Tome I
à la conquête de l’Angleterre, s’étoit emparé de leurs moulins au Pont-Autou. Guillaume profita de cette occasion pour confirmer tous les biens de l’abbaïe, pour lui faire restituer ceux qu’on lui avoit usurpés, et pour la gratifier lui-même de plusieurs bienfaits, à l’exemple des ducs de Normandie ses prédécesseurs.
La charte fut expédiée en 1081 (a) ; on y trouve : 1° tout le contenu de celle de Richard II, dont la mort est marquée à l’an 1027, ce que nous observons avec plaisir pour l’intelligence de cette époque ; 2° une donation faite au monastère de Jumièges de la terre de Virville, au païs de CauxLpar le duc Robert, avant son voiage de Jérusalem ; 3° la restitution des moulins du Pont-Autou et de la forêt de Cresy, avec la troisième partie de l’église, terres et bois de Maleville2, deux hospices à Hardinville, dans le baillage de Senlis, dépendants du fief de Genesville ; l’église et dîme de Carneville 3 ; la terre de Vuisement, à Joui ; un moulin sur la rivière d’Iton au bas de la ville d’Évreux ; l’église et dîme de Druelle, dont le titre a été depuis transféré à Cotevrard4; deux maisons et le droit de pêche au Tréport. L’année suivante, 1082, Gautier et Hugues
(a) Archives de Jumièges.
1 Arrondissement du Havre, canton de Goderville (Seine-Inférieure).
2 Malleville-sur-le-Bec, arrondissement de Bernay, canton de Brionne (Eure).
3 Arrondissement de Cherbourg, canton de Saint-Pierre-Eglise (Manche).
4 Arrondissement de Dieppe, canton de Bellencombre (Seine-Inférieure).
Brot donnèrent à Fabbaïe de Jumièges le patronnage et la dîme des églises de Criquebeuf et de Topesfel, en reconnaissance delà grâce que l’on avoit faite à Hugues de le recevoir à la profession. L’église de Saint-Martin-de-Criquebeuf ', dans le grand Caux, si c’est la même, fut donnée en 1105 au prieuré de Saint-Lô de Rouen. Il y a apparence que celle de Topesfel étoit en Angleterre. Guillaume de Vatteville donna aussi le patronage et la dîme de Croix-Mare, et Maurille de la Ferté la dîme de ses terres et de ses bois à Frontebosc 2, dans la paroisse de Limési, pour laquelle il reçut de l’abbé Gontard sept livres d’or, et sa femme une once. Ces donations furent ajoutées au bas de la charte de confirmation de Guillaume-le-Conquérant, auquel les mémoires de l’abbaïe et la charte de Henri II, roy d’Angleterre, attribuent encore la donation des églises de Saint-Paër, de Saint-Martindu-Parc, de Bos-Berenger, de Saint-Wast-de-Dieppedalle en Normandie, et deux paroisses et six chapelles en Angleterre, dans les diocèses de Vinchester et de Salisburi.
La même année (1105), un clerc de Bayeux, nommé
1 Criquebeuf-en-Caux, arrondissement du Havre, canton de Fécamp. — Cette église servit de paroisse aux habitants d’Yport jusqu’en 1838.
La réflexion que fait ici notre auteur (sz c’est la même ) explique assez combien est ardue la tâche que nous avons entreprise de rechercher 1 identité des noms de lieux cités dans cet ouvrage; qu’elle nous serve d excuse si, malgré tous nos soins, nous avons commis quelque erreur.
2 Ces bois constituent aujourd’hui, pour la plus grande partie, l’admirable parc du château de Limésy, encore désigné aujourd'hui sous le nom de Frontebosc.
