Tome I
par rintercession de S. Valentin (a) . L’histoire ne nous en apprend rien autre chose, sinon qu’il augmenta considérablement les bâtiments de Monte-bourg (&), qu’il y établit une régularité des plus belles qu’on eût encore vu dans les monastères de la province, et que le roy Henry lui donna le manoir de Lodres en Angleterre , dans le comté de Dorset (c).
La communauté de Jumièges jouissoit d’une paix profonde sous la conduite de son pasteur, lorsqu’ en 1095 le pape Urbain II passa en France et indiqua un Concile à Clermont, en Auvergne, pour l’octave de la Saint-Martin; il y invita par ses lettres les évêques de diverses provinces, qui, ne pouvant résister à son zèle, convoquèrent en sinode le clergé de leurs diocèses, pour élire de concert, parmi les plus illustres abbés et les plus habiles docteurs, ceux qu’on devoit envoier à l’assemblée. S. Gontard, malgré son grand âge et ses infirmités habituelles, fut choisi pour un des - députés de l’archevêché de Rouen, et, quoique peu sensible à l’ambition, il ne crut pas devoir se refuser à un volage qui n’avoit pour objet que la gloire de Dieu. Il partit, après avoir donné à ses frères les preuves les plussolides de sa tendresse par d’utiles enseignements, ' avec Odon, évêque de Bayeux, Gislebert, évêque d’Evreux, et Serlon, évêque de Séez, et se rendit à Clermont au tems marqué. Le pape ne manqua pas de s’y trouver,
(a) Vie de S. Valentin , p. 42.
(b) Gall. Christ., t. XI, p. 927.
(c Monast. angl., t. I r, p. 570.
et, avec lui, treize archevêques, deux cent vingt-cinq évêques et grand nombre d’abbés et d’ecclésiastiques {a) . L’ouverture du Concile se fit le 18e jour de novembre, qui étoit celui de l’octave de S. Martin. Gontard assista aux trois premières sessions, où l’on fit divers règlements ; mais son assiduité aux assemblées et son ardeur à en partager les travaux, jointes à la pratique de ses mortifications ordinaires, dont il ne voulut rien relâcher, lui causèrent une fièvre violente, qui l’emporta le 26 du même mois, deux jours avant la fin du Concile. Les prélats qui le composoient vinrent tous le visiter et furent édifiés de la parfaite résignation qu’il témoigna à la volonté de Dieu dans cette extrémité. Interrogé s’il ne sentoit pas quelque peine de mourir dans un païs étranger et hors de son monastère, il répondit qu’il auroit souboité à la vérité de rendre son esprit à son créateur au milieu de ses frères, mais que la volonté du Seigneur étoit préférable à la sienne, qu’il l’accomplissoit en ce point avec joie, que partout on trouvoit Dieu, qu’on alloit à lui de tous les endroits du monde, et qu’il recevoit une consolation sensible de finir ses jours à Saint-Alyre au milieu d’une si auguste compagnie, dont il se flattoit qu’il ne seroit point oublié au saint autel après sa mort. L’évêque d’Evreux, voïant qu’elle approchoit, lui donna le saint viatique et lui permit de se faire mettre sur la cendre, où il mourut en paix, âgé
(a) Ord. Vital, J. IX, p. 719.
1 Saint-Alyre, abbaye bénédictine, dans le faubourg de Clermont, auquel elle a donné son nom.
d’environ soixante-huit ans. Son anniversaire est marqué dans le nécrologe au26 de novembre, qui est devenu depuis un jour de fête pour les abbaïes de Jumièges et de Saint-Van drille.
