Tome II
marais, en habits courts et retroussés ; abus si général en Normandie parmi les religieux, que les évêques de la province, assemblés en concile dans le monastère de Notre-Dame-du-Pré au mois de septembre de l’année 1 335, furent contraints de renouveler le canon du concile général de Vienne, et d’enjoindre aux abbés et aux prieurs (a), dont la plupart étoient présents, de punir les infracteurs et de dénoncer à l’évêque diocésain ceux qu’ils ne pourroient corriger ni par remontrances ni par châtiments.
L’histoire ne nous apprend point que l’abbé Guillaume ait été obligé de faire de ces sortes de dénonciations; mais elle ne nous laisse pas ignorer qu’il fut quelquefois forcé, malgré sa modération, de se comporter avec tant de vigueur à l’égard de quelques esprits inquiets, que le sort de ces mutins ôta pour toujours à ceux qui auroient pu les imiter la hardiesse de le tenter sous son gouvernement. Ces exemples de sévérité, dont nous ne savons ni le temps, ni l’occasion, ni les circonstances, ne lui firent rien perdre de l’estime et de l’amitié de ses religieux. Ils ne le voyaient jamais qu’avec une nouvelle admiration et tout transportés de joie. La maison retentissoit de ses louanges. Chaque jour on répétoit mille fois le nom de Guillaume le jeune. C’est un bon abbé, disait-on, c’est le meilleur de tous les pères ; c’est un supérieur accompli : béni soit Dieu qui nous l’a fait choisir pour notre pasteur et notre chef.
{a) Coneil. Rotomag., part. I, p. 177.
Rien n’étoit plus glorieux au jeune abbé que ces acclamations publiques de tous ses frères. Il y répondit par toutes les démonstrations d’une bienveillance sincère et d’une charmante modestie, qui le leur rendit encore plus aimable. Pierre Roger, archevêque de Rouen et depuis pape sous le nom de Clément VI, reconnut bientôt qu il étoit tel en effet qu’on le disoit, bon supérieur et bon père, et en même temps capable des plus grandes entreprises ; dès la première visite qu’il fit à Jumièges comme archevêque, il ne vit dans Guillaume que l’homme du monde le plus digne de son cœur, et il se lia si étroitement à lui, qu’à l’exemple de Jonathas et de David, ce ne fut plus qu’une âme dans deux corps . L’archevêque le venoit voir jusqu’à trois et quatre fois par an, et depuis leur attachement réciproque il ne voulut plus qu’il eut d’autre logement que le sien, lorsque les affaires de l’abbaïeTappelleroientà Rouen , Nous verrons dans la suite qu’il ne l’oublia pas dans son élévation même au souverain pontificat.
Cependant l’église de Saint-Pierre, bâtie par S. Filbert en 654 et réparée par Guillaume de Longue-Epée, second duc de Normandie en 928, portoit depuis longtemps de tristes marques de sa caducité. La voûte du chœur tomboit en ruine et les fenêtres étoient presque toutes sans aucun panneau de vitres. Guillaume le jeune, a qui l’on avoit remis depuis son élection une somme de mil trois cent quatre-vingt-quatorze livres treize sols six deniers, restant de quatre mille cent treize livres, sur lesquelles on avoit paié deux mille
sept cent dix-huit livres six sols six deniers pour anciennes dettes, frais de funérailles, décimes et honoraires de perception, entreprit de lui rendre son premier lustre et pressa tellement l’ouvrage, qu’il fut achevé en moins de dix-huit mois. Mais il ne conserva que la partie supérieure de l’ancien édifice, qui n’a maintenant que dix-huit ou vingt toises de longueur ^ . Comme cette église n’a plus d’issue par dehors, le peuple n’y peut entrer que par la grande église au moyen d’un corridor de communication voûté et long de dix-sept pieds.
