‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges (volume 3)Chapitre 37 sur 44 · GUILLAUME DE RENÇON, QUARANTE— DEUXIÈME ABBE · texte numérisé non relu

GUILLAUME DE RENÇON, QUARANTE— DEUXIÈME ABBE

Ce qui demeure constant, c’est qu* après la démission ou la mort d’Alexandre , dont le tombeau se voit encore aujourd’hui dans le chapitre, les religieux nommèrent Guillaume de Rençon pour lui succéder. Il étoit de Rençon même, à une demi-lieue de Saint- Vandrille; mais il préféra le monastère de Jumièges à celui-ci, afin de s’éloigner davantage de sa famille et de pouvoir servir Dieu avec plus de facilite. Il n y fut pas longtemps sans donner des marques de sa sagesse et du progrès qu’il faisoit dans le chemin de la vertu. C’est ce qui porta Alexandre à lui confier l’administration du prieuré de Saint-Martin— de-Boafle , et à l’établir depuis prieur de Jumièges, où il répondit parfaitement au choix de son abbé. Son caractère étoit la douceur, mais une douceur éclairée, qui n avoit rien de cette faiblesse qui dégrade 1 autorité et qui in-

troduit le désordre. Il gouverna durant vingt-sept ans avec une satisfaction égale de la part des religieux et de quelques uns même de ceux qui sembloient n’attendre que la mort d’Alexandre pour continuer leurs poursuites au sujet de leurs prétendus droits de séjour dans l’abbaïe à certains jours de l’année. Mais cette satisfaction ne fut pas universelle dans le dehors, où il eut souvent des contradictions à essuier.

A peine était-il nommé qu’il fut contraint de faire le voiage de Coutance pour deffendre les intérêts de son monastère contre le doien et les chanoines de Samt-Cande de Rouen , qui lui disputoient la dîme des terres essartées dans la forêt de la Londe, sur la paroisse d’Imfreville, près du B ourgtherou de. L’affaire avoitété portée devant le pape, et il avoit nommé pour juges l’évêque de Coutances et le chantre de son église. Guillaume arriva le premier et pressa ses juges d examiner ses titres; mais ils le refusèrent, sous prétexte que Jourdan , évêque de Lisieux , à qui étoit le doienné 1 de la collégiale de Saint-Cande, n’étoit pas encore arrivé. Il ne fut pas nécessaire de l’avertir que la politique avoit dicté cette réponse et que l’évêque de Lisieux n’arriveroit point. Il sortit donc de Coutance à l’heure même , et vint trouver l'évêque Jourdain, qui parut si satisfait de cette dé-

1 On sait que l’église Saint-Cande, bien qu’enclavée dans la ville de Rouen, était le chef-lieu d’un doyenné exempt de la juridiction de 1 archevêque et dépendant de l’évêché de Lisieux. — Cf. Floquet, Anecdotes normandes.

marche qu’il consentit de traiter avec lui et de lui céder à perpétuité les dîmes contestées, à condition que l’abbaye de Jumièges paieroit tous les ans à l’église de Saint-Cande un cierge de deux livres, et que les nouveaux essarts, quipouroient être faits dans la suite, ne seroient point sensés compris dans le présent accord, qu’ils scellèrent chacun de leur sceau, au mois de mars 1213 (a).

Le dessein de Guillaume n’étoit pas de demander autre chose à l’évêque. Sa mission étoit même remplie au-delà de ses espérances. Mais Jourdain aiant voulu apprendre de sa bouche ce que la renommee publioit de la charité des moines de Jumièges, il fut si touché du détail de leurs aumônes et de la dépense qu’ils faisoient dans la réception des hôtes, que l’abbé, voiant couler ses larmes, en prit occasion de lui demander un règlement pour la portion du desservant de Saint-Michel-de-Croupte, et de la remise du droit épiscopal, que ses prédécesseurs avoient exigé d eux à chaque mutation. Jourdain l’avait lui-même refusé quelques années auparavant, mais dans des circonstances différentes, et principalement parce qu’il ignoroitla vie austère et cachée des religieux de Jumièges et le bon usage qu’ils faisoient de leurs biens. L admiration que lui causa le récit de l’abbé ne lui permit pas de persévérer plus longtemps dans son refus. Il le félicita sur le bonheur qu’il avoit de gouverner une si sainte famille, et, pour contribuer en quelque chose a

(a) Archives. — Cartul., c. 231.

1 accroissement de leurs bonnes œuvres, il leur abandonna, par une charte dans laquelle il les comble de louanges et qu’il fit confirmer par le doien et les chanoines de sa cathédrale, tout le droit qu’il avait coutume de prendre sur leurs dîmes de Croupte, et consentit de s’en faire payer à l’avenir sur Vautelage , ou portion du desservant, lors de son institution (a).

