‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges (volume 3)Chapitre 38 sur 44 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

d’Aqueterre, depuis leur moulin de Leuret et la pointe de l’isle Saint-Loup jusqu’au pont de pierre ; l’acte est daté du mois d’octobre R T (a).

Le pacifique voyageur se .i toit de quelque repos à son retour, et ses espérances étoient d’autant mieux fondées , qu’avant son départ plusieurs seigneurs avoient fait des donations à son monastère, tant à Varengeville qu’à Quillebeuf ; mais la providence ne permit pas que son séjour fût si tranquille ni si long qu’il l’avoit espéré (b) . Guillaume Leprévot et Geofroi de Hotot l’inquiétèrent au sujet du patronage des églises d’Oisy et de Hotot-l’Auvrai, qu’ils prétendoient leur appartenir. On plaida près de dix mois à l’arcbevêché de Rouen, et ce fut toujours l’abbé qui parut pour faire face à tout. Geofroi céda le premier (c), comme l’on voit par la charte de l’archevêque Robert, en date du 14 juin 1218. G. Leprévôt, n’aiant pas de meilleures raisons pour prouver son droit sur l’église d’Oisy, se fit honneur de l’imiter, et se désista de ses prétentions le 4 septembre suivant ( d ) .

On rapporte à cette même année, et au procez dont nous venons de parler, la construction de la chapelle de Saint-Filbert, à Rouen, par l’abbé Guillaume, pour la commodité des religieux de Jumièges, quand leurs affaires les appelleroient à Rouen. Il T érigea à côté de

(a) Archives. — Cartul., c. 1.

(b) Cartul,, 410 et 494.

(c) Ibid., c. 344.

(d) Cartul., c. 156.

l’hôtel de la poterne, du consentement des religieux de Saint-Lô, curés du territoire, à condition que les bourgeois du quartier continueroient de faire la pâques dans leur église, et que les offrandes leur appartien— droient comme curés, à la réserve des oblations qui pouroient être faites par les locataires de l’bôtel et maisons dépendantes de l’abbaïe. La permission est du mois de mars 1218, et fut confirmée dans le même mois par l’archevêque Robert, et par Hugues Veret, évêque de Coutances, qui n’avoit pas encore abandonné ses droits sur l’église de Saint-Lô , quoiqu’elle n’eût été cédée à l’un de ses prédécesseurs que par manière de refuge dans le tems que les normans ravageoient le Cotentin. Cette chapelle n’a jamais eu aucun titre et ne peut être regardée que comme un oratoire de dévotion, que les religieux de Jumièges ont même abandonné1 depuis que l’abbaïe de Saint— Ouen leur a été ouverte, par leur commune réunion, à la congrégation de Saint-Maur2.

Une réflexion, qui ne fait pas peu d’honneur à nos moines, trouve naturellement icy sa place; c’est qu’ils étoient aussi recueillis dans leurs voyages, aussi dévots, aussi fervents, qu’ils l’étoient en effet dans le cloître au milieu de leurs frères. On ne les voioit dans les maisons séculières que pour les intérêts de la leur;

1 Les dernières traces de cet oratoire et de l’hôtel des religieux ont disparu récemment, par suite des travaux d’agrandissement du musée de Rouen.

2 Dès le premier chapitre général (1618) pour Jumièges, mais seulement en 1660 pour Saint-Ouen. — L’abbé Sauvage, L’Ecole de Bonne-Nouvelle, p, 7.

ils n’y passoient que le tems nécessaire, et jamais celui de l’office divin, qu’ils récitoient dans l’oratoire de Saint-Filbert aux heures de la communauté. La prière, la méditation, la lecture, la célébration des saints mistères av oient aussi leurs heures réglées. Ils ne mangeoient point en ville, et n’invitoient personne à manger avec eux. Leur repas étoit simple et frugal. Deux sols six deniers, valant à peu près, de notre monoie courante, trois livres quinze sols, fournissoient chaque jour à la dépense d’un religieux, d’un domestique et de deux chevaux ( a ). Aussi revenoient-ils le cœur aussi détaché du monde que s’ils ne l’eussent pas vu, et l’esprit aussi uni à Dieu que s’ils eussent passé le tems dans une oraison continuelle.

