Tome II
de la lèpre, et le danger où ils étoient d’en être euxmêmes attaqués (a) . L’abbé fit d’abord quelque difficulté à cause de la redevance de sept livres de rente qu’il avoit à prendre sur l’église de Saint-Michel; mais ses religieux s’étant joints aux habitants pour obtenir l’efiet de leur requête, il permit la démolition de cette chapelle, après en avoir fait retirer et transporter dans une chapelle de l’abbaïe, dédiée au prince des anges, le corps d’un abbé de Jumièges qui se trouva et que nous croyons être Guillaume de Fors, mort au mois d’octobre 1248. Les autres corps demeurèrent en terre au même lieu jusqu’à ce qu’en 1756, le 9 et le 10 avril, on en enleva cinq avec dixhuit têtes, auprès desquels on trouva plusieurs petits pots remplis de charbons et d’encens, suivant l’ancien usage d’enterrer les prêtres et les religieux. . Cette découverte servit à faire connoître le lieu de la maladrerie de Saint-Michel ; mais on ne put jamais découvrir si l’endroit où se trouvèrent ces corps avoit été le cimetière, ou si c’étoit l’emplacement de l’église même. La dernière opinion paroît la plus probable, à cause des pots de charbons et d’encens.
La nouvelle léproserie fut construite à l’extrémité du bois, à moitié chemin de Jumièges à Duclair, en un lieu appelé le mont d’Avilette ou le mont de Saint-Paul, à cause d’une chapelle sous le nom de cet apôtre, qui se communiqua d’abord à la léproserie,
(a) Preuves^ art. 40.
avec celui de Saint-Nicolas; mais insensiblement le nom de Saint-Paul demeura à la montagne, et la léproserie en prit un autre. Cependant, selon les archives de l’archevêque de Rouen, en 1544, on lui donnoit encore les deux noms de Saint-Nicolas et de Saint-Paul. En 1572 on l’appeloit la léproserie de Saint-Nicolas-de-Saint-Paul. Sur les registres de l’archevêché de l’an 1623 elle est citée sous le nom de Saint-Nicolas-du-bout-du-Bosc. Sur ceux de l’an 1629 elle est appelée la chapelle Bénédictine de Saint- Paul et de Saint- Julien. En 1665 on lui donnoit les noms de Saint-Nicolas, Saint-Julien et Saint-Paul ; mais plus communément, et c’est ce que l’on a suivi dans la nouvelle carte du diocèse, elle est connue sous le nom de Saint-Julien-du-Bout-du-Bois.
Le patronage appartenoit à l’abbaïe de Jumièges, et elle eut toujours l’attention d’y nommer un religieux, pour ne pas diminuer le bien des pauvres, en y présentant un séculier. Le chapelain prenoit son institution de l’archevêque de Rouen, à cause de la cure des âmes qui y étoient annexée, comme il paroît par plusieurs msa du même prélat et de ses grands vicaires, jusqu’à l’an 1687, que le titulaire, du consentement de la communauté, se désista du procès que l’on poursuivoit depuis l’an 1672 contre les chevaliers du Mont-Carmel, de Saint-Lazare et de Jérusalem, qui l’ont réunie, sans aucune prestation, aux religieux, quoique l’ancienne chapelle de Saint-Michel leur fit sept livres de rente ; soit que les moines eussent éteint
cette rente en faveur des lépreux, ou que les revenus de la nouvelle léperoserie ne fussent pas assez considérables pour exiger une prestation. En effet, si l’on en excepte 15 ou 16 acres de mauvaise terre auprès de la chapelle, elle ne subsistoit que des aumônes de l’abbaïe et de quelques secours qu’elle obtenoit des plus riches habitants de Jumièges et du Mesnil, d’Yainville et du Trait, de Duclair et de Sainte-Marguerite, dont les pauvres étoient admis par le chapelain sur les lettres de l’aumonier de l’abbaïe (a).