Samson, aiant ouï dire que le roi n avoit pas compris dans le charte de confirmation des biens de Jumièges les héritages que le moine Renaud avoit donné à l’abbaïe en s’y consacrant à Dieu, crut pouvoir se les approprier, à la faveur d’une fausse généalogie, qui le faisoit descendre du légitime possesseur de ces héritages, avant que Renauld en eût été investi par la reine Mathilde du consentement du roy . Renauld, informé des prétentions de Samson et de la crédulité du peuple, fit un long mémoire pour les détruire et justifier son droit. Comme il appartient à notie histoire, nous ne ferons pas difficulté de le rapporter :
« Je crois, dit Renauld, qu’un donateur tel que « Guillaume-le-Conquérant étoit assez juste pour ne « m’avoir donné que ce qui lui appartenoit , ou assez « puissant pour me le conserver après me l’avoir si « généreusement donné (fl). J’apprends néanmoins « que Samson a résolu, sous je ne sçay quel pré— « texte de parenté, de me dépouiller des libéralités « du prince, ne considérant pas qu aiant acheté de « moy, avec l’agrément de la reine, notre commune « bienfaitrice, une des maisons qui font partie de « cet héritage, c’est avoir reconnu que le tout m’ap- « partenoit à titre de donation, et que le roy en avoit « pu disposer en ma faveur, comme d’un bien qui « étoit à luy ; pourquoi m’avoir payé le prix d’une « vente injuste ? Pourquoi être demeuré dans le « silence sur des droits connus, qu’il pouvoit récla-
(a) Archives de Jumièges.
« mer à l’heure même, aiant la protection du roj, « dont il vient de se rendre indigne ? Qui ne voit que « ses prétentions sont téméraires, que son injustice « est manifeste ? »
Pour la mettre dans tout son jour, Renaud fait l’histoire des deux derniers propriétaires, en ces termes : « Du temps de Richard second, de Robert Ier, et de « Guillaume, ils avoientun chapelain, nommé Ernauld, « qui possédoit de grands biens à Bayeux, tant en « maisons qu’en jardins et en terre ; à sa mort, le duc « Guillaume donna sa succession à Etienne, son plus « proche parent, circonstance qui prouve que ces « biens n’étoientpas héréditaires. Etienne épousa une « veuve de Bayeux, nommée Oringe, dont il eut un fils, « qui mourut fort jeune en l’absence de son père. « L’industrieuse Oringe, pour cacher cette mort à son « mari, acheta, par dix sols de rente annuelle, le fils « d’une pauvre femme du village de Merdiniac, appe- « lée Ulburge, qu’Étienne fit héritier de trois maisons « et jardins dans la ville, à la porte Arborée, et de douze « acres de terre hors les murs, sur la fontaine Aurée 1 . « Étienne et Oringe étant morts, la villageoise, qui « n’étoit plus payée de sa rente, redemanda son fils, et, « ne l’ayant pu obtenir des parents d’Étienne, que sa « femme n’avoit pas instruits du secret, elle porta ses « plaintes à Guillaume-le-Conquérant et à la reine
1 Notre auteur n'aurait-il pas traduit trop servilement? Cette fontaine Aurée pourrait bien n’être autre chose que la rivière d’Aure, qui baignait les murs de Bayeux.
« Mathilde, qui tinrent une assemblée à Bonneville, « (a) où, de l’avis de l’archevêque Jean, de Roger de « Beaumont, et de plusieurs autres seigneurs, tant « ecclésiastiques que laïques, on jugea que, pour con- « noître la vérité, il falloit condamner cette femme à « l’épreuve du fer chaud, et qu’on lui rendroit son « fils si le ciel se déclaroit pour elle. Je fus choisi « par le conseil, ajoute Renauld, qui étoit alors chape- « lain de la reine, pour être témoin de l’évènement. On « m’associa l’archidiacre Guillaume de Ros, mainte- « nant abbé de Fécamp, avec Gotzelin et Robert de « Lisle. Arrivés à Baieux, nous tirâmes le fer du petit « monastère de Saint-Vigor où on le gardoit 1 . L’épreuve « fut faite en notre présence, et Ulburge préservée « de tout accident par une protection divine, qui lui « assura l’effet de sa demande. Ce que le roi aiant « appris, il fit réunir tous les biens d’Etienne, et les « donna à la reine Mathilde, qui voulut m’en gratifier, « du consentement du roy, dont j’ay obtenu depuis « les lettres de concession pour en disposer en faveur « de l’abbaïe de Jumièges, où Dieu, dans sa miséri-
(a) Cette assemblée se tint en 1080. S. Gontard s’y trouva et y souscrivit à la charte de confirmation de la fondation et dotation de l'abbaïe de la Sainte-Trinité de Lessai, que Richard surnommé Toustain Haldfcp avoit fait bâtir environ seize ans auparavant. Gall. Christ., t. XI, p. 871 et 227, Inst.