Ces ouvrages coûtèrent à Guillaume de grandes dépenses, mais Dieu qui les agréait répandit ses béné-
1 L’église Saint-Pierre n’offre plus aujourd’hui que des ruines, mais elles attestent encore la richesse et le goût de cette belle construction du xi\’e siècle. Le chœur, détruit en 1828, se distinguait principalement par la grâce, l’élégance et la légèreté de son architecture. « Toutes les croisées, dit M. Deshayes, extrêmement vastes, n’étaient séparées les unes des autres que par une muraille très légère et peu large, composée de la réunion d'un grand nombre de petites colonnes qui se divisaient dans leur partie supérieure pour former les ogives de ces mêmes croisées; toutes devaient contenir des rosaces à leur sommet, à en juger d’après les débris qui s’y remarquaient. Les corniches des colonnes et les murailles élaient surchargées d’ornements singuliers qui n'auraient pas dû se trouver dans un édifice de ce genre. » 11 s’agit des grotesques, des monstres et des scènes burlesques ou libres, que les sculpteurs du moyen-âge se permettaient jusque dans les églises. On remarquait dans l’église Saint-Pierre une pierre sculptée en filigrane « dont le travail avait dû coûter un temps infini. » Elle a été enlevée en 1821 et portée en Angleterre. Un bon nombre de chapiteaux décorés de représentations singulières, ainsi que les stalles en pierre, surmontées de dais, sculptées à jour et offrant les mêmes bizarreries d’ornementation, ont été achetés par des Anglais. (Cf. Deshayes, Hint. de Jumie'ges, pp. 187 et suiv.)
dictions sur l’abbaïe, une riche moisson mit l’abondance dans Jumièges en 1334, et dès l’année suivante Guillaume se trouva en état de payer à Richard de Monthiart 1 ,200 livres de la forte monnoie pour la cession qu’il lui fit du fief de Monthiart sur la paroisse de Saint-Paër sur Duclair, avec le droit de présenter à la cure de l’Aunai, qui lui avoit été abandonnée par les religieux vers le milieu du xiii® siècle (a) . L’abbé se voyant encore des fonds fit une nouvelle acquisition sur Raoul de Periers, d’un huitième de fief, nommé laMarval dans les paroisses de Saint-Paër et de Panneville. L’acte est du mardi après la Pentecôte 1336.
Un mois après ou environ, le pape Benoit XII donna une bulle pour la réforme des moines noirs ; c’est-àdire de Cluni et des bénédictins distingués de l’ordre de Cîteaux. Il confirme par cette bulle l’ordonnance du concile de Latran ip) , touchant la convocation des chapitres généraux, tous les trois ans dans chaque royaume, ordonne dans le même terme de trois ans la tenue des chapitres provinciaux, et détermine chaque province en particulier. Celles de Rouen et de Tours avec le monastère de Saint-Florent-le-Vieux, sont comptées pour une et ainsi des autres. Le pape envoya ensuite un rescrit aux abbés de Marmoutier et de Saint— Florent pour la convocation du chapitre provincial, dans l’un des deux monastères du Mans qui leur paraîtrait plus commode pour la publication de sa bulle. L’assem-
(б) Bulle Const. V, t. I, p. 241.
blée fut indiquée au mois de ^ de l’année sui-
vante, 1337. L’abbé Guillaume s’y trouva avec près de quatre-vingt-dix abbés des provinces de Rouen et de Tours, et grand nombre de prieurs et autres députés des abbés pour y assister en leur nom et porter leurs excuses. Après la grande messe et le sermon, on fit la lecture de la bulle, dont il est vraisemblable que les abbés de Saint-Florent et de Marmoutier firent faire des copies par des notaires apostoliques pour être distribuées aux assistants, afin que chacun s’y conformât. Au moins il est certain que l’abbé de Jumièges en eut une, qu’il reçut avec joie, et qu’il fit tous ses efforts pour obliger les autres à l’accepter et à s’y soumettre . 11 donna encore de temps en temps des marques de son zèle pour le maintien et l’exécution de la bulle de BenoitXII, et en particulier de l’ordonnance des commissaires apostoliques touchant l’évaluation des biens et revenus de chaque abbaïe, toutes charges comprises, afin que, conformément à ce qui s’en trouveroit, le Saint-Père pût taxer au juste chaque maison à avoir autant de religieux qu’elle pourroit en nourrir et entretenir.
La déclaration de Guillaume pour les biens de l’abbaïe de Jumièges est du jeudi dans l’octave de Pâques 16® jour d’avril, indiction sixième, la quatrième année du pontificat de Benoit XII et de J. -G. 1338. Elle fut dressée en chapitre par un notaire apostolique.