Une vie si pure et si dégagée des sens les fit recevoir partout où leurs affaires les demandoient, avec des témoignages particuliers d’estime et de vénération. Les juges étoient si prévenus en leur faveur, qu’en quelque tribunal qu’on les appelât, ils étoient sûrs de gagner leur procez, parce qu’on sçavoit que l’équité ne leur permettoit pas d’en soutenir un mal fondé. Leurs adversaires perdirent courage et se lassèrent de les inquiéter, surtout depuis qu’en 1220 l’échiquier fut tenu à Jumièges ( b ). Plusieurs seigneurs leur firent même du bien, en considération de leur piété, soit en leur remettant des droits injustement prétendus ou en les comblant de nouveaux bienfaits. Guillaume de Tourville et

(a) Archivés.

(b) Gall. Christ., t. XI, p. 425.

Richard Desbus, seigneurs de Flan court, furent du nombre des premiers. L'un renonça, en présence de l’archevêque de Rouen, au patronage de Saint -Martinde-Tourville ; l’autre fit remise de douze pains, d’un settier de vin, de trois galons de cervoise, d’un mouton, d’une charretée de paille, et des privilèges et immunités qu’il pouvoit avoir et prétendre dans les ports et marchez de Jumièges à cause de la dîme de Flancourt, que ses auteurs avoient donnés à l’abbaïe («). Guillaume de Mouri leur donna, en 1219, son clos et sa grange, proche l’église de Foligni, à condition qu’Alberede, sa belle-mère, en auroit l’usufruit sa vie durante ( b ) . Le 3 janvier 122 1 , Robert III, comte de Dreux et seigneur de Saint- Valeri, ratifia à Fermencourt la transaction de 1158, entre eux et son ayeul, au sujet des partages deBû-la-Vieville, au diocèse de Chartres, et leur permit de prendre chaque semaine, pendant dix mois de l’année, dans sa forêt de Crotte x, six charretées de bois mort pour leur chauffage à Bû, et le bois à bâtir autant de fois que leur manoir prioral auroit besoin de réparations ou de réédifications (c).

L’exemple d’un si bon père n’empêcha pas le fils

(a) Archives.

(b) Cartul ,, c. 192.

(c) Archives.

1 C’est-à-dire la forêt de Dreux ; notre auteur traduit un peu trop littéralement le nom de cette forêt, foresta Crotensis (1135) ; on l’appelait plus fréquemment la forêt de Grotais ou de Grotois, et le bois de Bu en faisait partie. — Cf. Lucien Merlet, Dict. topog. du dép. d'Eureet-Loir, v° Dreux.

d’usurper en 1234 une partie des droits de l’abbaïe dans la seigneurerie de Bû. Les religieux s’y étant opposés, et ne pouvant fléchir son opiniâtreté, eurent recours à l’archevêque de Reims, exécuteur testamentaire de Robert III, eten obtinrent une reconnaissance. Dès la même année, le comte parut y acquiescer, et l’on avait tout lieu de croire que les religieux de Bû jouiroient paisiblement de leurs droits ; mais le prélat étant venu à mourir, le comte, prévenu par quelques personnes mal intentionnées, leur disputa de nouveau le droit de justice, et forma tant d’empêchements et de difficultés, que le procès dura jusqu’en 1265, qui fut terminé par une transaction, qui a servi de règle jusqu’à la fin du xvii6 siècle, que M. de BeJlebat s’inscrivit en faux contre la première transaction, comme nous l’observerons en son tems ( a ).

Pendant le repos que les ennemis de l’abbaïe donnèrent aux religieux de Jumièges, une femme de grande piété, nommée Dreux de la Yilette, se trouvant sans logement après la mort de son mari, obtint d’eux, en 1221, une place vague au Vieux-Verneuil, pour y en bâtir un à son gré. Leur charité ne fut pas sans récompense. La pieuse veuve, y aiant passé environ 17 ans, voulut reconnoître le service qu’ils lui avoient rendu, et de peur qu’ après sa mort ses parents ne prétendissent à la possession d’un bien qui ne leur appartenoit qu’en partie, elle en fit don à l’abbé et aux religieux de Ju-

(a) Archives

mièges, qui y rentrèrent au mois de novembre de l’année 1238 (a). En 1222 ils firent quelques donations aux prémontrés de Silly, que l’évêque Gervais leur avoit recommandés (6). On voit encore, dans un acte de l’année précédente, qu’ils inféodèrent leurs eaux de Longueville, qui sont de la même étendue que la seigneurerie, à un Odon de Giverny, qui s’obligea de les tenir féodalement, moiennant cinquante sols de rente, et à condition de ne vendre, ni engager, ni donner le droit de pèche, en tout ou en partie, qu’à ses enfants ou aux religieux, auxquels il est en effet revenu, sans que nous sachions ni le temps ni la manière.