1 C'était alors un privilège fort recherché par les principaux monastères que celui de garder le fer du jugement ; la bénédiction de ce fer était réservée à l’évêque (D. Bessin, Concil. Rothom. provinc. part. Il, p. 58), qui pouvait être parfois forcé de le bénir en faveur des abbayes qui jouissaient de ce privilège {Ibid., part. I, p. 75.).
« corde, m’a fait la grâce de m’appeler à son ser- « vice. » D’où Renauld conclut que les religieux de Jumièges ne doivent pas être plus inquiétés dans la jouissance de ces biens qu’il ne l’a été jusqu’ à présent. En effet, Guillaume-le-Conquérant termina la querelle à leur avantage par une charte (a) qui les exempte en outre de tous droits de coutumes et de services à raison de ces héritages .
Ce fut la dernière grâce de cette espèce qu’il leur accorda ; mais ce ne fut pas la dernière marque de son estime et de sou affection pour eux. Depuis qu’il avoit eu le bonheur de connoitre Robert III et S. Gontard, il sentoit un mouvement intérieur, qui sembloit l’avertir que tous les moines élevés à leur école, sans être aussi parfaits qu’eux, dévoient être les plus capables de servir l’église, qu’il avoit grande attention de servir lui-même , en ne lui donnant, autant qu’il étoit possible, que des ministres d’une doctrine pure et d’une vie édifiante. Suivant cette pieuse maxime , dont il ne se départit jamais tant qu’il vécut, il appela en Angleterre, l’an 1084, le moine Renauld, et lui confia l’abbaïe d’Abbendon, vacante par la mort d’Athelelme, qu’il avoit tiré de Jumièges douze ans auparavant. Tous applaudirent à son choix, quoique Renauld fut un des plus jeunes de profession, ayant beaucoup moins d’égard aux années de sa profession qu’à son mérite personnel et à son zèle pour la discipline. L’application qu’il donna à la conduite de
son monastère ne lui fit pas négliger le devoir de la reconnoissance. Il fit présent à l’abbaïe de Jumièges d’un magnifique texte, couvert de lames d’or et enrichi de pierres précieuses, qu’une main avare a soustraites depuis plus de trois siècles pour être emploiées à d’autres usages Il mourut à Abbendon après avoir rempli dignement son ministère l’espace de treize ans (a). Presqu’en même tems qu’il partit de Jumièges, l’abbaïe de Saint-Sever, à deux lieues de Vire, dans le diocèse de Coutance, fut rebâtie par les soins du vicomte d’Avranches. Ce fut encore S. Gontard qui y envoïa une colonie de ses religieux, sous la conduite d’Anselme, qui en fut le premier abbé en 1085 (6). C’est tout ce que nous sçavons de luy.
On a vu dans le cours de cette histoire qu’après la retraite du bienheureux Thierri à Saint-Evroult, l’abbé Robert fut obligé de se partager entre les travaux de son église et l’instruction de ses religieux. Nous avons dit aussi que Guillaume Calcule, dit de Jumièges, après s’être consacré à Dieu dans ce monastère, avoit pris sa place et enseigné pendant quelque tems ; mais l’intervalle fut court. Sa modestie, qui lui faisoit prendre le
{a) Mabil. Ann. t. V, p. 211.