^ Manque dans le manuscrit.
en présence de la communauté et de plusieurs personnes ecclésiastiques et séculières ; en voici un extrait tiré d’une copie collationnée par le notaire meme. 11 y est dit, comme on peut le voir dans les Preuves (a) : V que l’abbé jouit, année commune dans les paroisses de Jumièges, Duclair et autres, de 1,901 livres tournois, dont son chambrier ou chapelain fait la recette et la mise, qui monte ordinairement à 250 livres, pour son vestiaire et celui des religieux particuliers ; 60 livres pour l’habillement des pauvres au temps de la Toussaint ; 160 livres pour les honoraires d’avocats en cour ecclésiastique et séculière ; 130 livres pour trente-trois paires de robes, à un des sept médecins conseillers ou de quartier, à deux domengers ou pages gentils-hommes, à son cuisinier, à son écuyer, à de pauvres ecclésiastiques, procureurs et clercs d’avocats, aux sommeliers, ouvriers etdomesliquesde sa chambre ; 60 livres pour toiles, nappes, serviettes, essuie-mains, couteaux, pots, verres et autres ustensiles à son usage et à l’usage des hôtes ; 20 livres pour l’entretien des lampes du dortoir et de l’infirmerie ; 78 livres pour vingt-six pitances à la communauté, les jours de fêtes solennelles; 110 pour réparations des manoirs, granges, moulins, chancelset autres édifices dans son lot; 35 livres pour ferrures de chevaux, fournitures et entretien d’équipages ; 28 livres au cordonnier pour la main-d’œuvre seulement ; 60 livres pour gingembre
(a) Art. 39,
et épices à la communauté et aux hôtes ; 50 livres en aumônes à des religieux mendiants, pauvres écoliers et autres ; 60 livres pour achat et échange de chevaux à son usage et pour ses chapelains et domestiques ; 300 livres pour vaquer aux affaires de la maison et en défendre les libertés et les droits dans les tribunaux ecclésiastiques et séculiers ; 160 livres pour sa dépense dans les conciles provinciaux, synodes, chapitres généraux et visites desprieurés ; 50 livres pour salaires de ses domestiques, et 124 livres 10 sols pour décimes, le cas avenant, sans y comprendre le droit de procuration de l’archidiacre de Rouen, et sa part des pensions que l’abbaïe faisoit aux maîtres qui enseignaient les sciences primitives, c’est-à-dire la grammaire, la logique et la philosophie dans le monastère, et aux religieux qu’on envoyait ensuite aux universités pour étudier en théologie ou en droit canon ; 2° le cellerier mettait tous les ans dans les greniers de l’abhaïe quarante-sept muids de froment, mesure de Rouen, soixante-treize muids de méteil, treize muids de seigle, trois muids de pois, trente-huit muids d’orge et soixante-neuf muids d’avoine. Le muid étoit de vingtquatre mines, la mine de quatre boisseaux et le boisseau de douze pots ou trente-six livres. Le muid de froment et de pois valait année commune 7 livres 4 sols, le muid de méteil 5 livres 8 sols, celui de seigle et d’orge 4 livres 4 sols, et celui d’avoine 4 livres 16 sols. La vendange faisoit partie de son office et elle lui produisait ordinairement cent-quarante muids de vin, qui
furent évalués par le conseil à 680 livres; les fermes en argent dépendantes de la cellererie à 1,501 livres. Ainsi la recette du cellerier étoit de 3,492 livres 8 sols, mais si elle étoit considérable, la dépense etoit grande à proportion : le cellerier étoit chargé de fournir tous les ans pour le pain de la communauté, qui étoit alors de cinquante-cinq religieux, des domestiques et des hôtes, cinquante muids de blé tant froment que méteil. La dépense en vin étoit également a sa charge et montoit annuellement à 140 muids tant pour les religieux que pour les étrangers et les domestiques. Les aumônes qu’il faisoit par lui— même, au nom de la communauté, dans le cours de l’année et aux anniversaires des fondateurs et des abbés, sont estimées a cinquante-deux muids et demi de blé méteil et à sept muids de petit vin ; ce qui ne l’empêchoit pas de délivrer chaque année à l’aumônier quatre muids et demi de froment et treize muids devin pour les pauvres et les malades. Il étoit chargé en outre de vingt-quatre pitances par an et de trois mêts de poisson à la communauté, le mercredi dans l’octave de Pâques, le dimanche de Quasimodo, le jour des Innocents et de l’octave de Noël. Il payoit son vestiaire et celui de cinq religieux qu’on lui donnoit pour l’aider dans son office ; l’habillement et les gages de vingt-un domestiques et clercs qui travailloient sous lui ; les réparations des lieux réguliers et des fermes dépendantes de la cellerie, les frais de semence et de récolte, et généralement toute la dépense en foin, en avoine pour les chevaux de la maison et