Deux ans après l’inféodation des eaux de Longueville, Roger de Salmonville, abbé de Saint-Evroult, fit une association de prières avec eux. Il y en avoit eu une du tems du bienheureux Thierri de Matonville, religieux de Jumièges et restaurateur delà discipline monastique dans Fabbaïe de Saint-Evroult ; mais les religieux de Jumièges rejetèrent cette société comme indigne d’eux, depuis qu’en 1057 l’indocilité de quelques moines de Saint Evroult força le saint abbé à se démettre de sa charge et à faire le voiage d’outremer, où il mourut l'année suivante b On remarque l’estime que Roger faisoUdela communauté de Jumièges, par la dénomination de sainte communa é qu’il lui donne en sa lettre, où, apres a voir attribué à ses péchez et

(a) Archives.

(») Cartvl. de S ' ly.

1 Voir plus haut, pp. 162 et 1“2

à ceux de ses frères l’infraction du premier traité, il prie l’abbé Guillaume d’agréer celui qu’il lui envoie au nom de sa communauté, dans la forme suivante (a):« Les « religieux de Jumièges seront reçus à Saint-Evroult « et traités en toutes choses comme ceux de la mai- « son. Ils auront voix au chapitre, conserveront leur « rang de profession et célébreront la messe conven- « tuelle à leur tour, quand ils seront envoiés par l’abbé. « Celui qui viendra sans obédience, s’il est à cheval, « sera reçu comme dessus ; il ne sera point admis au « chapitre qu’on n’ait sçu auparavant le sujet de sa « disgrâce ; mais il aura la liberté de rester dans la « communauté jusqu’à ce que, par sa médiation, il « soit rentré en grâce avec son abbé et avec ses frères. « L’abbé de Jumièges viendra tous les ans, ou au « moins une fois en deux ans, faire la visite de Saint « Evroult, et après s’être informé de l’état présent des « religieux, il pourra ordonner et corriger ce que la « prudence lui suggérera pour l’avantage du chef et « des membres, qui s’obligent à le recevoir solennel- « lement et en corps la première fois qu’il les visitera,

« lui et ses successeurs, pourvu qu’ils soient bénis ». Roger ne demandoit pour tout cela que le renouvellement de la première association, dans laquelle il étoit marqué qu’un religieux de l’une ou l’autre communauté étant décédé, on diroit pour lui l’office des morts, avec une messe solennelle, et qu’on donneroit pendant un

(a) Archives.

mois une portion de religieux aux pauvres. Mais l’abbé Guillaume ne voulut point y entendre, et cette société n’eut lieu que près de soixante ans après.

Un gentilhomme, que nous ne connoissons que sous le nom de Martin, fils de Gautier, fit remise, cette même année, à l’abbaïe de Jumièges, d’un service de cheval, auquel les religieux de Boafle étoient tenus envers lui, à chaque mutation de prieur (a) ; il la fit à la sollicitation de l’abbé, qui lui céda un quartier de vigne en dédommagement, avec un pré dans la paroisse de Boafle, près de sa maison. L’année suivante, Raoul du Ménil-Vacé confirma à l’abbaïe la possession des dîmes sur son fief, dans la paroisse de Saint- Paërt (b) . Ce pourroit bien être le fief du Menil-Varin, qui se seroit insensiblement formé de celui du Mesnil- Vacé. Il lui donna le même droit dans toute l’étendue des trois autres fiefs, Montfort, Camelland et Alagaiteor ; mais ces fiefs nous sont inconnus (c). Guillaume Lordel lui donna aussi une terre à Saint- Vast de Dieppedale, et Emmeline Gastinel au Vieux-Verne ail.

Roger Torel, seigneur de la Bucaille, fit, cette année 1224, une entreprise contre l’abbaïe, qui auroitété une matière de procez, si l’abbé Guillaume n’avoit mieux aimé prendre la voie d’accommodement. Nous avons déjà remarqué que le pape Alexandre III avoit confirmé à l’abbaïe, en 1163, la jouissance de la chapelle de

(œ) Archives.