Celle de Jumièges vaqua près de dix mois depuis son décès, par la crainte de déplaire au duc Robert et à Guillaume Le Roux , roi d’Angleterre, auquel il avoit engagé son duché, dès le commencement de l’année 1096, avant son voiage de la Terre-Sainte. L’abbaïe de Saint-Pierre-sur-Dive souffroit la même oppression. Beaucoup d’autres églises, en Angleterre et en Normandie, étoient dépourvues de pasteurs et pillées par les officiers du roy, qui les vendoit ensuite au plus offrant, sans avoir égard aux moeurs ni à la capacité des sujets. Cependant quelques religieux, affligés d’une si longue vacance, pressèrent le prince de la faire finir, et obtinrent enfin une promesse que le siège abbatial de Jumièges seroit rempli; il le fut, en effet, vers le commencement de mai de l’an 1097, mais à la volonté du roy, qui se soucia peu de consulter les moines pour leur donner un abbé.
Tancard, trente-deuxième abbé (l’an 1097).
Celui qui leur fut envoié s’appeloit Tancard, et avoit J été prieur de Fécamp et député au concile de Clermont deux ans auparavant ; ils consentirent à son élection,
mais ce ne fut pas sans quelques plaintes contre le roy, qui, pour leur accorder quelque satisfaction, nomma Etard, un de leurs confrères à l’abbaïe de Saint-Pierresur-Dive, dont l’abbé Foulques avoit été injustement déposé depuis près de cinq ans. Foulques étant revenu de Rome, quelques années après, avec une bulle du pape, qui le rétablissoit dans sa charge, Etard lui abandonna la crosse et se retira dans son premier monastère, où il vécut jusqu’à la vieillesse dans l’héroïsme de toutes les vertus (a).
Dès que le nouvel abbé de Jumièges fut arrivé, il fit paroitre une hauteur qui révolta tous les esprits. On crut cependant qu’elle étoit affectée, et qu’il la jugeoit nécessaire pour punir ses moines du mécontentement qu’ils avoient témoigné en apprenant son élection ; ils le pensèrent eux -mêmes, et ils crurent avoir trouvé la raison d’une roideur si déplacée dans l’idée qu’il pouvoit avoir qu’ils seroient difficiles à contenir, étant prévenus contre lui. Ainsi ils tâchèrent de le désabuser par une conduite également soumise et régulière ; mais la fierté de Tancard, qu’Orderic appelle un lion furieux ( b ), n’aïant d’autre principe que son orgueil, augmenta toujours, au lieu de diminuer, et dégénéra insensiblement en une dureté si rebutante et si insupportable, quelle scandalisa tout le monde et excita bientôt un soulèvement universel. L’orage fut néan-
(a) Ord. Vital, 1. X, p. 765.
{b) Ibid., 1. IV, p. 529.
moins près de quatre ans à éclater, quoique le silence des religieux demandât justice au ciel des mauvais traitements quils souffroient. D’où l’on peut juger qu’ils n’étoient pas si ennemis du gouvernement que l’abbé se l’étoit imaginé, et que la rébellion aux ordres mêmes d’un supérieur leur paroissoit un crime. Aussi leur a-t-on souvent entendu dire que Fexcez de sa passion, loin de les rebutter, redoubloit leur courage, et qu’ils ne rompoient jamais jusqu’à l’extrémité les liens sacrés de l’obéissance qu’ils lui avoient jurée et qui les lui assujettissoient.
Tancard ne laissa pas de faire quelques conquêtes à la religion dans cet intervalle ; il gagna à Dieu, dès le mois de juin de l’an 1097, un jeune chevalier, nommé Odard,qui retournoitde Jérusalem ; et le jeune novice, en reconnoissance de la grâce qu’on lui faisoit, donna à l’abbaïe quatre arpens de vignes et douze journaux 1 de terre à Longueville, que son frère Richard confirma l’année suivante (1098), par un acte autentique, qu’il déposa sur l’autel de la Vierge le jour de sa profession, 24e de juin. Deux ans après , Gilbert, fils de Robert, archidiacre d’Evreux, lui présenta son fils Hugues, encore enfant, et le consacra à Dieu entre ses mains, selon la forme prescrite dans la règle de Saint Benoit2. Gilbert accompagna cette pieuse cérémonie
1 Journal , mesure usitée dans le pays de Brai et aux environs, comme aussi dans une partie de la Picardie. Le journal équivalait à quarante acres de terre.