Vers le même temps on vit paroître à Jumièges quelques fruits de la bulle de Benoit XII, qui nous laissent entrevoir que l’abbé Guillaume ne témoigna pas moins de zèle à la faire observer dans son monastère, qu’il avoit fait d’efforts dans le chapitre général du Mans pour obliger les abbés à la recevoir et à s’y soumettre. Le pape s’étoit beaucoup étendu dans son bref sur l’article des études et avoit ordonné qu’en chaque abbaïe, il y auroit un maître, qui enseigrieroit les sciences primitives, c’est-à-dire, comme nous l’avons déjà remarqué, la grammaire, la logique et la philosophie, sans y admettre de séculiers ; après quoi les moines, instruits dans ces premières sciences, seroient envoyés aux universités pour étudier en théologie ou en droit canon. Les religieux de Jumièges n’étoient point dans le cas de se réformer sur le premier point de ce règlement, ayant toujours deux maîtres dans
(a) Archives,
l’abbaïe depuis qu’ils avaient cessé de s’instruire les uns et les autres, comme il est aisé de le justifier par les deux derniers inventaires, où il est fait mention de petits présents en argenterie accordés par le prieur et la communauté aux précepteurs des jeunes religieux, à la mort de l’abbé {a). Mais on n’envoyait point encore ces jeunes moines aux universités, et l’on ne voit pas que les anciens se piquassent de sciences et d’érudition, ni même qu’ils fussent fort jaloux d’en acquérir ou de conserver le peu qu’ils en avoient, quand ils étoientune fois sortis des mains de leurs maîtres. L’abbé Guillaume remédia à ces abus, capables d’en entraîner une infinité d’autres et de faire périr tout ce qui est le plus édifiant dans une communauté, en envoyant aux écoles publiques, conformément aux statuts du Saint- Père, tous ceux de ses religieux qu’il crut en état de prendre des grades dans les universités, et en occupant les autres à la lecture et à copier des livres sous la conduite et rinspection du tiers-prieur, nommé Jean de Fort. On conserve encore aujourd’hui dans la bibliothèque un missel de ce temps-là, à l’usage de Jumièges (b) deux volumes du dictionnaire de
(a) Archives.
(b) Ms, R., num. 8.
1 Bibliothèque de Rouen. Catalogue des manuscrits relatifs à la Normandie dressé par M. Frère, n° 23. (Prov. Jumièges K. 8.) Il avait été copié, suivant M. Pottier, sous l’abbé Guillaume VII, de 1330 à 1349, celui dont nous nous occupons. On lit à la fin, sur le recto du dernier folio : Istum librum fecit scrihi fratrer Johannes de Rothomago, tempore quo erat tertiùm prior. C’est un in-folio orné d'une peinture au canon et d’initiales dorées et en couleur, un peu fatigué.
Hugues de Pise, qui furent achevés de transcrire le jeudi avant (a) la Saint-Clair 1339; une somme de cas de conscience par frère Barthélemy de Pise, religieux de l’ordre de Saint-Dominique (&), tum^ qui fut donné le 20 janvier 1339 à frère Guillaume Bourdeti, religieux de la maison, par vénérable et discrète personne maître Jacques Logetier {c).
Le 7 décembre de la même année 1339 mourut au manoir de Bihorel, à une demi-lieue de Rouen, Jean Roussel ou Marc-Dargent, abbé de Saint-Ouen, qui avoit jeté les fondements de la nouvelle église et poussé les travaux jusqu’à la croisée. Son corps fut rapporté le 9 à l’abbaïe et enterré le lendemain à la prière des religieux, par l’abbé de Jumièges, en présence des abbés de Bec-Hellouin, de Sainte-Catherine-du-Mont, de Saint-Georges-de-Bocherville, et de l’Isle-Dieu, qui firent chantre à la messe et aux funérailles, revêtus en abbé et en crosse à la main, au milieu du chœur, avec le grand chantre de l’abbaïe. Plusieurs chanoines de la cathédrale assistèrent à la cérémonie avec les prieurs de la Magdeleine, de Notre-Dame- du-Pré, de Grandmont, de Saint-Lô, de Baulieu et du Montr-aux- Malades ; les Dominicains, les Frères mineurs, les Augustins et les Carmes s’y trouvèrent en corps, avec un grand nombre de gentilshommes, barons et chevaliers, le maire et les échevins de la ville, et une multi-
(а) Ms. J., num. 4-5.
(б) Ms. E., num. 24.