(b) Ibid.

(c) Ibid.

Saint-Nicolas, au hameau de la Bucaille l, pour être desservie en toute honneur et profit par les religieux de Jumièges, qui l’avoient fait bâtir pour la commodité d une partie des habitants de Guisiniers. Les religieux étoient donc libres de n’y dire la messe que quand il leur plaisoit. Cependant Roger Torel, qui faisait sa résidence ordinaire à la Bucaille, et qui se considérait comme bienfaiteur de Fabbaïe, parce qu’il lui avoit donné environ vingt acres de terre avec le bois Rochard et quelques rentes en argent, les voulut astreindre à célébrer tous les jours, ou à lui abandonner la chapelle pour être unie à son fief. Sur leur refus, il nomma un chapelain. Ses religieux s’en plaignirent amèrement à l’archevêque, et firent d’abord quelques poursuites, mais l’oncle de Roger, qui étoit religieux de Jumièges, s’emploia avec tant de zèle auprès de l’abbé et de son neveu, que toute la procédure fut arrêtée et le chapelain remercié ( a ). On convint ensuite à l’amiable que les religieux de Jumièges, qui demeureraient à Guisiniers pour la régie de leurs biens, diroient la messe dans la chapelle de la Bucaille, alternativement avec le curé, le dimanche, le mercredi et le vendredi de chaque semaine, à une heure convenable, excepté les jours de Noël, Pâques, Pentecôte et les fêtes de S. Pierre, de la Dédicace, de l’église

1 Hameau de Guisinie’s; c’était jadis un fief relevant de Château- Ga Nard. — Dict. topog. de l’Eure, v° Bucaille.

de Jumièges et de Tous les Saints; que les religieux fourniroient le livre pour la messe, et le seigneur de la Bucaille le calice avec les ornements nécessaires, sans autres revenus ou autres rétributions, pour le curé ou les religieux, que les oblations par moitié. Quant aux habitants du hameau, ils sont déclarés paroissiens de Guisiniers, et, en cette qualité, obligés d’y faire à la vie et à la mort les devoirs de paroissien. L’acte est daté de Jumièges, le 23 novembre 1224.

Peu de temps après, les religieux de Jumièges eurent une contestation avec ceux de Marmoutier, touchant la dîme des novalles 1 de la forêt du Routoir, située dans leur censive, entre Dammarie et Belesme. N’aiant pu convenir entre eux, ils firent un compromis. L’affaire fut abandonnée, sous peine de 10 marcs d’amende pour les contrevenants, à la décision de Garin, abbé de Josaphat2 et de Royer, doien de l’église collégiale de Saint-Maurice de Chartres, qui ordonnèrent, au mois de décembre 1226, sous la même peine, qu’à l’avenir les dimes du Routoir seroient partagées également (a). Ils n’auroient pas jugé de la sorte, dans l’incertitude où ils déclarent eux-mêmes qu’ils étoient du droit des parties, si le pape Honorius III avoit répondu plus tôt à la demande de l’abbé Guillaume au sujet des novales, dans les lieux où l’abbaïe était en possession

(a) Archives.

1 On appelait ainsi les terres nouvellement défrichées et labourées’ qu’on avait mises en valeur et semées.

2 Abbaye bénédictine, à une lieue de Chartres, fondée en 1117.

de percevoir la dime. Le pape les lui adjugeoit sans contredit, mais parce que la sentence arbitrale étoit déjà rendue, la réponse du pape demeura sans effet. Elle est du 22 décembre 1226, l’onzième année du pontificat d’Honorius (a) .

A quelques tems de là, le pape donna aux religieux de Jumièges de nouvelles marques de sa protection, par une bulle qu’il leur accorda, le 10 de février 1227, contre ceux qui prétendoient avoir droit de procuration 1 ou de gîte dans l’abbaïe et dans les terres qui en dépendoient. Cette bulle est la dernière qu’ils obtinrent d’Honorius. Il mourut le 18 mars de la même année, après avoir tenu le Saint-Siège dix ans huit mois. Le même jour, fut élu le cardinal Hugolin, évêque d’Ostie 2. Il prit le nom de Grégoire IX et ne les honora pas moins de sa bienveillance que n’avoit fait son prédécesseur. Il leur en donna des preuves autentiques, dès la première année de son pontificat, par deux brefs datés de Rome, le 14 may 1227, pour les maintenir dans le privilège de ne paier aucunes pensions, conformément aux décrets du concile de Latran, ni dimes de leurs jardins et bestiaux dans les métairies de leur dépendance (&).