2 Chap. LIX : « De Filiis nobilium , vel pauperum, qui offeruntur. y>
de la restitution de l’église et des dîmes de Saint-Martin deRouvrai, que son père avoit usurpées. Depuis ce tems, nous ne trouvons rien de l’abbé Tancard, jusqu’en 1101 , qu’il fut chassé avec infamie, après la mort de Guillaume le Roux, son protecteur, et contraint de retourner à Fécamp, d’où il étoit parti (a).
Urson, trente-troisième abbé (l’an 1101).
Son départ fut pour les religieux de Jumièges une grâce inestimable de salut et une source de paix et de tranquillité. Le duc Robert, qui n’ignoroit pas qu’on rendoit le roy Guillaume son frère responsable des troubles qui les avoient agités pendant quatre ans, leur accorda la permission de se choisir un abbé, et ils élurent, d’une voix unanime, Urson, dont ils connoissoient le mérite depuis plus de vingt-trois ans qu’il demeuroit avec eux. On dit qu’il étoit de Rouen et qu’il n’ avoit encore que dix-sept ans quand il prononça ses voeux; il étoit homme d’esprit, naturellement éloquent, insinuant, persuasif, versé dans la science des saintes écritures, et très éclairé sur tout ce qui regardoit les pratiques régulières; il étoit d’un caractère doux, mais plein de zèle et de courage ; il aimoit la communauté, il en étoit chéri, de sorte que l’on s’ac-
( a ) Ord. Vital, 1. X, p. 765.
corda d’une voix commune à le nommer pour remplir le siège abbatial ; mais, comme il étoit sans ambition, il fut au désespoir que les suffrages se fussent réunis sur lui. Effaré du poids de la charge qu’on lui imposoit, il mit toute son industrie à le faire retomber sur un autre; il n’épargna ni les prières, ni les remontrances, et, voïant que tout lui étoit inutile, il essaia d’intimider les électeurs par la crainte d’un gouvernement sévère, qu’il leur fit entrevoir dans un discours plein de feu sur les obligations d’un supérieur d’être le protecteur et le vengeur de la règle. Son éloquence n’eut pas le succès qu’il en attendoit. Ses frères ne furent que plus confirmés dans la résolution de soutenir leur choix et de le faire bénir incessamment. Il le méritoit plus que tout autre par l’étendue de sa doctrine et par la ferveur de sa piété. Aussi fut-il contraint de se soumettre, et de leur donner cette dernière marque de son obéissance. Ainsifinirent le schisme et la division qui avoient régné près de quatre ans dans l’abbaïe de Jumièges, et qui lui avoient fait souffrir l’éclipse dont parle Ives de Chartres dans sa lettre à Urson (a) en faveur d’une brebis égarée, qu’il le prie de recevoir avec indulgence, sans néanmoins trahir les intérêts de la religion et le salut du déserteur pénitent.
Urson, que quelques auteurs appelent Ursus, pour le distinguer du second abbé de Montebourg, du même nom ! , ne perdit pas un seul des moments dont le calme
(a) Ives de Chartres, épît. 160.