(b) Rob. du Mont, Guillaume de Jumièges et Gall. Christ ., t. XI, p. 914.
1 Aussi croyons-nous pouvoir, sans trop de risques d’erreur, identifier le ms. donné par l’abbé d’ Abbendon au monastère de Jumièges avec l’évangéliaire du xie siècle provenant de cette abbaye, qui se conserve encore à la Bibliothèque municipale de Rouen, ms. A 272 (n° 46 du catalogue des mss.).
titre de plus misérable de tous les moines (a), le dégoûta bientôt d’un employ si honorable et dans lequel il étoit effectivement honoré ; il le quitta donc pour s’envelopper uniquement dans sa vertu et se livrer, suivant son goût, à l’étude de l’histoire. Son ouvrage, qui nous le fait mieux connoitre que tout autre monument, quoiqu’Orderic Vital (ô) en parle d une manière fort avantageuse, fournit des preuves du progrès qu’il fit dans l’une et dans l’autre ; partout on y voit des traits de son érudition , de sa piété , de sa foi , de son attention à faire valoir les droits de la Providence, soit dans la perte ou le gain des batailles, soit dans la destruction ou l’établissement des monarchies ; de son amour pour la vérité, de son zèle pour le salut de son héros, de son humilité, de son désintéressement. Nous l’avons vu remettre par modestie la direction des écoles, dont il s’acquittoit avec honneur ; on ne put jamais depuis le résoudre à remplir aucunes charges dans le cloître, ni dans l’église, quelques instances que lui en pût faire Guillaume-le-Conquérant, son Mecène et le premier mobile de ses écrits. C’est, comme il nous l’apprend lui-même (c), qu’il n’avoit pas entrepris d’écrire par le motif de chercher à plaire aux hommes, motif trop ordinaire, mais qu’il regardoit comme toutà-fait indigne d’une personne qui a renoncé au monde par sa profession, afin de ne plus vivre que pour le ciel.
(a) Prolog, p. 215.
(b) Prolog, p. 458, et 1. III, p. 478.
(c) Prolog, p. 216.
Il ne seroit plus question présentement que de nous expliquer sur la qualité de l’histoire des ducs de Normandie, depuis Rollon jusqu’à la fin du règne de Guillaume-le-Conquérant, dont Guillaume- de- Jumiège s a enrichi la république des lettres , mais deux sçavants bénédictins (a), en nous prévenant, nous en ont épargné les frais, et y ont fourni avec beaucoup plus d’étendue et d’exactitude que nous n’aurions pu faire pour la satisfaction du lecteur, qui les pourra consulter. Nous nous en tiendrons à ce qu’ils en ont dit pour rentrer plustôt dans la suite de notre histoire , à laquelle ces sortes de critiques ne paroissent pas appartenir.
Le bruit s’étant répandu à Jumièges, vers le commencement de l’année 1086, que les religieux de Micy inquiétoient le fermier de Dammarie, dont ils prétendoient la propriété au préjudice de ceux de Jumièges, S. Gontard cita l’abbé de Micy au tribunal de Robert de Bélesme, comte du Perche. Le conseil fut convoqué pour le premier dimanche après la Pentecoste. Le comte Robert, avec les abbés de Saint-Martin-de-Séez , de Saint-Evroult et de Saint- Pierre de la Couture, les barons de Mêle, de Nonant, deDomfront, de Villers, de Séez et de Corneri, se trouva à l’assemblée, suivi des autres seigneurs du païs qu’il avoit pu réunir à Belesme pour le jugement de cette affaire. Les deux parties y comparurent avec une égale assurance : on les interrogea sur leurs pré-
la) Bouquet, t. VIII, Prœf., p. 24, et Rivet, Hist. litt., t. VIII, p. 169.
