SAINT GONTARD , TRENTE-UNIÈME ABBÉ (L’AN
Sa crosse passa, dès la même année, à un religieux de Fontenelle, nommé Gontard, originaire de Sotteville, à un quart de lieue de la ville de Rouen. La chose n’ étoit pas sans exemple, puisqu’un moine de Dijon
avoit rempli cette place avant lui ; mais elle paraîtroit étrange dans un tems où l’on donnoit pour abbés aux plus célèbres monastères de Normandie et d’Angleterre des moines de Jumièges, si nous n’avertissions que le grand nombre de sujets domestiques capables d’occuper ce poste donna lieu à l’élection de cet étranger. On convenoit unanimement du mérite de ceux de la maison qui étoient sur les rangs , mais on ne convenoit point de celui qu’il falloit choisir.
Cependant, le jour de l’assemblée fut indiqué. On tint un grand conseil, où chacun proposa le sujet qu’il avoit en vue. Les suffrages se trouvèrent partagés; nul ne fut élu. Le président, s’appercevant que l’élection traîneroit en longueur et que la charité pourroit être altérée, proposa le prieur claustral de Saint-Wandrille, et, par un discours propre àgagnerles suffrages, ilpria la communauté de se réunir en sa faveur. Ce discours fut d’autant mieux reçu qu’on connoissoit Gontard, et que l’abbé Robert avoit lui-même rendu témoignage à sa sainteté durant le séjour qu’il avoit fait à Jumièges quelques mois auparavant. Les plus sages, d’un commun consentement, le choisirent pour abbé, et leur sentiment fut suivi de toute l’assemblée. Gontard, l’aiant appris, en fut affligé, mais le bienheureux Gerbert, son abbé, lui notifia, malgré toutes les protestations de son indignité, qu’il falloit obéir et se soumettre à la volonté de Dieu.
Saint Gontard commença son gouvernement par montrer à ceux que la Providence avoit confiés à ses
soins l’exemple des vertus dont il avoit formé l’habitude dans les deux états de simple religieux et de prieur, où il s’étoit trouvé successivement à Fontenelle. Il ajouta même à ses anciens exercices de nouvelles pratiques de mortification ; ses oraisons devinrent plus longues et plus fréquentes, ses austérités plus rigoureuses, ses veilles presque continuelles ; il porta surtout Inexactitude à l’office divin jusqu’à nejamais vouloir y manquer, sous quel prétexte que ce fût. En un mot, toute sa conduite ne respiroit qu’humilité, que détachement, que pauvreté, que dévotion ; sa charité pour les malades étoit sans bornes, sa compassion pour les pauvres et les affligés si généreuse et si tendre qu’on donna de son tems au monastère de Jumièges le titre honorable d’aumônier, qui l’a toujours depuis distingué des autres abbaïes de la province l.
A ces prédications muettes, mais intérieures et persuasives, il joignit avec le même succès les exhortations publiques et secrètes («) ; ilprêchoit régulièrement trois fois la semaine, et on ne se lassoit point de l’entendre, parce que les saintes instructions qu’il donnoit se trouvaient toujours précédées et suivies de ses propres exemples. Ce ne fut point assez pour lui d’établir une piété solide dans son abbaïe, il travailla aussi à y entretenir les sciences, et il eut la satisfaction de voir les
(a) Ord. Vital, 1. VI, p. 529.
1 « Un dicton populaire qualifiait ainsi les principaux monastères dn « diocèse: Saint-Ouen-le-Noble, Le Bec-le-Riche, Jumièges-1’ Aumônier. » E. Savalle. Les derniers Moines de l’abbaye de Jumièges, p. 8.
religieux répondre à ses soins avec toute la docilité et l’ardeur du zèle le plus tendre ; il forma un si grand nombre de disciples, également pieux et savants, que, dans tous les monastères de la province, on cherchoit à les avoir pour maîtres ; mais il ne jugea pas à propos, dans ces commencements, d’afïoiblir sa communauté pour enrichir les autres à ses propres dépens. Il ne put cependant se refuser aux instances de Nigel1, gouverneur de Coutance, qui venoit d’ériger l’église paroissiale de Saint-Sauveur-le- Vicomte 2 en abbaïe, après en avoir chassé les moines dont le public recevoit peu d’édification ( a ) ; il lui donna le moine Bénigne, avec huit religieux, dont la vie et les exemples furent si utiles au peuple que, quatre cents ans après, on faisoit encore l’éloge de cette colonie. Après le départ de Bénigne et de ses compagnons, que les auteurs de Gallia Christania ont marqué à l’an 1080, douze jeunes gens , détachés des choses de la terre, vinrent se ranger sous la discipline du bienheureux Gontard. Le saint abbé s’appliqua avec un nouveau zèle à cultiver ces jeunes plantes, et le succès répondit si parfaitement à ses soins qu’en très peu de tems il eut la joie de les voir aussi exercés que les plus anciens dans les jeûnes, dans les veilles et dans
{a) Neustr. pia et G-all. Christ t. XI, p. 231, iustrumentorum.
1 Nigellus, qu’on traduit plus ordinairement par Nèel.
2 Saint-Sauveur-le-Vicomte, aujourd’hui Saint-Sauveur-sur-Üouve, chei-lieu de canton de l’arrondissement de Valognes, départaient de la Manche.
l’oraison. Il n’interrompit pas pour cela les leçons de piété qu’il leur avoit données en entrant pour leur inspirer l’amour de la religion, mais il eut encore plus de soin de leur donner l’exemple de toutes les vertus qui convenoient à leur état ; ils voioient en lui un homme mortifié dans tous ses sens, élevé au-dessus des foiblesses et des passions qui maîtrisent les autres; fatigué comme ilétoit des fonctions du ministère, qu’il faisoit le jour, on le voioit encore aller la nuit à l’église et prévenir les autres de deux heures pour l’office des matines.
Tant de belles qualités attirèrent à Gontard l’estime de toute la province et le firent passer à juste titre pour un des plus sçavants et des plus grands personnages de l’église de Normandie (a). Guillaume-le- Conquérant, qui ne se plaisoit qu’en la compagnie des gens de biens et des personnes lettrées, ne faisoit point de voiage au païs , qu’il ne le voulût avoir auprès de lui, ou qu’il ne vînt le voir à Jumièges, quand le saint abbé ne pouvoit en sortir. Il l’écoutoit volontiers, prenoit ses conseils, et en profitoit. Gontard, de son côté, que le soin du spirituel n’occupoit pas tellement qu’il se crût' dispensé de veiller au temporel, se servit utilement pour sonabbaïe de la part qu’il avoit dans la confiance et l’amitié du roy ; il lui remontra que, durant sa minorité, Roger de Montgommeri leur avoit enlevé la forêt de Cresy, dans la baronnie deVimoutier, et qu’un clerc, nommé Helgod, fils de Herluin,le voiant occupé
(b) Ord. Vital., 1. VIII, p. 709.