1 Dont il a été parlé un peu plus haut.
lui permit de profiter pour gagner et exciter tous ses religieux à la vertu; il travailla surtout à ranimer, par de fréquentes exhortations, la ferveur dans les divins offices, l’amour du silence et l’esprit de pauvreté, ce qui ne l’occupa que très peu de tems, parce qu’il trouva des religieux dociles à sa voix et disposés à tout bien ; il continua cependant ses conférences, et quatre ans se passèrent de la sorte sans que nous aions d’autres lumières sur ce qui le regarde, si ce n’est qu’au mois d’août de la quatrième année, il s’adressa à Guillaume de Tancarville, officier de la Chambre de Henri I, roy d’Angleterre, pour lui demander la confirmation du patronage et des dîmes de Mireville en Caux 1 , que F oulques de Mireville avoit donnés à l’abbaïe de Jumièges, en 1079, pour l’entretien des lampes, et que Raoul, père de Guillaume de Tancarville, avoit confirmé, la même année, avec Jean de Bayeux, archevêque de Rouen. Guillaume consentit volontiers à la demande d’Urson, et engagea même Adam de Mireville, fils et héritier de Foulques, à confirmer de nouveau la donation de son père ; ce qui fut exécuté, par une charte datée de Tancarville, le 13 des calendes de septembre 1105 (a), mais, dès le milieu du meme siècle, l’abbaïe de Jumièges ne possédoit plus rien à Mireville, dont le patronage appartient au seigneur.
Tandis qu’Urson s’occupoit ainsi du spirituel et du temporel de son église, le roy d’Angleterre envoia
(a) Preuves , art. 20 et 21.
i Mirville (Seine-Inférieure), arr. du Havre, cant. de Goderville.
Guillaume de Warelwast1, évêque d’Excester, au Bec, prier S. Anselme de revenir au plus tôt à Cantorbéri2, 1 assurant qu’il étoit entièrement disposé à suivre ses conseils et à être toujours d’accord avec l’église romaine (a). Le prélat étoit alors malade, mais Guillaume, qui désiroit sincèrement son retour à la liberté de l’église, lui fit sentir le danger qu’il y avait à différer de profiter de la bonne disposition du roy, et le pressa tant, qu’il partit du Bec en cet état, malgré les instances des religieux, qui vouloient le retenir jusqu’à la fin de sa maladie. Ils vinrent l’un et l’autre à Jumièges, où S. Anselme comptoitne passer que quelques jours avant de s’embarquer, mais son mal augmenta de telle sorte qu’il ne put aller plus loin. C’étoit environ le commencement du mois du mai de l’an 1106. S. Anselme dépêcha aussitôt vers le roy Henri, pour lui faire sçavoir la cause de son retard. L’évêque d’Excester auroitfort souhaité que le prélat eût chargé quelques religieux de Jumièges de ses lettres ; mais celui-cy s’en excusa, sous prétexte qu’il feroit plus facilement agréer ses raisons au roy. Ainsi Guillaume fut forcé de prendre sur lui la commission et de se séparer de S. Anselme après huit
(a) Lodmer, apud S. Anselm.
1 Warelwast, aujourd’hui Véraval, hameau de la commune de Hautot-le-Vatois , canton de Fauville (Seine-Inférieure), dont Guillaume, evêque d’Excester était originaire, comme nous l’avons dit plus haut.
2 Le célèbre archevêque avait été obligé de quitter son siège et de se réfugier à Rome, puis en Erance, dans son ancienne abbaye du Bec, par suite de ses démêlés avec Guillaume-le-Roux et son successeur (1097— 1106).
jours de séjour à Jumièges. Quant à l’archevêque, il y demeurajusqu’à la mi-juin, et retourna ensuite au Bec. attendre le roy, qui lui avoit mande de prendie du repos, de ménager ses forces et qu’il passeroit incessamment en Normandie. Il y vint effectivement, peu de temps après, et passa la fête de l’Assomption de Notre- Dame au Bec , où le prélat célébra solennellement la messe en sa présence , et convint avec lui de tous les articles qui les avoient divisés.
