception de deux conflentins qui revêtirent l'habit bénédictin. Ils nous sont connus par leur intéressante famille. Ils s'appelaient Concessus et Tractulf. Descendants d'un nommé Mascara, dont les fils possédaient un alleu, le villar ou hameau de Fulla, au temps de la domination arabe. Ce riche

domaine situé dans une vallée fertile et compre-

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nant des maisons, des jardins, des vignes et des champs, s'était intégralement transmis, de père en fils, jusqu'aux arrière -petits -enfants de Mascara qui le possédaient encore, à cette époque-là, par indivis. Ils étaient au nombre de quatorze. Parmi eux nous relevons les deux jeunes moines ci-dessus nommés, et trois prêtres. Un si généreux tribut payé à la cléricature et au cloître témoigne éloquemment que la foi et la piété régnaient en souveraines dans cette famille patriarcale.

Cédant à un noble mouvement de charité, les quatorze petits-fils de Mascara tombèrent unanimement d'accord pour se dépouiller en faveur de Saint-André de leur domaine de Fulla et de plusieurs autres propriétés dont quelques-unes à Exalada même. Hi oinneà fecetiint caztam donatioiieâ... de oinnibiiô qu3S i^idebantuz habeze iii omnia loca vel iezzUozia, domoô, hoztoô, vineaâ et fezzaâ, àive et villaze Panliano ciiin fiiiibnô diiid.

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