(a) Archives.

(b) Archives.

1 Le droit de procuration permettait de prendre repas. C’est une extension du droit de gîte.

2 C’est le 19 mars que les cardinaux s’assemblèrent pour l’élection du successeur d’Honorius III. Leur choix tomba d’abord sur Conrad, cardinal-évêque de Porto ; mais, sur son refus persévérant, ils élurent le cardinal Hugolin, qui fut couronné le 21 mars.

Une protection si marquée acheva de rabattre la fierté de quelques gentilshommes, qu’on n’avoit encore pu résoudre à renoncer à leur prétendu droit de procuration dans l’abbaïe, à la fête de Saint Pierre. Hugues Poignant fut le premier qui se désista, et son exemple attira tous les autres. Telle fut la fin des droits de gîte dans l’abbaïe de Jumièges, dont la bizarerie avoit souvent causé bien du chagrin à l’abbé Guillaume et à ses prédécesseurs.

La bulle de Grégoire IX pour l’exemption des pensions n’eut pas sitôt son effet. Le pape même se relâcha en faveur d’un ecclésiastique de Saint-André de Rome , et lui fit donner une pension de vingt-cinq marcs d’argent sur la cure de Winterbernestoche, en Angleterre, dépendante de l’abbaïe de Jumièges, à cause du prieuré d’Helling. Grand nombre de clercs, à son exemple, eurent recours au Saint-Siège pour se maintenir dans les bénéfices dont le pape Honorius les avoit pourvus, et, ne pouvant réussir, ni à s ’ y conserver, ni à obtenir des pensions, il cherchèrent à s’en venger en disputant le patronage de ces bénéfices à l’abbé et aux religieux de Jumièges, qu’ils se promettoient de fatiguer par la longueur des voiages et les dépenses excessives qu’ils leur faisoient faire en les traduisant dans les tribunaux les plus éloignés ; en effet, l’abbé Guillaume se lassa de ces difficultés, mais, sans abandonner les droits de sonabbaïe, il recourut au pape et en obtint une bulle par laquelle le Saint-Père défendoit à tous clercs et laïques, nonobstant toutes lettres

apostoliques, d’assigner les religieux de Jumièges à plus de deux dietes 1 ou journées de leur monastère (a\ La bulle est datée de Rieti, le 6 des Calendes de mars, la 5e année de son pontificat, c’est-à-dire le 24 de février 1232.

U an 1233. — L’année suivante, l’archevêque de Nicée vint en Normandie et fit quelque séjour dans l’abbaïe de Jumièges, où il fut reçu avec beaucoup d’honneur. Il officia pontificalement le dimanche de la quinquagésime, 5e jour de mars, et bénit une cloche, à laquelle il donna le nom de Marie (b). Cependant Guillaume de Rençon ne pensait plus qu’à achever sa course en paix, depuis que la tranquilité lui avoit été rendue par la dernière bulle de Grégoire IX ; mais, dès le mois de juin de la même année 1233, le curé de Croixmare lui suscita un procèz à l’archevêché de Rouen, pour la dime du lin, du chanvre et des fèves, qu’il prétendoit lui appartenir à droit de clocher. On plaida l’ajffaire pendant plusieurs audiences, et l’archevêque la termina, au mois de décembre suivant, à la satisfaction de l’abbé et des religieux.

Presqu’en même temps, le comte de Dreux, sans avoir égard à la transaction de 1158, renouvelée et ratifiée par son père en 1221, entra sur les terres du prieuré du Bû, et ravagea tout le païs pour forcer les

(a) Archives.

(i>) Car„ul., c. 538.