des étrangers, dont on fait monter le nombre jusqu’à cent par jour, le chemin de « Jumiéges à Rouen et à la « mer étant un des plus grands passages de la Nor- « mandie, etl’abbaïe d’ailleurs située comme dans un centre, où la noblesse et tout ce qu’il j avoit de per- « sonnes les plus qualifiées dans le pays se rendoient « pour passer leurs contrats de mariage, célébrer leurs « noces et traiter de leurs affaires, » sans doute par un sentiment d’estime pour la droiture et l’équité « des religieux » qui leur donnoient ensuite un repas innocent. Nous ne nous arrêterons point à vouloir entrer dans la connoissance des motifs qui attiroient tant de monde à Jumiéges. La vérité est cachée sous des voiles trop obscurs pour être parfaitement pénétrée. Nous ajouterons seulement, pour la gloire de l’abbaïe, que ce détail mystérieux fait assez connoître que l’hospitalité y étoit toujours en honneur, et que la porte des moines n’étoit jamais fermée aux étrangers. Aussi l’abbé ne fait pas de difficulté de marquer au Saint-Père que son abbaïe étoit comme l’hospice des rois, des comtes, des barons, des grands seigneurs, des nobles, des fondateurs, des prélats, des religieux, du peuple et des pauvres, et que l’on dépensoit tous les ans plus de la moitié du revenu à les recevoir {a).
3" L’infirmier, le pitancier, le chantre, le sacristain, le jardinier, le prieur claustral et le cuisinier partageoient entre eux le reste du domaine et l’employaient
(a) Preuves, art. 39 (vers le fin).
chacun dans leur office aux usages prescrits par la communauté dans l’établissement de ces sortes d’administrations. L’infirmier j ouissoit de 92 livres 3 deniers de revenu, sur quoi il fournissoit la viande selon l’état des malades et une pitance aux religieux le 1 9 décembre . La recette de l’aumônier tant en grains qu’en argent montoit à 463 livres 1 1 sols, sur lesquelles il donnoit quatre pitances par an à la communauté, et fâlsoit natter les chambres du dortoir, le chapitre, le cloître et le réfectoire. Mais parmi les différentes charges qu’il devoit remplir, une des principales étoit de distribuer aux pauvres, chaque année, quatre muids de blé tant froment que méteil, treize muids de vin et la chair de trente porcs gras, les restes du réfectoire, avec les vieux habits des religieux, dix robes neuves le jour de la Toussaint, et environ 186 livres d’argent en aumônes journalières. Le pitancier avoit de revenu 267 livres 3 sols 4 deniers pour nourrir la communauté en gras à Tinfirmerie pendant vingt-quatre semaines et pour les soupers de vingt autres semaines depuis Pâques jusqu’à l’Exaltation de la Sainte-Croix. Il était obligé de plus à cent quinze pitances par an pour toute la communauté, à Thuile et aux épices dans l’Avent et le Carême. Les revenus du cuisinier montoientà 1,232 livres, sur lesquelles il étoit chargé de pourvoir les frères, le reste de l’année, de tout ce qui étoit nécessaire à leur nourriture, tant en œufs, harengs et autres poissons, qu’en huile, épices, figues et amendes ; outre cent-soixante pitances et les petits repas au réfec-
toire (les déjeuners sans doute), pendant trois cents jours de l’année. Le jardinier ou surintendant des jardins jouissoit de 39 livres 4 sols 6 deniers de revenus, sur lesquelles il pajoit ses ouvriers et fournissoit le dessert chaque jour et les épices le jour qu’on chantoit à l’église l’antienne o radix Jesse. Le sacristain possédoit en cens et rentes, pensions, mortuaires, moulins, terres et vignes, 229 livres 15 sols de revenu, sur quoi il étoit obligé de faire les menues réparations à la sacristie, et de s’habiller, lui, ses collègues et les enfants qui servoient à l’église. Il fournissoit en outre pour 15 francs de gingembre àla communauté, et lui donnoit cinq pitances par an. L’achat de la cire étoit le plus considérable ; il en falloit jusqu’à mille livres à 2 sols 6 deniers la livre, tant pour l’église que pour les chambres. Le revenu du prieur claustral ne consistoit qu’en 53 livres de rentes que lui faisoient les autres autres officiers et l’abbé ; aussi ses charges y étoient proportionnées; elles se réduisoient à entretenir les lits d’oreillers et de couvertures, à donner une pitance à la communauté le 8 décembre, jour auquel il devoit chanter l’antienne â adonai, et à faire garnir les capuçons des moines de peaux d’agneaux, durant l’hiver, pour les préserver des rhumes et autres incommodités, auxquelles plusieurs étoient sujets, parce qu’on étoit toujours nu-tête à l’office divin. Le chantre avoit le soin des livres du choeur, moyennant une redevance de 20 livres, sur laquelle il payoit comme les autres sa
part de pensions que le pape avoit assignées aux religieux qu’on envoyoit aux écoles publiques.