On n a voit pas compté à Jumièges, quand Guillaume en partit, que son retour dut être aussi prompt. La surprise fut générale en le voiant. Les moines crurent l’affaire de la Londe perdue, mais il les désabusa bientôt, en leur racontant l’extrême facilité qu’il avoit trouvée dans l’évêque de Lisieux, et en leur faisant voir les deux chartes qu’il avoit expédiées en leur faveur. Ilsdonnèrent mille bénédictions au prélat, et rendirent grâce à Dieu du nouveau bienfait dont il avoit pris plaisir à les combler dans un tems ou il sembloit qu’après les tentatives inutiles qu’ils avoient faites, ils devaient moins espérer que le prélat se laisseroit fléchir. Guillaume reçut aussi leurs exclamations les plus sincères mais elles ne furent pas sans quelque mélange d inquiétude, car, aiant appris à l’heure même que le souverain pontife, auquel il avoit porté les plaintes de la communauté contre Richard d’Yvetot, qui prétendoit unir la dime des Novales et des Essarts de la forêt de Croixmare à la chapelle de Saint-Nicolas, qu il avoit fait bâtir l’année précédente, avoit chargé labbé de la Nouë, le chantre et un chanoine de

(a) Cartul., c. 168, 169 et 170.

F église cathédrale d’Évreux de terminer an plus tôt ce différent, il craignit que la preuve de capacité et de zèle qu'il venoit de donner dans l’affaire d’Infréville et de Croupte avec l’évêque de Lisieux , n’engageât ses frères à le presser de se mettre encore à la tête de celle-cy, et que la régularité ne souffrît de son absence. Dans cette pensée il voulut user de son autorité et faire tomber le choix sur un autre; mais on étoit si persuadé que nul ne la manieroit avec plus d’habileté que lui, que, quelques mesures qu’il eût prises, on ne voulut pas même en délibérer. Ce fut donc une nécessité pour lui de se remettre en route. Il alla trouver le seigneur d’Yvetot ; il l’amena au point qu’à l’arrivée des commissaires du pape, on termina le différent par une transaction conforme à la justice de sa cause (a) .

Il rentra dans sa solitude au commencement du mois de décembre de l’année 1213, avec le dessein de n’en plus sortir, tant pour sa propre sûreté que pour entretenir, par ses exemples et par ses instructions, l’esprit de pénitence et de recueillement que la décadence des temps n’avoit point encore affoibli dans son monastère. Sa retraite dura près de trois ans, pendant lesquels il ne parla qu’à ses religieux, à l’archevêque de Rouen, qui venoit souvent le visiter, et à Valeran, comte de Meulant, dont on croit qu’il avoit la direction. Il étoit caché pour toute autre compagnie, quelque respectable qu’elle fût. Le prieur et les officiers tenoient sa place et recevoient les étrangers. Mais s’il prit plaisir à se

( a ) Cartul., c. 38.

dérober à la vue des hommes, par amour pour son devoir , les plus grands seigneurs de la province mirent leur gloire à faire du bien à son abbaïe en sa seule considération et pour avoir part à ses prières. Le comte Valeran commença par la remise d’un cheval, que les moines de Jumièges étoient obligés de lui donner tous les ans pour le libre passage de leurs vins à Mantes {a). Sa charte est remarquable par les expressions de très cher père , de Seigneur et d'ami particulier , qu’il donne à l’abbé Guillaume ; elle est datée de Vattevillesur-Seine, où il faisoit sa résidence ordinaire, pour être plus à portée de recevoir ses avis. Un autre seigneur de grande piété, nommé Nicolas le Sénéchal, donna à l’ abbaïe, en 1216, son fief de Neuvillette, dans la paroisse duThuit-Simer1, à condition que les revenus qui en proviendroient seroient emploiés par le chantre à 1 entretien des livres du chœur (b). La même année, Thomas d Iville, dont on a déjà parlé, la gratifia de deux portions de vavassorie à Iville, où elle avoit déjà quelques menues rentes, qui furent cédées à son fils, en 1230, pour son droit de séjour à Jumièges, les veilles de Noël et de Pâques (c).

Ainsi s’étoient passées les trois premières années du gouvernement de l’abbé de Guillaume, lorsqu’en 1216,

1 aumônier de l’abbaïe vint lui annoncer que Geoffroi

(a) Cartül., c. 5.

(b) Archives. — Cartul., 195.

(c) Ibid., 217.