La même année 1106, qui fut aussi celle de l’entière réduction de la Normandie sous l’obéissance du roy Henry, l’abbé du Mont-Saint-Michel fut transféré à l’abbaïe de Corneli, en Angleterre, et le roy donna sa place à Roger, prieur de Jumièges , qui la conserva jusqu’en 1123; qu’aiant obtenu une pension de vingtcinq marcs d’argent, il revint à Jumièges, où il mourut le 2 avril de l’année suivante. L’auteur anonime de la chronique du Mont-Saint-Michel 1 en parle avec honneur, et le décore du titre de sage et religieux personnage (a), éloge qui renferme en peu de mots tout ce que nous poumons dire de la pureté de sa vie et des connoissances qu’il avait acquises pour la conduite des âmes. Il fit réparer l’église et les recettes, qui avoient été brûlées par le feu du ciel \ il enrichit la sacristie de plusieurs beaux ornements ; il fit bâtir un dortoir , un réfectoire et la salle des chevaliers, et, si 1 on en croit
(a) Apud l’Abb., t. 1, p. 348 et 351.
î C’est-à-dire des Annales du Mont-Saint- Michel. Elles ont été publiées de nos jours par M. L. Delisle, à la suite de Robert de Torigni, t. II, pp. 214-235.
1 auteur déjà cité (n), 1 abbaïe lui est presque redevable de tous ses édifices et du rétablissement de la discipline, dont son prédécesseur s’était mis peu en peine Quelque tems apres le départ de Roger pour le Mont-Saint-Michel , et dans le même voiage du roy Henri en Normandie, ce prince donna à l’abbaïe de Jumièges la terre de Dudelle, dans la forêt de Roumare, à deux lieues environ de Duclair (b) . La charte est datée de 1 an 110/ et signée de Guillaume Bonne-âme, archevêque de Rouen. Robert de Candos, fondateur du prieuré de Beaumont-le-Perreux, fut chargé d’en investir les moines , mais on ignore si l’ordre du roy fut exécuté; ce qu’il y a de certain, c’est que cette terre est sortie des mains des religieux , et qu’il n’en est plus fait mention depuis la charte de Henri II, fils et successeur de Henri I, qui l’avoit aumônée à l’abbaïe.
L’année suivante (1 108), Urson, voiantlapaix affermie dans la province par la soumission des partisans du duc Robert au roy d’Angleterre, son jeune frère, songea tout de bon à faire restituer à son monastère les biens qu’on lui avoit pris pendant les troubles. L’église et dîme de Gauville 2 , avec une terre assez considérable dans la même paroisse, étoient de ce nombre ; et il n’y avoit sorte de traverses que les reli-
( a ) Apud. Mabil. Ann. Ben., t. VI, p. 101.
(b) Cart., c. 292.
1 Cf. Dom Huynes, Hist. du Mont-Saint-Michel, t. I, pp. 161-165 et 249.
2 Gauville-Jèz— Verneuil, commune réunie à Verneuil (Eure, arr. d’Evreux) en 1844.
gieux n’eussent essuiées à son occasion depuis plus de quatre-vingt-dix ans. Voici comme Urson en parle dans sa notice qu’il nous en a laissée: « Tedbold avoit donné Gauville à l’abbaïe de Saint-Pierre pour cent sels de deniers, monnoie de Chartres. Foulques, son fils, s’en étant ressaisi par violence, Albert le Riche le retira de ses mains, moiennant six livres de deniers, que Gilbert Crespin lui fit accepter ; mais Foulques étant mort , son frère Guérin s’en rendit le maître, et les religieux eurent beau se plaindre, leurs clameurs, quoi que justes, furent infructueuses ; ils ne purent rien obtenir de l’usurpateur pendant sa vie. Guilbert, son fils et son héritier, suivant l’exemple de son père, s’empara de Gauville comme d’un bien de patrimoine, et ferma l’oreille aux remontrances des moines et de ses amis mêmes, jusqu’à ce qu’aiant été blessé d’une flèche dans une embuscade avec ses gens, l’idée d’une mort prochaine le contraignit à le leur rendre, à condition qu’ils lui donneroient l’habit monastique et qu’ils emporteroient son corps àJumièges, pour y être enterré comme un religieux, ce qui fut exécuté ; mais ses frères, encore plus méchants et plus injustes, regardant ces biens comme un héritage qui leur étoit propre, s’en saisirent de nouveau. Les moines renouvelèrent leurs plaintes et firent plusieurs poursuites en justice , dont ils ne purent voir la fin durant la guerre. La paix aiant été rendue à la Normandie par la déroute du duc Robert et de son armée, à la bataille de Tinchebrai l, Urson
i En 1106.