(c) Ms. JD., num. 17.
tude presqu’intinie d’ecclésiastiques et de bourgeois, dont la plupart fit leur offrande en allant baiser la paix entre les mains du diacre, tandis que l’abbé de Jumièges continuait le sacrifice de l’agneau sans tache pour le repos de l’âme de l’illustre défunt, qui fut ensuite déposé dans la chapelle de Notre-Dame, qu’il avoit fait bâtir. Il eut pour successeur Renauld Duquesnai, prieur de la maison, et ce fut encore l’abbé de Jumièges qui l’installa, après que l’archevêque de de Rouen, auquel il le présenta pour confirmer son élection, lui eut donné la bénédiction abbatiale le 15 janvier 1340, dans la chapelle de son hôtel archiépiscopal, à Paris, en présence des évêques de Bayeux et d’Avranches et des abbés de sainte Geneviève et de saint Magloire {a).
Edouard avoit pris pour lors les armes et le titre de Roi de France pour dégager les Flamands, dont il avoit un extrême besoin, de leur serment de fidélité envers le roi Philippe, et de la peine à laquelle ils s’étoient soumis de payer deux millions de florins à la chambre apostolique, s’ils prenoient les armes contre lui. Les droits d’Édouard étoient sans doute chimériques, puisqu’il avoit lui-même renoncé authentiquement à la couronne de France, par l’hommage qu’il avoit fait dix ans auparavant à Philippe, comme à son légitime souverain, pour la Guienne et le Ponthieu, et que d’ailleurs, depuis le commencement de la guerre,
(a) Histoire de Saint-Ouen, p. 301 et suiv.
il n’avait pas encore gagné un pouce de terre dans le royaume. Mais la chose, toute bizarre qu’elle étoit, parut suffire aux Flamands qui Favoient conseillée, et il n’en fallut pas davantage pour les faire entrer dans la ligue après qu’Edouard, en sa nouvelle qualité de roi de France, les eut tenus quittes de leur serment. Le roi Philippe ayant appris leur révolte, et n’ayant pu les regagner, quelques promesses qu’il leur fit, arma sur terre et sur mer pour s’opposer aux injustes prétentions d’un ennemi qui ne voulait pas moins qu’envahir son royaume. Les dépenses qu’il fut obligé de faire furent excessives. L’ahbaïe de Jumièges fut taxée comme les autres, et paya dans le cours de l’année les six deniers pour livres de tous ses revenus. Ce qui n’empêcha pas l’ahhé Guillaume de payer au prince Jean, fils aîné du roi Philippe, duc de Normandie, une somme de 787 livres 10 sols, pour être déchargé d’une rente de 26 livres cinq sols, que lui faisoit l’abbaïe de Jumièges pour les échopes du Pont-Audemer {a). L’argent fut déposé dans le trésor royal et porté sur les registres du trésor le 14® jour d’août 1340, comme il paroît par l’extrait que les religieux de Jumièges furent obligés de lever en 1405 à la chambre des comptes de Paris, pour arrêter les poursuites de celles de Rouen, qui, par une insigne mauvaise foi, vouloit être payée de la rente et des arrérages depuis la cession jusqu’alors, quoique la quittance de rem-
(a) Archives.
boursement qu’on lui représentoit fut signée du duc de Normandie, qu’ils supposoient faussement avoir agi sans l’agrément du roi.
On trouva sur les années suivantes peu de choses concernant le temporel qui mérite attention ; nous remarquons seulement que l’abbé et les religieux de Saint-Ouen étant sur le point de susciter un procès à ceux de Jumièges pour la pêche dans la rivière d’Eure, au-dessus du Moulin-Cocherel, dépendant de l’abbaïe de Jumièges, les deux partis transigèrent à l’amiable, le 12 mai 1344, pour une rente médiocre que les religieux de Jumièges consentirent de faire à ceux de Saint-Ouen (a).