P) Canton d’Amfreville, arrondissement de Louviers (Eure).

de Monthiart 1 leur disputoit les deux parts des émouluments du moulin de Launai 2 sur la rivière des Vieux, sous Ecales 3, et prétendoit avoir droit de panage dans les bois de Jumièges. Guillaume ne perdit point de temps. La crainte d’occasionner par sa faute un procès, qu’une sortie de quelques jours pouvait empescher, l’emporta sur l’amour de la retraite , qu’il avoit résolu de ne point quitter. Il partit avec son religieux, et alla trouver Geofroi, qui vint à sa rencontre et se regarda dès lors comme vaincu. On ne laissa pas néanmoins de disputer longtemps, parce que Geofroi voulut couvrir son mauvais procédé de quelque lueur de justice, mais l’abbé le pressa par de si bonnes raisons, qu’il le mit dans l’impossibilité d’y répondre, et le força d’avouer qu’il avoit agi par passion et par avarice. Il étoit prêt d’en passer déclaration; mais, comme il restoit quelques articles qui pouvoient devenir la matière d’une nouvelle contestation, ils jugèrent à propos, l’un et l’autre, de prendre des arbitres pour les régler et de n’en faire qu’un seul acte. On choisit l’abbé de Saint- Vandrille, Guillaume de Durescu4, et Gautier de Villers, bailli de Caux5, qui, après avoir entendu les plus anciens

1 Geoffroy De Monthiart figure parmi les tenant-fief de l’abbé de Jumièges, dans le Registre de Philippe-Auguste. — Rec. des hist., XIII, 615 G.

2 Désigné plus haut sous le nom de Moulin de l'Aunoi, p. 198.

3 Villers-Écalles, canton de Duclair.

4 Seigneur du Mesnil-Durescu ; il figure à ce titre au Registre de Philippe-Auguste et dans le pouillé d’Eudes Rigaud. — Rec. des historiens, t. XXIII, pp. 615 et 524.

5 Gautier de Villers était bailli de Caux en 1258 et encore en 1269. —

du lieu, rendirent une sentence où il fut premièrement stipulé que l’abbé et les religieux de Jumièges auroient les deux tiers de la monte de tous grains au moulin de de Launay, et le seigneur de Monthiart un tiers ; 2° que les réparations seroient faites à l’avenir aux dépens de l’abbaïe, mais que Geofroi seroit obligé de faire conduire le bois et les meules depuis le port de Duclair jusqu’au Launai, et de paier en outre un tiers du prix des meules ; 3° que l’aumônier auroit. deux jours libres dans la semaine, sçavoir, le dimanche et le jeudi, pour faire moudre les grains destinés au pain des pauvres. Quant au droit de panage, les mêmes arbitres ordonnèrent que le seigneur de Monthiart en jouiroit, en paiant comme les autres Ça) .

On voit, par le troisième article de cette sentence, que les aumônes qu’on distribuoit à Jumièges étoient considérables, puisqu’on occupoit un moulin à eau deux jours de la setnaine, pour satisfaire seulement à celles qui se faisoient en pain , ce qui pouvoit monter à quarante-huit ou cinquante boisseaux de grains par semaine, qui produisoient, à la mesure de Duclair, deux,

De là Roque, Hist. gènéal. de la maison d' Harcourt, II, 1130 ; Rec. des historiens, XXII, passim.

Cette famille fournit, du reste, deux grands baillis du Cotentin. Luc (1248-1252) et Nicolas (1292-1294), et un bailli de Caen, Gautier (1276), le même, peut-être, que le bailli de Caux sus-nommé.— Mém. de la Soc. des Antiq. de Normandie, XIX, 77; XXV, 129-133; XV, 207.

Pierre de Vi 11ers et Gautier son frère figurent au Registre des fiefs de Philippe- Auguste pour le fief de Villers-la-Chaussée, relevant de Péronne. — Rec. des historiens, XXIII, 647 J,

(a) Archives. — Petit Cartul. , c. 146 et 152.

trois ou quatre cent livres pesant, dont l’aumônier faisoit la distribution le lundi, le mercredi, le vendredi et le samedi de chaque semaine. Il étoit encore chargé de l’aumône générale du 16 décembre, jour de l’anniversaire du duc Guillaume de Longue-Epée, et cette aumône montoit, année commune, à cent vingt boisseaux de froment (a) . La suite de cette histoire nous fera connoitre que la charité des moines, bien loin de s’être refroidie en ce point, n’a fait qu’augmenter.

La même année 1316, la persécution fut ouverte contre les religieux du prieuré de Montaterre, dépendant de l’abbaïe. Un gentilhomme, nommé Robert de la Tourette, leur défendit la pêche dans la rivière d’Aquetherre1, dontils avoientj oui jusqu’ alors. L’avantage qu’ils en retiroient surtout depuis l’augmentation de trois religieux en 1208, étoit trop grande pour en souffrir la privation avec patience. Ils poursuivirent leur droit devant le juge du lieu ; on peut dire même qu’ils l’établirent. Mais le juge n’osa prononcer, et il fallut encore que Guillaume fit le voiage de Montaterre. La persécution cessa à son arrivée. Le seigneur de la Tourette l’ala voir au prieuré, et reconnut, en présence de son chapellain et du maire de Pléville, que le droit de pêche appartenoit aux seuls religieux de Jumièges, dans l’enceinte de Saint-Léonard2 et sur la rivière

(a) Archives.

1 Cette rivière a changé de nom ; ce peut être la Nonnette, le Thérin ou le Thérinet, petits affluents de l’Oise.

2 Commune de l’arrondissement et du canton de Senlis (Oise).

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