envoia un de ses moines au Vieux-Verneuil1 2 avec ordre de reprendre l’instance et de citer les usurpateurs au tribunal de Gilbert Crespin , fils de l’ancien Gilbert , seigneur dominant, et juge en cette partie. Les usurpateurs comparurent et plaidèrent leur cause. Le moine député parla ensuite , et Gilbert, ayant reconnu l’injustice des premiers, les condamna à restituer la terre avec ses dépendances et en ressaisit les religieux, par une sentence datée du chateau deTillières, l’an 1109. » Vers le même tems mourut Raoul, abbé de Saint- Taurin d’Evreux. Il avoit été religieux de Fécamp, dont l’abbaïe de Saint-Taurin dépendoit alors, par une concession de Robert I, duc de Normandie. Cet assujettissement déplaisoit depuis longtemps aux moines de Saint-Taurin ; mais la difficulté étoit de secouer un joug qu’ils avoient eux- mêmes souffert qu’on leur imposât. Ils l’entreprirent , à la mort de Raoul, en choisissant un de leurs confrères pour lui succéder, sans en donner avis à ceux de Fécamp. Ceux-ci, instruits de la convention, portèrent leurs plaintes au roy Henry, qui voulut bien en être le juge, avec Guillaume Bonne-âme, archevêque de Rouen, Turold de Bayeux, Gilbert d’Evreux, Hilgot abbé de S. Ouën, Arnoult de Troarn, Urson de Jumièges et Gautier de la Sainte-Trinité-du-Mont.
1 Paroisse réunie à Verneuil en 1791 ; elle était située sur la rive droite de l’Avre et perdit son importance par suite delà construction, en 1120, de la forteresse de Verneuil, sur la rive gauche de cette rivière.
— Cf. Rateau et Pinet, Hist. et Gèogr. du départ, de VEhtre , p. 257.
L’abbé de Fécamp fut maintenu dans le droit de nommer et de déposer les abbés de S. Taurin, et de changer les religieux à son gré (a).
L’archevêque Guillaume, dont il est icy parlé, mourut aussi au mois de février 1 1 10 1 , et eut pour successeur, après dix mois de vacance , Geoffroy , doïen de l’église du Mans, et frère de Judicaël, évêque d’Aleth. Urson eut le bonheur de lui plaire et de s’eu faire un protecteur pour les intérêts de sa maison. Il entra avec lui dans un détail exact de tout ce qu’elle avoit souffert depuis que le duc Robert étoit revenu de Palestine. En effet, elle avoit été pillée plusieurs fois sous la domination de ce prince par une bande de voleurs et de scélérats, qu’ilprotégeoit, soit par crainte, soit par indolence. L’usurpation de Baudouin trouva naturellement sa place dans la suite des entretiens d’Urson avec l’archevêque. Mais, pour en donner une juste idée, il faut reprendre la chose de plus loin et l’approcher d’un point capital de l’histoire de Rouen, que nous n’avons pu montrer jusqu’icy.
Du temps de Robert, duc de Normandie et frère de Henry, roy d’Angleterre , il s’éleva dans la ville de Rouen une fâcheuse querelle, dans laquelle plusieurs
(a) Ann. Ben. t. V, p. 490.