Le 2 décembre suivant, Clément VI, dont nous avons parlé ailleurs sous le nom de Pierre Roger, archevêque de Rouen, ratifia les bulles d’Eugène III et d’Alexandre III, qui confirmoient en détail tous les biens de rabbaïe(ô). Il renouvela les privilèges, grâces et immunités accordées par ses prédécesseurs en général, et en particulier la libre élection des abbés à la mort de Guillaume et de ses successeurs, conformément à la règle de saint Benoit, qu’il entendit y être ' observée à perpétuité, selon la crainte de Dieu et les coutumes anciennement et raisonnablement reçues et approuvées. Le trait de dîme de Br ete ville n’est point employé dans cette dernière bulle, non plus que la dîme de Berte; mais on y trouve l’augmentation de deux
(а) Archives,
(б) Preuves, art. 141.
fiefs, La Mare et les Côtes. Au reste il ne paroît pas que le mémoire envoyé au pape par l’abbé Guillaume, pour lui servir de modèle, ait été travaillé avec beaucoup d’exactitude, puisqu’on n’y fait aucune mention des biens dont l’abbaïe jouissoit alors à Sainte-Oportune, à Vatetot, au Torp, à Saint-Mard, à Croixmare, à Aulnay, à Trun, à Oumoi et à Conteville, quoique la communauté en eût fait état dans sa déclaration de
On travaillait toujours à Jumièges à copier des livres, et Ton s’y portoit d’autant plus volontiers, que les religieux qui revenoient des universités apportaient avec eux quelque chose de nouveau; ceux qui n’avoient pu les suivre, soit à cause de leur âge avancé ou pour quelqu’autre raison, étoient au moins bien aise de lire ces nouveaux ouvrages et de s’instruire en particulier. Les premiers fruits de cette noble émulation furent quatre copies des œuvres de Nicolas de Lyre (a), dont la première contient ses postilles ou petits commentaires sur la Bible, depuis le Livre de Josué jusqu’à l’Ecclésiastique ; la seconde des livres de Salomon et de tous les prophètes ; le troisième volume renferme les quatre Evangiles et les Actes des apôtres, et le quatrième les épîtres de saint Paul avec le reste du Nouveau Testament. On garde encore dans la bibliothèque de Jumièges un très-grand nombre de manuscrits qui paroissent du même temps. Et en effet, la
(a) Ms. J,, num. 54-57.
bibliothèque de Tabbaïe étoit encore estimée une des meilleures, non seulement de la province, mais du royaume. C’est l’idée que nous en donne la réponse d’un cardinal au pape Clément, qui lui avoit recommandé d’aller voir les religieux de Jumièges de sa part. A son retour, le pape lui demanda ce qu’il avoit vu de beau dans cette célèbre abbaïe, et l’on dit que le cardinal lui répondit : « Le lieu où les esprits se remplissent et celui où les corps se vident ». Ce qu’il faut nécessairement entendre de la multitude et du choix des livres, plutôt que du vaisseau en lui-même, dont on ne peut pas dire, quelque beau qu’on le suppose, qu’il eût servi à remplir les esprits, s’il eût été vide. Nous ne disconvenons pas néanmoins que le vaisseau de la bibliothèque, ne fut beau pour le temps. On pourroit nous convaincre de faux, puisqu’il subsiste encore sur l’espèce de vestibule que l’abbé Guillaume avoit fait bâtir entre le cloître et l’église de Saint- Pierre, qu’il avoit si fort diminuée dans sa longueur. Quoi qu’il en soit, ce vestibule a porté longtemps le nom de chapitre des grièves coulpes, et sert aujourd’hui de parloir aux religieux dans les récréations accordées par la règle. Le corps d’Ensulbert, doyen de Jumièges et abbé de Saint-Vandrille, y fut rapporté du bas de l’église Saint-Pierre, lorsque l’abbé Guillaume fit les réparations de cette église, vers l’an 1332, et destina une partie considérable de la nef à former le nouveau cloître. On avoit gravé son épitaphe sur une table de cuivre du côté du chapitre, mais cette
table a été enlevée depuis 1648. On ne marque point en quel temps.
Comme l’abbé Guillaume ne chercboit qu’à procurer à ses religieux toutes les commodités qu’ils pouvoient désirer, il n’eût pas plus tôt fini le cloître et le vestibule dont nous venons de parler, qu’il entreprit de bâtir des recettes et des greniers dans l’emplacement de l’ancienne porte de l’église Saint-Pierre, où est aujourd’hui la nouvelle bibliothèque. Ce fut son dernier ouvrage; il mourut le 16 septembre de l’an 1349, deux ans sept mois et trois jours après la fondation de la chapelle Saint-Nicolas, dans l’église paroissiale de Saint-Pierre d’Autiz, par M. Delahaie, curé du lieu (a). Ce bénéfice a toujours été à la présentation du prieur claustral de Jumièges, conformément à l’intention du fondateur, approuvée par l’abbé Guillaume et confirmée par l’évêque d’Evreux, le 13 février 1347.