Par ce détail si bien circonstancié des charges de l’abbaïe, auxquelles enjoignit encore le fléau dune guerre opiniâtre entre la France et l’Angleterre, plusieurs contributions onéreuses dont on l’accabloit et la ruine prochaine des bâtiments réguliers, l’abbé Guillaume réussit auprès du souverain Pontife à n’avoir dans Jumièges que soixante religieux, comme il paroît assez qu’il le souhaitoit lui-même [a) et qu’il le fit en efîet peu de temps après. Mais ce n’étoit pas là l’essentiel. On n’ avoit pas besoin de cinq religieux d’augmentation dans Jumièges, pour remettre dans le culte divin ce bel ordre et cette admirable économie, qu’il semble que le Saint-Père vouloit rétablir, et qui avoient autrefois fait de Jumièges la merveille de la province. Il étoit bon d’y travailler dans les monastères où l’office étoit négligé à cause du petit nombre ; mais qui ne voit que c’étoit assez de cinquante-cinq religieux dans Jumièges, pour le bien faire, puisque tous étoient obligés d’y assister, et que les abbés les plus complaisants n’en avoient exempté personne sous quelque prétexte que ce pût être. Il y avoit d’autres abus à réformer bien plus dignes de l’application du souverain Pontife ; le mal étoit connu, et même airivé au point qu’on le publioit dans la déclaration adressée aux commissaires du pape, avec autant d’assurance que si l’on éût été
(a) Preuves, art. 39.
convaincu que son intention n’était pas d’y remédier, ou que l’on eût été résolu de mépriser ses ordres. Cette pièce authentique est digne de la curiosité des lecteurs. On y découvre, ce qu’il faut bien remarquer pour être en état de juger, combien les enfants avoient déjà dégénéré de la vertu de leurs pères, que les abbés avoient leurs chapelains, leurs pages, leurs écuyers, et ce qui est encore pis, qu’ils se mêloient d’intrigues, de mariages et d’affaires. On y voit que les officiers s’appropriaient les émoluments et les profits de leurs charges, et qu’ils disposaient du revenant bon à leur volonté. On y apprend que, contre l’esprit de la règle, les déjeuners étoient permis tous les jours et que les pitances qui n’ avoient été établies d’abord que pour les jours de fêtes solennelles, où la fatigue étoit plus grande, s’étoient tellement multipliées, qu’il n’y avoit que vingt-cinq jours dans l’année où il ne s’en trouvoit point. Enfin on y remarque que les religieux, insensiblement accoutumés à la bonne chère par ces soulagements, s’étoient dégoûtés du maigre habituel, et que, pour satisfaire leur sensualité, ils se faisoient servir en gras à l’infirmerie pendant vingt-quatre semaines de l’annéeh
1 Ce passage et plusieurs autres de la présente histoire prouvent que l’auteur a fait une œuvre sérieuse. Il n’a pas eu en vue une apologie, mais une narration fidèle des faits, même les plus défavorables à son monastère. C’est ainsi, d’ailleurs, que les Bénédictins ont toujours compris l’histoire. Nul n’a été plus sévère qu’eux-mêmes pour les fautes et les défaillances de leurs frères. Cette impartialité est une garantie de leur sincérité et n’a pas peu contribué à leur mériter la confiance des érudits.