1 Diète, dans le style de la chancellerie romaine, signifie le chemin qu on peut faire en un jour, c’est-à-dire dix lieues. (Diœta.)

moines d’en sortir. A cette nouvelle, Guillaume se rendit auprès de lui pour accomoder tous les différends qui pouroient être entre eux au sujet de cette seigneurie ; mais, n’aiant pu en venir à bout, il reprit la route de Jumièges , bien résolu de renoncer au soin des affaires temporelles et d’élire un procureur ad lues , sous prétexte que son grand âge ne lui permet— toit plus d’en faire les fonctions. Il tint une assemblée de toute la communauté pour lui faire part de son dessein, et se plaignit avec douceur de n’avoir pu trouver personne jusques là qui voulût partager avec lui le poids d’une multitude d’affaires dont il étoit accablé depuis son entrée dans le gouvernement. Il remit ensuite la procuration qu’on lui avoit donnée, et voulut en même temps procéder à l’élection d’un nouveau procureur; mais ses remontrances, comme ses plaintes, furent inutiles: on lui représenta qu’on avait besioin qu’il agît en personne, et on le pria avec tant d’instances, qu’il ne put s’j refuser. Un second voyage qu il fît à Dreux, l’an 1234, procura la paix à ses religieux de Bu par la médiation, de l’archevêque de Reims , dont la mort leur occasionna bientôt après de nouveaux troubles, ainsi que nous l’avons remarqué et que nous l’observerons encore dans la suite.

Cependant les religieux de Jumièges, voiant que leur abbé vieillissoit, l’obligèrent de prendre un domestique de plus pour l’accompagner dans ses voiages et pour coucher dans sa chambre. Plusieurs jeunes gens du petit peuple vinrent lui offrir leurs services ; mais

Guillaume voulut avoir un homme de compagnie avec lequel il pût manger lorsqu’il seroit seul, et qui lui îît honneur dans l'occasion. C’est ce qu’il nous fait luimême entrevoir dans l’accord qu’il fit, au mois de mai de l’année 1235, avec un des plus apparents de Jumièges, qu’il fit son écuier, dignité qui avoit alors beaucoup de rapport avec celle de maréchal des logis dans une compagnie réglée, comme il est aisé d’en juger par le pouvoir qu’on lui donne de faire seul, en temps de guerre, la levée des soldats que l’abbaïe devoit au roy pour la presqu’isle de Jumièges et les fiefs de sa dépendance (a). Mais ce qui prouve mieux la conformité de sa charge avec celle de maréchal des logis, c’est l’obligation même où il étoit de former aux exercices militaires les nouveaux soldats qu’il enrôloit, et d’apprendre aux vassaux des trois paroisses de Jumièges, d’Yainville et du Mesnil, à monter à cheval et à combattre à pied, de les conduire à l'armée, et de fournir à leur dépense pendant les quarante jours que duroit le service en tems de paix ; il résidoit dans la péninsule et n’en pouvoit sortir sans permission de l’abbé ; il devoit le servir à table, quand il donnoit à manger à un comte, à un archevêque ou à un évêque , mais il mangeoit avec lui dans les voiages. Si l’abbé avoit un présent à faire au roy ou à quelque seigneur de la première distinction, il l’envoioit par son écuier, qu’on nomme aussi maréchal , et celui-cy mettoit son

fils à sa place pour veiller sur l’écurie et faire distribuer le foin et l’avoine. 11 étoit entretenu dans l’abbaïe et nouri comme les religieux ; mais, dans les jours de Noël, de Carnaval, de Pâques et de Saint-Pierre, on faisoit acheter de la viande pour lui et son domestique ce qui prouve que la communauté faisoit encore maigre toute l’année. On lui donnoit d’appointements cinq mines de bled et quarante-deux deniers d’argent, avec le profit des vieux équipages, le panage pour ses porcs dans les bois de Jumièges, et le droit de franchise dans tous les ports, marchez et foires de l’abbaïe.

Les bons offices et les secours empressés que les religieux de Jumièges, recevoient continuellement du nouvel écuier lui firent une si grande réputation parmi eux, qu’ils lui confièrent bientôt tout le soin de leur maison, sous la conduite du chapellain de l’abbé; et avec raison , car on ne vit jamais les affaires expédiées avec plus de célérité que quand il s’en mêla. L’abbaïe lui est redevable de plusieurs retraits et cessions de biens aliénés ou usurpés, et même de quelques donations qui lui furent faites, à sa recommandation, dans les paroisses de Duclair, de Saint-Etienne-sous- Bailleul, de Saint-Paër et autres lieux (a). Il obligea Guillaume de la Houssaïe à renoncer, en faveur des religieux, au droit de heurtage, qu’il prétendoit sur les bateaux, chargés ou vuides , depuis Iville jusqu’au port de Jumièges (b). Il tira de Pierre de Briône,

(a) Archives.

(b) Ibid.

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