tentions réciproques. Foulques , abbé de Micy , soutint, sans avoir aucuns titres, que ses prédécesseurs avoient acheté des religieux de Jumièges la terre de Dammarie, et qu’ils en avoient joui paisiblement durant plusieurs années, mais que ceux-cy s’en étaient, ressaisis, sans qu’il put rendre raison du silence des moines de Micy sur cette usurpation. S. Gontard répondit, en produisant la charte d’Albert, que l’acquéreur de Dammarie, si jamais il y en avoit eu, auroit dû retirer des mains des religieux de Jumièges, pour se faire un titre de propriété , et prouva ensuite, par de bons mémoires, que la jouissance paisible des moines de Micy, dont leur abbé se prévaloit, n’étoit qu’une cession des fruits de la terre de Dammarie à Albert même, pour y bâtir une église; et que, les revenus n’aiant pu suffire pour exécuter ce dessein aussi promptement qu’il le souhaitoit, il avoit conseillé aux religieux de Jumièges de recevoir des moines de Micy, dont il étoit abbé, une somme de douze livres de deniers pour y être employée, à condition que, l’ouvrage achevé, les moines de Micy percevroient les fruits de la terre de Dammarie jusqu’au parfait remboursement de la somme qu’ils avoient prêtée. S. Gontard ajouta que cette somme devoit être payée depuis plus de trente ans ; sur quoy, Foulques n’aiant osé répliquer, le conseil prononça que l’abbé de Saint-Pierre de Jumièges demeureroit saisi des biens de Dammarie. La charte en fut expédiée le même jour 1086 (a).
(<x) Preuves, art. 17, et Hist. des comtes du Perche , par Bry, 1. II, c. 9, p. 51, et c. 16, p. 82 *.
1 L’auteur veut désigner sans doute l'Histoire des pays et comté du Perche et duché i’ Alençon, par Bry de la Clergerio. — Parie, 1620, in-4.
L’année suivante, 1087, Guillaume-le-Conquérant étant tombé malade à Mantes d’une chute de cheval , se fit porter à Rouen, au prieuré de Saint-Gervais, hors la ville, et y mourut le neuvième jour de septembre, malgré tous les soins de Gilbert, évêque de Lisieux, et de S. Gontard, abbé de Jumièges, les deux plus habiles médecins de son tems. Le saint abbé, voiant que cette maladie conduiroit le royau tombeau, passa les jours et les nuits auprès de lui (a), depuis la fin de juillet jusqu’au moment de sa mort, l’exhortant, avec une éloquence toute divine, à s’y préparer par la confession et la pénitence , par une confiance en Dieu et un abandon à la Providence au-dessus de tout évènement, par un tendre amour pour Jésus-Christ et un détachement parfait des biens et de la gloire du monde. Le voiant ensuite toucher à la dernière heure, il le conjura, avec les seigneurs de sa cour, de mettre en liberté les prisonniers d’État, ce qui leur fut accordé. On ouvrait les prisons, lorsque l’âme du Conquérant sortit de celle de son corps , qui demeura aussitôt abandonné de tous les courtisans. Un duc de Normandie, un roy d Angleterre, toujours victorieux, toujours triomphant, toujours heureux, environné pendant sa vie de cent mille soldats et redouté de tous les peuples, devenu à la mort un sujet d’horreur, abandonné des plus idolâtres de sa bonne fortune, et pillé par ses propres domestiques, jusqu’à être jetté nud sur la terre, sous les yeux du bienheureux Gontard, quel spectacle pour
(b) Ord. Vital, 1. VII, p. 556.
un cœur reconnoissant et plein de charité ! Lui seul, avec quelques clercs et quelques moines, s’intéressa à sa sépulture1, après en avoir conféré avec l’archevêque de Rouen, qui lui donna ordre de faire transférer le corps à Caen, où il fut inhumé avec beaucoup de pompe dans l’abbaïe de Saint-Etienne, par le même archevêque, accompagné de ses suffragants et de la pluspart des abbés de la province.