Tels étoientles désordres réels auxquels il convenoit que le Saint-Siège remédiât efiScacement, mais le pape, qui connoissoit la profondeur des plaies de tout l’ordre, n’osa entreprendre d’abolir ces coutumes, toutes contraires qu’elles étoient à l’étroite observance de la règle, parce qu’elles n’ étoient pas à beaucoup près d'une aussi grande conséquence que les abus qu’il s’étoit proposé de réformer dans le corps dans sa bulle du 20® de juin 1336, et parce qu’il craignoit peut-être de révolter une communauté entière de religieux, dont la conduite étoit d’ailleurs irréprochable aux yeux du public ; peut-être se cro}^aient-ils eux-mêmes irrépréhensibles ; car qui ne sait que quand les abus sont introduits, on s’imagine d’être en droit de les suivre sans crime et de les perpétuer, parce qu on en est pas l’auteur. Quoi qu’il en soit du motif qui porta le Saint- Père à user de condescendence à cet égard, et les moines à ne se réformer sur aucun de ces articles, il est au moins certain qu’ils ne mangèrent jamais gras au réfectoire commun, et que leurs repas en viande ne passèrent jamais les bornes de la plus scrupuleuse frugalité. C’est ce que nous apprend encore la déclaration de l’abbé Guillaume, où la dépense en chair est réglée par semaine à quarante sols qui ne furent au plus que vingt-huit sols de notre monnaie courante.
On peut conjecturer, sans sortir des bornes de la vraisemblance, que les prieurs et les moines qui résidoient dans les huit prieurés dépendants de l’abbaïe, n’ étoient pas moins relâchés que ceux de Jumièges sur
l’article du maigre ; mais ce seroit deviner témérairement que de vouloir en dire autant sur les autres points de la règle, et même sur le temps de leurs vingtquatre semaines de gras, si l’on ne peut les fixer entre la Pentecôte et l’Avent, à cause des trois mets de poisson que le cellérier leur donnoit le mercredi dans l’octave de Pâques et le dimanche de Quasimodo, ainsi que le jour des Innocents et de l’octave de Noël; circonstance qui semble assez marquer qu’elle n’avoit pas fait choix de ces deux saisons pour se mettre tous ensemble à l’infirmerie ; à juger même par la prudence humaine comme on le doit dans ces rencontres, on ne peut guère douter que ce ne soit le temps d’après la Pentecôte qui leur ait paru le plus propre, à cause des vingt-quatre dimanches qui se trouvent pour l’ordinaire entre cette fête et l’Avent ; auquel cas il faudra dire, pour faire encore plus d’honneur à leur sobriété, qu’ils n’avoient que le dîner en gras ; puisque le pitancier, à qui seul appartenoit le soin de faire les provisions de viandes, ne fournissoit les soupers que depuis Pâques jusqu’au 14 de septembre.
Pendant que les religieux de Jumièges attendoient la réponse à leur déclaration et les nouveaux ordres du pape, le prieur d’Helling passa la mer pour leur annoncer que les officiers d’Edouard III, roi d’Angleterre, avoient saisi les biens du prieuré pour êtres payés des décimes ordonnées par le roi, La communauté, voyant où tendoient ces saisies dans un temps de guerre, donna l’argent qu’on avoit demandé au prieur.
et le renvoya avec un religieux de la maison, chargé de plusieurs titres et d’une requête au Roi pour le supplier de défendre les intérêts de l’ahbaïe de Jumièges, à l’exemple de ses ancêtres, et de confirmer par une charte authentique ses possessions en Angleterre. Edouard, qui n’avoit point encore été prévenu par ses officiers, eut égard à la requête qu’on lui présentoit. Il ratifia la donation du prieuré d’Helling, et quoiqu’il ne possédât rien en Normandie, il confirma en même temps les donations que ses prédécesseurs avoient faites aux religieux de Jumièges dans cette province, dont il avoit déjà formé le dessein de se rendre maître, comme il paroît, par le titre chimérique de roi de France qu’il prit dès Tannée suivante dans tous les actes publics. Peut-être néanmoins n’en usera-t-il de la sorte que parce que les chartes originales qui lui furent présentées pour justifier les droits de Tabbaïe en Angleterre comprenoit également tous les biens dont elle jouissait en Normandie. Cette charte est datée de Westminster le jour de Mai, la onzième année de son règne, depuis Jésus-Christ, 1338.
A quelques temps de là les habitants de Jumièges ayant bâti des maisons jusqu’à la maladrerie de Saint- Michel, qui étoit à l’entrée de la campagne, entre les églises paroissiales de Saint-Valentin de Jumièges et de Saint- André d’Yonville, vinrent prier Tabbé Guillaume de démolir cet ancien édifice et de le transférer en tel lieu qu’il jugeroit à propos, pourvu qu’il fut plus éloigné d’eux ; alléguant pour prétexte l’infection