L’abbé Guillaume eut sa sépulture dans le sanctuaire de l’église Saint-Pierre, où l’on voit encore son tombeau appuyé contre le mur du côté de l’épitre, et élevé de quatre pieds ou environ au-dessus du pavé, avec une épitaphe où l’on trouvera l’éloge que nous avons fait de lui au commencement de son histoire. Voici ce qu’elle contient :
Anno milleno trecenteno quoque deno Tricesimo nono moriens abbas bonus imo
(a) Archives,
Summus G. Juvenis, factis qui gessit amœnis Res disponendas, sexfo denoque calendas Octobris : bellâ jacet hâc de jure capellâ ;
Illius extat opus, de corpore jure suo plus : Hancque domum rexit toto pro tempore vitæ. Sic bene, quod numerum nesciret copia rerum. In sermone gravis fuit, atque satis meditatus Abbas prœfatus, mundo multis adamatus.
Hic hmnili cessit semper, tumidosque repressit Moribus ornatus ; sit in altis ipse beatus.
Amen.
JEAN DE BOIRACHER (DEUXIEME DU NOm) CINQUANTE-TROISIEME ABBÉ
Jean de Boiracher succéda à Guillaume Gemblet ; il était originaire du bourg de Duclair, à cinq quarts de lieue de l’abbaïe de Jumièges, où il fit profession dès sa plus tendre jeunesse. Ily vivoit dans une édifiante régularité de mœurs, malgré les occasions de relâchement que la guerre entre Edouard et le roi Philippe fournissoit à ses confrères, lorsque le peuple le demanda pour remplir le siège abbatial vacant. Nous ne voyons pas au moins d’autre manière plus naturelle d’expliquer le second vers de son épitaphe, où il est qualifié du nom de prélat par la vocation du peuple, quondam 'prœlatus fuit hic a 'plebe vocatus, si ce n’est qu’il eût été demandé pour quelqu’ évêché ou abbaïe, dont il n’aurait pas voulu.
Son élection ne fut pas moins pour cela l’ouvrage des religieux de Jumièges. Toutes les voix se réunirent en sa faveur, et Jean de Marigni, archevêque de Rouen, lui donna la bénédiction abbatiale le 7 av. 1350, après lui avoir fait prêter obédience selon la forme ordinaire. La même année, le nouvel abbé députa un de ses religieux vers le pape Clément VI pour lui demander Funion de l’église Saint-Paër à la mense abbatiale, appuyant particulièrement sa demande sur ce que les temps orageux de la France et le long séjour des princes et des barons dans son abbaïe le mettoit hors d’état de soutenir sa dignité avec honneur et de satisfaire à ce qu’il devoit à ses religieux.
Le pape reçut favorablement l’envoyé et la requête de l’abbé Jean à Avignon. Il le garda quinze jours auprès de lui, et, après Favoir comblé de présents, il le renvoya avec une bulle datée du 2 janvier 1351, par laquelle il unit l’église paroissiale de Saint-Paër-sur-Duclair à la mense abbatiale de Jumièges, nonobstant toute réserve générale ou particulière de la dite église, pour être possédée en tous fruits et revenus par Fabbé Jean et ses successeurs^ à la mort du prêtre qui en était alors pourvu [a). Par la même bulle, le pape défend à l’évêque diocésain de s’opposer, en quelque manière que ce soit, à la prise de possession, lui permettant seulement de régler sincèrement, et selon la conscience, la portion du vicaire
(a) Preuves, art. 42.