S. Gontard, de retour à Jumièges après les cérémonies des funérailles, dont il avoit pris le soin avec Henry, le troisième du fils du Conquérant, trouva sa communauté comme il l’ avoit laissée, dans la paix et dans l’exercice de toutes les vertus. Le prieur, et les doiens, que l’on nommoit ordinairement second, tiers et quart prieur, étant chargés en son absence du soin du troupeau, l’avoient nourri de la plus pure doctrine, et l’avoient entretenu dans l’union et dans la ferveur. Ils l’avoient même augmenté de quelques religieux, mais le soin de tant d’hommes zélés n’ avoit point fait oublier aux anciens ce qu’ils dévoient à leur premier supérieur, qu’ils regardoient avec justice comme leur père en Jésus-Christ. Dès qu’ils le sçurent rentré dans Jumièges, ils lui donnèrent à l’envi de nouvelles marques
1 L’abandon de Guillaume-le-Conquérant, après sa mort, est attesté par tous les historiens ; mais ils ne donnent pas tous la version de notre auteur. Selon quelques-uns, c’est un gentilhomme, nommé Herlum, qui prit soin des funérailles de ce grand homme. Il est difficile de savoir l’exacte vérité. Le devoir de l’editeur est de faire connaître les opinions contradictoires sur ce fait étrange, qui s’est d’ailleurs reproduit à la mort de quelques-uns de nos rois.
de leur vénération et de leur respect. Il les assembla le lendemain, pour leur rendre compte de son absence, et demander leurs prières pour le repos de l’âme du Conquérant ; et l’on ordonna de concert un anniversaire, dans l’ordre de ceux qu’on appeloit petits, parce qu’il n’y avoit qu’un chantre en chappe pour régler le choeur, et deux moines en aubes pour chanter le trait, avec le Libéra qui terminoit la cérémonie
On le fixa au 9 de septembre, et ce jour doit certainement passer pour celui de la mort du roy Guillaume, parce que S. Gontard en étoit mieux instruit que personne, et que le jour de la Nativité de Notre-Dame, auquel plusieurs écrivains ont placé la mort de ce prince, n’eût point été un obstacle à son anniversaire à Jumièges, où il étoit d’usage de les faire à la messe matutinale dans les fêtes solennelles : c’est ce qui paroît par celui de la reine Mathilde, le jour même de la Toussaint, et par une messe de requiem pour le comte d’Alençon, le premier dimanche après la fête de tous les saints, pourvu qu’il ne se rencontrât pas avec la commémoration de tous les morts.
Après ce réglement, qu’exigeoient la charité et la reconnoissance des religieux de Jumièges, S. Gontard reprit ses premiers exercices, et, se croiant dégagé pour toujours des affaires du siècle, il ne pensa plus qu’à se sanctifier lui-même et à rendre solides les fruits de ses travaux. Auprès de ses disciples, il s’abandonna entièrement à son zèle, et continua d’instruire et de marcher
1 Nécrologe de Jumièges.
avec tant de courage dans la pénible carrière de la pénitence, que les plus robustes, avec les meilleures intentions, ne purent l’imiter que fort imparfaitement. Ses nouveaux progrès dans la vertu parurent principalement dans les veilles, et dans la célébration des saints mystères, où il «embloit sortir hors de lui-même pour se transformer en celui qui étoit sa vie et tout son bonheur (a). Une modestie sans faste et une piété respectueuse le distinguoient également des autres. La candeur de son esprit , la simplicité de ses manières , tout en lui le faisoit reconnoître au milieu de ses frères, de ceux mêmes qui ne l’avoient jamais vu. Un officier de Guillaume, duc et comte d’Evreux, nommé Guillaume de Sachenville 1 , fut si touché du récit que son fils lui fit de la vertu de S. Gontard, dont il étoit disciple, que, pour avoir part à ses prières et le droit de sépulture à Jumièges , il fit présent au monastère de la troisième partie des dîmes deTourville-sur-Seine 2, dont Richard second avoit donné le patronage aux religieux soixante ans auparavant. Il voulut même prendre l’habit monastique, et comptoit le recevoir des mains du saint abbé ; mais celui-cy se contenta de lui envoier deux de ses religieux, qui l’en revêtirent la veille de sa mort, en présence du comte d’Evreux, qui confirma la donation des dîmes de Tourville, par une charte datée
(a) Ms de Saint-Vandrille.