1 II occupait depuis 1079 le siège de Rouen, où l’avait précédé le célèbre Jean d'Avranches. Dadré fait observer que Guillaume fut « le « premier moyne et le second abbé de S. Estienne de Caen, » et que « sous luy et par luy fut tenu un concile provincial à Lisle-bonne « (Lillebonne) en 1080. — Chronol. historiale, p. 154. »
familles furent engagées par des motifs différents 1 . Les chefs se nommoient Pilate et de Caux, d'où l’on appela leurs partisans pilatins et cauchois Un des principaux du parti pilatin, nommé de Claire, que son mérite et son service rendoit cher à l’abbé et aux religieux de Jumièges, leur demanda la tour d’Alvérède, qui étoit très forte, et l’obtint pour quelque tems, avec les maisons voisines, qui étoient elles-mêmes très fortifiées. De Claire s’y retira avec sa famille et devint redoutable au parti cauchois ; il y eut beaucoup de sang répandu de part et d’autre, pendant près de cinq ans que la mésintelligence dura entre les chefs de parti. Mais Henri, dont les Normans avoient imploré le secours, ne pouvant en attendre de leur propre Duc, eut pitié du malheur de la Normandie, et y rétablit la paix en lui faisant changer de maître. Il eut été facile à l’abbé de Jumièges de rentrer en possession de la tour
' M. Chéruel, dans son Histoire de Rouen pendant l'époque communale, raconte différemment ce douloureux épisode. Une conspiration se trama, en 1050, pour livrer la ville au roi d’Angleterre. A la tête du complot étaient deux riches bourgeois, Conan, fils de Gilbert Pilate, et Guillaume, fils d’Auger. Ils promirent de livrer Rouen et le duc qui s’y trouvait aux partisans de Guillaume le Roux, alors campés près de Gournay. Le complot fut éventé, Robert appela ses barons à son aide. Henri Beau-Clerc, son jeune frère, se hâta d’accourir du Cotentin. La lutte s’engagea le 3 novembre 1090. Elle fut terrible; la ville, dit Vital, déchira ses propres entrailles; bourgeois contre bourgeois, parents contre parents combattaient aux portes, au milieu du tumulte et des cris. Les séditienx furent enfin écrasés. Conan fut précipité du haut de la tour, et son cadavre traîné à la queue d’un cheval. Guillaume, fils d Auger, le second chef du complot, fut jeté en prison, et les bourgeois qui avaient pris part à la révolte furent « dépouillés et traités comme des ennemis barbares, » selon l’expression d’Orderic Vital.
d’Alvérède et des maisons voisines, qu’il n’avoit cédées que pour un tems ; mais il lui parut indécent d’en faire sortir un amy, qui lui en païoit les loyers avec beaucoup d’exactitude, et qui l’y. recevoit d’ailleurs avec joie, lui et ses religieux, quand leurs affaires les appeloientà Rouen. Bien lui en eût pris cependant; car, de Claire étant mort quelques années après, Beaudouin prétendit que ces maisons lui appartenoient, à titre de fils et d’héritier; et ce fut inutilement qu’Urson eût recours auprès de lui aux Chartes de l’abbaïe, pour établir une possession déplus de quatre cents ans ; c’est-à-dire depuis S. Filbert, fondateur de Jumièges, auquel S. Ouën les avoit données, pour l’y avoir injustement emprisonné.
Geoffroy n’écouta pas ce récit avec indifférence. Son indignation éclata contre l’usurpateur, et il ordonna à Urson de le citer incessamment à son tribunal. L’affaire y aiant été portée, fut jugée en faveur des religieux, en présence de l’évêque de Lisieux, de Robert comte de Meulant , de Gilbert de l’Aigle, de Guillaume de Tancarville, de Guillaume de Ferrières, et d’un grand nombre d’autres seigneurs (a).
Tandis qu’on plaidoit cette affaire à Rouen, Baudri, évêque de Dol (à), ne pouvant remédier aux désordres de ses diocésains, ni souffrir plus longtems leur méchanceté, abandonna la Bretagne et vint en Normandie, où
(a) Archives de Jumièges.
(b) Ann. Ben., t. V, p. 145.