perpétuel, qui lui sera présenté par Fabbé à chaque mutation. Jean de Boiracher , ayant reçu cette bulle, prit possession le 26® de juin de la même année 1351; mais ce ne fut pas sans opposition, comme il paroît par un acte des grands vicaires de Farchevêque, daté du 30® du même mois, portant ordre aux opposants de se conformer à la bulle de Clément VI, qui fut depuis confirmée par Innocent VI, la troisième année de son pontificat. Cette dernière bulle mit fin à tous les obstacles (a) . La cure de Saint-Paër fut partagée en deux portions, à cause de la réunion de F église de Trubleville qui venoit d’être détruite ; et Fabbé de Jurnièges jouit encore de la première portion qui est exempte du droit de déport. Cependant, la PVance avait changé de roi par la mort de Philippe de Valois et le couronnement de Jean, son fils aîné, duc de Normandie ; mais son règne ne fit qu’augmenter les malheurs de l’Etat. Pressé par la guerre des Anglois, il chargea son peuple d’impositions, et n’épargna pas même le clergé. L’abbaïe de Jurnièges paya pendant quatre ans, pour sa part, le sixième denier pour livre de tous les revenus, suivant l’accord des prélats de Normandie assemblés à Paris le 6 février 1351. Ce terme expiré, elle contribua à l’entretien de trois mille hommes, que la province avoit accordés pour trois mois au prince Charles, que le roi Jean, son père, avoit envoyé en Normandie en qualité de lieutenant.
(a) Archives.
Personne n’ignore le motif des assemblées générales et particulières des trois ordres du royaume. Jamais elles ne furent plus fréquentes que sous le règne de ce prince, et il y fut toujours question de subsides. M. Fleury parle d’un décime levé sur tout le clergé de France en 1356, dans laquelle il est vraisemblable que les religieux de Jumièges ne furent pas épargnés, quoique nos manuscrits n’en fassent pas mention.
Cette même année, le roi de Navarre fut arrêté à Rouen et conduit sous bonne garde au Châtelet de Paris, pour avoir sollicité le dauphin à quitter la cour de France et à se retirer à celle de l’empereur, sous prétexte que son père ne l’aimoit pas, ne l’ayant encore pourvu d’aucun gouvernement, quoiqu’il fût âgé de plus de dix-huit ans. Le coup étoit heureux et eût été sans conséquence, si le roi Jean avoit pu se rendre maître de toutes les places qui tenoient pour le rebelle ; mais Philippe, frère du roi de Navarre, donna promptement avis de la prise de son frère à toutes les villes qui lui appartenoient, et, soutenu par Geotfroi de Harcourt, il se jeta dans le Cotentin, et s’y cantonna si bien, qu’en ayant fait le rendez-vous des partisans de son frère, il ne fut pas possible aux François d’y pénétrer. Cependant la ville d’Evreux fut prise et le château d’Anet confisqué au profit du roi Jean. Anet était alors une châtellenie qui avoit- le degré d’élévation au-dessus de la seigneurie du prieuré de Bû, dépendant de l’abbaïe de Jumièges. Mais à peine fut-il en la main du roi, en vertu de la forfaiture du roi de
Navarre, que le comte de Dreux, qui en fut fait gouverneur, voulant profiter de Toccasion pour se faire reconnaître, fit saisir le temporel du prieuré avec tant de rigueur, qu’il ne fallut pas moins que les ordres du roi pour l’obliger à renoncer à son entreprise. La lettre est datée de Chartres, le 26® jour d’août 1356, et le lundi, 19® jour de septembre suivant, le roi Jean fut pris à la bataille de Poitiers, et mené en Angleterre par le prince de Galles (a).
Sa défaite fut suivie de la liberté du roi de Navarre, qui déclara la guerre au dauphin, attira une infinité de maux à l’abbaye de Jumièges, dont les moindres furent le ravage de presque tous ses biens du côté de Mantes et de Meulan. On n’entendoit parler partout que de brigandage et d’incendies de la part des^^avarrois. L’abbaïe même ne put être longtemps à couvert de leur fureur et de l’envie démesurée qu’ils avoient de s’enrichir par le butin. Elle fut surprise et investie, en 1358, par un parti de huit cents hommes qui la pillèrent pendant six jours entiers, sans se laisser toucher par les exhortations des moines, qui les conjuroient de ne pas les réduire au moins à la dernière misère (b). Plusieurs religieux timides abandonnèrent la maison, et l’abbé même se retira à Rouen, laissant le soin de son troupeau à celui d’entre eux qui voudroit s’en charger. Une lâcheté de cette nature dut étrangement surprendre tout ce qu’il y avoit à Jumièges de
(a) Archives.
(b) Ibid.