1 Ou mieux de Sacquainville.
2 Autrement dit Tourville-la-Rivière, ou Tourville-la-Nasse, canton d’Elbeuf, arr. de Rouen (Seine-Inférieure).
du 4 décembre 1087, où la cérémonie de vêture de Guillaume de Sachenville est rapportée (a). Du reste, cette dévotion d’embrasser la vie religieuse à l’article de la mort, fut assez ordinaire à Jumièges pendant l’onzième et douzième siècle. On voit même plusieurs femmes qui furent reçues moinesses , en sorte que, quoiqu’elles demeurassent dans le monde, elles passoient le reste de leur vie soumises à la règle et aux supérieurs de la maison. Quelques fois même elles venoient s’établir dans le bourg, et on leur envoioit chaque jour la portion du réfectoire, telle qu’on la servait aux religieux.
L’an 1088. — Quatre mois après la concession des dîmes deTourville, sçavoir le 29 mars 1088, Raoul Dansier donna à l’abbaïe son fief *de Beaunai ', sur la Vienne 2, consistant en terres et droits seigneuriaux tant à Saint-Médard3 qu’à Têtes4, Ulfranville 5 et Bapaume, avec son droit sur deux moulins à Beaunai, et les dîmes d’Ansleville, pour en jouir à perpétuité après sa mort et celle de sa femme, comme biens déjà réunis au domaine de Jumièges (à). On voit en effet que, le jour
(a) Preuves , art. 18.
(b) Preuves , art. 19.
1 Beaunay, cant. de Tôtes, arrond. de Dieppe (Seine-Inférieure).
2 Cette rivière a longtemps porté le nom de rivière de Beaunay (Cf. Asseline, Antiq. et chron. de la ville de Dieppe, t. I, p. 28, note).
3 Saint-Mards (et non Saint-Médard), commune voisine de Beaunay.
4 Tôtes, chef-lieu de canton de l’arr. de Dieppe (Seine-Inférieure).
5 Nous ne connaissons ni Ulfranville, ni Ansleville.
même, le prieur claustral, nommé Roger, fut saisi et investi du fief, du consentement et par l’ordre de Raoul de Mortemer, seigneur suzerain, à qui il donna quinze livres, monnoie de Rouen , pour l’abandon de ses droits.
Saint Gontard vécut encore près de huit ans, depuis cette prise de possession, mais nous ne sçavons aucun détail des actions de sa vie , ny des succès de sa vigilance pastorale ; nous apprenons seulement qu’un des points capitaux auxquels il s’attacha, dans les fréquentes instructions qu’il donnoit à ses disciples, fut de leur recommander l’observation de la règle, et qu’il eut, non seulement la consolation de les voir tous répondre à ses vœux par une sainte émulation, qui les porta presqu’au delà de ce que peuvent les forces ordinaires de la nature, mais qu’il s’éleva lui-même à un point de perfection qui ne le laissoit guères audessous de celle où l’on avoit vu parvenir les plus fameux solitaires. Nous trouvons encore que les moines de l’abbaïe de Montebourg, nouvellement fondée par Guillaume-le-Conquérant, au diocèse de Coutance, à une petite lieue de Valogne, aïant perdu leur premier abbé, en 1093, prièrent S. Gontard de leur donner un de ses élèves, et qu’il leur envoia le moine Urson, son sous-prieur, après avoir obtenu le consentement de Robert II, duc de Normandie (a) . Urson avoit été guéri quelques années auparavant d’une maladie de langueur,
(a) Gall. Christ., t. XI, p. 927.